Rubens Duval - Traité de grammaire syriaque
Depuis M. Quatremère, les études syriaques n’ont pas été jusqu’ici très en faveur en France. En dehors des savantes publications de l’abbé Martin et du catalogue des manuscrits de la Bibliothèque nationale dressé par M. Zotenberg, on peut dire qu’il n’existe presque rien sur cette branche de la littérature sémitique. Ce sont l’Allemagne, la Hollande, l’Angleterre qui ont fourni les plus belles publications sur l’araméen chrétien. L’annonce d’une grammaire syriaque composée par un savant français est donc, pour notre pays, un événement qu’il convient de saluer avec reconnaissance.
Disons tout d’abord que l’œuvre est remarquable ; toutes les questions ardues de la grammaire syriaque y sont traitées d’une manière complète. Pour en rendre compte, il faudrait une analyse presque page à page. Nous nous contenterons de quelques remarques générales.
Un historique de l’écriture, de l’invention des points et signes-voyelles, diacritiques ou d’accentuation, et l’exposé de la phonétique forment le livre premier. Le livre second contient le pronom, le verbe, le substantif et les règles de la dérivation. La syntaxe tient tout le livre troisième et est traitée avec un luxe d’exemples qui prouvent de nombreuses recherches. Enfin l’ouvrage se termine par un glossaire des principaux termes techniques que l’on trouve dans les auteurs indigènes, et par un index d’environ huit cents mots expliqués dans le corps de l’ouvrage.
Tel est le plan général de l’ouvrage. Toute la phonétique est exposée avec soin ; on voit que l’auteur a largement mis à contribution Jacques d’Édesse, Grégoire Aboulfaradj, dit Bar-Hebraeus, et les travaux de l’abbé Martin, auxquels M. Duval est le premier à rendre hommage.
Sur la question de la formation des racines sémitiques, M. Duval est partisan du système de la trilittéralité primitive. Il fera difficilement admettre cette théorie, car qatal est le reste de qatala, lequel est lui-même composé de trois éléments monosyllabiques. L’origine du langage expliquée scientifiquement s’accommode très-bien de la théorie des deux étages successifs, monosyllabisme et agglutination ; elle ne peut au contraire admettre l’existence d’emblée de trois consonnes. Vouloir que qatl soit primitif parce qu’il n’existe pas de voyelles en sémitique, c’est jouer sur les mots, car il n’y a pas de langues sans voyelles, et il est impossible de faire entendre qtl sans le secours de l’e muet.
Comme l’auteur, nous croyons à la double prononciation originaire du aïn et du ghaïn, de het et khet, bien que les langues araméennes écrites (car le néo-syriaque, qui est un dialecte populaire très-ancien, a les deux sons) et l’hébreu ne distinguent pas dans l’écriture les deux articulations ; mais on en trouve la preuve pour le khet, non seulement dans l’arabe, mais dans l’éthiopien, l’himyarite ou sabéen, le safaïtique, et peut-être aussi l’assyrien, qui ont deux signes graphiques différents. Quant au ghaïn, l’himyarite seul, avec l’arabe, a les deux caractères graphiques ; toutefois, les autres langues en ont des traces par l’emploi du ghimel.
La partie historique, surtout en ce qui touche l’origine des accents, des points et des signes-voyelles, manque un peu de clarté ; il est vrai que cette matière est et restera encore longtemps obscure. Nous regrettons que M. Duval n’ait pas résumé en quelques pages, dans son historique, toutes ces différences dialectales un peu subtiles, que l’on trouve, il est vrai, exposées plus loin. L’auteur nous dit bien, dans sa préface, qu’il n’écrit pas pour les commençants et que sa grammaire n’est pas un livre élémentaire ; c’est un tort, car elle y perd un peu en précision et en clarté. Nous comprenons, à la rigueur, une grammaire purement théorique pour l’hébreu, pour l’arabe, car le nombre des adeptes de ces deux langues est assez grand pour justifier un travail de ce genre ; mais le syriaque, pas plus que l’éthiopien par exemple, ne sont pas tellement connus ni cultivés qu’on puisse négliger les définitions, les éléments des formes verbales et nominales, ou même la transcription dans les cas où elle est indispensable. Mais enfin, il faut prendre l’ouvrage tel qu’il est, c’est-à-dire pour un traité grammatical qui n’est accessible qu’aux érudits déjà familiers avec les questions générales de grammaire sémitique, et qui, par suite, ne sera guère intelligible des novices.
Dans la théorie du verbe, nous aurions voulu un peu plus de philologie comparative. L’état de la science concernant l’assyrien, l’himyarite, le phénicien, permet aujourd’hui de suivre, dans les divers dialectes sémitiques, les riches variétés de formes verbales, et de constater quelle est la part que s’est faite chacun de ces dialectes à la suite de la séparation des peuples. Plus que tout autre, M. Duval était à même de nous donner un aperçu de ces études comparatives qui sont la poésie de la grammaire, parce qu’elles en tempèrent la sécheresse en même temps qu’elles en montrent l’utilité. Pourquoi, par exemple, l’araméen n’a-t-il plus la forme niphal et seulement des débris du puhal ? Pourquoi le shaphel a-t-il disparu de l’arabe et de l’hébreu ? La forme niphil n’est-elle pas plus ancienne que l’aphel des syriaques ? etc. Un tableau des formes verbales en sémitique montrerait de suite quelle est la place de l’araméen au milieu de ses congénères, et comment on a pu reconstituer le faisceau commun. Pour le verbe, par exemple, on arrive à cette conclusion que, dans la langue sémitique primitive, comme dans l’aryen, presque toutes les formes verbales communes existaient déjà, et qu’ensuite chaque dialecte a choisi de préférence et développé telle ou telle forme, en en créant d’autres par analogie, absolument comme dans les langues indo-européennes on trouve, plus ou moins conservés, des débris des classes sanscrites et même des verbes, qui n’existent plus en sanscrit.
Dans la syntaxe, l’auteur aurait pu donner quelques détails sur le rôle de l’état emphatique, l’usage du relatif pour remplacer l’article et le génitif en araméen comme en assyrien, sur la mimmation assyrienne et himyarite, la perte de l’article préfixe en éthiopien, en himyarite (qui n’a que l’article affixe) et dans tous les dialectes araméens, et enfin l’indication d’autres problèmes fort intéressants qui naissent d’eux-mêmes lorsqu’on explique les particularités du syriaque.
En tous cas, si le côté comparatif est moins favorisé dans l’ouvrage que nous analysons, cette grammaire est, en revanche, riche de matériaux et d’observations qui serviront à la synthèse générale de tous les dialectes sémitiques. C’est avec de consciencieux travaux comme ceux de M. Duval qu’on arrivera prochainement à établir la grammaire comparative des langues sémitiques.