Rue Principale/Tome I/30

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Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 217-224).

XXX

préparatifs d’offensive

— Tu sais, avait dit Suzanne à Bob, en lui remettant le testament du père Sénécal, si jamais Léon apprend que je t’ai donné ça, il me tuera comme un chien !

Et Bob, dans le secret de sa chambre, tournait et retournait ce document qu’il savait maintenant presque par cœur ; ce document qui signifiait, pour Simonne et André Lamarche, une aisance dont ils avaient été criminellement privés depuis si longtemps ; pour Sénécal, un châtiment bien mérité.

Mais comment agir ? Comment faire rendre gorge à Sénécal, avec l’assurance que jamais sa vengeance ne pourrait atteindre Suzanne ? L’arrêter ? Évidemment, en le plaçant immédiatement entre les quatre murs d’une cellule, on le mettrait dans l’impossibilité de nuire. Seulement, combien de temps y resterait-il ? Un an, deux ans, cinq peut-être ! Et après ? Sénécal n’était pas homme à oublier, et sa rancune aurait la vie assez dure pour qu’il n’hésite pas, même après plusieurs années, à mettre ses menaces à exécution. Et encore, là n’était pas le seul danger d’une arrestation et d’un procès. Bob avait promis à Suzanne qu’elle ne serait pas inquiétée. Or il était certain que Léon Sénécal, quand il se verrait traqué par la justice et menacé d’une condamnation, n’hésiterait pas à entraîner Suzanne dans sa chute, à essayer même de faire retomber sur elle la responsabilité principale de leurs méfaits communs, voire de ceux qu’il avait commis sans elle.

Quelle ligne de conduite adopter ? Cette question, Bob se la posait pour la centième fois peut-être, sans y trouver de réponse satisfaisante. Il éprouva le besoin soudain de demander conseil, d’appuyer la décision qu’il prendrait, sur l’approbation de quelqu’un. De qui ? Il pensa tout d’abord à son chef. Mais Langelier n’était-il pas, avant tout, un policier pour qui rien ne comptait, hormis son métier ? Langelier ne donnerait pas un conseil ; il exigerait l’arrestation immédiate de Sénécal, et il se soucierait fort peu de ce qui pourrait advenir de Suzanne. Non, décidément, le chef n’était pas l’homme à aller voir ; du moins pas tout de suite.

— Monsieur Bernard ? pensa Bob tout haut.

Mais oui, monsieur Bernard, pourquoi pas ? Le vieillard n’avait-il pas prouvé, en facilitant la fuite d’André Lamarche, qu’il ne s’embarrassait pas de légalités lorsqu’il s’agissait de faire le bien ? Et n’avait-il pas, à plusieurs reprises, montré toutes les ressources d’une imagination vive servie par une expérience énorme de la vie et des hommes ? Si quelqu’un était en mesure de comprendre, de juger à son juste poids le dilemme qui causait tant d’embarras et tant d’hésitations à Bob, c’était bien lui.

Bob regarda sa montre. Une heure du matin. Malgré l’urgence de la situation, il était assez difficile d’aller sonner à la porte d’un homme de soixante-dix ans, à une heure aussi avancée. Il prit le testament, le glissa dans un tiroir, se dévêtit et se mit au lit. Cinq minutes plus tard, il dormait.

* * *

Lorsque, le lendemain soir, Ninette et Marcel arrivèrent chez Bernard, ils étaient puissamment intrigués et ne s’en cachaient pas. Marcel surtout, à qui monsieur Bernard, après avoir eu une longue conversation à huis clos avec Bob, avait demandé de revenir le soir avec Ninette, se demandait ce qui flottait dans l’air.

— Mes enfants, leur dit monsieur Bernard, c’est à un petit conseil de famille ou, si vous préférez, à un petit conseil de guerre, que vous allez assister tout-à-l’heure.

— Un conseil de guerre ! s’étonna Marcel. À quel propos ?

— Tu verras ça quand ce sera le temps, mon petit Marcel, et je te promets que tu ne t’embêteras pas.

— Vous attendez quelqu’un d’autre ? demanda Ninette.

— Oui, deux personnes.

Et en effet, quelques instants plus tard, Bob arrivait.

Si, en le voyant entrer, Ninette éprouva quelque surprise, elle n’en laissa rien voir. Elle lui serra la main, s’enquit de sa santé, le félicita sur sa bonne mine, bref agit avec lui comme avec un vieux camarade perdu de vue depuis longtemps, qu’elle revoyait avec plaisir mais sans la moindre émotion. Bob, lui, fut gauche, un peu éberlué, et ne parvint pas à cacher le désarroi dans lequel le plongeaient l’aisance, la cordialité de Ninette.

— Et voilà, dit monsieur Bernard lorsque Bob fut assis, notre petit conseil de guerre devrait être bientôt au grand complet. Gaston ne devrait plus tarder.

— Comment, fit Marcel, Gaston est dans le secret des dieux ?

— Pas plus que toi, Marcel, mais il le sera tout-à-l’heure. C’est un homme de bon conseil et nous ne serons peut-être pas trop de nous cinq pour prendre la décision qui s’impose.

Lorsque Gaston fut arrivé, monsieur Bernard invita Bob à dire ce qu’il savait. Son récit fut écouté dans le plus profond silence. C’est à peine si, de temps en temps, une exclamation de surprise ou d’indignation échappait à Ninette, Marcel ou Gaston.

Quand il eut terminé, monsieur Bernard prit la parole.

— Résumons la situation en peu de mots, dit-il. Il s’agit de faire entrer André et Simonne Lamarche en possession de ce qui leur appartient, de donner à André l’occasion de faire cesser son exil, et de faire payer à Sénécal toutes ses scélératesses, petites et grandes.

— Il faut toutefois, fit remarquer Bob, s’y prendre de telle façon que Suzanne Legault, sans qui nous n’aurions jamais rien su, n’ait pas d’ennuis.

— Elle mériterait pourtant bien une petite punition, celle-là ! trancha Ninette.

— En effet, approuva Gaston, je ne vois pas très bien pourquoi on la ménagerait.

— Parce que je le lui ai promis, dit Bob, et que sans cette promesse, elle ne m’aurait jamais fourni le document.

— Mais où diable a-t-elle été le chercher ? questionna Marcel.

— Ça, répondit Bob, je n’en sais rien. Elle n’a pas voulu me le dire et, avant de me le donner, elle m’a fait promettre de ne pas la questionner à ce sujet.

— Bah ! dit monsieur Bernard, ça n’a, en somme, aucune importance.

— Une qui doit être contente, dit Ninette, c’est Simonne.

— Simonne ne sait rien.

— Vous ne lui avez rien dit encore ?

— Non. J’ai pensé qu’il valait mieux pas. J’ai eu peur que, sous le coup de l’émotion, elle ne commette quelqu’imprudence. C’est d’ailleurs pour ça que ce soir, je me suis arrangé pour qu’elle n’assiste pas à notre entretien.

— Pour en revenir à Suzanne, fit Marcel, je doute fort, mon pauvre Bob, qu’elle t’ait remis ce testament uniquement dans le but de faire une bonne action. Elle ne doit avoir vu là qu’un moyen de se venger de Sénécal.

— C’est possible, répliqua Bob, mais ce n’est pas sûr. Elle avait l’air sincère, hier soir, lorsqu’elle m’a dit qu’elle regrettait le mal qu’elle pouvait avoir fait. D’ailleurs, si peu excusables que soient ses actions, vous avouerez que ça ne suffit pas pour qu’on expose sa vie.

Ninette eut un sourire qui trahissait nettement son incrédulité.

— Crois-tu, dit-elle, que sa vie soit réellement en danger ?

— Il est évident, ma chère petite, fit Gaston, que Sénécal est une royale crapule, capable de tout !

— Bref, reprit Bernard, je l’ai dit et je le répète, il faut mettre Sénécal hors d’état de nuire avant qu’il sache d’où viennent les coups.

— Pourquoi ne le faites-vous pas arrêter immédiatement ? proposa Ninette. Une fois en prison il ne pourra certainement pas faire de mal à Suzanne.

— Une fois en prison, dit Bob, il racontera tant de choses que Suzanne ira probablement le rejoindre.

— Ce qu’elle n’aurait pas volé, conclut Marcel.

— Possible, dit Bernard, possible ; mais si j’en crois notre ami Bob, elle sera suffisamment punie de savoir que Ninette, vous Marcel, nous tous enfin, avons appris le rôle qu’elle a joué dans tout ça. En somme, il ne faut pas oublier qu’elle n’a quand même pris aucune part aux événements les plus graves.

— Admettons.

Gaston se leva et, d’un large geste, réclama l’attention générale.

— Mes chers amis, dit-il, s’il m’a fallu vingt ans pour mettre au point mon invention, il ne m’a fallu que vingt minutes pour résoudre votre problème.

— Vraiment ? fit Bernard.

— Parfaitement ! Écoutez-moi bien. Étant donné que nous trouvons suffisant, pour Suzanne Legault, le châtiment moral de ses remords, mais que nous voulons, pour des raisons de justice qu’il est inutile d’expliquer, voir Sénécal puni d’une façon à la fois radicale et effective, voici ce que je propose. Suivez-moi bien ! Demain, notre ami Bob fera comprendre à la Suzanne que l’air de Saint-Albert est malsain, voire même très dangereux à cette époque de l’année, surtout quand, comme elle, on a le teint aussi délicat que les poumons. Autrement dit, mes chers amis, il la décidera à faire un petit voyage et, partant, à se mettre à l’abri des coups de griffes et des coups de dents de mon ami Sénécal, Léon…

— Oui, dit Bernard, et alors ?

— C’est ici que ça se complique et, quoique je le dise moi-même, peuchère ! que ça commence à tenir du génie !

Pendant les dix minutes qui suivirent, Gaston exposa un plan qui, après quelques légères modifications proposées de part et d’autre, reçut l’assentiment général.

* * *

Il n’était guère loin de minuit lorsque Ninette, Bob, Marcel et Gaston sortirent de chez monsieur Bernard. Les trottoirs de Saint-Albert ne sont pas précisément larges et, lorsqu’il a neigé, se trouvent encore considérablement rétrécis. C’est pourquoi il ne fallait pas songer à marcher quatre de front. Marcel et Gaston prirent les devants, Bob et Ninette les suivirent à une vingtaine de pas. Et tandis qu’entre le restaurateur et son jeune compagnon, la conversation se faisait sans effort, Ninette et Bob marchaient en silence. Bob finit cependant par parler.

— Décidément, dit-il, quand nous ne nous trouvons que nous deux, nous n’avons pas l’air très intelligents.

— C’est exactement ce que je pensais.

— Tu ne trouves pas que ça a suffisamment duré ?

Elle ne répondit pas. Pendant quelques instants, Bob sembla préoccupé de régler son pas sur le sien. Sous leurs pieds, dans l’air sec de la nuit, la neige écrasée gémissait bruyamment.

— Tu sais bien, reprit Bob, que mes sentiments à ton égard n’ont pas changé.

— Comment veux-tu que je le sache ?

— Le seul fait que je te le dise, le seul fait que je te demande d’oublier tout ce qui a pu se passer de désagréable, prouve bien, il me semble, que je n’ai pas… enfin que… que je tiens encore à toi, pas vrai ?

— Et Suzanne ?

— Comment ça Suzanne ?

— Oui, tu sors avec elle ?

— Je sors avec elle, oui, mais ça ne veut rien dire. Tu sais aussi bien que moi qu’elle ne m’intéresse pas plus que ça.

— Tu la défendais pourtant avec beaucoup de chaleur et de conviction, ce soir.

— N’est-ce pas logique ? N’est-ce pas elle qui m’a donné le testament ? Ne lui ai-je pas promis qu’elle aurait le moins d’ennuis possible ?

— Évidemment, dit-elle.

Et entre eux, le silence retomba. Ils avaient quelque peu ralenti l’allure. La distance qui les séparait de Gaston et Marcel, était passée de vingt à cent pas environ.

— Marchons plus vite, dit Ninette. Il est tard.

Ils allongèrent le pas. Le vent leur apportait le rire clair de Marcel et la forte voix de Gaston.

— Je ne peux pas croire, dit Bob, que tu sois encore fâchée.

— Fâchée ? Il y a longtemps que je ne le suis plus.

— Comme ça, dit-il, ça ne te fait rien à toi que… qu’entre toi et moi, ça soit fini ? Ça ne te fait pas de peine du tout ?

— Je t’en prie, ne pose pas de questions de ce genre-là, veux-tu ?

— Pourquoi pas ? N’est-ce pas ce qui m’intéresse, ce qui me touche le plus au monde ? D’ailleurs, si tu ne veux pas que je te pose cette question-là, c’est parce que tu as peur d’y répondre !

— Peur ! Et pourquoi ?

— Pourquoi ? Tiens, Ninette, je te mets au défi de me regarder en face et de me dire que tu ne m’aimes plus !