Rue Principale/Tome I/21

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Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 152-159).

XXI

où bob avoue un échec et en subit un autre

En temps ordinaire, un coup de poing aussi magistralement appliqué que celui qui avait suffi à Phil Girard pour refroidir les ardeurs belliqueuses de Léon Sénécal, aurait alimenté les conversations de quatre-vingt pour cent des habitants de Saint-Albert pendant toute une semaine ; mais on était, ne l’oublions pas, en pleine campagne électorale. Et d’heure en heure, Blanchard et ses amis d’une part, Lecrevier et les siens de l’autre, attisaient le feu de l’opinion publique en lançant, avec plus ou moins d’adresse, une foule de rumeurs destinées à discréditer l’adversaire.

Jamais issue d’une lutte politique n’était apparue plus douteuse. Les vieux roublards, ceux qu’on était convenu d’appeler « les observateurs perspicaces », y perdaient lamentablement leur latin. Tour à tour, à la faveur de quelqu’accusation nouvelle, les plateaux de la balance semblaient pencher du côté de l’échevin sortant, puis du côté de son adversaire. Mais il suffisait chaque fois d’une nouvelle, vraie ou fausse, circulant de bouche à oreille, pour faire changer les pronostics. Le lendemain de la rencontre Girard-Sénécal, c’est-à-dire le lundi, les oracles du Club Athlétique s’accordaient avec ceux de l’Association des Commerçants. pour admettre que la défaite de Blanchard ne faisait aucun doute. Le mardi cependant, le vent avait complètement changé de direction, et les mêmes oracles n’accordaient plus à Lecrevier la moindre chance de succès. Le mercredi personne n’osait se prononcer et, le jeudi, tandis qu’au-delà de trois mille électeurs se réunissaient à l’Aréna pour l’assemblée contradictoire, il eut été bien difficile de dire lequel des deux candidats avait, dans la salle, le plus grand nombre de sympathisants.

Deux heures plus tard, Gaston ayant produit trois déclarations, signées et assermentées, prouvant que Blanchard avait, à diverses reprises, profité de son mandat d’échevin pour vendre, au prix fort, des sinécures dans les services de l’administration municipale, plus personne n’osait douter que, le lundi suivant, le quartier-centre serait représenté à l’hôtel de ville par un nouvel échevin.

Et tandis que les électeurs, de plus en plus passionnés, suivaient les moindres péripéties de la lutte, Bob poursuivait sans défaillance quoique sans résultat, son enquête sur la tentative d’empoisonnement dont Ninette avait failli être victime. Depuis le jour où il avait appris, à Montréal, que le lait contenait du chlorhydrate d’apomorphine, ses recherches avaient pitoyablement piétiné. Le coupable n’avait été vu par personne, aucun suspect n’avait été aperçu rôdant aux environs de la maison des Lortie ce matin-là, le laitier avait déposé la bouteille à l’heure habituelle et ne savait évidemment rien de plus, aucun des cinq pharmaciens de Saint-Albert n’avait vendu de chlorhydrate d’apomorphine, bref, le pauvre policier en était toujours à chercher un premier indice qui lui permettrait d’échafauder des déductions ou de se lancer sur une piste quelconque.

Allait-il devoir classer cette affaire qui, bien plus que toutes celles qu’il avait menées à bien jusqu’alors, lui tenait au cœur, pour les motifs que l’on sait ? Si un élément nouveau ne venait rapidement permettre à l’enquête de faire un pas important vers une solution, il lui faudrait sans aucun doute s’avouer vaincu. Le chef Langelier ne lui avait-il pas déjà laissé entendre que son acharnement n’était qu’une perte de temps précieux ? Et ne devait-il pas s’attendre à recevoir l’ordre de diriger ses efforts d’un tout autre côté ? Ne semblait-il pas, en effet, très peu probable que surgisse, si longtemps après l’attentat, le fait nouveau qu’il s’obstinait à espérer ?

Pour la centième fois peut-être, Bob avait relu, étudié, disséqué ses notes, sans être pour cela plus avancé ; et il sentait grandir en lui un découragement qu’il n’avait jamais connu auparavant. Rien, il n’y avait rien dans tout ça qui put faire naître en lui, ne fusse qu’un soupçon ; pas deux faits qui se coordonnaient, pas deux renseignements qui pouvaient se rattacher l’un à l’autre ! C’était la défaite, complète, irrémédiable. Et cet aveu d’impuissance, qu’il se voyait forcé de se faire à lui-même, l’emplissait à la fois de rage et de honte. Était-il bien sûr de n’avoir rien négligé ? N’était-il pas passé, sans le voir, à côté de l’indice essentiel ? N’avait-il pas écouté, sans entendre, une des quarante-cinq personnes qu’il avait questionnées, lui donner le renseignement susceptible de le mettre sur la bonne voie ? Avait-il surtout interrogé Ninette avec suffisamment de soin ? N’avait-elle pas omis, elle, dans le récit qu’elle lui avait fait, de lui relater un incident, insignifiant en apparence, mais qui, en réalité, était peut-être la clef de tout le mystère ? Comment le savoir ? En retournant chez Ninette pour qu’elle lui racontât, une fois encore, en quelles circonstances le petit chat du voisin était mort !

Bob arriva chez Lortie au moment où Ninette allait sortir, pour aller prendre son service à l’Agora. Elle le reçut assez aimablement, quoiqu’elle parut étonnée de sa visite.

Il lui en expliqua les motifs, ne fit aucune difficulté pour admettre qu’il jouait, en venant la voir, son tout dernier atout ; mais fut bien obligé, lorsque Ninette lui eut répété tout ce qu’elle savait, d’avouer qu’il ne lui restait plus le moindre espoir.

— Vois-tu, expliqua-t-il, je ne me suis jamais trouvé devant une absence aussi complète de données pour résoudre un problème. Si peu de choses que nous ayons quelquefois, pour servir de point de départ à nos recherches, nous avons quand même généralement une base quelconque : des empreintes digitales, un vague signalement, un racontar ou une petite trahison. Mais ici il n’y a rien, rien du tout, à part le poison dont il est impossible de découvrir la provenance.

— Je comprends, Bob. D’ailleurs, tu sais, depuis au-delà d’une semaine, il ne s’est plus rien passé d’anormal ici. Je me demande si, au fond, il ne vaut pas mieux qu’on oublie toute cette affaire le plus tôt possible.

— Peut-être Ninette, mais je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet à ton sujet. Il ne s’est rien passé d’anormal ici depuis l’affaire de la bouteille de lait, parce qu’on se doute probablement que nous avons organisé, autour de Marcel et toi, une surveillance étroite ; parce qu’on vous sait protégés. Mais j’ai bien peur que lorsqu’on saura que la surveillance s’est relâchée, que la protection a disparu, on ne revienne à la charge. Si jamais il devait t’arriver quelque chose, je te jure que je ne me pardonnerais pas de ne pas avoir réussi à écarter le danger.

— Ça ne serait pas de ta faute, Bob. Je suis persuadée que tu as fait tout ton possible.

Que lui restait-il à ajouter ? Ninette était ostensiblement pressée de voir l’entretien se terminer. Il était venu là, avec l’espoir avoué d’obtenir certains renseignements qu’elle n’avait pu lui donner ; pouvait-il faire autre chose que la remercier et s’en aller, tout simplement, comme il était venu ? L’occasion n’était-elle pourtant pas belle de lui parler de tout autre chose ? Avait-il le droit de la laisser échapper ? Il se décida brusquement.

— Écoute, Ninette, dit-il, tu vas peut-être trouver que le moment est bien mal choisi pour te dire ça ; tu vas peut-être trouver que… enfin, je ne sais pas moi… Vois-tu, c’est la première fois que j’en ai franchement l’occasion… Tu sais, Ninette, moi, moi je n’ai pas cessé de t’aimer et… et puis…

— À quoi bon, Bob ? C’est un sujet de conversation qui m’est pénible.

— Pourquoi, Ninette ? J’ai peut-être été violent une fois ; j’ai peut-être dit des choses que je n’aurais pas dû dire ; j’ai sans doute eu le tort de me laisser tromper par des apparences, de me laisser emporter par une jalousie que rien de réel ne motivait. Mais ne crois-tu pas que si j’ai commis cette erreur-là, c’est justement parce que je t’aimais ? Ne penses-tu pas que si je suis là, devant toi, sans bien savoir quoi dire et conscient d’avoir l’air plutôt bête, c’est justement parce que je t’aime encore, parce que je n’ai jamais cessé de t’aimer ? Et toi, Ninette, de ton côté, crois-tu que tu me donnes le change ; crois-tu que je ne sais pas que tu n’as pas été plus heureuse que moi… depuis qu’on ne se voit plus ?

— Tu n’en sais rien, Bob.

— Ah ! oui je le sais ! Tu ne peux pas avoir été heureuse, Ninette : ça n’est pas possible. Lamarre là, tu auras beau dire et beau faire, tu ne me feras pas croire que tu l’aimes ! Tu ne me feras pas croire que tu l’aimes plus que, ben… que j’aime Suzanne, moi.

— Parlons-en de Suzanne !

— Ben oui, Suzanne ! Oh ! t’en fais pas, Ninette, je la connais. Je la connais aussi bien que toi. Puis si tu veux le savoir, si j’ai recommencé à sortir avec elle, c’était parce que je pensais que… parce que j’espérais que ça te rendrait jalouse un petit peu, et puis que…

— Je ne voudrais pas te faire de peine, Bob, mais ça ne m’intéresse pas du tout ce que tu me dis là.

— Ah !

— Non ça ne m’intéresse pas. Et je ne pense pas que, jamais, quoi que tu puisses faire, quoi que tu puisses dire, Je puisse oublier ce que tu m’as fait. En somme, tu vois, tu as tort d’insister.

Elle fit un pas vers la porte. Bob en fit trois pour lui barrer la route.

— Voyons, Ninette, dit-il ça n’est pas possible ! Pendant plus d’un an, tous les jours, plusieurs fois par jour, nous avons cherché à multiplier les occasions de nous voir. En dehors de mon travail, je n’ai vécu que pour toi ! Et encore ! Quand je travaillais, eh bien, mon Dieu, je travaillais en pensant à toi. Toi, de ton côté, tu m’as donné plus d’une preuve de ton affection. Et puis là, tout d’un coup, pour rien, pour une petite bêtise, tu voudrais que…

— Petite bêtise !

— Mais oui, petite bêtise ! Tu ne t’imagines pas, Ninette, que c’est la première fois qu’un homme agit exactement comme j’ai agi, dans des circonstances semblables ?

— Je n’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est que ta petite bêtise fut pour moi la fin d’une illusion. Et tu sais, tuer une illusion, c’est peut-être encore le meilleur moyen de tuer un amour. Je t’en prie, laisse-moi passer, je suis déjà suffisamment en retard comme ça !….

* * *

Bob s’en fut dire au chef Langelier qu’il s’avouait vaincu et, suivant la coutume, il le pria de confier l’enquête à un de ses collègues. Suivant la coutume également, le chef Langelier lui assura qu’il n’en ferait rien et, voyant combien cet échec le déprimait, lui donna congé pour le restant de la journée.

Une heure après, Bob qui errait dans le parc, rencontra monsieur Bernard. Poussé par cet irrésistible besoin qu’éprouvent les amants malheureux de s’épancher, il lui conta sa conversation avec Ninette.

— Comme vous voyez, monsieur Bernard, conclut-il, mon chien est mort.

— Vous vous résignez facilement, mon cher Bob.

— Oh ! facilement, non. Mais enfin, qu’est-ce que vous voulez ? Je suis pas un fou, quand je suis battu, je suis capable de m’en rendre compte.

— Êtes-vous bien sûr de lui avoir parlé comme il fallait ?

— Je ne sais pas, moi. Je lui ai parlé comme je pouvais : je lui ai dit tout ce que je ressentais ! Qu’est-ce que je pouvais dire de plus ?

— Et tout ce qu’elle vous a répondu, c’est que vous aviez tué en elle une illusion : et que tuer une illusion c’est encore le meilleur moyen de tuer un amour ?

— Oui, monsieur Bernard.

— Et là-dessus, vous êtes parti ?

— Est-ce que je pouvais faire autre chose ?

— Il y a une chose que vous pouvez faire, une chose que vous devez faire.

— Laquelle ?

— Eh bien mon Dieu, mon cher Bob, puisqu’il paraît que vous avez tué une illusion, arrangez-vous donc pour en créer une autre, qui remplacera celle-là.

— C’est facile à dire, ça !

— Oui, c’est facile à dire, c’est entendu. Mais quand on est amoureux, mon garçon, on est généralement ingénieux aussi. Cherchez, puis vous verrez qu’un de ces jours vous trouverez. Seulement, n’attendez pas trop longtemps. Ne permettez pas au dénommé Lamarre de conquérir trop de terrain. Plus vous attendrez, plus ça sera difficile.