Rodogune princesse des Parthes/Épitre

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Rodogune princesse des Parthes
Œuvres (p. 411-413).
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Adresse[modifier]

À Monseigneur le Prince[1]

MONSEIGNEUR,

Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut croire qu’après avoir fait sa bonne fortune, vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de connoissance de votre bonté pour craindre que vous veuilliez laisser votre ouvrage imparfoit, et lui dénier la continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C’est à votre illustre suffrage qu’elle est obligée de tout ce qu’elle a reçu d’applaudissement ; et les favorables regards dont il vous plut fortifier la faiblesse de sa naissance lui donnèrent tant d’éclat et de vigueur, qu’il sembloit que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit partout. Après cela, MONSEIGNEUR, quels hommages peut-elle rendre à votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu’elle lui doit ? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnoissance par l’admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d’essai furent signalés par la défaite des premiers capitaines de l’Europe ? Votre Altesse sut vaincre avant qu’ils se pussent imaginer qu’elle sût combattre, et ce grand courage, qui n’avoit encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu’il y avoit lu des Alexandre et des Césars[2], sitôt qu’il parut à la tête d’une armée. La générale consternation où la perte de notre grand monarque nous avoit plongés, enfloit l’orgueil de nos adversaires en un tel point qu’ils osaient se persuader que du siège de Rocroi dépendoit la prise de Paris ; et l’avidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur d’un royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances que ceux-là mêmes qui s’étoient promis tant de conquêtes sur nous vinrent terminer la campagne de cette même année par celles que vous fîtes sur eux. Ce fut par là, MONSEIGNEUR, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies qu’elles ont honoré deux règnes tout à la fois, comme si c’eût été trop peu pour Votre Altesse d’étendre les bornes de l’État sous celui-ci si elle n’eût en même temps effacé quelques-uns des malheurs qui étoient mêlés aux longues prospérités de l’autre. Thionville, Philisbourg, et Norlinghen, étoient des lieux funestes pour la France, elle n’en pouvoit entendre les noms sans gémir, elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer ; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâces, qu’elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, de vous parler de Dunkerque[3], j’épuise toutes les forces de mon imagination, et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage qui nous vient d’assurer l’Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étoient comme assiégés ; il n’en pouvoit échapper un vaisseau qu’à la merci de leurs brigandages et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports dont ils venoient de faire voile ; et maintenant par la conquête d’une seule ville, je vois, d’un côté, nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux publics coupée ; d’autre coté la Flandre ouverte, l’embouchure de ses rivières captive ; la porte de son secours fermée, la source de son abondance en notre pouvoir ; et ce que je vois n’est rien encore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc, Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux et des attentes si hautes par la bassesse de mes idées et par l’impuissance de mes expressions, et trouvez bon que, demeurant dans un respectueux silence, je n’ajoute rien ici qu’une protestation très inviolable d’être toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE ALTESSE,

Le très humble, très obéissant et très passionné serviteur,

CORNEILLE.


  1. Cette épître, adressée au grand Condé, n’est que dans les éditions antérieures à 1660.
  2. Telle est l’orthographe de toutes les éditions où l’Épître a paru du vivant de Corneille.
  3. >Dunkerque s’étoit rendu au duc d’Enghien le 7 octobre 1646. Ce prince, au moment où Corneille publia Rodogune, ne portoit le nom de Condé que depuis deux mois environ : son père étoit mort le 26 décembre 1646. — Nous n’avons pas besoin de rappeler que les divers exploits rappelés plus haut étoient tous de date récente : la bataille de Rocroi, du 19 mai 1643 ; la prise de Thionville, du 10 août de la même année ; la prise de Philippsbourg, du 9 septembre 1644 ; la victoire de Nordlingen, du 3 août 1645.