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Ruskin et la religion de la beauté/Partie 3/Chapitre 3

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comment la pensée esthétique de Ruskin devient une pensée morale et sociale et pourquoi dès le milieu de sa carrière, dès 1860, il ne croit plus possible de ressusciter l’art sans réformer la vie.

Quelque bien en effet qu’on puisse penser de notre vie moderne, quelque haute idée qu’on ait de ses conquêtes et de ses progrès, il est un point au moins sur lequel ce progrès n’est guère aisé à percevoir et où notre siècle n’a pas accru le moins du monde le patrimoine humain : c’est la Beauté. Tous les jours, le pittoresque de nos demeures, de nos costumes, de nos fêtes, de nos champs, des outils et des armes mêmes disparaît de la vie et ne se retrouve que dans les fictions des théâtres ou dans les restaurations des musées. Les chemins de fer nous mènent plus vite qu’autrefois vers les paysages préférés du globe, mais avant que de nous y mener, leurs talus et leurs tunnels ont commencé par les défigurer. Ils nous transportent en quelques heures au fond de nos vieilles provinces afin d’observer les coutumes aimables et les costumes traditionnels, mais plus vite encore que nous, ils ont transporté des journaux qui ont fait fuir ces coutumes et des modes de Paris qui ont remplacé ces costumes nationaux. Les hôtels, répandus à profusion sur tous les « sites » dont la sauvagerie nous charmait jadis, nous permettraient, en vérité, de demeurer confortablement parmi les rochers et les forêts ; seulement, pour les construire, il a fallu faire sauter ces rochers et, pour les alimenter, défricher ces forêts. Chaque nouvelle ligne de chemin de fer, en se prolongeant comme une ride sur le visage de la patrie, efface quelque chose de sa beauté. Nos vieilles villes pittoresques tombent pierre à pierre, et nos fleuves sont endigués et souillés flot à flot. Ceux d’entre nous qui vivent par les yeux, qui tirent leurs plus hautes jouissances des lignes et des couleurs, sont chaque jour plus dépourvus des spectacles qui ont enchanté leurs pères, — et réduits à s’expatrier pour aller chercher au loin les rares cités et les rares peuplades que nos grands ingénieurs n’ont pas réduites à l’image du boulevard et les grands magasins, asservis à l’uniforme de la redingote.... Peut-il y avoir encore de la Beauté dans l’art ? Il n’y en a plus dans la vie.... »

Peut-être,... diront les savants et les économistes, mais il y a de la richesse. Avant de philosopher, il faut vivre. Qu’importe que quelques dilettantes raffinés ou quelques inutiles rêveurs regrettent ces étranges plaisirs esthétiques que, pour notre part, nous n’avons jamais ni désirés, ni ressentis, si le bien-être de la masse est accru et si les foules sont plus heureuses du régime industriel et économique que la science a inauguré ?

Les foules,... alors regardons de ce côté. Nous les verrons s’avancer, plaintives ou menaçantes, à Tassant de la société moderne, armées de plus de revendications qu’elles n’en ont jamais apporté au monde ancien. Chaque jour l’étiage du crime monte, comme une crue de sang. Chaque jour, des suicides plus nombreux se lisent en lettres qui devraient être rouges, sur les colonnes des journaux, et — chose inouïe jadis — des suicides d’enfants.... Chaque jour, sur quelque point de ce globe civilisé, des révoltes d’ouvriers éclatent, brisant ces merveilleux et fragiles outils que la science a confectionnés pour leur bonheur. « Nos cités sont un désert de roues à filer au lieu d’être pleines de palais, et cependant le peuple n’a pas de vêtements ; nous avons noirci les feuilles des bois anglais avec nos fumées, et le peuple meurt de froid ; nos ports sont des forêts de navires marchands, et cependant il meurt de faim.... » On a jeté bas les monuments pittoresques du moyen âge et jusqu’aux remparts des villes qui, de loin, ravissaient les yeux du voyageur, mais a-t-on, en retour, donné quelque chose à ce peuple ? A-t-on changé ces pierres en pains ? On a coupé les arbres de nos forêts pour bâtir des usines et à la place des chants des oiseaux on n’entend plus que le sifflet et le ronronnement des machines à vapeur. Mais les ouvriers sont-ils plus gais au moins et chantent-ils davantage ? Hélas ! non. La France pauvre d’autrefois chantait : on chantait à table, on chantait au travail. Aujourd’hui, la France, devenue riche, est comme le savetier enrichi du fabuliste : elle ne chante plus. Les promesses de l’école de Manchester ont donc trompé le monde ou du moins il se croit trompé, ce qui est la même chose, car rien n’est si subjectif que le sentiment du bonheur. Il est possible, il est probable que les systèmes socialistes ne lui préparent que des désillusions encore plus profondes et plus amères, parce qu’elles seront faites de plus d’espoirs, mais, ici, il n’importe ! Les savants et les économistes, les gens de progrès, avaient promis aux foules, en leur ôtant les traditions, en leur ôtant les coutumes, en leur ôtant la foi, en leur ôtant la Beauté, qu’ils leur donneraient le bonheur. — Le leur ont-ils donné ?

À cela, inutile de répondre. Le cri des générations montantes répond pour nous. Au moment de tenir ce que les savants et les économistes avaient promis aux foules, au nom du progrès, on s’est aperçu que le bonheur n’est pas une de ces choses quæ numero, pondere, mensurâve constant ; mais une monnaie divine, et qu’en dispersant au vent toutes les divines chimères, on l’avait depuis longtemps dissipée.... Là, est l’échec cruel, évident, indéniable, car si l’on peut prouver à l’ouvrier, au paysan, à l’aide d’ingénieuses et réconfortantes statistiques, qu’il est plus riche que l’ouvrier ou le paysan du beau vieux temps, comment, lorsqu’il sent le contraire, lui démontrer qu’il est plus heureux ?

En sorte que vainement on tenterait d’opposer aux plaintes des artistes sur les dévastations du progrès moderne les applaudissements des artisans sur ses bienfaits. D’en bas comme d’en haut, c’est bien le même reproche qui retentit. Qu’avez-vous fait de la Beauté ? disent les uns, — et les autres : Qu’avez-vous fait du Bonheur ? En quoi ce progrès nous a-t-il rendu l’idéal plus élevé ? demandent les premiers, — et les seconds : En quoi nous a-t-il rendu les réalités meilleures ? Oh ! sans doute on a étalé en 1889, et l’on étalera encore en 1900, des merveilles sorties des laboratoires et des usines qui ont tué la Beauté, — et l’on enflammera de la sorte les convoitises des misérables qui passeront devant ces merveilles ; — mais en quoi leur fera-t-on ainsi trouver leur sort plus joyeux ? On annonce qu’on peindra, en de gigantesques projections, des scènes de la Révolution française sur des nuages. Les nuages en seront enlaidis, mais les foules qui passeront au-dessous en seront-elles plus belles ? On se vante de décupler la vitesse des machines qui nous traînent : les chagrins que nous emportons avec nous n’en feront que galoper plus vite. On disait autrefois :

Chagrin d’amour ne va pas en voyage,
Chagrin d’amour ne va pas en bateau.

Quelles sont les tristesses qui n’aillent point aujourd’hui partout où vont les hommes ? et plus les traverses du voyage sont aplanies, plus l’âme n’est-elle pas laissée sans dérivatif à ses tourments intérieurs ? Oui, on reliera tous les villages du globe par un réseau fin et serré de fils téléphoniques : les nouvelles qu’on recevra seront-elles de meilleures nouvelles ? Oui, enfin, on sillonnera nos routes de ces voitures dételées qui attroupent encore les passants dans les rues : fera-t-on qu’elles soient un plus beau spectacle pour ceux qui les regardent ou qu’elles créent de plus beaux paysages pour ceux qui sont dedans ? Si vite qu’elles aillent, arriveront-elles jamais à un autre but qu’à celui auquel nous arrivons tous un jour — cavaliers et piétons, moines et éclopés même représentés au Campo Santo de Pise, — et est-il bien utile de se hâter vers ce qui est si inévitable, hélas ! et si commun ?... Puisqu’une même heure voit s’effacer le Bonheur des êtres et la Beauté des choses, puisqu’une même bourrasque emporte les chansons des oiseaux et les chansons des hommes, ne serait-ce pas aux mômes causes qu’il faudrait attribuer la disparition du calme social et celle des jouissances esthétiques ? Et doit-on s’étonner outre mesure si Ruskin a rêvé qu’en restituant au monde la Beauté — Beauté dans la nature — Beauté dans les corps humains — Beauté dans les âmes — il lui restituerait du môme coup le Bonheur ?

§ 2.

Or la lèpre qui ronge et détruit la Beauté dans les paysages que nous aimons le mieux, c’est l’industrialisme ou la spéculation, c’est-à-dire tout simplement la richesse.... Un pays riche, c’est un pays laid. Ruskin nous conte qu’il a connu autrefois un petit coin de terre, aux sources du Wandel, qu’il estimait le plus délicieux paysage du sud de l’Angleterre. Il lui semblait que jamais eaux plus claires et plus divines n’avaient chanté sans interruption, que jamais fleurs n’avaient plus passionnément brillé, que jamais demeures n’avaient adouci le cœur du passant de leur paisible joie à demi cachée et pourtant ouvertement avouée.... Vingt ans après, il est retourné à ces sources du Wandel. Tout était changé.... « Là juste où le jaillissement de l’eau immaculée, tremblante et pure comme un faisceau de lumière entrait dans l’étang de Carshalton en se taillant un chenal lumineux jusqu’au gravier, au travers d’un réseau d’herbes légères comme des plumes toutes flottantes, qu’elle traversait avec ses profonds filets de clarté, comme la calcédoine dans l’agate-mousse et étoilée çà et là de la blanche grenouillette, juste dans l’afflux et le murmure des premiers courants qui s’étalent, les misérables humains de l’endroit jettent les. immondices de la maison et de la rue, des tas de poussière et de boue, des rognures de vieux métal et des chiffons putrides que, n’ayant ni l’énergie d’enlever ni la décence d’enterrer, ils versent ainsi dans le courant pour délayer ce qui flotte ou ce qui fond de leur poison au loin dans tous les endroits où Dieu voulut que ces eaux apportassent la joie et la santé.... Une demi-douzaine d’hommes, travaillant un jour, suffiraient à nettoyer ces étangs, à déblayer le fleuve sur leurs rives et à enrichir d’un baume rafraîchissant chaque souffle d’air estival qui passe au-dessus, à rendre ainsi chaque ondulation scintillante et hygiénique, comme si ce courant troublé seulement par les pieds des anges, venait tout droit de la porte de Bethséda.... Mais cette journée de travail n’est jamais ni ne sera jamais accordée, ni aucune joie possible au cœur de l’homme maintenant dans les parages de ces sources anglaises....»

Ensuite il est entré dans le village voisin, et en a suivi la principale rue, en se demandant si c’était la pauvreté qui était cause de cette incurie néfaste des choses naturelles. Mais non.... Il a trouvé au contraire partout des signes de luxe : de magnifiques devantures, de somptueux estaminets, des boutiques nouvelles, non pas plus de bonheur, ni plus de santé, sur les visages, mais plus de prétention et d’apparat dans les dehors et partout de superbes et inutiles grilles de fer. « Comment est-il donc arrivé que ce travail a été fait au lieu de l’autre ? Comment la force de la vie de l’ouvrier anglais a-t-elle été dépensée à souiller le sol au lieu de le racheter, et à produire une pièce de métal tout à fait inutile en cet endroit, qui ne peut être ni mangée ni respirée à la place de l’air sain et de l’eau pure ? Il n’y a qu’une raison pour cela et elle est décisive : c’est que le capitaliste peut percevoir un tant pour cent sur le travail dans un cas et qu’il ne peut en percevoir aucun dans l’autre.... »

À cela si les économistes daignaient repondre, ils ne manqueraient point de dire que le régime capitaliste actuel, pour décrié qu’il soit par les rêveurs, n’en est pas moins le meilleur qu’on ait découvert jusqu’ici. Ils avoueraient qu’en développant le progrès industriel, les principes de l’école de Manchester n’ont peut-être pas accru beaucoup la poésie du monde, mais que ce n’était point leur but, et, qu’à coup sûr, ils ont accru sa fortune. Ils diraient enfin que prêcher la croisade contre le capitalisme, parce qu’il permet de faire beaucoup d’usines, de mines et de chemins de fer, c’est en somme lui rendre hommage au point de vue économique, et que prêcher sa destruction, cela revient à prêcher la destruction de tout ce qui fait la richesse des prolétaires, comme des capitalistes, des nations comme des individus.

Et, en effet, étant donnée leur conception de la richesse, les économistes ont raison. Seulement ils n’ont jamais eu même la pensée qu’on pût discuter cette conception. Pas un instant ils n’ont supposé qu’à une époque où l’on remet tout en doute, on doutât aussi que la richesse fût chose si nécessaire ou que l’argent accumulé fût une richesse et que rien d’autre ne le fût. Il est très exact que pour gagner beaucoup d’argent, rien ne vaut le système économique actuel. Les fortunes mondiales qui s’édifient aujourd’hui le prouvent surabondamment. Il est même tout à fait possible — quoi qu’en disent les socialistes — que ce système soit, malgré ses défauts, celui qui procure le plus de gain d’argent à la masse, et que ce soit justement dans les pays où les sommets de la fortune sont les plus élevés, grâce à la spéculation, que la moyenne des fortunes modestes s’élève aussi le plus. Mais quand tout cela serait plus évident encore, il resterait à considérer si de gagner beaucoup d’argent, c’est un gain véritable, en tout état de cause — quand même on y perdrait sa vie, — et si toute richesse vraie tient dans la possession de l’or ou peut être procurée par lui.... À voir le monde des affaires et la fièvre de spéculation qui le presse, à voir le commerçant dans son bureau, l’industriel cheminant dans les sentiers de ses usines, on le dirait. Soucis, fatigues, voyages, luttes, cauchemars du jour et de la nuit, rien ne lui coûte pour toucher à son but, — qui est l’argent.... Ce qu’il fera de cet argent, il n’y pense pas, ou il n’y pense que subsidiairement : sa passion est d’en avoir, non qu’il soit un homme vénal, mais simplement s’il est un homme d’affaires tel que l’idéal économique de nos pères l’a fait. Gagner de l’argent, le plus d’argent possible lui paraît, en soi-même et comme fin dernière, une chose admirable et nécessaire, — comme au cricket, gagner des runs. Il ne peut lire : il n’a pas le temps, car il faut qu’il ramasse encore cet argent-ci ; il ne peut aller voir la résurrection des fleurs, au printemps, dans un paysage aimé : il faut qu’il ramasse encore cet argent-là. Plus tard, plus tard, quand il sera tout à fait riche et tout à fait vieux, quand il aura ruiné dix concurrents, et triomphé de dix grèves, il s’offrira avec cet argent tout ce que la Nature donne de fleurs, tout ce que l’Art donne d’harmonie, tout ce que la pensée donne de fortes joies, — s’il est encore capable de les ressentir…. Mais il n’atteindra pas cette seconde étape ; car, pour s’offrir tout le luxe de la santé, il ruine sa santé ; pour se réserver les joies de l’esprit, il perd son esprit, et ce que ce millionnaire appelle plaisamment « gagner sa vie », c’est en réalité gagner à grand’peine et à pas fatigués la vieillesse et la mort….

Cette vie pourtant, cette santé, ces plaisirs esthétiques, qu’il a sacrifiés au désir de la richesse, ne serait-ce point là aussi une richesse ? et si l’argent est chose nécessaire, ne serait-ce pas quelque chose de bien nécessaire aussi, pour le manier, que d’avoir des mains vivantes, et pour jouir de la vie enfin, une chose indispensable que de posséder la vie ? « À la croisée des transepts de la cathédrale de Milan, repose depuis trois cents ans le corps embaumé de saint Charles Borromée. Il tient une crosse d’or et porte sur sa poitrine une croix d’émeraudes. En admettant que la crosse et les émeraudes soient des objets utiles, c’est-à-dire de la richesse comme l’entend Stuart Mill, le corps peut-il être considéré comme les possédant ? Et s’il ne peut l’être, et si nous devons conclure que généralement un corps mort ne peut posséder de richesses, quel degré et quelle période de vie faut-il dans le corps pour rendre possible cette possession ? » Suffit-il de n’être pas mort physiquement et étendu sur un mausolée avec un chien sculpté à ses pieds comme les seigneurs et les dames du xve siècle ? et est-on bien capable de richesses, quand respirant encore, mais brisé par les soucis de l’argent et par les plaisirs de l’argent, on est étendu sur une chaise longue avec un chien vivant et endormie ses pieds ?... Non, n’est-ce pas ? Pour jouir de la richesse, il faut que l’on soit debout et que le chien, debout aussi, aboie joyeusement dans le hallier où passent des ailes sombres, ou parmi les prairies où circulent de claires eaux....

En y songeant, on trouvera donc que la première richesse c’est la santé. Or l’argent et les plaisirs de l’argent donnent-ils la santé ? Pour cette santé, il faut de l’eau pure. L’usine apporte de l’argent, mais elle empoisonne les ruisseaux de tous les environs, et l’usinier n’a plus d’eau naturelle à boire.... Est-ce là de la richesse ? L’argent permet à nos mains de demeurer oisives et à notre corps de se dérober à tout travail musculaire. C’est le grand progrès moderne. Soit. Mais au bout de quelques années, le corps, lassé par l’action cérébrale, dépérit, et les médecins reviennent, au nom de l’hygiène, nous prescrire le labeur dont les ingénieurs, au nom du progrès, nous avaient triomphalement dispensé. Cet étiolement est-il une richesse ? Ensuite, que faire de la santé, si l’on n’a plus de forêts où poursuivre les ailes, ni de prés où admirer les fleurs ? L’argent détruit toute beauté naturelle — ou ne la conserve que dans quelques rares parcs privilégiés. Et que faire de cette Beauté, si l’on n’a point entretenu en soi l’enthousiasme qui en goûte toute la grâce et en ressent toutes les énergies ? Or l’homme riche possède-t-il cet enthousiasme ? Non. La grande erreur de notre temps est de croire que l’homme préoccupé d’accumuler de l’argent, qui va, entre deux spéculations, entendre somptueusement un opéra, entend quelque chose… Il n’entend rien. C’est de penser que le collectionneur perçoit la beauté des œuvres des maîtres quand il n’a eu qu’à étendre la main pour les saisir… Il ne les voit point. Le premier n’entend que le bruit de l’or trébuchant sur les marchés internationaux — ou celui des plaintes des familles qu’un heureux coup de Bourse a ruinées. Le second ne voit dans le ciel de ses cadres que l’azur des billets de banque qu’ils lui ont coûtés, et ses yeux cherchent obstinément, au coin de la toile, comme on la cherche au bas d’un chèque, la signature qui lui donne toute sa valeur. Pour posséder réellement les œuvres d’art et les jouissances qu’elles procurent, ce n’est pas de les payer qu’il faut : c’est de les comprendre. Ce n’est pas de leur ouvrir sa bourse, c’est de leur ouvrir son âme et, pour cela, d’avoir une âme à leur ouvrir. Ces jouissances qui, elles, sont de véritables richesses, ce n’est pas l’or qui les donne, — c’est l’amour.

Enfin, est-ce en accumulant de l’or qu’on acquiert des amitiés plus sûres, des sympathies plus insoupçonnées, des poignées de mains plus franches, des affections plus sincères, — c’est-à-dire un repos d’âme et de cœur, une confiance dans la vie, qui colore la vie des plus gaies couleurs ? Il est banal de constater que non. L’argent, en même temps qu’il groupe autour du riche plus d’amis, éveille en lui plus de doutes sur l’amitié, en même temps qu’il fait bruire à ses oreilles plus d’éloges, fausse de plus en plus la musique des éloges ; et ces mains qu’on lui tend de toutes parts sont comme ces mains que vous tendent les statues, — prêtes à recevoir, mais mains de marbre, incapables de soutenir ou de donner. Or le calme, la confiance, tout ce qui embellit la vie, n’est-ce pas aussi, après le pain quotidien, une richesse ? « Les économistes ont bien une vague notion qu’il y a une autre richesse que le métal trouvé en Australie, puisqu’ils parlent de toutes « choses utiles » et qu’ils proclament que « le temps, c’est de l’argent ». Mais l’esprit aussi, c’est de l’argent ; la santé, c’est de l’argent ; le savoir, c’est de l’argent. Et toute votre santé, votre esprit et votre savoir peuvent être changés en or, mais l’or ne peut pas être changé, à son tour, en esprit et en santé. »

Et ce qui est vrai de la richesse privée, ne l’est-il pas plus encore de la richesse nationale ? Est-il possible d’évaluer en chiffres, de mesurer en crédit la richesse réelle d’un pays ? Il y a eu et il y a encore par le monde des pays qualifiés pauvres. Y est-on moins heureux qu’ailleurs, y est-on moins vivant, moins sain, moins énergique ? et, si petits que soient ces pays-là, — n’est-ce pas eux parfois qui, lorsque les pays riches hésitent, comme le soldat d’Horace qui avait trop d’or dans sa ceinture, entraînent tous les autres dans la voie de la justice et de la liberté ? « Pour faire une grande nation, ce n’est pas du territoire qu’il faut, c’est des hommes, et ce n’est pas une multitude qu’il faut, mais des hommes unis. Ç’a été la folie des rois que de chercher le territoire au lieu de la vie. » Est-ce que d’avoir beaucoup de revenus pour une nation, c’est nécessairement un signe de force ? Pour ne prendre que cet exemple, une des raisons pour lesquelles la France est si riche par rapport à son nombre d’habitants, c’est qu’elle produit peu d’enfants.... De cette haute moyenne de fortune par habitant, les économistes triomphent. Est-ce de la force nationale, pourtant, est-ce de la richesse ? — Une des raisons pour lesquelles nos dépenses budgétaires sont couvertes, c’est que chaque année les impôts sur les boissons donnent plus de ressources, parfois même dépassant les prévisions optimistes des dresseurs de budgets. Cela prouve que des gens de plus en plus nombreux laissent au fond des verres leur santé et parfois leur raison. Les économistes triomphent. Pourtant ces santés détruites, ces raisons obscurcies, si c’est de la richesse budgétaire, est-ce de la richesse nationale ? Est-ce même de la richesse ?

L’absurdité de pareilles propositions suffit à les juger. La vérité est que l’accumulation indéfinie de l’argent pour l’argent, la production du capital pour le capital, sans égard au but atteint par cette accumulation, n’est nullement la même chose, ni pour un homme ni pour un peuple, que l’accumulation de choses utiles, nécessaires, bienfaisantes. « Le meilleur et le plus simple symbole du capital est une bonne charrue. Or si cette charrue ne faisait rien qu’engendrer d’autres charrues à la façon des polypes — aurum ex ipso nascitur, — elle aurait perdu sa fonction de capital. Et la vraie question à chaque capitaliste et à chaque nation n’est pas : Combien avez-vous de charrues ? mais : Où sont vos sillons ? et non : Avec quelle rapidité ce capital se reproduit-il ? mais : Qu’est-ce qu’il fera durant sa reproduction ? Quelle substance fournira-t-il, bonne pour la vie ? Quelle œuvre construira-t-il, protectrice de la vie ? » S’il sert à faire de l’alcool falsifié, à bâtir des quartiers suburbains moins sains que les chaumières, à créer une industrie de pur luxe qui ronge les poumons ou obscurcit les yeux des ouvriers, ou une littérature délétère, un art mièvre et pessimiste, qui alanguissent l’âme des intellectuels, — il est fatal. « La production ne consiste pas en des choses laborieusement faites , mais en des choses qui peuvent être consommées d’une façon utile, et la question pour une nation n’est pas combien de travail elle emploie, mais combien de vie elle produit.

« Il n’y a pas d’autre richesse que la Vie, — la vie comprenant toute sa puissance d’amour, de joie et d’admiration. Les hommes se trompent si. dans un état d’enfance, ils supposent que des choses indifférentes, telles que des excroissances de coquilles ou des morceaux de pierre bleue ou rouge ont de la valeur, et s’ils dépensent, pour les découvrir, des sommes considérables d’un travail qui devrait être employé à l’extension ou à l’embellissement de la vie ; ou si, dans le même état infantile, ils s’imaginent que des choses précieuses et bienfaisantes, telles que l’air, la lumière et la propreté sont sans valeur ; ou si, finalement, ils se figurent que les conditions de leur propre existence, nécessaires pour posséder ou employer chaque chose, telles que la paix, la confiance et l’amour, doivent être échangées pour de l’or, du fer et des excroissances de coquilles. En fait, on devrait enseigner que les vrais filons ou veines de la richesse sont rouges et non d’or, et non dans les rochers, mais dans la chair, et que la dépense et la consommation finale de toute richesse est dans la production du plus grand nombre possible de créatures humaines au souffle puissant, à la vue aiguë, au cœur joyeux ; que, parmi les manufactures nationales, celle des âmes de bonne qualité peut devenir hautement lucrative. Enfin, loin d’admettre que l’accumulation de l’argent dans un pays est la seule richesse, la réelle science de l’Économie politique — ou mieux de l’Économie humaine — devrait enseigner aux nations à faire des vœux et à travailler pour les choses qui conduisent à la vie, et à mépriser et à détruire les choses qui conduisent à la destruction. »

La richesse telle que l’entend le langage courant des financiers et des économistes est donc l’ennemie ; l’ennemie non seulement des beautés pittoresques de la nature, mais aussi du bonheur social. C’est une chose de tout point mauvaise et par là même illégitime. — Quoi ! dira-t-on, il n’y a pas de richesse légitime ? Il n’y en a pas de grande, répond Ruskin. « Quelle est la base juste de la richesse ? C’est qu’un homme qui travaille doit être payé la pleine valeur de son travail, — que s’il ne veut pas la dépenser aujourd’hui, il ait la liberté de la garder et de la dépenser demain. Ainsi un homme industrieux, travaillant chaque jour et mettant chaque jour quelque chose de côté, atteint à la fin la possession d’une somme accumulée à laquelle il a un droit absolu. Par conséquent, la première nécessité de la vie sociale est l’éclaircissement de la conscience nationale sur ce point que le travailleur peut garder ce qu’il ajustement acquis. Jusque-là nous sommes d’accord avec les économistes et nous admettons fort bien l’inégalité des fortunes. — Seulement, ce n’est point ainsi que se forment les grandes richesses. Personne ne devient jamais très riche uniquement par son propre travail et son économie. Il y a toujours taxation du travail des autres. Et ici, intervient une base injuste de la richesse : le pouvoir exercé sur ceux qui gagnent de l’argent par ceux qui le possèdent déjà et qui remploient uniquement pour en avoir davantage. » Ce n’est pas à dire que le patronat soit illégitime. Ce n’est pas à dire qu’il ne doive y avoir au monde que des travailleurs et personne pour leur donner les outils et pour les diriger. Ce n’est pas à dire que les socialistes aient raison en s’imaginant que l’on peut se passer des « capitaines du travail ». Mais les économistes ont tort en professant que le patron peut s’approprier, jusqu’aux extrêmes limites où la grève éclate, les bénéfices du travail, mais je vous prie d’observer qu’il y a une grande différence entre être les capitaines du travail et en prendre les profits. Il ne s’ensuit pas de ce que vous êtes général d’une armée que vous deviez prendre tous les trésors ou toute la terre qu’elle conquiert. Ce qui est illégitime, ce n’est pas le salaire dû au patron en raison de son travail intellectuel et de son labeur moral ; c’est le revenu excessif donné à ce patron ou à ce capitaliste en raison seulement de son capital, c’est ce que l’Église a dénoncé comme « l’exécrable fécondité de l’argent ». Ce n’est pas la richesse, c’est la trop grande richesse condamnée par les Saints quand ils ont parlé κατὰ τοὺς πλεονέκτας.

Mais qu’est-ce à dire : « trop grande richesse » ? Voilà bien une formule scientifique ! s’exclamera un économiste. Comment ce qui est juste jusqu’à un certain chiffre devient-il injuste au-dessus de ce chiffre — et quel chiffre fixerez-vous ? Par quel miracle ce qui est légitime entre les mains d’un ouvrier qui a économisé quelques années de salaire devient-il illégitime entre celles de son petit-fils dont la fortune, grossie par des intérêts successifs, atteint plusieurs millions ? Ce qui est le droit pour une opération financière reste le droit pour cette opération, quel que soit le nombre de zéros que vous lui ajoutiez. — Eh ! oui, mathématiquement c’est vrai, mais humainement et socialement parlant, cela peut l’être infiniment moins. Il y a dans les équations humaines, à l’encontre des équations algébriques, certains éléments moraux qui faussent tous les calculs, certaines vérités qui, poussées à un certain point, deviennent des erreurs et certaines justices qui, poussées jusqu’à un certain degré, deviennent des injustices : summum jus, summa injuria. En théorie, le gros capital légitimement acquis demeure d’un emploi légitime. En fait, il ruine par son seul jeu et écrase par son seul poids les petites industries rivales en train de se fonder à son côté. « L’argent est exactement maintenant ce qu’étaient les promontoires des montagnes sur les chemins publics d’autrefois. Les barons combattaient loyalement pour les conquérir : le plus fort et le plus adroit les conquéraient. Alors ils les fortifiaient et forçaient chaque passant à payer un droit. Or le capital est exactement maintenant ce qu’étaient alors les rochers. Les gens combattent loyalement (du moins nous l’admettons, bien que ce soit plus que l’impartialité ne le commande) pour avoir de l’argent. Mais une fois qu’ils l’ont acquis, le millionnaire fortifié peut forcer chaque passant à payer un tribut à son million et il bâtit une autre tour de son château d’argent. Et je peux vous dire que les passants pauvres le long des routes souffrent autant aujourd’hui du baron du sac qu’autrefois du baron du roc… »

Et si l’on nous dit qu’il n’y a rien d’injuste là dedans, parce que c’est l’effet immédiat et nécessaire de la « lutte pour la vie », nous répondrons que la suprême injustice de notre siècle est précisément cette horrible mêlée fratricide que les savants désignent avec complaisance du nom de « Lutte pour la vie ». Nous proscrirons hautement, comme cruelle, lâche et païenne, cette bataille sans merci où les plus intelligents, les plus persévérants, les plus sagaces ruinent les faibles d’ esprit, de volonté et de jugement. « N’est-il pas merveilleux que, tandis que nous serions profondément honteux d’user de notre supériorité physique pour jeter hors d’une place avantageuse des camarades plus faibles que nous, nous usons sans hésitation de notre supériorité d’esprit pour les jeter hors de toute espèce de bien que peut atteindre la supériorité de l’esprit ? — Vous vous indigneriez si vous voyiez un robuste gaillard s’installer de force à une table où l’on est en train de rassasier des enfants affamés, étendre son bras par-dessus leurs têtes et leur retirer leur pain. Mais vous ne vous indignez pas le moins du monde de le voir faire à un homme qui a de la robustesse de pensée et de la rapidité de conception et, au lieu d’avoir seulement de bons bras, possède le don beaucoup plus grand d’une bonne tête. Vous pensez qu’il est parfaitement juste qu’il emploie son intelligence à tirer le pain de la bouche de tous les autres hommes, dans la ville, qui font le même commerce que lui !… »

Mais, dira un économiste, cette concurrence ou, si l’on veut, cette lutte, c’est l’âme même du commerce ! Sans elle, il n’est plus d’émulation, plus de progrès, plus d’efforts, plus d’affaires et, partant, plus de salaires pour les ouvriers ! Qu’elle écrase, çà et là, quelques imprudents et quelques maladroits, c’est aussi triste qu’inévitable et c’est la loi même de tout progrès. Mais qu’un patron donne, comme le veut Ruskin, son bénéfice intégral à ses ouvriers, — sans d’ailleurs avoir aucun moyen de leur faire supporter sa perte, — c’est fort louable. Que ce patron s’abstienne de toute concurrence pouvant ruiner ses rivaux moins riches ou moins adroits que lui, c’est fort édifiant. Seulement la fin de toutes ces pratiques louables, édifiantes et ruskiniennes, sera très probablement la ruine lente de ce patron, et il pourra se présenter telles circonstances difficiles, telle crise, où il devra, soit violer l’évangile de Brantwood, soit mourir de faim....

« Eh bien, répond tranquillement Ruskin, il mourra de faim. » Et si l’on doit s’étonner de quelque chose, c’est de l’étonnement que provoquera cette réponse. Serait-ce la première fois, au monde, qu’un homme, dans un grand danger public, aurait donné sa vie pour ses semblables ? Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi, dans le monde et dans le peuple, la profession de commerçant est tenue en si médiocre estime quand on la compare à celle du soldat ? « Philosophiquement on ne comprend guère, à première vue, pourquoi un homme paisible et raisonnable, dont le métier est de vendre et d’acheter, jouirait de moins de considération qu’un homme belliqueux et souvent peu raisonnable, dont le métier est de tuer. Néanmoins le consentement universel de l’humanité a toujours, en dépit des philosophes, donné la préférence au soldat...

« Et c’est juste.

« Car le métier du soldat est exactement et essentiellement non de tuer, mais de se faire tuer. Et le monde l’honore pour cela. Le métier de l’assassin est de tuer. Le monde n’a jamais honoré les assassins. La raison qui fait qu’il honore le soldat est que celui-ci tient sa vie au service de l’État. Tandis que le marchand, lui, est toujours présumé agir égoïstement. Sans doute, son travail peut être très nécessaire à la communauté, mais on sait très bien que son intention n’est pas d’être utile à la communauté, mais à lui-même. En sorte que parmi les cinq professions intellectuelles les plus nécessaires à la vie de la nation, il exerce la seule qui n’expose jamais personne à aucun danger.

« Le soldat doit mourir plutôt que d’abandonner son poste durant le combat ;

« Le médecin, plutôt que de quitter son poste durant l’épidémie ;

« Le pasteur, plutôt que de prêcher une fausse doctrine ;

« Le magistrat, plutôt que de rendre un arrêt injuste ;

« Et le marchand ? Quelle est donc l’occasion où il doit se faire tuer ? C’est la principale question qui se pose pour le marchand, comme pour chacun de nous, car, en vérité, l’homme qui ne sait pas dans quelle occasion il doit mourir, ne sait pas de quelle façon il doit vivre ! »

Eh bien, pour le marchand, qui devient de plus en plus considérable dans le monde moderne, pour le patron, pour l’industriel, qui est de nos jours un vrai conducteur d’hommes, il y a des occasions de dévouement à la chose commune. Il y a des circonstances où il peut montrer une abnégation semblable à celle du soldat et qui le relèverait au niveau du soldat, — s’il savait comprendre le devoir social, comme on comprend le devoir militaire et le remplir. Et lorsque le devoir social est de sacrifier la richesse plutôt que de ruiner les concurrents ou que de réduire les salaires des ouvriers, — il devrait le faire.

Car à quelque point de vue qu’on se place, au point de vue de l’esthétique de la nature que la spéculation souille et enlaidit, ou au point de vue du bonheur des petites gens qu’elle rançonne et qu’elle écrase, — la richesse est un mal. Un pays soi-disant riche n’est pas plus un pays heureux qu’un beau pays. Et le culte de Mammon est aussi impossible à concilier avec la justice sociale qu’avec la religion de la Beauté.

§3.

On connaît l’histoire de cet esthète fameux qui surprit un pauvre diable tendant la main sur un pont de Londres, en un costume agressivement inesthétique. Ce mendiant était vêtu d’une redingote simplement défraîchie et d’un horrible chapeau de cérémonie. L’esthète, révolté par ce désaccord entre le costume du misérable et sa profession, le mena chez le plus habile tailleur qu’il pût trouver afin de lui faire confectionner à grands frais et d’après les tableaux des maîtres de la National Gallery d’authentiques habits de mendiant. Après quoi il le reconduisit à son pont, et l’histoire ne dit pas qu’il lui offrit de quoi manger. Cet esthète n’était pas un ruskinien.

On conte encore qu’un prédicant, étant venu à passer sur le même pont, s’indigna fort qu’on n’eût pris garde qu’aux apparences extérieures du claquedent et qu’on n’eût point songé à son âme. Il le prit donc par le bras, l’emmena au prêche et après lui avoir ainsi montré comment on gagne la vie éternelle, le renvoya à son pont. Mais l’histoire ne dit pas qu’il lui offrit de quoi boire. Ce prédicant non plus n’était pas un ruskinien. Ruskin, lui, eût conduit le mendiant, non dans un musée ni au prêche, mais dans un grill-room. Il se serait occupé de restaurer non ses hardes ni son âme, mais d’abord son estomac.

Car si trop d’industrialisme et de richesse dans un paysage tue la beauté de la Nature, trop de misère dans une ville tue la beauté des corps. Et sans beauté plastique, il n’est pas d’art possible ni de rêves d’art. « Vous ne pouvez avoir un paysage par Turner sans un pays où il puisse peindre. Vous ne pouvez avoir un portrait par Titien sans un homme à portraiturer. Le commencement de l’Art consiste à rendre notre peuple beau. Il y a eu sans doute un art dans des pays où les gens n’étaient pas tous beaux, où même leurs lèvres étaient épaisses et leur peau noire, — parce que le soleil les avait regardés ; — mais jamais, dans un pays où les joues étaient pâlies par un misérable labeur et par une ombre mortelle et où les lèvres de la jeunesse au lieu d’être pleines de sang, étaient amincies par la famine ou déformées par le venin.... »

Pour le corps il faut donc prêcher hautement le culte de la Beauté. Dès la jeunesse, le corps de chaque enfant pauvre doit être rendu aussi parfait qu’il peut être sans aucun égard à ce qu’il fera plus tard. Parvenu à l’âge où il doit gagner son pain, les travaux peut-être déformeront, aviliront, courberont, déjeteront ce magnifique et souple faisceau de muscles que nous montrent, au moment de s’oindre pour la lutte, les athlètes du Vatican. Mais, en attendant, il faut que cette créature vivante, que peut-être vous tuerez plus tard, atteigne le plein développement de son corps et goûte la vie et porte la beauté de la jeunesse. Pour cela, il faut des écoles en pleins champs, des exercices physiques et des danses apprises comme une institution d’État. Qu’avons-nous à aller travailler et pâlir devant les vieux marbres sans têtes et sans mains des musées ? Ce sont nos poitrines et nos épaules qu’il faut rendre dignes d’être vues autant que les marbres d’Elgin ! N’écoutons ni les ascètes, ni les prédicants ! N’allons pas enfermer les meilleurs d’entre nous dans les cloîtres pour s’y dévouer à ce qu’on appelle pompeusement « le service de Dieu » ! Qu’ils se dévouent plutôt au service de l’homme ! « C’est le premier devoir de la femme que d’être belle, et il ne faut rien négliger pour qu’elle le remplisse. L’homme et la femme ont été voulus par Dieu parfaitement nobles et beaux aux yeux l’un de l’autre.... »

Or le grand obstacle à la Beauté plastique, c’est la misère. Et le sentiment esthétique, à défaut de sentiment humain, nous pousse à la combattre et à la vaincre. Par quels moyens ? Par tous les moyens : par la charité envers le malheur immérité et par la coercition contre le vice, par la grâce et par la force, par l’or et par le fer. L’or, il faut le jeter à pleines mains, comme sur la tombe antique le poète jette des lys, comme sur les gazons de Botticelli, le Printemps jette des roses. Ce qu’on donne aujourd’hui n’est rien : il faut tout donner. Les économistes sont satisfaits des palliatifs que la charité publique ou privée offre aux pauvres ; ils nous montrent avec orgueil des hôpitaux, des maisons de retraite, des asiles infantiles, des dispensaires. Qu’est-ce que cela ? et pourquoi, si c’était quelque chose, voici tant de figures émaciées dans nos faubourgs, tant de membres déjetés, tant de faces livides dans nos prisons ? Comment la société peut-elle parler de charité quand il y a encore tant d’injustice, ou de beaux-arts quand il y a encore tant d’horribles vies ? Tant que des êtres humains peuvent encore avoir froid ou faim dans le pays qui nous entoure, non seulement il n’y a pas d’art possible, mais il n’est pas possible de discuter que la splendeur du vêtement et du mobilier soit un crime ! Mieux vaut cent fois laisser s’effriter les marbres de Phidias et se faner les couleurs des femmes de Léonard que de voir se flétrir les traits des femmes vivantes et se remplir de larmes les yeux des enfants qui vivent ou qui pourraient vivre si la misère ne les pâlissait déjà de la couleur des tombeaux ! Tout l’or donné à l’Art quand la vie en manque est perdu pour l’Esthétique vivante, et c’est une honte de chercher quelque joie dans le luxe des toilettes de quelques femmes quand d’autres femmes manquent de quoi se vêtir et, par le froid, la maladie et la langueur d’une vie insalubre, perdent toute humaine beauté.

Alors les économistes surgissent avec l’ironique sourire qu’ont, dans les portraits d’Holbein, les hommes très savants. Car si l’on attaque le luxe au nom de la charité, au nom de la science ils lé défendent. Une de leurs théories les plus chères — et aussi les plus aventurées — est que peu importe la façon dont le riche dépense son or pourvu qu’il le dépense, et même que plus il le dépense en objets de luxe, éphémères, plus il vient efficacement en aide à la société. « Une idée très fausse, dit un Rapport des Councilmen de New-York, est que de vivre luxueusement, de s’habiller d’une façon extravagante ; et d’avoir de splendides maisons et équipages, soit une cause de malheurs pour une nation. Rien de plus faux. Chaque extravagance que se permet un homme de cent mille ou d’un million de dollars ajoute à la vie, à la fortune de dix ou de cent hommes qui n’ont rien ou qui ont peu de chose autre que leur travail, leur intelligence et leur goût. Si un homme d’un million de dollars dépense principal et intérêts en dix ans et se trouve réduit à la mendicité au bout de ce temps, il aura fait du bien aux cent qui ont dû à son extravagance d’être employés, d’autant plus riches par la division de la richesse. Il peut être ruiné, mais la nation est plus riche, car cent esprits et corps avec 10 000 dollars chacun sont plus productifs qu’un seul avec un million. »

— « Oui, messieurs, répond Ruskin, mais qu’a-t-on fait pendant le temps de la translation ? La dépense de cette fortune a pris un certain nombre d’années, dix, je suppose, et durant ce temps, voici que du travail pour un million de dollars a été fait par des gens qui ont été payés pour cela. Où est le produit de ce travail ? Entièrement consumé, car l’homme est devenu un mendiant.... Si un écolier sort le matin avec cinq shillings dans sa poche et revient à la maison sans le sou, ayant tout dépensé en tartelettes, principal et intérêt sont partis et la fruitière et le boulanger sont enrichis. C’est bien. Mais supposez que l’écolier ait acheté un livre et un couteau : le principal et l’intérêt sont partis et le libraire et le coutelier sont enrichis, mais l’écolier est enrichi aussi et peut aider ses condisciples le lendemain avec le couteau et le livre au lieu de se mettre au lit et d’avoir à payer le médecin. »

Ainsi, ce n’est pas une étude superflue que celle de la dépense, quand on étudie les causes de la misère et ses remèdes. Et la question n’est point seulement de savoir si les riches dépensent leur argent et s’il sert à donner du travail, mais encore de préciser comment ils le dépensent et à quoi peut servir ce travail. Car le bon sens, à défaut de science, et l’économie humaine, à défaut d’économie politique, nous disent que d’employer cet argent à des objets de luxe qui ne nourriront personne et seront consommés rapidement sans aucun produit de santé ou de richesse, ce n’est pas la môme chose que de l’employer à faire des routes, des ports, des canaux, de l’assainissement, qui non seulement accroîtront la richesse des ouvriers qu’on emploiera, mais encore le patrimoine commun de l’humanité. Et plaider pour le luxe, parce qu’il fait vivre les ouvriers de luxe, ne deviendrait un solide argument que du jour où l’on aurait démontré que les ouvriers de luxe sont plus intéressants que les autres, où l’on aurait du moins prouvé qu’ils sont plus nombreux et que par conséquent le bien-être général des travailleurs doit leur être sacrifié, démonstration que les partisans du luxe ne sont pas près de faire.... D’ailleurs, qu’est-ce à dire : « faire vivre les ouvriers » ? Mais il n’y a qu’une façon de faire vivre quelqu’un : c’est de produire ou d’aider à produire des choses utiles à la vie, des choses qui nourrissent, qui vêtent, qui garantissent du chaud et du froid, qui guérissent et qui purifient ? Toutes les ingéniosités des économistes n’empêcheront point que, si l’on emploie cent hommes à démolir des masures insalubres d’une ville et à les remplacer ou à nettoyer les trous à fumier d’un village, on aura fait plus pour la vie que si ces cent hommes, transformés en valets de pied, ont passé le même temps à attendre dans des antichambres la fin de cent bavardages inutiles, ou à figurer, inutilement, les bras croisés, à côté décent cochers !

« Par exemple, dit Ruskin, vous êtes une jeune femme et vous employez un certain nombre de couturières pendant un temps donné en faisant un nombre donné de vêtements simples et utiles : supposez sept, desquels vous porterez l’un pendant la moitié de l’hiver et vous donnerez les six autres aux pauvres filles qui n’en ont point. Ainsi faisant, vous dépenserez votre argent humainement. Mais si vous employez le même nombre de couturières pendant le même nombre de jours à faire quatre, cinq ou six beaux volants pour votre robe de bal, volants qui ne vêtiront personne que vous et que vous ne pourrez porter qu’à un seul bal, alors vous employez votre argent égoïstement. Vous avez, il est vrai, fait travailler dans chaque cas le même nombre de gens ; mais, dans un cas, vous avez employé leur travail au service de la communauté ; dans l’autre, vous l’avez entièrement consumé au vôtre. Je ne dis pas que vous ne deviez pas quelquefois penser seulement à vous et vous faire aussi belle que vous le pouvez. Seulement ne confondez pas la coquetterie avec la philanthropie et ne vous illusionnez pas vous-même en pensant que toutes les parures que vous pourrez porter sont autant de pain mis à la bouche de ceux qui sont au-dessous de vous.... »

Ne confondons pas non plus la vanité avec l’amour des arts, et n’allons pas plaider pour le luxe sous prétexte qu’il entretient le goût de la Beauté. Car la plupart des grandes œuvres du Moyen-Âge sont dues non pas du tout au luxe personnel d’un particulier, mais bien au contraire à l’encouragement d’une collectivité. Et de nos jours, pour encourager vraiment l’Art, ce n’est pas le trésor d’un Mécène qu’il faudrait, mais la coalition des petites bourses. « Au lieu d’un patron capitaliste payant 8000 francs un portrait en pied le représentant, plaçant son capital, il vaudrait bien mieux que ses ouvriers coalisés fussent capables de remettre ces 8000 francs entre les mains d’un ingénieux artiste qui leur peindrait, à l’antique manière de Raphaël ou de Léonard, un sujet historique ou religieux plus intéressant pour eux et qu’on placerait là où ils pourraient tous en jouir continuellement. »

Ainsi l’or peut beaucoup contre la misère. Et la société est responsable de beaucoup des laideurs physiques qui nous entourent, mais est-elle responsable de toutes ? Ceux qui attaquent le plus la société lui offrent-ils les armes qu’il lui faut pour triompher de la misère ? Nullement : ils les lui refusent, et, de la sorte, les socialistes les plus farouches ne sont pas plus près de la solution du problème social que les économistes les plus satisfaits. Car il est bien vrai que la société est responsable, mais on n’est responsable que des choses qu’on peut empêcher. Or, parmi les misères, il n’y a pas seulement celles faites de salaires insuffisants ou d’éducations imparfaites ; il y a celles faites d’inconduite et, pour ne prendre qu’un exemple, d’alcoolisme. Or, pouvons-nous empêcher l’alcoolisme ? Avons-nous le droit de fermer les cabarets ? Les socialistes ont-ils jamais proposé quelque loi tarissant les trois quarts des fontaines d’alcool ? Et sans même toucher à la législation, avons-nous vu des municipalités socialistes user des moyens que leur donne la loi pour réduire le nombre de ces officines de ruine et de poison ? Qu’on le propose, et l’on verra ces mêmes socialistes, qui rendent la société responsable du mal fait par le cabaret, maintenir la cause du mal au nom de la liberté ! Il faut donc que la société ait le devoir de secourir l’ivrogne sortant de l’assommoir, mais qu’elle n’ait pas le droit de l’arrêter au moment où il y veut rentrer.... Comment peut-elle donc être responsable si elle n’est point libre et comment faut-il qu’elle assume tant de devoirs vis-à-vis des misérables pour les guérir, si elle n’a, pour les préserver, aucun droit ?

Elle en a, assure Ruskin. Elle a surtout de ces droits-là, car il n’est guère de bons remèdes que les préventifs. « Le droit de l’intervention publique dans, la conduite des criminels commence quand ils commencent à se corrompre et non pas seulement quand ils ont déjà donné des preuves d’une corruption sans espoir.... Ç’a été la mode de la philanthropie moderne de demeurer inerte jusqu’à cette période-là et de laisser périr les malades et s’égarer les fous, tandis qu’elle se dépensait en efforts inimaginables pour ressusciter des morts et réformer de la poussière.... L’orientation récente d’une grande partie de l’opinion publique contre la peine de mort est, j’espère, le signe qu’on commence à comprendre que le châtiment est le dernier et le pire instrument qu’a le législateur entre les mains pour prévenir le crime. Les vrais moyens de coercition sont le travail et la récompense, — non le châtiment. Aidez les bonnes volontés ; honorez les vertueux ; forcez les paresseux à travailler, et il n’y aura plus besoin de jeter personne dans la grande et suprême indolence de la mort.... »

D’abord, l’État doit assujettir l’enfant à un travail intellectuel et manuel, obligatoire et gratuit : — « Allez sur les chemins et le long des haies et forcez-les d’entrer. » — Mais en même temps il doit empêcher que ce travail soit excessif. Pour que les hommes soient capables de se subvenir à eux-mêmes quand ils ont grandi, il faut que leur force soit proprement développée tandis qu’ils sont jeunes, et l’État doit toujours regarder à cela et ne pas permettre à leur santé d’être brisée par un labeur trop précoce, ni leurs facultés perdues par le manque d’instruction. » Plus tard, il ne permettra pas que la santé de l’homme soit déprimée par le manque de labeur musculaire, — ni son esprit faussé par trop d’instruction. On parle toujours de droit au travail, mais on ne parle jamais du devoir de travailler. Pourtant si l’ouvrier a le droit d’exiger que l’État l’emploie le samedi parce qu’il a besoin d’un salaire ce jour-là, l’État n’a-t-il pas le droit d’exiger qu’il le continue le lundi, au lieu d’aller boire son salaire au cabaret ? Faites quelque chose pour moi, dit l’oisif pauvre. — Bien, répond la société, mais alors faites quelque chose pour nous : ces vêtements que vous portez, cette nourriture que vous absorbez ont été produits par le travail de quelqu’un. Quel travail nous donnez-vous en échange ? Aucun.... Ce n’est pas juste. « Une personne paresseuse en oblige une autre à faire deux fois la quantité de nourriture, de vêtements qui serait nécessaire à cette autre. Il est donc de toute justice d’obliger le paresseux à s’entretenir soi-même. »

Mais ici et de nouveau le réformateur se heurte à la protestation des économistes et des libéraux. De même qu’ils ont repoussé le dépouillement des riches au nom de l’utilité du luxe, ils repoussent la contrainte des pauvres au nom de la liberté. La misère est faite de deux choses : de malchance et de vice. Les malchanceux, ils ne veulent point qu’on les secoure aux dépens des industries de luxe. Les vicieux, ils ne veulent point qu’on les contraigne aux dépens de la liberté individuelle.

La liberté, qu’est-ce donc que cela ? Ce mot seul irrite Ruskin, l’offusque comme un mensonge, un défi, une hypocrisie ou le rire d’un crétin.... De quelle liberté veut-on parler, de quelle indépendance et envers qui ? Envers les lois éternelles et les personnes vénérables ? Mais alors la liberté, c’est le privilège des êtres les plus minuscules, les plus faibles, les plus vains ! « Le chien attaché à la chaîne est un animal bon et fort, — la mouche est libre. Tout obéit dans la Nature ; tout, par exemple, suit la loi de la gravitation. Seulement un rocher énorme la suit plus docilement qu’une misérable plume qui fera mille façons avant de tomber à terre.... Quand Giotto traçait son cercle en disant : Vous pouvez juger de ma maîtrise en voyant que je sais tracer un cercle impeccable, croyez-vous qu’il laissât à sa main une grande liberté ? » La doctrine des libéraux est que la liberté est une chose bonne pour l’homme, quel que soit l’usage qu’il en puisse faire. « Folie insondable ! indescriptible, impossible à considérer en face ! Enverrez-vous votre enfant dans une chambre dont la table sera couverte de vins délicieux et de fruits, les uns empoisonnés, les autres sains ? Lui direz-vous : Choisis librement, mon petit enfant ! Il est si bon pour toi d’avoir la liberté du choix ; cela forme ton caractère, ton individualité. Si tu prends la coupe empoisonnée ou les fraises empoisonnées, tu seras mort avant la fin du jour, mais tu auras acquis la dignité d’enfant libre !... »

Oui, il y a une liberté sainte et que tout homme doit conquérir : c’est la liberté vis-à-vis de ses propres instincts tyranniques et de ses préjugés dominateurs. Avant d’être libre des autres, il faut être libre de soi. À quoi bon briser des chaînes tout extérieures si l’on reste lié par les entraves que des goûts vicieux mettent à tout ce qu’on tente ? Qu’est-ce que nous ferons de l’espace, si nous n’avons pas de jambes pour le parcourir ? On crie contre le despotisme,... est-on capable de liberté ? « Oui, la touche de Tintoret, de Luini, de Corrège, de Reynolds, de Velazquez est aussi libre que l’air et cependant est juste, mais c’est une discipline héritée de cinq cents ans d’efforts qui leur permet d’être libres et de faire des chefs-d’œuvre. Obéissez et vous serez libres aussi, à votre tour, mais dans les petites choses comme dans les grandes, c’est seulement dans un juste service qu’est une parfaite liberté. »

Ce juste service seul peut, dans la vie, triompher de la misère comme, dans l’art, il triomphe de la laideur. C’est seulement par le travail assidu chez le pauvre et par la proscription de tout luxe et de toute dépense improductive chez le riche que l’on peut arriver à restituer la santé, la vigueur, la grâce parmi les corps qui souffrent, — c’est-à-dire la Beauté. Et ici encore peut-être que le culte des choses belles est le plus sûr guide vers la solution des problèmes qu’on appelle sociaux.

§ 4.

Enfin, il ne servirait de rien qu’on rendît aux corps humains et vivants leur grâce primitive, si nos âmes n’étaient point préparées à être heureuses de leur bonheur. À quoi bon la beauté des choses, si les êtres ne peuvent la ressentir ? À quoi bon des êtres et des choses admirables, sans des âmes capables d’admiration ? Or, les âmes contemporaines sont-elles capables d’admiration ? Quelques-unes sans doute, et ce sont les mieux partagées ; mais la plupart d’entre nous ne cheminent-ils point parmi les beautés éparses dans la Nature et dans l’Art, comme les gardiens d’un musée, des policemen ou des sergents de ville, se promènent entre des Van Dyck et des Hobbema ? Rien dans notre éducation, dans nos mœurs, dans les préoccupations publiques n’est dirigé dans ce sens. Nous n’avons pour les hauts plaisirs de la vie esthétique ni l’attention suffisante, ni la liberté nécessaire. « Toute la force de l’éducation, jusqu’ici, a été dirigée de toutes les façons possibles vers la destruction de l’amour de la Nature. La seule connaissance qui a été considérée comme essentielle parmi nous est celle des mois, et après celle-là, celle des sciences abstraites, tandis que tout goût montré par les enfants pour la simple histoire naturelle a été soit violemment réprimé (s’il apportait quelque trouble dans la maison), soit scrupuleusement limité aux heures de jeu, — de telle sorte que l’amour de la Nature est devenu l’apanage des vagabonds et des paresseux. En même temps, l’art de dessiner, qui est d’une plus réelle importance pour la race humaine que celui d’écrire — car les gens peuvent difficilement dessiner quelque chose, sans être de quelque utilité aux autres et à eux-mêmes, et peuvent difficilement écrire quelque chose sans perdre leur temps et celui des autres, — cet art du dessin, qui devrait être enseigné aux enfants, comme on leur enseigne l’écriture, l’est fort mal. »

Il faudrait d’abord cultiver chez les enfants la faculté d’admiration. « Si les botanistes ont découvert quelque rapport merveilleux entre les orties et les figues, c’est très intéressant, mais un jeune vacher fera bien mieux d’apprendre quel effet les orties produisent dans le foin, et quel goût elles donnent à la soupe. De plus, il acquerra presque une nouvelle vie, s’il peut parvenir, une fois au printemps, à regarder le bel anneau de la fleur blanche de l’ortie et à reproduire, au crayon, avec son maître d’école, les courbes de ses pétales et la manière dont elle est posée sur sa tige centrale. On devrait dire aux écoliers des écoles primaires : Dessinez telle ou telle plante avec son contour, avec sa clochette vue de face.... Bien ! maintenant, vue de profil. Peignez les taches qui sont sur elle. Dessinez la tête d’un rouge-gorge, sa poitrine et les taches qui sont sur la poitrine du rouge-gorge. Au lieu de cela, on leur décrit ce qu’a l’oiseau dans l’estomac !... On ne leur fait pas admirer la finesse des nuées et des mousses : on leur raconte ce que font l’air dans les chaudières et les fibres textiles sur les métiers.... Enfin on s’occupe de leur instruction, mais nullement de leur éducation, car donner l’éducation à un enfant, ce n’est nullement lui apprendre quelque chose qu’il ne savait pas, mais faire de lui quelqu’un qu’il n’était pas. Et le commencement de toute éducation est l’admiration, le respect, l’enthousiasme.... Pour quoi ? Pour n’importe quoi. Que l’enfant adore des cailloux ou des légumes, si vous n’avez pas d’autres dieux à proposer à son admiration, mais qu’il apprenne à admirer ! » et surtout qu’il n’apprenne pas l’analyse qui dessèche et la dissection qui tue. Qu’importe qu’il apprenne un peu moins de choses ? Nous ne vivons pas plus pour apprendre que nous ne vivons pour manger ! Nous vivons pour aimer. Tant que la science stimule ou approfondit en nous ce pouvoir, elle est utile. Du jour où elle le contrarie, elle est fatale. — Quoi ! la science pourrait être une mauvaise chose ? — Non, c’en est une bonne, comme la lumière, mais pourtant les papillons périssent en cherchant la lumière, et l’homme en cherchant la science. Hommes et papillons, nous devons demander à la lumière, moins d’éclairer les choses que de les embellir !

« Car admirer est la principale joie et le principal pouvoir de la vie. Tout ce que je vous ai suggéré jusqu’ici, vous pouvez le recevoir simplement comme un thème à réflexion. Mais cette dernière vérité, je la sais et vous devez la croire. Ayez du respect, ayez de l’enthousiasmé, ayez de la vénération — respect pour tout ce qui est brillant dans votre propre jeunesse, respect pour ce qui est expérimenté dans l’âge des autres, pour tout ce qui est gracieux parmi les vivants et grand parmi les morts et merveilleux dans les Pouvoirs qui ne peuvent pas mourir.... » C’est le secret du bonheur. Pour le ruskinien, il n’est d’autre plaisir que le plaisir esthétique, et, seul, il tient lieu de tous les autres. S’il est riche, il entreprendra, par un patronage habile, de fournir à la foule de quoi admirer. Il ne mettra pas ses ressources à une jouissance personnelle et d’un instant, mais à un monument qui servira à tous et à jamais. S’il a la chance de rencontrer un Michel-Ange, il ne lui commandera pas, comme fit Pierre de Médicis, une statue de neige. Il prendra garde au contraire « qu’aucune intelligence, autour de lui, ne brille à la façon d’une gelée blanche, mais qu’elle soit vitrifiée comme une fenêtre peinte et placée entre des colonnettes de pierre et des barres de fer, afin qu’elle supporte le soleil en elle, et l’envoie à travers elle de génération en génération ». — S’il est pauvre, il se réjouira de voir les belles choses, possédées par les autres et par les églises ou les musées qui dépassent en richesses d’art toutes les particulières collections. S’il a les moyens de voyager et d’aller suivre au loin les traces esthétiques des grands semeurs d’Art, il voyagera souvent, marquant d’une croix blanche les journées de sa vie, où une nouvelle face de la Beauté lui sera apparue, où un nouveau maître, dans la solitude d’un musée, lui aura dit quelque chose.... S’il s’arrête en route, faute de ressources, il se rappellera les pèlerinages tant de fois recommencés des artistes pauvres du temps du Poussin, partant pour Rome, s’arrêtant à Lyon ou à Avignon, payant chaque étape d’un tableau, tendant vainement les bras vers la Ville Éternelle,... y arrivant enfin, mieux préparés à sentir son éternité par une longue attente, et à goûter ses joies par un long désir. Il n’est pas besoin, pour jouir de la vie esthétique, qu’il voie tous les beaux pays : qu’il prenne garde seulement à tout ce qui est beau, dans le pays qu’il voit ! S’il voit une femme belle, il admirera sa beauté ; si elle est laide, il admirera son sourire ; si elle ne sourit pas, il songera à sa gravité ou à sa noblesse. S’il ne reste qu’une note à son clavecin, le ruskinien aimera cette note. Si le pays où il habite n’a qu’une rivière — comme le Seeland, — il aimera cette rivière ; si sa fenêtre est si petite que, la nuit, il ne voie qu’une étoile, il admirera cette étoile, et à force de guetter la Beauté qui est en tout, il se fera du bonheur avec les miettes de ce festin où d’autres, saturés, boivent à longs traits l’ennui.

Comme on ne saurait admirer ce qui est au-dessous de soi, il aimera que beaucoup de choses et beaucoup de gens soient au-dessus de lui. Par là, il transformera encore en bonheur ce dont d’autres se font d’obscurs motifs de chagrin et d’ennui. À pied, il aimera que de beaux équipages passent sur les routes : car ils sont un spectacle pour lui et il n’en est pas un pour eux. Dans une ville, il habitera non un palais, mais une modeste maison en face d’un palais, afin d’en admirer plus à loisir les belles architectures. C’est du bout des tables qu’on voit le mieux l’ensemble des toilettes et des fleurs. C’est de la foule sans nom qu’on saisit le mieux l’effet d’un cortège. Il obéira à son roi s’il a un roi, aux anciens de sa famille, si elle a des anciens, aux lois de son pays, si son pays a des lois ; mais il saura se rendre libre de lui-même et, étant libre de soi, il connaîtra, malgré toute sa soumission, les joies profondes de la liberté. Il ne doutera d’aucune grandeur, d’aucune honnêteté, d’aucun talent. Il ne doutera que du mal. Il ne sera sceptique qu’en un point : la prétendue douceur de l’oreiller du scepticisme à reposer une « teste bien faicte ». Sans naissance, il se félicitera qu’il y ait une aristocratie et plus encore de n’en être pas, car, ne l’apercevant que de loin, il pourra l’admirer d’autant mieux et la respecter davantage. Il n’aura qu’une rébellion : contre la laideur. Il ne reprochera aux grands de ce monde qu’une chose : être petits, être mal vêtus, se montrer aux assemblées en des costumes égalitaires et sans grâce, garder pour eux seuls leurs belles collections, abattre leurs vieux chênes ou leurs oliviers. Contre les riches, il n’aura qu’un grief : la ruine des vieilles demeures et la construction de bâtisses neuves dont « le visage est indifférent ». Mais tout ce qui sera respectueux des vieilles et belles choses, il le respectera. Il ne se moquera que de la moquerie. Il ne haïra que la haine. Il ne méprisera que le mépris.

Admirant ainsi sans arrière-pensée, sans retour sur soi-même, il sera heureux. Voyez s’il est beaucoup de vies, dans l’histoire, plus heureuses que celles des grands paysagistes : souvent malades comme Chintreuil, souvent pauvres comme Corot, souvent misanthropes comme Turner, parfois menacés de cécité comme Troyon, s’ils ont eu pourtant cette vie relativement heureuse dont leurs lettres ou leurs récits témoignent, c’est que leur vie fut passée à admirer. Le malheur est fait d’envie : quiconque admire de tout son cœur n’envie pas. Le malheur est fait de regrets : en admirant, on oublie ; de rancunes : en admirant, on pardonne ; de doutes : en admirant, on croit. Non seulement le malheur individuel, mais le malheur social est fait de ces maux et ne peut être guéri que par ce contrepoison. Le sentiment de l’admiration, en même temps qu’il est la dernière et suprême nécessité pour une vie esthétique, demeure le remède du mal social. C’est l’antidote direct du sot désir d’être admiré, désir qui tue tout enthousiasme, puéril amour-propre qui consume tout amour. On s’élève beaucoup aujourd’hui contre la puissance de l’argent et contre le désir de l’argent. Mais ce n’est point là le mal social. Ce n’en est qu’une des manifestations. Si l’argent est devenu si convoité, c’est que les satisfactions d’amour-propre qu’il donne sont devenues l’objet type des convoitises. Si l’on cherche l’or plutôt que la vie, ce n’est pas pour le transformer en objets utiles à la vie, mais bien en hochets de luxe et de vanité. Ce n’est point pour pouvoir dire brutalement et sainement : buvons et mangeons ! mais bien pour pouvoir penser obscurément et jalousement : brillons et soyons admirés ! et surtout : que personne ne brille ni ne soit admiré plus que nous ! La passion capitaliste est une des formes que prend ce désir, mais ce n’est pas la seule. L’autre est la passion révolutionnaire. Celui qui cherche à consolider à son profit le pouvoir de l’argent parce qu’il en a et celui qui cherche à le détruire parce qu’il n’en a pas sont mus au fond par un même sentiment : l’orgueil. Il luit dans les yeux de l’apôtre révolutionnaire que drape sa pauvreté, comme dans ceux du pharisien resplendissant de luxe. L’un et l’autre ont le même but : apparaître dans le monde sous les mêmes dehors que les plus grands. C’est l’impatience de toute inégalité, l’inquiétude de toute supériorité, l’horreur de toute hiérarchie. Elle se manifeste aussi bien par le mépris violent et affiché de l’argent que par la recherche exclusive et obstinée de l’argent. Elle s’affirme autant par les coups de hache des prophètes socialistes pour briser les échelons de l’échelle sociale que par les habiles manœuvres des mammonistes, pour en confondre, en les couvrant d’or, chaque degré. L’image la plus juste qu’on ait tracée de notre société est celle qu’a peinte M. Rochegrosse. On s’en souvient sans doute. Elle a paru à l’un de nos derniers Salons. Sur les hauteurs d’une ville industrielle et riche, laide et enfiévrée, dans un ciel enfumé par l’émanation d’un travail insalubre et inutile, voici qu’un désir exaspéré de richesses, d’honneurs, de bruit et d’ascension sociale soulève la foule en une poussée fratricide, en une sorte de pyramide humaine, s’écrasant et se ruant, s’écroulant et se réédifiant, tour à tour, mais montant, montant toujours au prix de la paix, au prix de la beauté, au prix de la vie, vers la Fortune dorée qui, là-haut, passe et fuit au-dessus des mains vides et tendues....

Regardons maintenant, pour nous faire une idée autre et meilleure de la vie, un tableau bien connu de Burne-Jones : The golden Stairs. Dans un cadre étroit et haut, un escalier doré sans rampes, comme un escalier de songe, s’élève en spirale, conduisant d’un rez-de-chaussée qu’on ignore à un étage supérieur qu’on ne voit pas. Des jeunes filles aux tuniques légères creusées de plis comme des colonnes, aux feuillages arrangés comme des couronnes, descendent les degrés, tenant, les unes des violes, les autres, des cymbales ou des tambourins, d’autres de ces longues trompettes qui jaillissent des mains des anges, comme des rayons, sur le bleu des ciels de Fra Angelico. Leurs pieds nus se posent sur les marches d’or et les doigts de leurs mains nues sur les cordes d’argent des luths ou sur les trous des flûtes. Et les marches reluisent et reflètent les pieds, et les cordes bruissent et reflètent les âmes des lentes musiciennes. Des feuillages jonchent le sol comme un parvis d’église, au matin du dimanche des Rameaux. Çà et là, une tête se retourne, — comme pour un regret : des yeux se regardent, — comme pour un secret ; un front se penche, — comme pour un problème ; des bouches se sourient, — comme pour un baiser. Quelques yeux, sous ces fronts, regardent plus loin que le cadre, plus loin que les salles, plus loin que la maison, plus loin peut-être que la vie. Elles jasent et elles jouent. Sans doute, ce sont de frêles musiques, ce sont de simples vêtements, c’est une étroite demeure. Mais la grâce est dans les gestes légers, le calme est sous les fronts lourds. Et, tout au haut de la toile, des colombes se sont un instant posées sur les tuiles pour faire envier au ciel ce joli coin de terre, ou prêtes à porter aux destinées ambitieuses ballottées sur les brisants du monde la branche d’olivier cueillie ici. Car ici toutes les ambitions s’apaisent, tous les cris expirent, et, au lieu de grimper vers la Chimère, on descend simplement et joyeusement les échelons des conditions sociales, on descend les degrés de la Fortune, les marches de l’Escalier d’Or....

Lorsque les temps seront venus de la vie ruskinienne, l’Humanité tout entière, au lieu de monter à l’assaut de la richesse, descendra l’Escalier d’Or. Tout s’organisera pour la paix et pour la beauté. Les rails des chemins de fer seront enfouis dans les champs ; les débris des gares, épars comme les vestiges des anciens camps romains, et la dernière locomotive, montrée dans quelque musée à côté du carrosse que Louis XIV faillit attendre. Aucune cheminée d’usine ne fumera plus dans le ciel. Ce qui se fait aujourd’hui par la vapeur se fera par les bras de l’homme, et ainsi l’on n’entendra plus parler de travail sans ouvriers, ni d’ouvriers sans travail. On n’entendra plus grincer et cliqueter dans les champs les faucheuses mécaniques, vraies dévoreuses du salaire de l’ouvrier agricole, mais on verra, aux mains robustes des travailleurs, les faux courbes jeter, en se tournant au soleil, de bleus éclairs. On ne fera plus cette inconséquence d’inventer chaque jour des machines qui remplacent les bras et de se lamenter chaque lendemain sur le nombre des bras inoccupés. On ne fondra plus le fer en des moules toujours semblables : on le forgera. Certaines choses seront faites moins vite, mais elles seront mieux faites. On n’achètera plus son beurre à des gens qu’on n’a jamais vus, et qui vous l’expédient de trois à quatre cents kilomètres. L’acheteur connaîtra son vendeur, et ils se donneront une poignée de main. Peut-être qu’aussi, en supprimant l’intermédiaire, le middleman, ils feront, tous deux, une meilleure affaire.... Sur les routes passeront des voyageurs plus lents qu’aujourd’hui, mais plus attentifs. Ils porteront au loin les nouvelles embellies par leur imagination. Elles ne seront pas beaucoup plus fausses que celles que donnent les journaux.... En voyant cheminer un homme, dès un quart de mille, on connaîtra sa condition sociale, car les gens de chaque caste et de chaque métier auront leur costume particulier qu’ils pourront tailler et ajuster dans la perfection, mais non intervertir. Le vitrier aura le sien et aussi la marchande des quatre saisons. On ne sera plus exposé à prendre un sénateur pour un perruquier, ni un premier ministre pour son dernier commis. Il faudra que chacun tienne son costume aussi propre que font les horseguards ou les laitières de la Reine. Mais ce n’est qu’aux jours de fête qu’on sortira des armoires des vêtements splendides et héréditaires. Les femmes porteront, pour bijoux, de simples gemmes non taillées. Les paysans seront vêtus de couleurs simples, mais belles et claires. Les gens qui se dévouent aux malades et qui font vivre les pauvres seront vêtus de pourpre et d’or et les soldats, au contraire, de noir, — comme le bourreau. De cette sorte, les enfants, qui aiment les beaux uniformes, au lieu de jouer au soldat, joueront au philanthrope. Les nobles auront les insignes de leur caste et des joyaux, toujours non taillés, car la taille n’ajoute pas à la beauté ; elle gêne les pauvres minéralogistes dans leurs recherches, et elle coûte très cher. On aurait transformé en abris sûrs tous les ports de l’Angleterre si l’on y avait employé tout l’argent gaspillé à la taille des diamants !

Ces nobles personnages, possesseurs des domaines de leurs ancêtres, n’en seront pas dépouillés, mais ils s’appliqueront à se dépouiller eux-mêmes. Ils habiteront constamment sur leurs terres ; apprenant aux paysans des danses nouvelles, de la musique, et l’histoire de leur vieille terre natale et de leur vieux clocher. On ne verra plus de châtelain vivant à Hyde-Park et jetant sur le champ de courses l’or que ses paysans ont fait produire au sol natal. On le verra vivre dans son propre parc et jeter son or sur ses champs de blé et de fleurs. Cet or même, il n’en retiendra pour lui que le juste salaire dû à la direction qu’il donne au travail de ses ouvriers, — s’il est capable de leur donner quelque direction. Tout le reste, il le restituera à qui le lui donna. — À qui et comment ? direz-vous. À la terre, en engrais pour la refaire, et aux ouvriers, en objets d’art pour les affiner. Par exemple, il donnera à l’école du village quelques minéraux précieux ou des livres ou de beaux vases antiques, de ces lécythes, de ces œnochoés ou de ces petites tanagréennes qui pourraient beaucoup nous apprendre, ayant vécu si longtemps avec les morts.... Ces écoles seront tout ornées du haut jusqu’en bus d’images du plus grand art ou de spécimens des plus utiles réalités, car c’est surtout dans des salles mornes et vides que l’esprit vagabonde, comme un oiseau dans une cage sans perchoir.

L’enseignement imagé sera non seulement à l’école, mais partout. L’art pénétrera dans tous les coins et les recoins de la vie, car l’habit fait réellement le moine et « enseigner le goût, c’est inévitablement former le caractère ». Tout ce qu’on verra, dira quelque chose aux yeux d’abord, ensuite au cœur. Quand le voyageur entrera dans une ville inconnue, ce qui l’accueillera, ce ne sera point, comme aujourd’hui, de colossales réclames pour un marchand de chocolat ou de bicyclettes, mais quelque inscription comme celle qu’offrait jadis la porte nord de Sienne à la vue du passant las et triste :

Cor magis tibi Sena pandit.

Et quand on s’adossera aux piliers d’une boutique où quelque poète — Roumanille ou William Morris — débitera des livres ou des chandeliers, on n’aura qu’à considérer ces piliers pour se rappeler quelque chose de digne de mémoire touchant les carrières de marbre ou de pierres d’Italie, ou de Grèce, ou d’Afrique, ou d’Espagne, — car toutes les maisons parleront, par leurs pierres choisies, comme des livres grands ouverts. — Les pièces de monnaie parleront, elles aussi, aux yeux par leur glyptique, au toucher par leur finesse, au cœur par leur loyauté. Il y aura des ducats, des demi-ducats en or, des florins et des centimes en argent. Les petites pièces seront percées de trous. Le ducat d’or portera d’un côté la figure de l’archange saint Michel, et de l’autre une branche de roses des Alpes. Au-dessous de cette branche les mots : Sit splendor. Sous le saint Michel : Fiat voluntas tua, autour de la pièce : Domini. Et la pièce sera non seulement « droite », mais d’un métal pur afin d’enseigner la pureté à la nation. L’État parlera ainsi de beauté aux multitudes par tous les moyens qui sont en son pouvoir : par les temples, par les murs, par les cloches, par les costumes, par les armes, et surtout par les fêtes publiques où l’on fera du luxe — mais du luxe pour tous et par tous, — et par les divertissements nationaux.

Une de ces fêtes sera celle des fiançailles. Elle aura lieu deux fois l’an, dans chaque village, au commencement de mai et après la moisson, au moment où le ciel promet et au temps où il a donné. Les autorités y proclameront devant le peuple rassemblé les permissions de mariage, car ne se mariera pas qui veut, mais seulement ceux qui auront atteint une vigoureuse formation physique et morale et cette permission leur sera donnée « comme une attestation nationale que la première partie de leur vie a été bien remplie ». Les jeunes filles y recevront le titre de rosières et les jeunes gens celui de bacheliers et l’on organisera quelque procession joyeuse avec de la musique et des chants. Rien ne se fera impromptu ni au hasard. Quand un jeune homme aimera une jeune fille, il le lui dira, tout uniment, mais sans avoir l’insolence de s’imaginer qu’elle va l’agréer du coup. Mais elle n’aura point non plus la cruauté de le repousser aussitôt. Si elle a peu de goût pour lui, elle le renverra de sa vue sept ans, pendant lesquels il accomplira le vœu de se nourrir de cresson et de se vêtir de toile à sac ou de quelque autre façon peu confortable. Si elle l’aime un peu ; elle le gardera près d’elle, se contentant de lui imposer des besognes malaisées, telles que lui rapporter des peaux de lion ou des têtes de géant, — simplement pour voir de quelle étoffe son âme est faite. Faire sa cour sera faire ses preuves et ne devra jamais durer moins de trois ans. D’ailleurs, tout cela ne sera ni caché, ni discret et une jeune fille de quelque mérite ne saurait avoir moins d’une demi-douzaine de prétendants ou de chevaliers, soumis à ses volontés.

Quand elle aura choisi son compagnon de route, elle attendra la fête nationale des mariages, car ils se feront tous le même jour, comme à Venise au xe siècle. En sorte que ce jour sera pour tous une fête, — fête actuelle pour les uns, fête commémorative pour les autres. On y déploiera beaucoup de faste et personne ne s’indignera si chaque mariée est vestita, per antico uso, di bianco, e con chiome sparse giu per le spalle, conteste con filo d’oro. Les autres jours, les villageois joueront des scènes de Le Nain ou de Millet, mais, ce jour-là, ils joueront des scènes de Lancret ou de Watteau. Une parfaite égalité régnera sur tous, comme les éclairera le même rayon de soleil. Car les couples ainsi unis ne s’en iront pas dans la vie par deux chemins différents selon leurs conditions sociales. Au sortir de l’église, on ne les verra pas les uns monter comme aujourd’hui dans le coupé capitonné, plein de fleurs, les autres gravir le rude escalier des mansardes. Non. À chaque « bachelier » et à chaque « rosière » pauvres, l’État donnera un revenu fixe pendant sept ans. À chaque « bachelier » et à chaque « rosière » riches, il retiendra leurs revenus pendant sept ans, sauf une somme égale à celle qu’il servira aux pauvres. De cette façon, riches et pauvres commenceront la route de la vie sous les mêmes auspices : les uns rendus capables de bâtir eux-mêmes pour plus tard le petit édifice de leur fortune, — les autres habitués à une carrière modeste et inclinés par la médiocrité de leur position à chercher leur superflu dans l’exercice d’une profession et leur plaisir dans le travail.

Tout cela est impossible, dira-t-on. Mais Ruskin n’a jamais dit que ce fût possible. Il a seulement dit que c’était indispensable. Il n’a jamais parlé de ces choses que comme on parle d’un tableau pour lequel manqueraient à la fois la toile et les couleurs et ne les a jamais placées ailleurs que dans l’île de Barataria.... Pour remuer le monde, il n’a pas compté sur la raison des hommes, mais sur l’amour,

L’amor che muove il sole e l’altre stelle,
et il a appelé de ses vœux le règne de la femme.

Elle est la Dea ex machinâ dans cette douce féerie d’humanité qu’il met à la place de la vie. Quand il désespère de l’homme laid et pervers, il se tourne vers elle — « dont le premier devoir est la Beauté », — et lui demande naïvement d’être vaillante là où l’homme fut faible, simple là où il fut vaniteux, dévouée là où il fut égoïste. Dans le portrait qu’il nous en fait, nous ne reconnaissons pas la femme savante et fastueuse des Renaissants, l’Isabelle d’Este de Léonard ou de Lorenzo Costa, que vous pouvez voir au Louvre, ni la marquise de Pescaïre du Véronèse, pas même la visiteuse de sainte Anne qui, sur les fresques de Sainte-Marie-Nouvelle, s’avance à pas comptés, toute scintillante des gemmes, dont Ghirlandajo, l’homme aux guirlandes, l’enguirlanda. Non. C’est la femme des primitifs, telle que vous l’avez vue chez les vieux maîtres flamands ou toscans de la première époque, assise simple et droite sur quelque chaise seigneuriale au dossier haut, gouvernant sa maison de son regard. Effacée comme une figure de tapisserie, puissante comme une fée, ardente et silencieuse comme un flambeau. Elle sait toute chose ; mais elle ne se pare point de sa science comme d’un bijou. Elle parle plusieurs langues, mais seulement afin de saluer l’étranger ou le pèlerin qui passe, selon les mots du pays qu’il a quitté. Elle sait aussi coudre, préparer le repas de chaque jour, tenir les comptes, soigner les malades. Elle fait peu de toilette, mais elle songe à celle des autres — les pauvres qu’on rencontre à la porte des asiles de nuit, des hôpitaux ou des dispensaires, — qui en font moins encore. Si elle se couvre de vêtements magnifiques, c’est comme les suivantes de sainte Ursule, dans les tableaux de Carpaccio, en vue d’une cérémonie publique, d’une solennité traditionnelle, où alors sa beauté sera un hommage à quelque grande idée et un spectacle pour le peuple qui n’a guère d’autre spectacle. Elle ne se mêle pas aux discussions ni aux luttes, mais elle noue à l’épaule de son mari l’armure de la bataille. Elle ne parle point d’émancipation, ni ne va aux meetings féministes où l’on rivalise avec les hommes, — mais elle juge en dernier ressort ce que les hommes font et décerne le prix du tournoi. Dans la maison de son mari, on dirait une servante : dans son cœur, elle est une reine. D’elle, au milieu des applaudissements du monde, il attend la récompense ; en elle, en dépit de toutes les attaques du monde, il trouve la paix. Elle ne se met point devant son miroir comme la Laura Dianti du Titien ; les lignes droites et pures de son visage se reflètent dans l’or roux des dressoirs ou dans le bleu sombre des cuirasses. Avant toute chose, elle est gaie. Elle ne regarde point ces tableaux de piété où l’on voit des mères pleurant au pied des croix. Si elle a des chagrins, si elle a des larmes, elle les secoue comme une feuille de rose secoue les gouttes de pluie, — et reparaît plus belle. Elle fait le bien, mais ne fait pas de sermons. Ses mains ne sont pas jointes, mais actives. Pas plus qu’une reine ne quitte son royaume, elle ne sort de sa maison. Elle la garde et l’orne, active à l’aurore, lasse le soir. Travailler, aimer, embellir, — et la vie s’écoule. 0uand elle se sera en partie écoulée, on verra sur les traits de la femme cette paix que donne la mémoire des années heureuses et remplies. Alors elle éclairera, tout autour d’elle, les chemins que prennent son mari et ses fils. Dans ses yeux il y aura de la lumière autant que de la flamme, dans son âme il y aura de l’enthousiasme autant que de la pitié. Elle ne se fera point de chagrins chimériques sur ce que la destinée nous refuse, n’attendant m de la vie ce qu’elle ne peut nous donner, ni de la mort ce que personne ne peut nous en promettre. Rien de triste ne passera sur son front délicieux où aucune guimpe ne devra se poser, — rien, sinon peut-être de loin en loin, lorsque cheminant à travers cette Arcadie ruskinienne bordée de montagnes bleues, elle trouvera sous l’olivier quelque tombe révélatrice d’une destinée semblable, la mélancolique pensée de la bergère du Poussin à peine exprimée : Et in Arcadia ego....

Et au delà ?... Ne nous occupons pas de l’au-delà ! Occupons-nous de ce que nous avons à faire dans cette vie. Nier l’autre est puéril,... que pouvons-nous nier ? Mais discuter et raisonner sur l’autre vie est ambitieux.... Que pouvons-nous affirmer ? Contentons-nous d’admirer ce que nous voyons et de l’aimer. N’attendons pas d’extraordinaire récompense ; si nous sacrifions le temps, que ce ne soit pas pour gagner l’éternité ; le monde, que ce ne soit pas pour gagner les cieux. N’attendons d’autre récompense du ciel que sa splendeur ; de la terre que son repos. Ayons de l’héroïsme la même notion que le jeune Grec antique, s’il faut absolument en avoir une, — donner sa vie pour un baiser — et ne pas l’obtenir.... Cependant n’interrompons point les visionnaires lorsqu’ils nous parlent d’un pays merveilleux où les brises de l’Océan courent autour des îles bénies, où les fleurs brûlent de joie à jamais. Écoutons les prophètes comme on écoute chanter les oiseaux. Ils ajoutent à la Beauté. Ne cherchons aucun trône dans les cieux que les rochers, aucun esprit dans les cieux que les nuages. Dans les fleurs de ces rochers et dans les broderies de ces nuages passionnément aimés reconnaissons le mystère d’un Pouvoir, d’une Aide et d’une Paix, — et ne nions pas sa personnalité. Mais n’attendons pas d’autre récompense de la vie que la vie elle-même, de notre enthousiasme pour l’Artiste inconnu que cet enthousiasme, de notre amour pour son œuvre que l’amour.

Car si cette vie n’était pas un rêve, ni le monde une maladrerie, mais bien le palais du père ; si toute la paix et la puissance et la joie que vous pourrez atteindre doivent l’être ici-bas, et tous les fruits de la victoire ici-bas recueillis, sous peine de ne l’être jamais, voudriez-vous quand même, d’un bout à l’autre de la chétive totalité de vos jours, vous exténuer dans la flamme pour la vanité ? S’il ne reste pas pour vous de repos dans une vie à venir, n’en est-il pas que vous puissiez dès maintenant prendre ? L’herbe de la terre fut-elle créée verte pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit ? et n’y aura-t-il jamais de repos possible pour vous au-dessus d’elle, mais seulement au-dessous ?

Les païens, dans leurs heures les plus tristes, ne pensèrent pas ainsi. Ils savaient que la vie apporte son combat, mais ils attendaient aussi d’elle la couronne de tout combat ; oh ! pas bien magnifique ! seulement quelques feuilles d’olivier sauvage, rafraîchissantes au front fatigué, durant quelques années de paix. Elle eût pu être d’or, pensaient-ils, mais Jupiter était pauvre : c’était là tout ce que le Dieu pouvait leur donner. En cherchant mieux, ils avaient connu que ce n’était que moquerie. Ni dans la guerre, ni dans la tyrannie, il n’y avait de bonheur pour eux, — seulement dans une aimable paix, féconde et libre.

La couronne devait être d’olivier sauvage, notez-le : — l’arbre qui croît sans que personne en prenne soin, qui n’égaie le rocher d’aucune touffe de fleurs riantes, ni de branches vertes, mais seulement d’une molle neige de floraison et d’un fruit à peine formé, confondu avec la feuille grise et le tronc noueux comme l’aubépine, ne préparant pour vous aucun diadème, sinon celui tressé par une telle fruste broderie ! Mais tel qu’il est, vous pouvez le gagner de votre vivant : c’est le type de l’honneur gris et du doux repos, μελιτόεσσα, ἀέθλων γ’ ἕνεκεν. La franchise de cœur et la gracieuseté, et la confiance ininterrompue et l’amour partagé, et la vue de la paix des autres, et la part prise à leurs peines, toutes ces choses et le ciel bleu au-dessus de vous, et les douces eaux, et les douces fleurs de la terre au-dessous, et les mystères et les présences innombrables des choses qui vivent, peuvent encore être vos richesses ici, — richesses sans tourments et divines, pleines de ressources pour la vie qui est présente et peut-être point sans promesses pour la vie qui est à venir....


C’est une métaphysique de paysagiste. — « Le soleil est Dieu ! » disait Turner mourant et Corot, à son lit de mort : « Voyez, voyez ces paysages !... » et leur admiration et leur gratitude envers la Beauté de la Nature étaient telles, qu’ils lui demandaient jusqu’à leur dernière heure de demeurer leur récompense encore par delà le tombeau. Ils avaient été si complètement heureux des choses aperçues, loin des hommes, le long des fleuves, sur le penchant des collines, au fond des bois et au fond des golfes de la terre, qu’ils souhaitaient, en quittant la terre, ne pas trouver autre chose dans le ciel. Ou plutôt cette terre avait été leur ciel même.

Ainsi la passion de la Nature a été pour Ruskin le commencement et la fin de tout. Elle a composé chaque trait de sa physionomie ; elle a dicté chacune de ses paroles ; elle a dirigé le cours de chacune de ses pensées. Elle a été le feu qui éclaire ; elle a été le feu qui réchauffe ; elle a été le feu qui purifie. Elle l’a gardé des petitesses de la haine ; elle l’a distrait des tourments de l’amour. Elle l’a fait passer par les sentiers de l’analyse pour mieux connaître l’objet aimé ; elle l’a conduit aux sommets de la synthèse pour mieux aimer l’objet connu. Elle lui a fait rechercher la science, car la science pénètre plus avant certains domaines de la Nature ; elle l’a sauvé des vanités de la science en lui révélant entre les choses, le domaine des rapports esthétiques que la science ne perçoit ni ne suppose par cette seule raison qu’elle est la science et non pas l’art. Elle a fixé sa vue de l’Art et dicté ses définitions. Enfin elle l’a dressé contre l’Homme triomphant qui prétend corriger la Nature, et courbé vers l’homme souffrant par une sympathie profonde envers ceux qui vivent péniblement parmi les joies de la Nature, ou ceux qui, dans nos cités artificielles du xixe siècle, en sont à jamais privés.... S’il n’est point parvenu à ce que nous croyons être la vérité sans mélange, nous ne nous en effraierons ni pour lui, ni pour nous. Peut-être, dans la nuit où nous sommes, de fausses lueurs égarent-elles les savants et les mages, tandis que l’étoile qui les guiderait n’apparaît qu’à quelques ignorants pastoureaux. Mais quand on parle de ces esprits errants dont fut Ruskin, qu’importe ce qu’il y a eu dans leur ciel ? Ce qui importe, c’est ce qu’il y a eu dans leur cœur. S’il y a eu le désir de la vérité, s’ils l’ont cherchée sans arrière-pensée, sans retours égoïstes, sans orgueil, quelle que soit l’oasis de foi ou le désert de doute où l’étoile les ait menés, cette oasis ou ce désert aura été tout de même pour eux un Bethléem. Et au vieillard qui cria durant soixante ans de sa vie : « Gloire à la Beauté dans les cieux ! » il restera bien quelques anges attardés de la nuit divine pour répondre : « Paix sur la terre à l’homme de bonne volonté ! »…

Lucerne, août 1893. — Costebelle, février 1897.