Roméo et Juliette/Traduction Hugo, 1868/Scène VII

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Roméo et Juliette/Traduction Hugo, 1868
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre7 (p. 277-285).
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Scène VII.


[Le jardin de Capulet. Sous les fenêtres de l’appartement de Juliette.]


Entre Roméo.
roméo.

— Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu de blessures !

Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre.

— Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? — Voilà l’Orient, et Juliette est le soleil ! — Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, — qui déjà languit et pâlit de douleur, — parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu’elle-même ! — Ne sois plus sa prêtresse, puisqu’elle est jalouse de toi ; — sa livrée de vestale est maladive et blême, — et les folles seules la portent : rejette-la !… — Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! — Oh ! si elle pouvait le savoir (70)… — Que dit-elle ? Rien… Elle se tait… Mais non : — son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse. — Deux des plus belles étoiles du ciel, — ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux — de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu’à ce qu’elles reviennent. — Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, — le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, — comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, — darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, — que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n’est plus. — Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! — Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! — Je toucherais sa joue !

juliette.

Hélas !

roméo.

Elle parle ! — Oh ! parle encore, ange resplendissant ! Car — tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, — comme le messager ailé du ciel, — quand aux yeux bouleversés — des mortels qui se rejettent en arrière pour le contempler, — il devance les nuées paresseuses — et vogue sur le sein des airs !

juliette.

— Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? — Renie ton père et abdique ton nom ; — ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, — et je ne serai plus une Capulet.

roméo, à part.

— Dois-je l’écouter encore ou lui répondre ?

juliette.

— Ton nom seul est mon ennemi. — Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même (71). - Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, — ni un bras, ni un visage, ni rien — qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom (72) ! - Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose — embaumerait autant sous un autre nom. — Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, — il conserverait encore les chères perfections qu’il possède (73)… - Roméo, renonce à ton nom ; — et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, — prends-moi tout entière (74).

roméo.

Je te prends au mot ! — Appelle-moi seulement ton amour, et je reçois un nouveau baptême : — désormais je ne suis plus Roméo.

juliette.

— Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?

roméo.

Je ne sais — par quel nom t’indiquer qui je suis. — Mon nom, sainte chérie, m’est odieux à moi-même, — parce qu’il est pour toi un ennemi : — si je l’avais écrit là, j’en déchirerais les lettres.

juliette.

— Mon oreille n’a pas encore aspiré cent paroles — proférées par cette voix, et pourtant j’en reconnais le son. — N’es-tu pas Roméo et un Montague ?

roméo.

— Ni l’un ni l’autre, belle vierge, si tu détestes l’un et l’autre.

juliette.

— Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans quel but ? — Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. — Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, — si quelqu’un de mes parents te trouve ici.

roméo.

— J’ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l’amour : — car les limites de pierre ne sauraient arrêter l’amour, — et ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter ; — voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.

juliette.

— S’ils te voient, ils te tueront.

roméo.

— Hélas ! il y a plus de péril pour moi dans ton regard — que dans vingt de leurs épées : que ton œil me soit doux, — et je suis à l’épreuve de leur inimitié.

juliette.

— Je ne voudrais pas pour le monde entier qu’ils te vissent ici.

roméo.

— J’ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. — D’ailleurs, si tu ne m’aimes pas, qu’ils me trouvent ici ! — J’aime mieux ma vie finie par leur haine — que ma mort prorogée sans ton amour.

juliette.

— Quel guide as-tu donc eu pour arriver jusqu’ici ?

roméo.

— L’amour, qui le premier m’a suggéré d’y venir : — il m’a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. — Je ne suis pas un pilote ; mais, quand tu serais à la même distance — que la vaste plage baignée par la mer la plus lointaine, — je risquerais la traversée pour une denrée pareille.

juliette.

— Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage ; — sans cela, tu verrais une virginale couleur colorer ma joue, — quand je songe aux paroles que tu m’as entendue dire cette nuit. — Ah ! je voudrais rester dans les convenances ; je voudrais, je voudrais nier — ce que j’ai dit… Mais adieu, les cérémonies ! — M’aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, — et je te croirai sur parole. Ne le jure pas : — tu pourrais trahir ton serment : les parjures des amoureux font, dit-on, rire Jupiter… Oh ! gentil Roméo, — si tu m’aimes, proclame-le loyalement : — et si tu crois que je me laisse trop vite gagner — je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, — pour que tu me fasses la cour : autrement, rien au monde ne m’y déciderait… — En vérité, beau Montague, je suis trop éprise, — et tu pourrais croire ma conduite légère ; — mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus fidèle — que celles qui savent mieux affecter la réserve. — J’aurais été plus réservée, il faut que je l’avoue, — si tu n’avais pas surpris, à mon insu, — l’aveu passionné de mon amour : pardonne-moi donc — et n’impute pas à une légèreté d’amour cette faiblesse — que la nuit noire t’a permis de découvrir.

roméo.

— Madame, je jure par cette lune sacrée — qui argente toutes ces cimes chargées de fruits !…

juliette.

— Oh ! ne jure pas par la lune, l’inconstante lune — dont le disque change chaque mois, — de peur que ton amour ne devienne aussi variable !

roméo.

— Par quoi dois-je jurer ?

juliette.

Ne jure pas du tout ; — ou, si tu le veux, jure par ton gracieux être (75), — qui est le dieu de mon idolâtrie, — et je te croirai.

roméo.

Si l’amour profond de mon cœur…

juliette.

— Ah ! ne jure pas (76) ! Quoique tu fasses ma joie, — je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement ; — il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, — trop semblable à l’éclair qui a cessé d’être — avant qu’on ait pu dire : il brille !… Doux ami, bonne nuit ! — Ce bouton d’amour, mûri par l’haleine de l’été, — pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue… — Bonne nuit, bonne nuit ! Puisse le repos, puisse le calme délicieux — qui est dans mon sein, arriver à ton cœur !

roméo.

— Oh ! vas-tu donc me laisser si peu satisfait ?

juliette.

— Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?

roméo.

— Le solennel échange de ton amour contre le mien.

juliette.

— Mon amour ! je te l’ai donné avant que tu l’aies demandé. — Et pourtant je voudrais qu’il fût encore à donner.

roméo.

— Voudrais-tu me le retirer ? Et pour quelle raison, mon amour ?

juliette.

— Rien que pour être généreuse et te le donner encore. — Mais je désire un bonheur que j’ai déjà : — ma libéralité est aussi illimitée que la mer, — et mon amour aussi profond : plus je te donne, — plus il me reste, car l’une et l’autre sont infinis.

On entend la voix de la nourrice.

— J’entends du bruit dans la maison… Cher amour, adieu ! — J’y vais, bonne nourrice !… Doux Montague, sois fidèle. — Attends un moment, je vais revenir.

Elle se retire de la fenêtre.
roméo.

— Ô céleste, céleste nuit ! J’ai peur, — comme il fait nuit, que tout ceci ne soit qu’un rêve, — trop délicieusement flatteur pour être réel.


Juliette revient.
juliette.

— Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois ! — Si l’intention de ton amour est honorable, — si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, — par la personne que je ferai parvenir jusqu’à toi, — en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, — et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, — et je te suivrai, mon seigneur, jusqu’au bout du monde !

la nourrice, derrière le théâtre.

Madame !

juliette.

— J’y vais ! tout à l’heure ! Mais si ton arrière-pensée n’est pas bonne, — je te conjure…

la nourrice, derrière le théâtre.

Madame !

juliette.

À l’instant ! J’y vais !… — de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur… — J’enverrai demain.

roméo.

Par le salut de mon âme…

juliette.

— Mille fois bonne nuit !

Elle quitte la fenêtre.
roméo.

— La nuit ne peut qu’empirer mille fois, dès que ta lumière lui manque…

Se retirant à pas lents.

— L’amour court vers l’amour comme l’écolier hors de la classe ; — mais il s’en éloigne avec l’air accablé de l’enfant qui rentre à l’école.

Juliette reparaît à la fenêtre.
juliette.

— Stt ! Roméo ! Stt !… Oh ! que n’ai-je la voix du fauconnier — pour réclamer mon noble tiercelet ! — Mais la captivité est enrouée et ne peut parler haut : — sans quoi j’ébranlerais la caverne où Écho dort, — et sa voix aérienne serait bientôt plus enrouée que la mienne, — tant je lui ferais répéter le nom de mon Roméo !

roméo, revenant sur ses pas.

— C’est mon âme qui me rappelle par mon nom ! — Quels sons argentins a dans la nuit la voix de la bien-aimée ! — Quelle suave musique pour l’oreille attentive (77) !

juliette.

— Roméo !

roméo.

Ma…

la nourrice, derrière le théâtre.

Madame !

juliette.

À quelle heure, demain, — enverrai-je vers toi ?

roméo.

À neuf heures.

juliette.

— Je n’y manquerai pas : il y a vingt ans d’ici là. — J’ai oublié pourquoi je t’ai rappelé.

roméo

— Laisse-moi rester ici jusqu’à ce que tu t’en souviennes.

juliette.

— Je l’oublierai, pour que tu restes là toujours, — me rappelant seulement combien j’aime ta compagnie.

roméo.

— Et je resterai là pour que tu l’oublies toujours, — oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.

juliette.

— Il est presque jour. Je voudrais que tu fusses parti, — mais sans t’éloigner plus que l’oiseau familier d’une joueuse enfant : — elle le laisse voleter un peu hors de sa main, — pauvre prisonnier embarrassé de liens, — et vite elle le ramène en tirant le fil de soie, — tant elle est tendrement jalouse de sa liberté !

roméo.

— Je voudrais être ton oiseau !

juliette.

Ami, je le voudrais aussi ; — mais je te tuerais à force de caresses. — Bonne nuit ! bonne nuit ! Si douce est la tristesse de nos adieux — que je te dirais : bonne nuit ! jusqu’à ce qu’il soit jour.

Elle se retire.
roméo, seul.

— Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la paix dans ton cœur ! — Je voudrais être le sommeil et la paix, pour reposer si délicieusement ! — Je vais de ce pas à la cellule de mon père spirituel, — pour implorer son aide et lui conter mon bonheur.

Il sort.