Sébastien Roch/II/2

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G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 265-321).

II


Sébastien, au commencement de l’année 1869, avait entrepris d’écrire, jour par jour, ses impressions, de noter ses idées et les menus événements de sa vie morale. Ces pages volantes, dont nous détachons quelques fragments, montreront, mieux que nous ne saurions le faire, l’état de son esprit, depuis sa rentrée dans la maison paternelle.



2 janvier 1869.


Pourquoi j’écris ces pages ? Est-ce par ennui et désœuvrement ? Est-ce pour occuper d’une façon quelconque les heures lentes des journées si lentes, si lourdes à vivre ? Est-ce pour m’essayer dans un art que je trouve beau, et tenter de faire avec la littérature ce que je n’ai pu faire avec la musique d’abord, avec le dessin ensuite ? Est-ce pour m’expliquer mieux ce qu’il y a en moi, pour moi-même, d’inexplicable ? Je n’en sais rien. D’ailleurs, à quoi bon le savoir ? Ces pages, que je commence et que je n’achèverai peut-être jamais, n’ont besoin ni d’une raison, ni d’une excuse, puisque c’est pour moi seul que je les écris. — - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

Après la terrible scène où mon père avait menacé de me tuer, je fus assez tranquille et libre. Quelle impression ma résistance calme et résolue fit-elle sur l’esprit de mon père ? Je ne pourrais le dire exactement. À partir de ce jour, j’observai un changement dans sa manière d’être avec moi. Non seulement la colère, état tout à fait anormal chez lui, disparut, mais il m’épargna désormais l’éloquence de ses reproches et la faconde oratoire de ses conseils. Il me sembla qu’il était gêné vis-à-vis de moi, et que, s’il avait eu un sentiment à manifester, c’eût été celui du respect étonné, une sorte d’admiration ébahie, comme on en a quelquefois devant un trait de force physique. Et il ne fut plus question de me remettre au collège ; il ne fut même plus question de rien. Je le voyais fort peu, du reste, et seulement aux repas où il ne parlait presque jamais. Il avait repris ses habitudes, passait une partie de son temps à la mairie et dans la boutique de son successeur où il se vengeait en conversations exubérantes, en discours interminables, du mutisme obstiné qu’il s’imposait à la maison. Mais son mutisme était encore une éloquence. Quant à moi, libre de mes actions, je demeurai assez longtemps sans oser sortir. Une honte me retenait dans ma chambre ; je ne pouvais me décider à affronter le regard curieux de mes compatriotes. Mes plus longues promenades furent le tour des allées du jardin ; ma seule distraction, le bassin où nageaient les poissons rouges, lesquels étaient devenus blancs. Pourtant, une matinée, je m’enhardis, et il ne m’arriva rien de fâcheux. Tout le monde m’accueillit avec des sourires. Mme Lecautel me reçut affectueusement et, Marguerite, en me voyant, s’écria :

— Ah ! il n’a pas de barbe !… moi qui aurais tant voulu qu’il eût de la barbe !

Puis elle pleura et, ensuite, se mit à rire. Je trouvai qu’elle était jolie, fantasque et nerveuse comme autrefois. Malgré cela, la robe longue, dont elle était vêtue, une robe lilas, je me rappelle, d’étoffe légère, me causa un tel respect pour sa personne, qu’à partir de ce moment, je ne la tutoyai plus.

Je m’ennuyai énormément.

Peut-être vais-je dire une grosse sottise ? J’attribue à la couleur du papier de ma chambre, mes tristesses, mes dégoûts, mes déséquilibrements d’aujourd’hui. C’est un papier horrible, d’un brun sale, d’un brun de sauce brûlée, avec des fleurs qui ne sont pas des fleurs, qui sont quelque chose d’inclassable dans l’ordre des ornementations tapissières, quelque chose d’un jaune terreux, n’évoquant que des idées abjectes et d’ignobles comparaisons. Ce papier m’a toujours obsédé. Je n’ai jamais pu le voir – et je le vois à toutes heures puisque c’est entre les murs tendus de ce papier que je vis – sans en ressentir des impressions d’accablante, d’exaspérante, d’annihilante tristesse. Certes, le collège m’a beaucoup ébranlé, il a été funeste pour moi. Mais si, au sortir du collège, j’avais été transplanté dans un autre milieu que celui-là, ou seulement relégué dans une autre chambre que celle-là, je ne puis m’empêcher de croire que mon esprit, malade de souvenirs guérissables, se fût peut-être guéri, et que je l’eusse peut-être dirigé dans une voie normale et meilleure. Tous les papiers de la maison sont d’un choix pareillement lugubre et déprimant, et mon père en est très fier. Les peintures des portes, des plinthes, de l’escalier, offensent la vue, comme un mauvais exemple, et glacent le cerveau. L’homme, le jeune homme surtout, dont les idées s’éveillent, a positivement besoin d’un peu de joie, de gaieté, du sourire des choses, autour de lui ; il y a des couleurs, des sonorités, des formes, qui sont aussi nécessaires à son développement mental que le pain et la viande le sont à son développement physique. Je ne demande point le luxe des étoffes drapées ni les meubles dorés, ni les escaliers de marbre, je voudrais seulement que les yeux fussent réjouis par des gaies lumières et des formes harmonieuses, afin que l’intelligence se pénétrât de cette gaieté saine et de cette indispensable harmonie. Ici, tous les gens sont tristes, tristes affreusement ; c’est qu’ils vivent entourés de laideurs dans des maisons sombres et crasseuses où rien n’a été ménagé pour l’éducation de leur sens. Lorsqu’ils ont payé leur pain et leurs habits, enfoui dans des tiroirs cadenassés ce qui leur reste d’argent, il semble qu’ils aient accompli leur tâche sociale. L’embellissement de la vie, c’est-à-dire l’intellectuel de la vie, n’est pour eux que du superflu, dont il est louable de se priver. Comme si nous ne vivions pas réellement que par le superflu !

Il fallut me résigner – mais non m’habituer – à l’horreur véritablement persécutrice de ce papier. Il fallut me résigner à bien d’autres désagréments. La maison était fort mal tenue par la mère Cébron, qui était une femme excellente et infiniment malpropre. Ses torchons traînaient partout ; une infecte odeur de graillon montait de la cuisine dans les pièces du premier étage, et incommodait mon odorat, autant que le papier affligeait ma vue. Un jour, je surpris la bonne femme en train de lessiver, dans la cafetière, une paire de bas qu’elle avait portés durant un mois. Ce sont là des détails en apparence insignifiants et vulgaires, et si je les rappelle, c’est que, pendant deux ans, je n’eus réellement conscience de mon moi que par la révolte incessante qu’ils me causèrent et le découragement dégoûté où ils me mirent. Même en dehors de ce papier, et des petits inconvénients journaliers du ménage, le sentiment que j’éprouvai, au milieu de ces meubles grossiers, est assez bas, j’en conviens. Je m’y trouvais dépaysé, j’en avais honte, pour tout dire, comme si j’eusse accoutumé d’habiter de fastueux palais. Le collège, les conversations du collège, avec des camarades riches, m’avaient révélé des élégances que je sentais vivement, et que je souffrais de ne pas posséder. Naturellement, je ne faisais rien que m’ennuyer. Et cette inaction, favorisée par l’influence dépressive du papier brun à fleurs jaunes, sur mes facultés agissantes et pensantes, m’incitait à d’étranges rêveries. Je rêvais au Père de Kern souvent, sans indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je connus ainsi des jours, des semaines entières – car j’ai remarqué que cela me prenait par séries – que je sacrifiai à la plus déraisonnable obscénité ! J’en avais ensuite un redoublement de tristesse, de dégoûts, et des remords violents. Ma vie se passait à satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir satisfaits ; et tout cela me fatiguait extrêmement.

Ce qui m’étonnait, c’était la conduite de mon père à mon égard. Jamais il ne m’adressait une observation, jamais il ne s’enquérait de ce que j’avais fait, où j’étais allé, si j’étais rentré tard. Il semblait que je n’existasse plus pour lui. Le soir, après souper, il dépliait son journal qu’il avait déjà lu deux fois, et se mettait à le relire ; moi, je lui disais bonsoir et je quittais la salle. Et c’était tout. Nous ne nous parlions pas. J’avais du dépit de cette attitude silencieuse et indifférente, une irritation contre lui, un mécontentement contre moi-même. Il est vrai que je ne faisais rien pour qu’elle cessât. S’il recevait quelqu’un à table – ce qui était fort rare – et que ce quelqu’un, par politesse de convive, s’informât de moi, mon père répondait d’une façon évasive, avec une sorte de bienveillance laconique qui me blessait beaucoup. Une fois, on lui demanda : « Eh bien ! qu’est-ce que nous ferons de ce jeune homme ? » Et mon père dit : « N’aura-t-il pas, après moi, de quoi vivre à rien faire ? » Je faillis pleurer. La seule circonstance où mon père crut devoir s’adresser directement à moi, est assez comique. On m’avait donné un jeune chien. Je le ramenais à la maison, triomphant, heureux d’avoir un compagnon, quand mon père, qui se promenait dans le jardin, l’aperçut :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? me dit-il.

— C’est un chien, papa.

— Je ne veux pas de chien chez moi. Je n’aime pas les bêtes.

De fait, il n’aimait ni les bêtes ni les fleurs. Je dus remporter le chien.

Mme Lecautel était la seule personne qui me plût à voir. Elle s’intéressait d’ailleurs à moi, me montrait une affection presque maternelle qui m’était une douceur, et qui me relevait un peu à mes propres yeux. Elle me fit comprendre que je ne pouvais rester ainsi, en cette dégradante paresse, et m’engagea fort à retourner au collège pour y achever mes études. Mais je m’y refusai avec une telle force, avec de telles terreurs, qu’elle n’insista plus. Alors, il fut convenu que je me destinerais au commerce, et que je ferais mon apprentissage dans le métier de mon père. Cela ne me souriait pas du tout. Cependant, je crus devoir condescendre aux désirs de Mme Lecautel. Je parlai de cette idée à mon père qui, aussitôt, sans un plaisir, sans une objection, me conduisit à son successeur et dit : « Je vous amène un apprenti. » La boutique n’avait pas changé ; elle était toujours peinte en vert ; la devanture offrait le même assemblage d’objets arrangés symétriquement ; c’étaient, à l’intérieur, les mêmes casseroles et les mêmes marmites ; dans le fond, la même porte vitrée, s’ouvrant sur la même arrière-boutique, qui s’ouvrait sur la même cour, fermée des mêmes murs suintants. Le successeur s’appelait François Trincard. C’était un petit homme mielleux, dévot et rasé, ou plutôt mal rasé comme un frère de collège, dont il avait toutes les allures incertaines et méfiantes. Il était marguillier, lui aussi, et fort estimé dans la ville. Il joignait à son métier notoire de quincaillier, celui plus louche et plus lucratif encore de prêteur à la petite semaine. Il les joint toujours. François Trincard me dit : « Ah ! ah ! c’est un bon métier que le commerce ! » et me fit ranger dans la cour de vieilles ferrailles rouillées qu’il avait acquises d’une démolition. Pendant huit jours, je rangeai des ferrailles, aidé parfois par Mme Trincard, une grosse femme aux lèvres gourmandes, aux joues luisantes, qui me regardait, en riant drôlement. Je ne pouvais m’empêcher de penser : « Si mes camarades de Vannes me voyaient ! » Et cette pensée me faisait rougir. Mon père venait régulièrement, chaque jour, à deux heures, dans le magasin. Il s’asseyait, causait de mille choses. Moi, j’allais, je virais autour de lui. Il n’avait pas l’air de me voir, ne s’informait pas de mes progrès dans l’art de ranger les ferrailles. Un jour que « mon patron » s’était absenté, sa femme m’appela dans l’arrière-boutique. Elle m’attira près d’elle, tout près d’elle, et brusquement elle me demanda :

— Est-ce vrai, mon petit Sébastien, qu’on vous a pris, au collège, avec un petit camarade ?

Et comme, stupéfait de cette imprévue question, je rougissais sans répondre : — C’est donc vrai ?… ajouta-t-elle… Mais c’est très mal !… Oh ! la petite canaille !

Je vis son corsage s’enfler comme une houle ; je sentis ses grosses lèvres se coller aux miennes dans un baiser goulu, ce baiser s’accompagner d’un geste auquel je ne pouvais me méprendre.

— Laissez-moi ! lui dis-je faiblement.

J’aurais bien voulu rester… Pourtant, je ne sais pourquoi je me dégageai de cette étreinte et m’enfuis. C’est ainsi que je quittai le commerce.

Mon père ne montra ni étonnement, ni colère. Mme Lecautel me fit de la morale longuement, et, s’acharnant à me trouver une occupation, elle me persuada de « tâter » du notariat, puisque le commerce ne me plaisait pas. Je m’en ouvris à mon père, qui, de même qu’il m’avait conduit chez le quincaillier, me conduisit chez le notaire, en disant : « Je vous amène un clerc. » Le notaire, M. Champier, était un homme très gai, très farceur qui passait presque toutes ses journées sur le pas de sa porte, à siffloter des airs de chansons comiques, et à héler les passants. Il ne faisait jamais rien que de parapher les expéditions, et signer les actes ; et il paraphait et signait en sifflotant. Très souvent il allait à Paris, où, disait-il, il avait des affaires importantes. Quant à son étude, il s’en remettait au premier clerc du soin de la diriger. Il m’accueillit jovialement : « Ah ! ah ! c’est un beau métier que le notariat ! » me dit-il. Et, sifflotant, il m’emmena à l’étude, où, pendant un mois, je copiai les rôles.

Mme Champier venait assez souvent à l’étude. Petite, sèche et brune, la peau noire et grumeleuse, elle avait de grands yeux humides, l’air malheureux et rêveur.

— Vous qui avez une si jolie écriture, monsieur Sébastien ! Disait-elle d’une voix suppliante et langoureuse, je voudrais que vous me copiiez ces vers…

Et je copiais, sur le petit cahier qu’elle m’apportait, des vers de Mme Tastu et d'Hégésippe Moreau.

Lorsqu’elle reprenait mon travail, elle gémissait :

— Pauvre jeune homme !… une si belle âme !… et mort si jeune !… Merci, monsieur Sébastien !

Un jour que son mari était allé à Paris, pour ses importantes affaires, Mme Champier me fit appeler. Elle était vêtue d’un peignoir bleu, très lâche et flottant ; une odeur d’eau de toilette s’évaporait dans la chambre. Comme la quincaillière, elle m’attira près d’elle, tout près d’elle et me demanda :

— Est-ce vrai, Sébastien, qu’on vous a surpris, au collège, avec un de vos camarades ?

Comme je n’avais pas eu le temps de revenir de l’étonnement où me plongeait cette question éternelle :

— C’est très mal… soupira-t-elle… très mal… Oh ! le petit vilain !

Et je dus quitter le notariat de la même façon que j’avais quitté le commerce.

Mme Lecautel, irritée de ma conduite, ne voulut plus s’occuper de moi. Et la vie recommença, lourde, engourdie, sommeillante, atroce, sous l’accablement du papier brun à fleurs jaunes.


3 janvier.

Et, depuis ce matin, déjà lointain, que s’est-il passé dans ma vie ? Que suis-je devenu ? Où en suis-je arrivé ? En apparence, je suis resté le même, triste, doux et tendre. Je vais, je viens, je sors, je rentre comme autrefois. Pourtant, il s’est accompli en moi des changements notables, et, je le crois bien, des désordres mentaux singulièrement significatifs. Mais, avant de les confesser, je veux dire deux mots de mon père.

Je sais maintenant la raison de son attitude vis-à-vis de moi, attitude qui se continua, qui se continue toujours, et qui fait que, vivant sous le même toit, nous voyant tous les jours, nous sommes aussi complètement étrangers, l’un à l’autre, que si nous ne nous étions jamais connus. Et la raison, la voici. J’étais pour mon père une vanité, la promesse d’une élévation sociale, le résumé impersonnel de ses rêves incohérents et de ses ambitions bizarres. Je n’existais pas par moi-même ; c’est lui qui existait ou plutôt réexistait par moi. Il ne m’aimait pas ; il s’aimait en moi. Si étrange que cela paraisse, je suis sûr qu’en m’envoyant au collège, mon père, de bonne foi, s’imagina y aller lui-même ; il s’imagina que c’était lui qui recueillerait le bénéfice d’une éducation qui, dans sa pensée, devait mener aux plus hautes fonctions. Du jour où rien de ce qu’il avait rêvé pour lui, et non pour moi, ne put se réaliser, je redevins ce que j’étais réellement, c’est-à-dire rien. Je n’existai plus du tout. Aujourd’hui, il a pris l’habitude de me voir à des heures à peu près fixes, et il pense que c’est là une chose toute naturelle. Mais je ne suis rien dans sa vie, rien de plus que la borne kilométrique qui est en face de notre maison, rien de plus que le coq dédoré du clocher de l’église, rien de plus que le moindre des objets inanimés dont il a l’accoutumance journalière. Évidemment, je tiens moins de place dans ses préoccupations que le cerisier du jardin qui lui donne, chaque année, de rouges et savoureuses cerises. L’avouerai-je ? je ne souffre nullement de cette situation au moins étrange et j’en suis venu à la trouver parfaite et commode, à ne pas la souhaiter autre. Cela m’évite de parler, de jouer avec lui la comédie des sentiments filiaux qui ne sont pas dans mon cœur. Quelquefois, à table, en regardant ce pauvre crâne étroit, ce front lisse, où ne s’accuse aucun modelé, et ces yeux vides, vides de pensée et vides d’amour, je songe mélancoliquement : « Et que pourrions-nous nous dire ? Mieux vaut que cela soit ainsi. » Pourtant, je ne puis me défendre d’un peu de pitié pour lui. Il a été malade, et je me suis ému.

J’ai longtemps sommeillé, d’un sommeil abrutissant et turpide. Mon vice, d’abord déchaîné par saccades, s’est ensuite régularisé, comme une fonction normale de mon corps. Puis, j’ai lu, j’ai lu beaucoup, sans ordre, sans choix, sans méthode, j’ai lu toutes sortes de livres, principalement des romans et des vers. Mais ces livres que je me procurais, çà et là, au hasard des emprunts, n’ont pas tardé à ne plus me suffire. Ils renfermaient un vague qui ne me satisfaisait point, et, souvent, un mensonge sentimental et dépravant qui m’irritait. Certes, j’étais, je le suis toujours, sensible à la beauté de la forme, mais, sous la forme, si belle qu’elle fût, je cherchais l’idée substantielle, l’explication de mes inquiétudes, de mes ignorances, de mes révoltes en germe. Je cherchais la raison évidente de la vie, et le pourquoi de la nature. Il me fut impossible d’avoir aucun de ces livres qui doivent exister, cependant ; il me fut également impossible de rencontrer un être, un seul être, en qui je pusse confier ces désirs impérieux de m’instruire et de me connaître. Cette absence d’un compagnon intellectuel est certainement ce qui m’a été le plus pénible et ce qui m’a le plus manqué. D’autant que chaque jour j’apprends à mesurer l’étendue de mon ignorance, par la multiplicité, chaque jour accrue, des mystères qui m’entourent. J’ai beau contempler les bourgeons qui se gonflent à la pointe des branches, suivre, des journées entières, le travail des fourmis et des abeilles, qui me dira comment les bourgeons éclatent en feuilles et se transforment en fruits, à quelle loi d’universelle harmonie obéissent les abeilles et les fourmis, ces artistes sublimes ? En réalité, je ne suis guère plus avancé que je l’étais au collège, et mes tourments intérieurs s’accroissent. Insensiblement, presque inconsciemment, un travail sourd, continu, désordonné, s’est fait dans mon esprit, qui m’a amené à réfléchir sur beaucoup de choses, d’ordres différents, sans résultats bien appréciables ; une révolte en est née contre tout ce que j’ai appris, et ce que je vois, qui lutte avec les préjugés de mon éducation. Révolte vaine, hélas ! et stérile. Il arrive souvent que les préjugés sont les plus forts et prévalent sur des idées que je sens généreuses, que je sais justes. Je ne puis, si confuse qu’elle soit encore, me faire une conception morale de l’univers, affranchie de toutes les hypocrisies, de toutes les barbaries religieuse, politique, légale et sociale, sans être aussitôt repris par ces mêmes terreurs religieuses et sociales, inculquées au collège. Si peu de temps que j’y aie passé, si peu souple que je me sois montré, à l’égard de cet enseignement déprimant et servile, par un instinct de justice et de pitié, inné en moi, ces terreurs et cet asservissement m’ont imprégné le cerveau, empoisonné l’âme. Ils m’ont rendu lâche, devant l’Idée. Je ne puis même imaginer une forme d’art libre, en dehors de la convention classique, sans me demander en même temps : « N’est-ce pas un péché ? » Enfin, j’ai l’horreur du prêtre, je sens le mensonge de la morale qu’il prêche, le mensonge de ses consolations, le mensonge du Dieu implacable et fou qu’il sert ; je sens que le prêtre n’est là, dans la société, que pour maintenir l’homme dans sa crasse intellectuelle, que pour faire, des multitudes servilisées, un troupeau de brutes imbéciles et couardes ; eh bien, l’empreinte qu’il a laissée sur mon esprit est tellement ineffaçable que, bien des fois, je me suis dit : « Si j’étais mourant, que ferais-je ? » Et, malgré ma raison qui protestait, je me suis répondu : « J’appellerais un prêtre ! »

Ce matin, je suis allé voir Joseph Larroque, un de mes anciens petits compagnons de l’école. Il se meurt de la poitrine. Déjà, l’année dernière, le terrible mal a emporté sa sœur, plus âgée que lui. Ses parents sont des ouvriers pauvres, dévots et qui vivent des dessertes de l’église. Le père Larroque est frère de Charité, et il ambitionne la place de sacristain. Le curé s’intéresse à lui. Sur ses prières, il a fait entrer Joseph au petit séminaire, puis au grand, où le pauvre garçon n’a pu rester, à cause de sa maladie. Il est revenu au pays, et s’est alité. Je vais lui tenir compagnie quelquefois. Il est couché dans une petite pièce, sombre, malpropre et qui sent mauvais. Il n’a pas conscience de son état et parle toujours de retourner, bientôt, au séminaire. Ses parents se désolent, parce qu’ils se berçaient d’espoirs charmants. Ils avaient arrangé leur vieillesse… le presbytère du fils, une jolie maison avec un grand jardin… la mère aurait tenu la maison, le père aurait tenu le jardin… Et voilà que tout cela leur échappe ! Quoiqu’il fasse très froid, la chambre est sans feu… Maintenant que leur fils est condamné, la mère vend le bois qu’on lui envoie, et le père se grise, le soir, avec les bouteilles de vin de quinquina que le bureau de bienfaisance fait remettre au malade. Aujourd’hui, Joseph est triste, découragé.

— Ça ne va pas !… ça ne va pas ! gémit-il… ça me ronge, là, dans le poumon !…

Ses yeux sont brûlés de fièvre ; son visage est décharné, affreusement livide ; sa poitrine siffle, brisée par la toux. Dans la pièce voisine, la mère rôde et soupire :

— Mais, lui dis-je, ce n’est rien… Tu vas mieux, au contraire.

— Non ! non ! répète Joseph… Je suis bien malade, va !… Je suis perdu !… Hier j’ai entendu la mère qui disait que j’étais perdu !…

Je le réconforte de mon mieux. Et le vicaire, à ce moment, entre. C’est un gros garçon aux emmanchements solides, plein d’une santé canaille et bruyante.

— Ah ! Ça ne va pas !… Ça ne va pas !… murmure Joseph au vicaire.

Et celui-ci, dans un gros rire :

— Farceur !… C’est pour qu’on te plaigne… pour qu’on t’apporte des gâteaux !

— Non ! non !… Je vous assure !…

— Laisse-moi donc tranquille !… Dans huit jours, tu seras debout… Et sais-tu ce que nous ferons ?… Eh bien ! Nous irons manger un lapin, chez le curé de Coulonges… Ah !… ah !…

La figure du pauvre diable s’illumine soudain… Il ne pense plus à son mal… Et, d’une voix mourante :

— Un lapin… Oui, nous mangerons un lapin…

— Et nous boirons du Pomard… de son vieux Pomard !…

— Oui, oui… de son vieux Pomard !…

Il est redevenu gai et plein d’espoir. Tous les deux, Joseph toussant, le vicaire riant, se sont mis ensuite à parler des grosses farces du séminaire.

Je suis parti le cœur serré. Ainsi, voilà un jeune homme qui va mourir. Ce n’est pas tout à fait une brute, ni tout à fait un ignorant, puisqu’il a lu des livres, appris des choses, suivi des classes. Il a dû ressentir des émotions, se créer des rêves. Si pauvre, si grossier, si incomplet qu’il soit, il doit avoir un idéal quelconque. Il va mourir, et il se désespère de mourir. Et la seule promesse de manger un lapin, lui redonne l’espoir de vivre.

Quelle tristesse ! Et ce qui est plus triste encore, c’est que cela devait être ainsi ; c’est que le vivant ne pouvait pas offrir, le mourant ne pouvait pas recevoir une espérance plus efficace et plus adéquate à leurs communes aspirations. Cela m’a troublé, pour toute la journée.

Je suis rentré par les rues silencieuses et froides. Le ciel est couvert comme d’une épaisse nappe de plomb. Quelques flocons de neige, obliquement chassés par un vent aigre, volent dans l’air. Les maisons sont fermées ; à peine si j’aperçois, derrière les fenêtres dépolies par le froid, quelques figures abêties et somnolentes. Et une sorte de pitié irritée me vient contre cette humanité, tapie là, dans ses bauges, et soumise par la morale religieuse et la loi civile à l’éternel croupissement de la bête. Y a-t-il quelque part une jeunesse ardente et réfléchie, une jeunesse qui pense, qui travaille, qui s’affranchisse et nous affranchisse de la lourde, de la criminelle, de l’homicide main du prêtre, si fatale au cerveau humain ? Une jeunesse qui, en face de la morale établie par le prêtre et des lois appliquées par le gendarme, ce complément du prêtre, dise résolument : « Je serai immorale, et je serai révoltée. » Je voudrais le savoir.


4 janvier.

La neige est tombée, toute la nuit, et couvre la terre. Une paresse m’a retenu au lit assez tard. Je ne voulais pas me lever. Il y a des moments où il me semble que je dormirais des jours, des semaines, des mois, des années. Je me suis levé, cependant, et, ne sachant que faire, j’ai rôdé dans la maison. Mon père est à la mairie. La mère Cébron balaye la salle à manger. Mes yeux, par hasard, se posent sur la photographie de ma mère. Elle a retrouvé, dans notre nouvelle demeure, sa place, sur la cheminée, entre les vases bleus. De plus en plus elle s’efface, et le fond est tout jaune. On ne distingue plus les balustres, les étangs, les montagnes. De l’image même de ma mère, je ne vois que la robe, le mouchoir de dentelles, et les longs repentirs encadrant un visage sans traits et sans ombres. Le reste a presque disparu. Je prends la photographie, et, durant quelques secondes, je la considère sans émotion. Pourtant, brusquement, je demande à la mère Cébron :

— Est-ce que mon père n’a rien gardé d’elle ?

— Si !… si !… Il y a au grenier une caisse qui est pleine d’effets de madame.

— Je voudrais les voir… Venez avec moi, mère Cébron.

Nous trouvons la caisse, enfouie sous un tas de haricots, aux cosses sèches, la provision d’hiver… Quatre robes de laine, trois bonnets, un chapeau, quelques chemises… Et c’est tout !… Cela est mangé aux vers, décoloré, pourri. Une âcre odeur de moisi s’exhale de ces minces étoffes en lambeaux, de ces lingeries avariées. En vain, je cherche une forme, une habitude, quelque chose de vivant encore de celle qui fut ma mère, et dont le cœur battit sous ces débris de drap et de toile. Ce ne sont plus que des chiffons qui s’effilochent, se désagrègent, se crèvent, et me restent aux doigts. Alors, j’interroge la mère Cébron :

— Elle était bonne, n’est-ce pas ?

— Bonne !… bien sûr qu’elle était bonne !

La vieille a dit cela d’un ton qui ne me satisfait pas. J’insiste :

— Elle n’a pas dû être toujours heureuse, avec mon père ?

— Ah ! bien sûr que si qu’elle a été heureuse avec monsieur… Elle en faisait tout ce qu’elle voulait, la chère dame !… Elle le menait quasiment par le bout du nez… Ah ! le pauvre monsieur… Je vous assure qu’il ne pipait pas avec madame… Et puis !…

La mère Cébron s’est arrêtée de parler. Elle n’a plus voulu rien dire. Cela m’intrigue. Cet « et puis ! » me paraît plein de choses mystérieuses qui font que, tout d’un coup, je m’intéresse passionnément à ma mère. Mon imagination part, à la suite de cet « e t puis ! », dans les hypothèses sans fin. Une idée me prend, atroce, sacrilège et charmante. « Ma mère a peut-être aimé quelqu’un ? Et ce quelqu’un l’a peut-être aimée ? » Et, à mesure que cette idée s’enfonce en moi, j’aime ma mère, je l’aime d’un amour immense, d’un amour encore inconnu, qui me gonfle l’âme. Je ne puis demander aucune explication directe à la mère Cébron ; et je prends des détours pour l’interroger :

— Est-ce qu’il venait beaucoup de monde, à la maison, autrefois ?

— Il en venait !… il en venait, comme ci comme ça…

— Mais, est-ce qu’il ne venait pas quelqu’un plus particulièrement ?

— Hé ! Non ! il ne venait personne, plus particulièrement.

Mais la vieille Cébron ment. Il venait quelqu’un, et ce quelqu’un aimait ma mère et ma mère l’aimait. Alors, je prends dans la caisse les pauvres loques pourries et je les embrasse, presque furieusement, d’un long, d’un horrible, d’un incestueux baiser.


8 janvier.

J’ai reçu, ce matin, une lettre de Bolorec.

Cette lettre est longue, d’une calligraphie heurtée, d’une orthographe bizarre, incohérente et folle, en bien des endroits. Je ne la comprends pas toute, et ce que je ne comprends pas, je le devine. Mais elle m’a fait sursauter le cœur de joie. Bolorec, c’est-à-dire ce qu’il y a de meilleur dans mes souvenirs de collège ! Ce qui, seulement, a survécu à mes désenchantements ! Je le revois, lorsqu’il vint, pour la promenade, prendre place, entre Kerral et moi ! Comme il m’avait été antipathique, d’une antipathie amusée par sa laideur drôle ! Et puis, je l’ai aimé ! Malgré l’absence, malgré le silence, j’ai toujours, pour ce très étrange et peu communicatif ami des heures lourdes, une tendresse infinie, que je subis, sans trop me l’expliquer. Je crois précisément que cette tendresse s’augmente encore de l’énigme indéchiffrée qui est en lui, et qu’elle se fortifie de la crainte véritable qu’il m’inspire. Car, qu’est-il, Bolorec ? En vérité, je n’en sais rien. Combien de fois me suis-je posé cette question ? Combien de fois, aussi, lui ai-je écrit sans qu’il me répondît jamais ? Je m’imaginais qu’il m’avait oublié, et cela me faisait de la peine. Enfin, voici donc une lettre de lui ! Cette lettre je l’ai lue, relue vingt fois, peut-être. Bolorec est à Paris. Comment y est-il venu ? Qu’a-t-il fait depuis notre séparation ? Il ne me le dit pas. Bolorec me parle comme si je l’avais quitté la veille, et que je fusse au courant de sa vie, de sa pensée, de ses projets. Et ce sont à chaque ligne des réticences inintelligibles pour moi, des allusions cachottières à des affaires, à des événements que j’ignore. Ce que j’ai pu démêler d’un peu clair, dans cette lettre, c’est que Bolorec est à Paris, chez un sculpteur, « un pays à lui ». D’après ce qu’il me raconte, il ne sculpte guère, ni le sculpteur non plus. Je crois même qu’ils ne sculptent pas du tout. Dans la journée, ils voient des « chefs » qui se réunissent à l’atelier, et préparent la « grande chose ». Le soir, ils vont dans des clubs, où le sculpteur parle « de la grande chose ». Qu’est-ce que c’est que « la grande chose » ? Bolorec ne l’explique point, et se montre enchanté. « Ça marche ; ça marche très bien. » Quand le moment sera venu, il m’avertira. Enfin, et c’est là où je m’embrouille tout à fait, on l’avait désigné pour accomplir « une grande chose », qui n’est pas « la grande chose », et qui devait faire avancer beaucoup « la grande chose ». Ça ne s’est pas arrangé, et c’est remis à plus tard.

Un détail me frappe, dans sa lettre : presque à chaque ligne j’y trouve le mot Justice. Et ce mot est mieux écrit que les autres, avec des lettres droites, fermes et qui font, au milieu du gribouillage qui les entoure, un effet terrible. Et puis, çà et là, il y a des notes d’une singulière mélancolie. Bolorec n’aime pas Paris. Il regrette sa lande. Mais il faut qu’il reste. Lorsque la « grande chose » sera venue, alors il s’en retournera là-bas, et sera très heureux. Quelquefois, il va sur les fortifications, s’assied dans l’herbe, et rêve au pays. Une matinée, il a vu passer une petite bonne avec un soldat, une fille de chez lui, et il espère qu’elle repassera encore, seule, parce qu’il lui parlera. Elle s’appelle Mathurine Gossec. Malheureusement, elle n’est plus repassée. Quelquefois aussi, le dimanche, dans l’atelier, le sculpteur joue du biniou, et Bolorec chante des rondes bretonnes. Pauvre Bolorec ! Vainement, je cherche dans sa lettre un mot d’amitié pour moi, le désir exprimé de connaître un peu de ma vie. Il n’y a rien de pareil. Cet oubli m’attriste. Mais n’en a-t-il pas été toujours ainsi ? Et m’en a-t-il moins aimé ? Je n’en sais rien.

Longtemps, à travers le fouillis de ces mots, où je retrouve les grimaces de ses lèvres, j’ai évoqué sa physionomie burlesque et chère, parfois si mystérieuse, et qui ne cessa de m’inquiéter. Elle m’apparaît plus inquiétante encore aujourd’hui et grandie par le vague d’un pressentiment douloureux et tragique. À force de regarder ces incompréhensibles pages, où les lettres se pressent, se bousculent, montent, s’entassent l’une contre l’autre, tordues, hérissées de pointes, parmi lesquelles ce mot : Justice ! éclate et claque comme un drapeau, il me semble que je vois Bolorec sur une barricade, dans de la fumée, debout, farouche, noir de poudre, les mains sanglantes. Et voilà qu’à la joie si ardemment désirée de tenir quelque chose de Bolorec, succède une inexprimable tristesse. J’éprouve, en ce moment, un double et pénible sentiment : un sentiment de crainte pour l’avenir de mon ami ; un sentiment de honte de mon inutilité et de ma lâcheté… Mais, m’a-t-il réellement aimé ?


8 janvier, minuit.

Cette lettre de Bolorec me poursuit et me trouble. Chose curieuse, Bolorec est maintenant absent des préoccupations qui me viennent de lui. Par une régression d’égoïsme, c’est moi seul que ces préoccupations englobent et tourmentent. Suis-je vraiment lâche ?

Moi aussi, j’ai voulu me dévouer aux autres, non pas à la façon dont je soupçonne que Bolorec se dévoue ; j’ai voulu me dévouer par la pitié et par la raison. Et j’ai compris que c’était absurde et vain. Ici je connais tout le monde, je pénètre chez tout le monde. Si restreinte que soit cette petite ville, elle n’en contient pas moins les éléments de l’organisme social. Je n’y ai jamais vu que des choses désespérantes et qui m’ont écœuré. Au fond, ces gens se détestent et se méprisent. Les bourgeois détestent les ouvriers, les ouvriers détestent les vagabonds ; les vagabonds cherchent plus vagabonds qu’eux pour avoir aussi quelqu’un à détester, à mépriser. Chacun s’acharne à rendre plus irréparable l’exclusivisme homicide des classes, plus étroit l’étroit espace de bagne où ils meuvent leurs chaînes éternelles. Le jour où, si ignorant que je sois, et guidé par ma seule sensitivité, j’ai voulu montrer aux malheureux l’injustice de leurs misères et leurs droits imprescriptibles à la révolte ; le jour où j’ai tenté de diriger leur haine, non plus en bas, mais en haut ; alors ils se sont méfiés, et m’ont tourné le dos, me prenant pour un être dangereux ou pour un fou. Il y a là une force d’inertie, fortifiée par des siècles et des siècles d’atavisme religieux et autoritaire, impossible à vaincre. L’homme n’aurait qu’à étendre les bras pour que ses chaînes sautent ; il n’aurait qu’à écarter les genoux pour rompre son boulet ; et ce geste libérateur, il ne le fera pas. Il est amolli, émasculé par le mensonge des grands sentiments ; il est retenu dans son abjection morale et dans sa soumission d’esclave, par le mensonge de la charité. Oh ! la charité que j’ai tant aimée, la charité qui me semblait plus qu’une vertu humaine, la directe et rayonnante émanation de l’immense amour de Dieu, la charité, voilà le secret de l’avilissement des hommes ! Par elle, le gouvernant et le prêtre perpétuent la misère au lieu de la soulager, démoralisant le cœur du misérable au lieu de l’élever. Les imbéciles, ils se croient liés à leurs souffrances par ce bienfait menteur, qui de tous les crimes sociaux est le plus grand et le plus monstrueux, le plus indéracinable aussi. Je leur ai dit : « N’acceptez pas l’aumône, repoussez la charité, et prenez, prenez, car tout vous appartient. » Mais ils ne m’ont pas compris. Faut-il l’avouer ? Ils ne m’intéressent pas autant que je voudrais, parfois, me le persuader. Souvent leur grossièreté me choque et me répugne ; et j’ai, au spectacle de certaines misères, d’invincibles dégoûts. Peut-être n’est-ce qu’une curiosité artiste, et par conséquent féroce qui m’a porté vers eux ? J’ai joui, bien des fois, des accents terribles, des déformations admirables, de la patine splendide que la douleur et la faim mettent sur les visages des pauvres gens. Du reste, je ne me sens plus porté vers l’action, et je n’envisage pas la perspective de mourir pour une idée, sur une barricade ou sur un échafaud, non par peur de mourir, mais par un sentiment bien autrement amer, qui s’empare, de plus en plus, chaque jour de mon esprit : le sentiment de l’inutile. En tout cas, ces idées demeurent chez moi, à l’état spéculatif et intermittent. Elles me hantent, lorsque je suis enfermé dans ma chambre, désœuvré, ou par les temps moroses et les ciels pluvieux, et surtout, pendant les repas, à cause de la présence de mon père, qui est la négation complète de ce que je sens, de ce que je rêve, de ce que je crois aimer. Dehors, sous le soleil, elles s’évaporent comme ces brumes pesantes qui flottent au-dessus des marais. La nature me reprend tout entier et me parle un autre langage, le langage du mystère qui est en elle ; de l’amour qui est en moi. Et je l’écoute délicieusement, ce langage supra humain, supra terrestre, et, en l’écoutant, je retrouve les extases anciennes, les virginales, les confuses, les sublimes sensations du petit enfant que j’étais, jadis. Ce sont des moments de félicité suprême, où mon âme, s’arrachant à l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable, dans l’invisible, dans l’irrévélé, avec toutes les brises qui chantent, avec toutes les formes qui errent dans l’incorruptible étendue du ciel. Oh ! mes projets, mes enthousiasmes ! Oh ! les illuminations de mon cerveau réjoui par la lumière ! Les rafraîchissements de ma volonté retrempée dans les ondes de ce rêve lustral ! Je redeviens la proie charmée des chimères. Je veux embrasser tout cela que je vois ; conquérir tout cela que j’entends. Je serai un poète, un musicien, un savant. Qu’importent les obstacles ? Je les briserai. Qu’importe ma solitude intellectuelle ? Je la peuplerai de tous les Esprits qui sont dans la voix du vent, dans les ombres de la rivière, dans les profondeurs des bois, dans l’haleine des fleurs, dans la magie des lointains. Hélas, ces crises durent peu. Je n’ai de la persévérance en rien de ce qui est beau et bon. Et, lorsque je reviens, mes bras sont davantage lassés d’avoir voulu étreindre l’impalpable, mon âme est dégoûtée davantage d’avoir entrevu l’inaccessible entrée des Joies pures, et des bonheurs sans remords. Je retombe de plus haut, et plus douloureusement, aux obscures hontes de mon inguérissable solitude.

La lettre de Bolorec est là, ouverte sur ma table. Je la relis encore. Pauvre Bolorec !… Je l’envie peut-être… Lui, du moins, a une passion qui emplit sa vie. Il attend la « grande chose » qui ne viendra jamais, sans doute ; mais il attend, tandis que moi je n’attends rien, rien, rien !


10 janvier.

Voilà cinq ans que j’ai quitté le collège. Depuis ce temps, il ne se passe pas de nuits que je n’y rêve. Et ces rêves sont atrocement pénibles. À peine s’ils ont, parfois, un côté fantastique, des déformations de choses et de visages dont l’irréel atténuerait, il me semble, ce que cette presque réalité a de persécuteur. Non, c’est le collège qu’ordinairement je revois à peu près tel qu’il est, avec ses classes, ses cours, ses figures haïes, tout ce que j’y ai enduré et souffert. Le jour, le collège continue sur moi son œuvre sourde, implacable de démoralisation ; la nuit, jusque dans mon sommeil, j’en revis les douleurs. Phénomène singulier, ce rêve ne varie jamais en son obsession… C’est mon père qui entre dans ma chambre. Sa physionomie est grimaçante et sévère. Il a sa redingote de cérémonie et son chapeau de haute forme.

— Allons, me dit-il, il est temps.

Nous partons. Nous traversons d’affreux pays noirs où des chiens féroces poursuivent de petits paysans. Tout le long de la route, sur les pierres des dolmens, des Jésuites immenses et longs sont penchés qui ricanent, en secouant sur nous leurs soutanes déployées et pareilles à des ailes membraneuses de chauve-souris. Quelques-uns volent au-dessus des flaques d’eau, en tournant sans cesse. Puis, brusquement, c’est le collège, son portail grinçant, son étroite cour ; au fond, la chapelle que domine la croix d’or, et le parloir, à droite, gardé par d’horribles frères accroupis ; et ce sont les couloirs, la façade, les cours de récréation. Je me retourne : mon père n’est plus là. Alors une clameur s’élève des cours. Collégiens, professeurs, frères, tous accourent, menaçants, furieux, brandissant des pelles, des fourches, des bâtons, me jetant dans les jambes de gros livres latins et des pierres.

— C’est lui ! C’est lui !

Le Père Recteur, le Père de Marel, le Père de Kern conduisent la foule cruelle. Et la course commence, ardente, féroce, où tout ce que j’ai connu d’abominable se représente à moi, en aspects terrifiants, et pas sensiblement dénaturé. Je trébuche contre des confessionnaux, me cogne à l’angle des chaires, roule sur des marches d’autel, tombe sur des lits où je suis piétiné, assommé, écartelé. Je me réveille alors, le corps tout en sueur, la poitrine haletante, et je n’ose plus me rendormir. Que n’ai-je point fait pour vaincre ces rêves qui me rendent inoubliable ce que je voudrais tant oublier ? Avant de me coucher, je me suis fatigué le corps et l’esprit ; j’ai marché dans la campagne, comme un fou, ou bien, assis devant une table, j’ai travaillé très tard à ces vaines pages. J’ai tenté d’évoquer d’autres images, des images riantes, et ce que je puis encore avoir de souvenirs heureux et gais ; j’ai tenté d’évoquer des images brûlantes, des luxures, de m’abstraire tout entier, en des représentations obscènes, de l’intolérable hantise de ces rêves. Tout cela est inutile. J’en suis arrivé maintenant à redouter le sommeil, à l’éloigner de moi, autant que possible. J’aime encore mieux supporter l’ennui des lentes heures nocturnes, pourtant si lentes ! si lentes !

La nuit dernière, mon rêve a été autre, et je le note ici, parce que le symbolisme m’en a paru curieux. Nous étions dans la salle du théâtre de Vannes : sur la scène, au milieu, il y avait une sorte de baquet, rempli jusqu’aux bords de papillons frémissants, aux couleurs vives et brillantes. C’étaient des âmes de petits enfants. Le Père Recteur, les manches de sa soutane retroussées, les reins serrés par un tablier de cuisine, plongeait les mains dans le baquet, en retirait des poignées d’âmes charmantes qui palpitaient et poussaient de menus cris plaintifs. Puis, il les déposait en un mortier, les broyait, les pilait, en faisait une pâtée épaisse et rouge qu’il étendait ensuite sur des tartines, et qu’il jetait à des chiens, de gros chiens voraces, dressés sur leurs pattes, autour de lui, et coiffés de barrettes.

Et que font-ils autre chose ?


24 janvier.

Aujourd’hui, il est passé, par Pervenchères, un régiment de dragons. C’est un événement considérable, dans un petit pays, que le passage d’une troupe de soldats. On en parle huit jours à l’avance, et chacun se promet des joies que je ne comprends guère, qu’il m’est impossible de partager, mais qui n’en sont pas moins fortes, au cœur grossier des multitudes. Est-ce curieux que le peuple ne vibre qu’à ces deux sentiments : le sentiment religieux, et le sentiment militaire, qui sont les plus grands ennemis de son développement moral ?… Notre maison est sens dessus dessous, et mon père, en sa qualité de premier magistrat de la commune, fort agité. On a préparé une chambre pour le colonel qu’il compte recevoir et héberger ; il a fallu changer les meubles de place, nettoyer l’escalier, astiquer la salle à manger, ratisser les allées du jardin. Depuis le matin, dès l’aube, mon père va de la mairie, où il a dû répartir les billets de logement, contrôler les sacs de pain, à la maison, où il surveille le travail de la mère Cébron. Il a sorti de l’armoire le beau service de table, et commandé des provisions de bouche, extraordinairement fastueuses. Moi, j’ai fait comme beaucoup de gens qui n’ont rien à faire, je suis allé à l’entrée du bourg, sur la route de Bellême, attendre le régiment. Il y a là beaucoup de monde. M. Champier pérore dans un groupe et gesticule.

Il est venu en voisin, chaussé de pantoufles de tapisserie, et coiffé de sa calotte de velours noir. Il expose :

— Moi, ça me réjouit toujours, les militaires… Quand j’entends le tambour ou le clairon… vous me croirez, si vous voulez… eh bien, ça me fait pleurer !… L’armée, ah ! l’armée !… Il n’y a que ça !… Et la Patrie, quelle belle chose !… M. Gambetta et les révolutionnaires auront beau dire et beau faire, la Patrie sera toujours la Patrie !… Elle restera une idée… une idée française… éminemment française !

Les autres hochent la tête, approuvant. Ils discutent ensuite pour savoir ce qui leur représente le mieux l’idée de la Patrie.

— Moi, c’est la cavalerie ! professe M. Champier…

— Moi, c’est l’artillerie !… dit un autre… parce que, sans l’artillerie, vous aurez beau avoir la cavalerie…

Un troisième s’exclame :

— Et l’infanterie ?… l’infanterie, messieurs… Que diable, le pioupiou, le pioupiou français !…

Pendant quelques minutes l’on n’entend plus que ce mot : "français", qui vibre comme des coups de clairon, sur la bouche molle et couarde de ces affreux bourgeois. Je voudrais bien connaître, là-dessus, l’opinion de mon père. Il doit en avoir plusieurs d’admirables. Quel dommage qu’il ne soit pas là ! Je laisse M. Champier pérorer dans son groupe de patriotes, et je me dirige plus loin sur la route où je ne rencontre que des figures réjouies par l’attente.

La matinée est charmante, très douce, d’une douceur printanière. Un pâle soleil crève, par intermittence, les nuages blancs, soyeux, qui couvrent le ciel. Les lointains ont des délicatesses infinies, des puretés, des clartés sourdes de voiles virginaux, enflés de jeunes brises. Sur le bois de pins qui ferme l’horizon, sur le bois de pins d’un bleu paon noyé de nacres fluides, on dirait que courent des lueurs à demi éteintes d’arc-en-ciel. Et les haies barrent les champs de hachures pourprées, et les champs étendent leurs nappes vertes, d’un vert poudré de rose, qui, tantôt, a des consistances translucides de pierres précieuses, et tantôt des vaporisations d’ondes.

La foule grossit, poussée là par un même instinct sauvage, car c’est maintenant une foule. Elle me paraît absolument hideuse. Jamais encore, il me semble, je n’ai si bien compris l’irréductible stupidité de ce troupeau humain, l’impuissance de ces êtres passifs à sentir les beautés naturelles. Pour les faire sortir de leurs trous, pour amener sur leurs visages ces épais sourires de brutes ataviques, il leur faut la promesse des spectacles barbares, des plaisirs dégradants qui ne s’adressent qu’à ce qu’il y a de plus bas, de plus esclave en eux.

Marguerite est là, elle aussi, conduite par sa bonne. Elle aussi, comme tout le monde, elle manifeste une agitation insolite qui m’offusque. À peine si elle remarque le bonjour que je lui adresse.

— L’avant-garde est déjà arrivée depuis longtemps, vous savez, me dit-elle.

Et elle grimpe sur le talus, pour voir de plus loin la route. Elle qui, d’habitude, me gêne plutôt par la persistance de ses œillades, m’obsède de ses tendresses muettes ; elle qui, toujours, cherche à se rapprocher de moi, à se frôler à moi, elle ne me regarde plus du tout. J’éprouve quelque dépit, plus que du dépit, de la jalousie. Je lui parle, elle me répond par des mots brefs, ou ne me répond même pas. Et, tout d’un coup, hissée sur la pointe de ses pieds, battant des mains, elle s’écrie :

— Les voilà ! les voilà !

En effet, là-bas, sur la route, quelque chose brille et miroite, dans le soleil pâle de cette douce matinée. Cela s’allonge, cela s’avance. Marguerite répète :

— Les voilà ! les voilà !

Je ne l’ai jamais vue ainsi, impatiente, l’œil enflammé, toute frissonnante de désirs, si ce n’est avec moi et pour moi. Et je m’irrite, contre elle, de n’être pour rien dans cette joie qu’elle montre, dans cette passion qui émane d’elle, et d’où je suis absent. J’en veux à Mme Lecautel de l’avoir laissée venir ici. Il me semble que ce n’est pas sa place.

— Ah ! les voilà ! les voilà !

Ils défilent, droits sur les croupes harnachées des chevaux ; ils défilent, pesants, éclatants, splendides, dans un remuement d’armes, dans un entrechoquement d’éclairs. Le sol tremble et gronde. Sous les casques qui étincellent, les figures sont bronzées, les muscles puissants ; les thorax bombent comme des armures, et les crinières s’épandent sur les nuques solides, en torsions noires, sinistres, rappelant le temps des antiques barbaries. Je sens un frisson courir dans mes veines.

Un sentiment, plus fort que ma volonté, s’empare de moi, malgré moi, qui n’est ni de l’orgueil, ni de l’admiration, ni un élan quelconque vers l’idée de la patrie ; c’est une sorte d’héroïsme latent et vague, par lequel ce qu’il y a dans mon être de bestial et de sauvage, se réveille au bruit de ces armes ; c’est le retour instantané à la bête de combat, à l’homme des massacres d’où je descends. Et je suis pareil à cette foule que je méprise. Son âme, qui me fait horreur, est en moi, avec ses brutalités, son adoration de la force et du meurtre. Ils défilent toujours. J’observe Marguerite. Elle n’a pas bougé de son talus. Elle est grave, très raide, le corps tendu, comme dans l’attente d’un spasme. Ses narines aspirent l’odeur forte de ces mâles ; et son regard, dévoilé de pudeur, a quelque chose de cruel, de farouche, et de dompté qui véritablement m’effraie. Elle aussi subit la domination de ces épaules carrées, de ces poitrines robustes, de ces visages bruns, de cette rudesse conquérante, de cette force qui flamboie dans le soleil ; mais elle la subit par le sexe. J’ai senti remuer en moi, tout à l’heure, des désirs obscurs et mal éteints de destruction : elle, ce sont des désirs obscurs, aussi, et infiniment plus puissants, de création humaine, qui l’agitent, gonflent son corps mince et fragile d’un bouillonnement de vie formidable et sacrée. Un dragon l’a regardée et lui a souri, d’un sourire de brute obscène. Mais elle ne l’a pas vu. Ce n’est pas un homme qu’elle voit et choisit ; ce sont tous ces hommes auxquels elle voudrait se livrer, rudoyée, écrasée, dans un seul embrassement. Je la trouve belle, plus belle, belle d’une beauté presque divine, parce que je viens de comprendre en elle une des lois de la vie, et que, pour la première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse et sublime ardeur créatrice. Comme le mariage, qui soumet aux polissonneries infécondes d’un seul homme l’admirable fécondité du corps de la femme, me semble une chose monstrueuse, un crime de lèse-humanité. Et comme, en ce moment, j’éprouve de la pitié et du respect pour les malheureuses créatures, honnies, méprisées, qui s’en vont, sur les bornes du chemin et dans les bouges interdits, râler l’amour avec les passants !

Ils ont défilé. La foule les suit. Nous rentrons. Marguerite est silencieuse, un peu lasse, toujours grave. Moi, je retombe vite à d’autres sensations. La conception que je me suis faite de l’amour, dans une lueur de raison ou de folie, je ne sais, n’a pas duré. Je suis revenu, rapidement, aux impressions de luxure. Cela est ainsi. Tout ce que je pense parfois de généreux, il faut que je le ramène, aussitôt, à un salissement, par une pente naturelle et détestée de mon esprit. Toute la journée, je suis resté fort dégoûté et très sombre. Je ne me suis égayé un peu qu’au dîner. Le colonel n’a pas accepté l’hospitalité de M. le maire ; il a préféré descendre à l’hôtel et manger avec ses officiers. Mon père est furieux. Il m’observe de coin, et je suis sûr qu’il m’accuse de cette déconvenue. Lorsque la mère Cébron apporte triomphalement une dinde rôtie, énorme, dorée, luisante de graisse, mon père ne peut plus maîtriser sa colère.

— Remportez ça ! crie-t-il.

— Mais, monsieur…

— Remportez ça, je vous dis !…

Je crois que si mon père avait cru de sa dignité de parler devant moi, la cavalerie eût passé un mauvais quart d’heure.


25 janvier.

Je vais, deux ou trois fois par semaine, chez Mme Lecautel. Ces visites sont, pour moi, une distraction et un moyen de rompre ma solitude un peu. Mais je n’y éprouve pas un vrai plaisir. Mme Lecautel n’est pas la femme intelligente que je voudrais qu’elle fût. Elle a infiniment de préjugés bourgeois, infiniment de petitesses d’esprit et de cœur, et elle ne comprend rien au mal qui me ronge. Aussi ne lui en parlé-je pas. Nous parlons de choses indifférentes et quelconques, les seules d’ailleurs dont elle puisse parler. Lorsque je veux émettre une des idées qui me tourmentent, je sens que cela l’effare, et je me tais… Oh ! n’avoir jamais près de soi un être supérieur et, à défaut de cet être rare, un cœur simple et droit, un cœur de bonté et de pitié, à qui vous puissiez vous montrer tel que vous êtes, et qui vibre à ce que vous sentez, à ce que vous pensez, qui redresse vos erreurs, vous encourage et vous dirige !… Ordinairement, la conversation roule sur les bonnes dont Mme Lecautel change tous les mois. La grande idée qui domine sa vie, c’est que, dans quelque temps, « si cela continue », il sera tout à fait impossible de s’en procurer. Là-dessus, elle brode des variations économiques qui n’en finissent plus. Et pendant que Mme Lecautel me raconte ses malheurs domestiques, je pense qu’elle paie ses bonnes douze francs par mois, qu’elle les nourrit à peine, les traite durement, militairement, leur demande toutes les soumissions blessantes, toutes les vertus désintéressées, tous les soins savants et délicats des ménagères accomplies, pour douze francs !… Je ne discute pas – à quoi bon ? – et je répète avec elle : « C’est une plaie ! » Une autre de ses grandes idées, c’est que je sois soldat. Elle ne trouve rien d’aussi beau que le métier militaire. Au fond, je crois bien que ce désir de me voir porter la capote n’est qu’un prétexte égoïste à revivre son passé brillant, à rappeler ses petites vanités anciennes, ses honneurs regrettés, les actions d’ éclat de son mari. Ah ! son mari ! Ses portraits sont partout, chez elle, en grande, en petite tenue, en capitaine, en colonel, en général. Ils couvrent les murs, envahissent les tables des cheminées, assiègent les meubles. C’est un gros bonhomme de chair vulgaire, le képi sur l’oreille, ou le chapeau en bataille, la poitrine tailladée de croix, un air de casseur et d’affreux butor, avec des moustaches épaisses qui tombent sur une impériale longue et pointue. Il me semble que je l’entends sacrer, tempêter de sa voix éraillée de rogomme et brûlée d’absinthe. Elle le trouve beau, glorieux, admirable. Une fois, elle m’a dit, tout émue, qu’en Algérie, il avait tué, de sa main, de sa propre main, cinq Arabes, et qu’il en avait fait fusiller cinquante autres, d’un seul coup ; et elle a ajouté :

— Mon Dieu ! il avait ses défauts, mais c’était un héros !

Une autre fois, elle me dit encore :

— Regardez comme Marguerite lui ressemble !

Cela m’a paru d’abord une assimilation inconvenante et déplacée. En observant ces portraits et en les comparant à la jolie, fine, étrange figure de Marguerite, j’ai fini par découvrir une ressemblance, lointaine il est vrai, plutôt morale que physique, mais réelle. Il y a dans ces deux fronts, le front du butor et le front de l’enfant charmant, une obstination pareille ; dans les yeux, oui dans les yeux, quelque chose de pareillement hagard, de pareillement héroïque. On sent que le père a dû se précipiter, tête baissée, dans la bataille et dans le meurtre ; on sent que la fille se précipitera de même dans l’amour. Marguerite ! quel sentiment ai-je pour elle ? Est-ce de l’amour ? Est-ce de la haine ? Est-ce tout simplement de l’ennui qu’elle me cause ? Je ne le sais pas bien. C’est un peu de tout cela, et ce n’est pas cela. En tout cas, elle m’occupe. Il est, je crois, impossible de rencontrer une jeune fille aussi ignorante. Elle ne sait rien et n’a aucun désir de savoir quelque chose. Mme Lecautel n’a pas voulu mettre sa fille à la pension de Saint-Denis, à cause de sa trop fragile santé, et des crises nerveuses qui durèrent pendant toute son enfance et menacèrent sa vie. C’est elle qui s’est chargée du soin de son éducation, une éducation forcément intermittente et très incomplète, à laquelle Marguerite s’est montrée toujours rebelle. Devant les impatiences, les colères, les révoltes de sa fille, elle a même dû renoncer tout à fait à ces vagues leçons, dans la crainte de voir les crises reparaître. Il ne semble pas que cela ait été un ennui, ni une déception pour elle. Mme Lecautel ne s’aperçoit plus de ce qui manque à sa fille, et puis, elle a pris l’habitude de la traiter, même bien portante, en enfant malade. Tantôt Marguerite est, en effet, comme un enfant, comme un baby, insignifiante et babillarde ; tantôt elle est pire qu’une femme corrompue ; alors il y a, en ses yeux, des lueurs d’abîme, des lueurs farouches, fauves, profondes, terribles. Parfois elle a des expansions subites, des besoins de tendresses frénétiques ; parfois, des silences sombres, d’où on ne peut la faire sortir. Elle rit et pleure, sans motif apparent. Elle est faite pour l’amour, uniquement pour l’amour. L’amour la possède, comme il ne posséda peut-être jamais une pauvre créature humaine. L’amour circule sous sa peau, brûlant ainsi qu’une fièvre ; il emplit et dilate son regard, saigne autour de sa bouche, rôde sur ses cheveux, incline sa nuque ; il s’exhale de tout son corps, comme un parfum trop violent et délétère à respirer. Il commande chacun de ses gestes, chacune de ses attitudes. Marguerite en est l’esclave douloureuse et suppliciée. Elle ne m’embrasse plus comme autrefois, mais je sens ses lèvres prêtes au même baiser. Elle ne me couvre plus de ses caresses ardentes, précipitées, désireuses de la chair du mâle, ainsi qu’elle faisait, gamine ; mais son corps cherche le mien. Quand elle m’approche, elle se livre, toute ; elle a des gestes inconscients, des cambrures de reins, des tensions du ventre qui la dévêtent, et me la montrent en sa nudité pâmée. Dès que j’arrive, elle s’anime ; ses prunelles s’allument, ses joues se colorent aux pommettes d’un sang plus vif, s’estompent aux paupières d’un cerne d’ombre ; un besoin de mouvement l’agite, et la pousse. Elle va, vient, virevolte, et saute, prise d’une joie nerveuse, qui lui met au visage une expression de souffrance. Et ses yeux, obstinément sont fixés sur moi, si hardis, si voraces, qu’ils me font rougir et que je ne puis en supporter l’éclat sombre. Mme Lecautel ne se rend compte de rien. Pour elle, j’imagine, ce sont des fantaisies d’enfant gâtée, qui ne tirent pas à conséquence. Elle lui dit seulement de sa voix placide, ce qu’elle lui disait lorsque Marguerite était toute petite : « Allons, ne t’excite pas ainsi, ma chérie… Sois tranquille. » Souvent, je suis tenté de l’avertir, et je n’ose pas.

Je n’ose pas, et puis j’éprouve vraiment des sensations singulières et compliquées.

Loin d’elle… ah ! loin d’elle !… j’ai le cœur gonflé d’une ivresse qui doit être l’amour. C’est un trouble physique qui s’empare de tout mon être, un trouble très doux et très fort, comme si la vie faisait irruption en moi. Il n’y a pas un atome de mon corps, pas une parcelle infinitésimale de mon âme qui n’en soient inondés et rafraîchis. En même temps, mes idées s’épurent et grandissent. Sans nul effort, d’un léger coup d’aile de ma pensée désentravée, j’atteins des hauteurs intellectuelles que je n’avais pas connues jusqu’ici. Il me semble que je suis le dépositaire de formes sacrées qui s’achèvent et se parfont en moi ; que toute l’humanité, qui n’est pas venue encore, s’agite en Marguerite et en moi, et qu’il ne faudrait qu’un choc de nos deux lèvres, qu’une fusion de nos deux poitrines, pour qu’elle jaillît, de nous, superbe de création, triomphante de vie. En ces moments d’exaltation, je sors, je marche, très longtemps, dans la campagne. Mes tristesses ont disparu ; tout me semble plus beau, d’une beauté surhumaine, d’une surnaturelle splendeur. Je parle aux arbres fraternels ; je chante des cantiques de joie nuptiale, aux fleurs, mes sœurs charmées. J’ai reconquis ma pureté. La force, l’espoir circulent dans mes veines, en ondes régénératrices et puissantes.

Près d’elle… ah ! près d’elle… je me sens glacé. Je la vois et mon enthousiasme s’est évanoui ; je la vois et mon cœur s’est aussitôt gonflé et refermé ; il est vide, vide de tout ce qu’il contenait de fort, de généreux, de réchauffant. Souvent même, sa seule présence – sa présence délicieuse – m’irrite. Je ne puis supporter qu’elle rôde autour de moi, qu’elle s’approche de moi. Son contact m’est presque un supplice ; un simple frôlement de sa jupe sur mes jambes me cause, à l’épiderme, une révolte. Je fuis sa main, je fuis son haleine, je fuis son regard embrasé d’amour. Deux fois, à la dérobée, elle a saisi ma main et l’a serrée : je l’aurais battue ! C’est, en moi, pour elle, un mélange de pitié et de répulsion, quand elle est là, près de moi ! Et, lorsque je les vois, toutes les deux, côte à côte, la fille si jolie, si pleine d’ardente jeunesse, si désirable, et la mère, déjà vieille, dont la peau se ride, dont le corps se déforme, dont les cheveux blanchissent, c’est à cette dernière que, bien des fois, par une criminelle perversité, par une inexplicable folie de mes sens, sont allés mes désirs et se sont adressées mes luxures. Sa main qui, déjà, se noue aux articulations, sa taille épaissie, ses hanches écrasées me tentent ; je me sens grisé, en quelque sorte, odieusement grisé, à la vue de ces pauvres chairs ruinées, écroulées, couturées de plis vénérables et maternels !

Un jour que sa fille n’était pas là, espérant peut-être amener entre nous l’impossible réalisation de ces rêves ignobles, lâchement, sournoisement, je dis à Mme Lecautel :

— Il ne faut plus que je vienne si souvent chez vous. Cela me fait beaucoup de peine… mais il ne faut plus.

— Et pourquoi, mon enfant ? me demanda-t-elle surprise.

— Parce que, fis-je, jouant la comédie de l’embarras et de la pudeur… parce que, dans le pays, on jase… on dit que je suis… que vous êtes… enfin on dit…

Et comme je m’étais arrêté cherchant mes mots :

— On dit quoi ? interrogea, très intriguée, Mme Lecautel.

Lâchement, sournoisement, je ne craignis pas de proférer, en dirigeant sur elle un œil oblique et cruel, ces mots :

— On dit que vous êtes… ma maîtresse !

— Taisez-vous !… quelle infamie !

Ah ! le regard qu’elle me jeta ! Je ne l’oublierai jamais, ce regard de révolte, de pudeur outragée… Oui, ce regard d’honnête femme, où cependant, je vis – et cela me brisa le cœur, et je l’adorai, depuis, comme une sainte, à cause de ce regard – où je vis une tristesse flattée, un regret peut-être, certainement une furtive lueur d’amour ! Que je l’ai aimée de ce regard, par où m’est apparue, pour la première fois, dans sa mélancolie si poignante, l’infinie et immortelle pitié du cœur de la femme !


2 février.

Ce matin, j’ai trouvé, dans la cuisine, le journal de mon père, qui traînait par hasard. Je l’ai parcouru et j’ai lu ceci : « On annonce que le R. P. de Kern prêchera le Carême cette année, à l’église de la Trinité. Le R. P. de Kern est un des prédicateurs les plus éloquents de la Société de Jésus. On se rappelle le bruit que firent à Marseille, l’année dernière, ses admirables sermons, véritablement inspirés. Aux qualités de dialectique serrée et savante du R. P. Félix, le R. P. de Kern joint un charme de parole, qui fait de chacun de ses sermons un morceau achevé de littérature sacrée et même classique. L’éloquent prédicateur est de grande taille et d’allure essentiellement aristocratique. Son visage respire la plus haute piété. Il y aura foule, à la Trinité. »

Quelle ironie !

Le premier moment de surprise passé, je me suis demandé quelle impression cela me causait. Je n’ai pas de haine contre le Père de Kern ; son souvenir ne m’est pas odieux. Certes, il m’a fait du mal, et les traces de ce mal sont profondes en moi. Mais ce mal, devais-je, pouvais-je y échapper ? N’en avais-je pas le germe fatal ? Chose curieuse et qui me trouble : de tous les prêtres que j’ai connus, il est, je crois, celui que je déteste le moins. Je voudrais l’entendre. J’ai encore, dans l’oreille, le son de sa voix, pénétrant et doux. Après tout, il était peut-être sincère, lorsqu’il me disait ces belles choses, dans l’embrasure de cette fenêtre, que je revois, devant le ciel nocturne, que parfois, je regrette. Il s’est peut-être repenti, qui sait ?… Et, peut-être, est-ce de ce repentir que lui viennent ces inspirés accents d’éloquence ! Ma pensée ne s’est pas arrêtée longtemps au Père de Kern. Elle s’attache, tout entière, vers l’impassible visage du Père Recteur, sur ses yeux pâles, sur cette bouche ironique, hautaine et bienveillante, mais d’une bienveillance qui ne pardonne jamais, et qui tue. Savait-il, lorsqu’il me renvoya ?… Il devait savoir… Je vais écrire à Bolorec d’aller à la Trinité entendre le Père de Kern, et me dire comment il est maintenant, et quels sujets il a choisis pour ses sermons.


25 février.

Bolorec ne m’a pas écrit, et le journal n’a plus reparlé du Père de Kern. Souvent j’interroge Mme Lecautel qui, par les journaux de la poste, est au courant de tout. Elle ne sait rien non plus… Cela m’ennuie…


10 mai.

Mon premier rendez-vous avec Marguerite ! Je n’aurais pas cru que cela fût possible !

Hier, en me reconduisant, seule jusqu’à la porte de la rue, elle m’a dit, tout à coup, très vite et très bas :

— Ce soir, dix heures, trouve-toi, sur la route, devant l’allée des Rouvraies.

J’ai été stupéfait d’abord, et puis j’ai répondu :

— Non, Marguerite, c’est impossible… Je ne ferai pas cela…

— Si, si, si !… Je veux !

Sa voix montait, impatiente. J’ai eu peur que sa mère ne l’entendît ; j’ai eu peur aussi d’une scène, d’une crise, car elle était très agitée, très nerveuse.

— Soit ! ai-je fait.

— À dix heures !

Et Marguerite a refermé la porte.

Toute la journée, je me demandai si je devais aller à ce rendez-vous ! La laisser seule sur la route : je ne le pouvais pas. Et puis, du caractère absolu et fantasque dont je connaissais Marguerite, j’avais à craindre qu’une fois sortie, et ne me voyant point, elle ne s’en vînt chez moi ! Je me promis, d’ailleurs, de lui parler fermement. Pourtant, à mesure que l’heure avançait, l’autre Marguerite, la Marguerite lointaine, faisait place, peu à peu, dans mon rêve, à celle que je venais de quitter. Une appréhension d’elle succédait au dégoût en allé ; une appréhension agréable, l’angoisse d’une attente délicieuse, d’un mystère désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles, les minutes.

La nuit était sombre, sans lune. Une fraîcheur humide s’évaporait de la terre, et dans l’air des parfums rôdaient. J’étais sur la route, depuis une demi-heure, en avance, ayant eu le temps de m’habituer à l’obscurité, inquiet du moindre bruit, plein d’une anxiété profonde et vague, comme ces masses d’ombre où des frissons d’amour couraient. Car c’étaient, sous le ciel silencieux, des masses d’ombre confuses, et d’errantes silhouettes, parmi lesquelles la route se dessinait un peu plus pâle, la route par où, dans un instant, Marguerite allait venir, ombre furtive elle aussi, et furtive silhouette, perdue dans le mystère nocturne.

Je l’entendis, d’abord, sans la voir : un bruit cadencé et rapide, alerte comme la fuite d’une bête dans un fourré ; puis je la vis, toute vague, à peine corporelle, disparaissant et reparaissant ; puis soudain, je la sentis près de moi. Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que son visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres.

— Je suis en retard, dit-elle, essoufflée. J’ai cru que mère ne se coucherait pas ce soir.

Et, saisissant ma main, elle m’entraîna :

— Allons sur le banc, dans l’allée, veux-tu ?

Lorsque nous fûmes assis, sur le banc, dans l’allée, elle contre moi, frissonnante et réelle, le charme s’était envolé. J’éprouvai un remords violent d’être venu, un ennui d’être là ! Brusquement je retirai ma main de la sienne.

— C’est très mal ce que nous faisons là, Marguerite, prononçai-je gravement… Je n’aurais pas dû…

Mais elle m’interrompit doucement :

— Tais-toi… Ne dis pas ça… Il y avait si longtemps que je le voulais… C’est vrai, tu n’avais pas l’air de comprendre… Sois gentil, ne me gronde pas… Je suis bien heureuse !

Elle soupira :

— N’être jamais seuls ensemble ! C’est vrai aussi, cela m’ennuie, tiens !… Je ne puis rien te dire, moi… Et j’ai tant de choses à te dire, tant, tant, tant !… Donne-moi ta main.

Elle parlait bas, la tête reposée sur mon épaule, son corps reposé contre le mien qui se glaçait. Et je le sentais frémir ce corps jeune, onduleux et souple, je le sentais haleter, battre, se tordre contre moi ; ma peau s’horripilait ; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux pieds, comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable chatouillement ; il me semblait que je subissais le contact d’un animal immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais l’horreur physique de cette chair de femme qui palpitait contre moi. Je ne pensais plus qu’à une chose : la forcer à partir. Je me reculai vivement.

— D’abord, fis-je avec dureté, expliquez-moi comment vous avez fait pour quitter la maison, Marguerite.

— Oh ! vous… Il me dit vous… Dis-moi tu, tout de suite.

— Voyons, Marguerite, je vous en prie.

— Dis-moi tu… dis-moi tu…

Sa voix tremblait, je redoutais une scène de larmes.

— Eh bien, comment as-tu fait pour quitter la maison ?

Elle se rapprocha de moi et, rieuse, enfantine, en petites phrases désordonnées, elle me raconta que, depuis plus d’un mois, elle huilait, chaque jour, les serrures et les gonds des portes, qu’elle était déjà, plusieurs fois, sortie dans la rue, pour essayer… et que c’était très facile.

— Tu comprends, ça ne fait pas de bruit… Je vais nu-pieds… mère dort. Et dans la rue, eh bien ! dans la rue, je marche nu-pieds aussi, pendant plus de cinquante pas… Et puis après, je mets mes bottines et je cours.

Se dégageant et se levant, d’un geste vif elle fit sauter, en l’air, l’une de ses bottines, et posa son pied nu sur ma cuisse.

— Tâte mon pied ! fit-elle… Tâte donc !

Il était humide et froid, et couvert de grains de sable.

— C’est de la folie ! m’écriai-je.

— Ah bien ! j’ai marché dans une flaque !… Qu’est-ce que ça fait ?… Puisque c’est pour te voir… Tâte encore… tu me réchauffes.

Je cherchai la bottine, lancée au milieu de l’allée, et je rechaussai Marguerite. Elle se laissait faire, heureuse de livrer quelque chose d’elle à mes soins, qui lui étaient une caresse, et babillait d’innocentes paroles. Était-ce l’enfantillage de ce babil qui éloignait de moi toute autre pensée redoutée ? Mon irritation diminuait et se fondait, peu à peu, dans la tristesse et dans la pitié, une pitié profonde pour cette créature si jolie et irresponsable, dont j’entrevoyais l’avenir perdu, la vie sombrée en d’irréparables catastrophes. J’essayai de la raisonner, je lui parlai doucement, avec une tendresse fraternelle. Elle se pelotonnait contre moi, sa main dans la mienne, silencieuse maintenant, les yeux tournés vers le ciel qui, entre les feuilles des trembles de l’allée, se nacrait d’une lueur à chaque minute, plus vive et envahissante, la lueur de la lune encore invisible et cachée par les coteaux de Saint-Jacques.

— Si ta mère s’apercevait de ton absence, Marguerite, pense au chagrin que tu lui ferais ! Elle en mourrait peut-être ! Elle t’aime tant, tu le sais bien !… Quand tu étais malade, rappelle-toi, comme elle t’a soignée, comme elle était, nuit et jour, penchée sur ton lit, avec l’affreuse torture de te perdre !… C’est qu’elle n’a plus que toi, vois-tu. Non seulement tu es la consolation, mais tu es la raison seule de sa vie… Je suis sûr qu’elle doit se lever, la nuit, pour veiller sur ton sommeil, pour t’entendre respirer et dormir ! Marguerite, tu ne sais pas cela !… Mais quand elle me parle de toi, quelquefois, elle pleure, la pauvre femme… Elle me dit : « Oui, Marguerite va mieux…, mais elle est si drôle parfois… si excitée !… J’ai toujours peur… Et puis, elle ne m’obéit pas ! » Marguerite, ma petite Marguerite, songe à l’affreuse chose que ce serait… Ta mère, en ce moment, trouvant ta chambre vide, et criant, t’appelant, folle de douleur ! Marguerite, il faut rentrer tout de suite, ne pas perdre une seconde, il faut rentrer…

M’écoutait-elle ? Il ne me le semblait pas. Elle se berçait de ma voix, mais ma voix ne lui apportait pas les mêmes paroles que celles qui sortaient de ma bouche. Je sentais son corps frissonner, mais d’une émotion qui n’était pas la mienne, ses mains m’étreignaient, mais ces étreintes ne correspondaient pas au sentiment d’affectueuse pitié qui, en ce moment, me prenait toute l’âme.

— Il faut rentrer, Marguerite, répétai-je… Je te promets que j’irai te voir demain, que nous nous verrons tous les jours… oui, tous les jours, je te le promets…

Elle ne m’écoutait pas. Comme si elle sortait d’un rêve que, pas une minute, mes prières n’avaient pu troubler, elle murmura de sa voix lointaine, de sa voix d’enfant :

— Devine quelque chose !

— Il faut rentrer, Marguerite, insistai-je d’un ton qui commençait à s’exaspérer.

— Devine… je t’en prie !… Devine !… Ah ! tu ne veux pas deviner, vilain !… Eh bien, tu as dit, l’autre jour, que tu n’avais pas de livres, pas ?… Et que ça te faisait de la peine, pas ?… Devine…

— Oui, j’ai dit cela, et puis ?…

— Et puis, moi, je ne veux pas que tu aies de la peine, et je veux que tu aies des livres !… Tu ne devines pas ?… non ?…

Vivement, elle se leva du banc, toute droite, rejeta le châle qui l’enveloppait, et je l’entendis qui fouillait dans la poche de sa robe, par gestes brusques, saccadés, impatients. Bientôt, elle poussa un petit cri de joie, se rassit près de moi, et prenant ma main, elle l’ouvrit toute grande, y déposa des pièces de métal, en disant triomphalement :

— Voilà ! tu auras des livres maintenant, beaucoup, beaucoup de livres… Et, moi, je serai bien, bien contente.

D’abord, je demeurai stupéfait, étourdi, la main étendue, tremblante un peu. Et, dans ma main, les pièces, en s’entrechoquant, faisaient un bruit d’or. Il devait y en avoir cinq ou six, davantage peut-être. Mon regard allait de cette main, où les pièces restaient invisibles, au visage de Marguerite, invisible aussi, dans la nuit. Je n’éprouvais nulle colère, nulle honte ; c’était, en moi, comme une pitié plus douloureuse, qui me poussait à m’agenouiller devant cette enfant dont l’inconscience me paraissait sublime. Je balbutiai :

— Où as-tu pris cet argent ?

— Je ne l’ai pas pris… Il est à moi.

Je l’attirai contre ma poitrine ; et elle m’enlaça le cou de ses deux bras.

— Dis-moi la vérité, Marguerite… Tu l’as volé à ta mère ?

— Eh bien !… mère et moi, n’est-ce pas la même chose ?

Je reglissai l’argent dans les poches de sa robe, et je dis :

— L’autre jour, j’ai menti… J’ai des livres… Tu remettras cela où tu l’as pris… Tu me le promets ?

Elle était presque défaillante, la taille cambrée, son souffle haletait sur mon visage.

— Ah ! pourquoi ?

Je la serrai dans mes bras ; je lui donnai, au front, un baiser, où il y avait plus que l’infini de l’amour, l’infini du pardon.

— Parce que je le veux !…

Nous rentrâmes, tous les deux, enlacés l’un à l’autre, ivres et très purs. La lune, qui montait, dans le ciel, au-dessus des côteaux, se mirait dans les larmes de l’enfant.


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À partir de ce moment, Sébastien délaisse, peu à peu, son journal. Les dates s’espacent ; les impressions se font plus rares. Ce sont d’ailleurs les mêmes luttes de ses instincts et de son éducation ; les mêmes incomplètes et stériles révoltes, les mêmes troubles cérébraux. Sa personnalité ne se dégage pas des nuages qui obscurcissent ses concepts indéfinis et peureux. Et ses énergies s’amollissent chaque jour davantage. Il n’a plus le courage de poursuivre, au-delà des commencements, un travail intellectuel, une pensée, même un exercice physique. La marche lui devient une fatigue. À peine s’il a fait quelques pas, qu’il s’arrête, pris d’une insurmontable paresse devant le long déroulement des routes, et le recul plus lointain des horizons. Il s’assied sur un talus, le coude dans l’herbe, ou s’étend dans une plaine sur le dos, à l’ombre, et il reste là, des journées entières, sans penser, sans souffrir, mort à tout ce qui l’entoure. Cependant, il note encore, çà et là, brièvement, quelques rendez-vous avec Marguerite. Mais il n’a plus retrouvé les sensations du premier soir. Ces rendez-vous l’énervent et l’ennuient. Le plus souvent, il ne parle pas, et, penchée sur son épaule, Marguerite pleure ; il la laisse pleurer, et il entrevoit avec dégoût, presque avec terreur, le jour où les larmes ne lui suffiront plus et où elle réclamera des baisers. Une fois, Marguerite s’est enhardie jusqu’à la caresse, une caresse brusque, violente, où se sont révélées toutes ses ardeurs comprimées. Sébastien l’a repoussée brutalement et il est parti, la laissant seule, dans la nuit, en proie à une crise nerveuse. Il ne voulait plus revenir, cherchait lâchement à profiter de cet incident, pour cesser tout à fait ces rendez-vous ; et puis, il est revenu, attiré par il ne sait quoi de bon, de tendre, de chaste aussi, qui demeure sous ses dégoûts physiques et qui est fort comme de la pitié. Marguerite, vaincue, a recommencé de pleurer ; elle préfère encore ces entrevues tristes, sans jamais une parole d’amour, sans jamais une caresse, à la pensée de perdre Sébastien, de ne plus poser sa tête sur ces épaules chères, de ne plus le sentir près d’elle. Les heures passées ainsi la brisent et la consument. Elle maigrit ; ses yeux se cernent davantage ; elle n’a plus de gaietés emportées comme autrefois. Mais qu’y faire ?

Du mois d’août au mois d’octobre, Sébastien est resté dans son lit, en proie à une fièvre typhoïde, dont il a failli mourir. Il note, dans son journal, plus tard, que cette maladie n’a guère altéré les conditions morales de sa vie, et que le délire de la fièvre n’est pas sensiblement plus douloureux que la pensée normale, ni plus fou que les plus ordinaires rêves. Ses cauchemars ont toujours tourné dans le même cercle d’insupportables visions : le collège ! « En réalité, écrit-il, pendant un mois à peu près que dura ce délire, je crus revivre mes années de Vannes, et ce n’était ni plus pénible, ni plus bête, que les années que j’y ai véritablement vécues. » Cependant, un changement s’est opéré dans son existence. Son père l’a soigné avec dévouement pendant la période dangereuse de la maladie, passant les nuits souvent à son chevet, se montrant inquiet, malheureux. La mère Cébron l’a surpris, un matin, qui se désolait, et disait : « Il n’y a plus d’espoir ! » Ensuite, il a veillé sur sa convalescence, avec une affection tendre. Sébastien note : « Maintenant, mon père et moi, nous sortons ensemble quelquefois, bras dessus bras dessous, comme de vieux amis, événement qui semble intriguer beaucoup les gens d’ici, car c’est la première fois, depuis mon retour du collège, que cela nous arrive. Nous ne parlons pas du passé, je crois que mon père l’a oublié, ni de l’avenir : l’avenir, c’est le présent, c’est la longue habitude qu’il a de me voir dans une situation qu’il juge, aujourd’hui, naturelle et qu’il ne peut concevoir autre. Nous ne parlons guère, d’ailleurs, et n’échangeons que fort peu d’idées. Pour mon père, la moindre parole que je prononce est une énigme ou bien une folie. Au fond, je suppose qu’il me craint et que, peut-être, il me respecte. Il a des timidités comme s’il était en présence d’un être qu’il trouve dangereux, mais supérieur à lui. Il se surveille davantage avec moi, en ses expressions, et en l’expansion oratoire de ses idées, de peur de dire une sottise. J’ai remarqué que, sous l’emphase qui lui est coutumière malgré tout, ses idées sont infiniment restreintes. Je ne lui en connais que trois, dont il ait un sens exact et précis, et qu’il transpose du monde physique au monde moral. Elles correspondent aux idées de hauteur, de largeur et de prix. C’est là tout son bagage scientifique et sentimental. Lorsque nous sommes dans la campagne, je suis frappé par le peu d’impressions qu’il en reçoit.

« Il ne dira jamais d’une chose, par exemple, qu’elle est verte ou bleue, carrée ou pointue, molle ou dure, il dira : “Mais c’est haut, ça ! ” ou “mais c’est large, ça ! ” ou “ça doit valoir tant ! ” Un soir, nous revenions par le soleil couchant, le ciel était splendide, illuminé, embrasé, incendié de lumières rouges, braisillantes, mêlées à des traînées de soufre et de vert pâle, d’un surprenant éclat. Sous le ciel, les côteaux, les champs se tassaient, noyés de tons délicieusement imprévus et féeriques, de vapeurs colorées et mouvantes. Mon père s’arrêta longtemps à contempler le paysage occidental. Je pensais qu’il était ému et j’attendais avec curiosité le résultat de cette émotion insolite. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers moi, et me demanda très grave : “Sébastien, dis-moi, crois-tu que les coteaux de Saint-Jacques soient aussi hauts que les côteaux de Rambure ?… Moi je crois qu’ils sont moins hauts ! ” Je ne puis me faire à ce genre de conversation. Cela m’irrite. Aussi, de temps en temps, il m’arrive de lui répondre par des monosyllabes secs. Dois-je l’avouer ? Je regrette le temps où nous vivions chacun de notre côté, sans nous parler jamais, et où nous n’étions pas plus étrangers l’un à l’autre que nous ne le sommes, maintenant que nous nous parlons. »

Au milieu de tout ce désordre de pensées et de sentiments, entre des impressions de littérature et des essais d’art parfois curieux, se mêlent sans cesse des préoccupations sociales. On le voit toujours tiraillé entre l’amour et le dégoût que lui inspirent les misérables, entre la révolte où le poussent ses instincts et ses réflexions et les préjugés bourgeois où le ramène son éducation : « Peut-être la misère est-elle nécessaire à l’équilibre du monde, écrit-il. Peut-être faut-il des pauvres pour nourrir les riches, des faibles pour engraisser les forts, comme il faut des petits oiseaux à l’épervier ?… La misère est peut-être la houille humaine qui fait marcher les chaudières de la vie ?… Quelle terrible chose de ne pas savoir et qu’ils sont cruels ces éternels “peut-être”, qui maintiennent mon esprit dans l’ombre étouffante du doute ! » Il écrit encore : « Ce qui m’éloigne des pauvres gens, je crois que c’est une cause purement physiologique : l’extrême et maladive sensibilité de mon odorat. Quand j’étais enfant, je m’évanouissais rien qu’à respirer une fleur de pavot. Aujourd’hui, je vis beaucoup, même mentalement, par l’odorat, et je me fais souvent des opinions de certaines choses par l’odeur qu’elles m’apportent, ou simplement qu’elles évoquent. Jamais, je n’ai pu vaincre la souffrance olfactive que me donnent les odeurs de misère. Je suis comme les chiens qui aboient aux haillons des mendiants. » Et plus loin : « Non ! non ! j’ai beau chercher des raisons et des excuses, la vérité c’est que je suis lâche devant n’importe quel effort. »

Le journal de Sébastien se termine au mois de janvier 1870, par cette page laissée inachevée :


18 janvier.

Aujourd’hui, j’ai tiré au sort, comme on dit, et le sort m’a été défavorable. J’ai amené le numéro 5. Malgré les observations de Mme Lecautel, mon père ne veut pas que je sois soldat. Je ne crois pas, pourtant, qu’il ait des préventions contre le métier militaire : il ne se permettrait pas de rêver une autre organisation sociale, même plus juste, même plus humaine, que celle établie, et qu’il sert sans discuter. Je pense que c’est par vanité qu’il en a décidé ainsi. Il lui serait désagréable qu’on puisse dire que le fils de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch est simple pioupiou, comme tout le monde. Mon père m’a acheté un remplaçant. Je reverrai toujours la figure de ce marchand d’hommes, de ce trafiquant de viande humaine, lorsque mon père et lui discutèrent mon rachat, dans une petite pièce de la mairie. Courtaud, bronzé, musclé, les cheveux noirs et bouclés, l’œil blanc, le nez légèrement crochu, gai d’une gaieté sinistre d’esclavagiste, tels je m’imagine les négriers. Il était coiffé d’un bonnet d’astrakan, chaussé de fortes bottes et son pardessus verdâtre battait les talons crottés de ses bottes. Il avait aux doigts une quantité d’anneaux d’or et de bagues. Ils marchandèrent longtemps, franc à franc, sou à sou, s’animant, s’injuriant, comme s’il se fût agi d’un bétail, et non point d’un homme que je ne connais pas, et que j’aime, d’un pauvre diable qui souffrira pour moi, qui sera tué peut-être pour moi, parce qu’il n’a pas d’argent. Vingt fois, je fus sur le point d’arrêter cet écœurant, ce torturant débat, et de crier : “Je partirai ! ” Une lâcheté me retint. Dans un éclair rapide, j’entrevis l’existence horrible de la caserne, la brutalité des chefs, le despotisme barbare de la discipline, cette déchéance de l’homme réduit à l’état de bête fouaillée. Je quittai la salle, honteux de moi, laissant mon père et le négrier discuter cette infamie. Une demi-heure après, mon père me retrouva dans la rue. Il était très rouge, excité, ronchonnait en hochant la tête :

— Deux mille quatre cents francs !… Pas un sou de moins !… C’est un vol… un vol !

Toute la journée, Pervenchères a été en rumeur. Des bandes de conscrits, leurs numéros fièrement piqués à la casquette, enrubannés de nœuds flottants et de cocardes tricolores, ont parcouru les rues en chantant des chansons patriotiques. J’avise un petit garçon, fils d’un fermier de mon père, et je lui demande :

— Pourquoi chantes-tu ?

— J’sais pas… j’ chante !…

— Tu es donc content d’être soldat ?…

— Non, bien sûr… J’chante parce que les autres chantent.

— Et pourquoi les autres chantent-ils ?

— J’sais pas… Parce que c’est l’habitude quand on est conscrit…

— Sais-tu bien ce que c’est que la Patrie ?

Il me regarde d’un air ahuri. Évidemment, il ne s’est jamais adressé cette question.

— Eh bien, mon garçon, la Patrie, c’est deux ou trois bandits qui s’arrogent le droit de faire de toi moins qu’un homme, moins qu’une bête, moins qu’une plante : un numéro.

Et vivement, pour donner plus de force à mon argumentation, j’arrache le numéro et en frotte le nez du paysan, et je poursuis :

— C’est-à-dire que pour des combinaisons que tu ignores et qui ne te regardent pas, on t’enlève ton travail, ton amour, ta liberté, ta vie… Comprends-tu ?

— P’tête ben !…

Mais il ne m’écoute pas et suit, d’un air inquiet, le bout de carton que ma main promène en zigzags, dans l’air, et timidement :

— Rendez-moi mon numéro, dites, monsieur Sébastien !

— Tu y tiens, alors, à ton numéro ?

— Dame !… ben sûr que j’y tiens… Je l’mettrai sur la cheminée, à côté de l’image d’ma première communion.

Il le repique à sa casquette, regagne son groupe et se remet à chanter.

Je l’ai revu, le soir. Il était ivre et portait un drapeau dont les franges traînaient dans la boue…

Ah ! que j’ai quelquefois envié les ivrognes !

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