Sériac

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(pp. 1-8).

ALBERT GERÈS



SÉRIAC

(ÉTUDE PARISIENNE)





Sériac ne fut pas toujours une canaille.

Jeune, doué d’une nature vive, poussé par le violent désir d’être, il dut autant à lui-même qu’aux circonstances, sa ruine morale et sa fortune matérielle.

Parti de Provence, après des études suffisantes pour ses ambitions, trop incomplètes pour ne pas détruire l’équilibre des facultés les mieux organisées, il se vit un beau matin seul, pourvu de modestes ressources, dans les rues de cette capitale dont le pavé n’appartient qu’à ceux qui possèdent ou paraissent posséder. Se contenter d’une position honorablement précaire, vivre la vie monotone, mais heureuse en somme, des âmes simples et faciles à contenter, ce pouvait bien être résolution de provincial timide, ou même affaire de résignation chez un Parisien accoutumé aux scandales de sa ville ; mais lui méridional au sang chaud, aux visées prétentieuses, à peine sut-il y consentir six mois, juste le temps d’apprentissage nécessaire pour observer, apprendre et connaître le rouage de la machine. Et quand il se fut persuadé que dans ce tourbillon les apparences l’emportaient sur la réalité, que tout se résumait en une mascarade où chaque travesti voulait avoir son succès — celui-là seul attirant les regards qui avait le mieux su chamarrer son habit, — il décida que lui aussi trouverait dans le défilé ses admirateurs et sa fortune.

De ce jour-là, sa pensée fut concentrée sur le résultat final, sans aucun souci des moyens à employer pour l’obtenir. Que dans le principe, sa conscience n’eût pas quelques hésitations, il serait injuste de le nier. Comme beaucoup, il débuta par de simples concessions ; mais l’espoir d’un lendemain plein de satisfactions, lui fit vivement rejeter les remords et les inquiétudes. Du reste, la nature ne l’avait pas doté d’un grand fonds de délicatesse ; il n’était pas homme à rester longtemps novice ou à s’embarrasser de scrupules. Avant tout, il lui fallait réussir. Si les circonstances se prêtaient à ses projets, il ne demandait pas mieux que d’éviter tout ce qui pouvait amoindrir sa dignité et son caractère d’homme ; il les suivrait sans les devancer, pourvu toutefois qu’elles n’y missent pas trop de lenteur. Car sa tournure d’esprit et son ambition le préparaient à s’affranchir aisément des sacrifices intimes qu’imposent à certaines heures l’honorabilité et le respect de soi-même.

Dans ces conditions, il ne tenait plus qu’au hasard de lui ouvrir pour arriver la bonne ou la mauvaise voie.


Ce fut à la spéculation qu’il demanda ses premières ressources : manière hardie de sonder la fortune et de jouer l’avenir sur un coup de dés !

À Paris, pour peu que l’on batte le bitume des boulevards et que l’aplomb ne fasse pas défaut, on est vite et facilement entouré. Sériac l’avait remarqué ; comme il n’était pas disposé à jouer le rôle de dupe, il laissa venir à lui, en habile prévenu de la manœuvre et qui savait bien comment s’en défendre. Son unique, son plus pressant désir était d’apprendre, de la bouche même de ces viveurs, la manière dont ils en usaient. L’argent, ce puissant levier de toutes les entreprises, ne leur manquait jamais : comme eux, il alla demander à la Bourse de quoi satisfaire ses convoitises.

C’était bien là son programme : le luxe avec ses éblouissements, son affichage hautain !… Par là, il s’assurait l’indépendance, même plus, la considération ! L’argent — ô honte ! — est le maître absolu ; avec lui on s’impose, on domine, on règne : les flatteurs le pressent de leurs assiduités, les envieux se courbent, les sages le respectent, et cette royauté, qui s’exerce sans contrôle, est bien faite pour donner le vertige aux malheureux que le destin emporte brusquement, du matin au soir, sur ses hauteurs !


Sériac était de ce nombre. Quoique mieux pourvu que beaucoup de ces fils du hasard et capable de profiter intelligemment des faveurs du sort, son courage et sa volonté faiblissaient néanmoins sous le bonheur, et il se trouvait dompté par sa propre fortune. Deux années lui suffirent pour se voir à la tête d’un train de maison inattendu ; alors toutes ses espérances étant plus que réalisées, il crut à la constance de sa destinée. Jadis il avait bien limité sa marche en avant : « J’irai jusque-là », s’était-il dit. Mais, grisé par le succès, emporté par la course, il allait, s’adonnant à toutes les jouissances de la vie, détrempant dans la mollesse et le plaisir les dernières forces de sa robuste nature. Aux dépenses les plus folles du jour et de la nuit, la Bourse répondait par les plus beaux coups de fortune ; s’il jetait cent louis en pâture à ses appétits, son étoile lui en rendait deux cents. Il avait une cour, des créatures, des adulateurs, qui s’ingéniaient à gonfler ses illusions, à chauffer son cerveau, à surexciter ses nerfs : ils en vivaient !

Quand un homme a mené six mois une semblable existence, son énergie s’émousse et il devient presque entièrement réfractaire à tout acte de volonté. C’est ainsi que, pour son malheur, Sériac fut heureux cinq années, sans que la prospérité fidèle parût une seule fois faire mine de le bouder. Mais il était devenu son esclave, sa chose et le jour n’était pas loin, où il allait sentir tout le poids de la chaîne ; car, lasse de son favori, cette fortune capricieuse lui réservait, après tant d’autres, de cruelles fantaisies ; alors, effrayé de l’isolement et du vide, n’étant plus rien sans elle, il ira, pour la retenir à son logis, jusqu’aux plus honteuses capitulations.

L’amour habite peu souvent les cœurs ambitieux ; l’avidité et lui semblent d’humeur incompatible et l’on en chercherait vainement la trace dans le monde où Sériac s’est lancé. Tout y procède de la cupidité : la femme se trouve être l’objet d’un désir charnel, vulgaire et ne laisse après elle que la satisfaction bestiale d’une jouissance matérielle. C’est un plaisir, le premier peut-être, mais ce n’est qu’un plaisir parmi tous ceux que procure la richesse. Et si l’on rencontre quelques exemples d’attachement durable, résistant à toutes les fantaisies, s’en accommodant même, il faut les attribuer autant à la routine qu’à cette bizarrerie, qui se joue du cœur humain et le rend insaisissable. Est-ce l’aveuglement, l’intérêt, le charme ? — On ne sait. Tantôt l’un, tantôt l’autre, quelquefois l’un et l’autre, et le tout conduit jusqu’à la sympathie peut-être, rarement jusqu’à l’amour.

Ainsi pourrait-on expliquer comment, en dépit d’une disproportion d’âge assez considérable, Sériac avait persévéré dans ses relations avec une femme, d’ailleurs jolie, et, tout en cultivant la variété dans les aventures galantes et les amours faciles, avait fini par en faire sa maîtresse. Elle comptait bien pourtant dix années de plus que lui. Par son physique, il est vrai, chacun d’eux comblait cette distance : celui-ci, avec sa nature exubérante, ses cheveux et sa barbe de geai, son teint brûlé, sa large carrure, vieillissait, d’autant qu’elle-même rajeunissait, grande, blonde, les yeux vifs, bien prise dans sa taille élégante et toute frétillante encore, sous l’allure d’une démarche légère et gracieuse. Quoiqu’elle eût envié les égards et qu’elle jouât à la femme posée, son amant lui avait donné nom Follette. Mais cette licence n’appartenait qu’à lui ; les étrangers, eux, gardaient les distances. Plus jeune, elle avait occupé — ou tout au moins le croyait-on — les loisirs de personnalités en vue ; une certaine fortune s’en était suivie et tous ces boursiers, qu’elle n’avait jamais fréquentés, pensant voir dans son attachement pour Sériac un caprice désintéressé, respectaient en elle le sentiment, qui lui faisait sacrifier à un homme l’indépendante situation qu’elle avait conquise.

Au milieu de tout ce monde qui se laissait vivre au gré de sa folie, Follette seule n’était pas folle et poursuivait son but. Elle avait rencontré cet homme, peut-être plus audacieux qu’intelligent, plus heureux qu’habile ; persuadée que la destinée de ces grands joueurs n’est rien moins que précaire, elle attendait patiemment son heure, se réservant, elle et son bien, pour le moment où Sériac, emporté par une spéculation malheureuse, serait entièrement à sa merci et se livrerait sans conditions. Aussi le laissait-elle à ses plaisirs, s’estimant assez secondée dans ses desseins par la préférence qu’il lui accordait. Elle se serait bien gardée de jouer à la maîtresse jalouse : la première place lui suffisait, quel que fût le nombre des concurrentes. Et tandis que lui, dissipait au jour le jour le meilleur de ses bénéfices, elle calculait au contraire que c’était là le seul moyen d’empêcher des réserves qui eussent pu, à l’heure de l’effondrement, amortir la chute et préserver de la ruine. Sans cela, tout son plan eût échoué.

Et les événements survinrent tels qu’elle les avait prévus.

Depuis quelques jours, Sériac rentrait chez lui, préoccupé, soucieux, comme un homme tourmenté par des affaires incertaines. Mal engagé dans ses dernières opérations, il pressentait un irréparable désastre. Sans ressource derrière lui, comment essuyer une tempête qui lui engloutirait peut-être plus d’un demi-million ? Il faudrait payer ou sauter, suivant l’énergique vocabulaire de l’endroit. Non seulement c’était la déconfiture, mais encore l’impossibilité absolue de reconquérir une fortune ; son crédit perdu, les portes de la Bourse fermées à jamais, il ne lui resterait plus qu’à fuir et à chercher sous un autre ciel une destinée meilleure. Encore était-il besoin de courage pour affronter la médiocrité et savoir redevenir dépendant et petit ? Or il avait abusé de la vie, sa volonté ne pouvait plus un semblable effort et impuissant, malgré ses trente ans, déjà lassé par la seule idée de la lutte, il songea au suicide !

Follette, pendant ce temps, se tenait au courant des affaires ; instruite de la position de son amant, elle redoublait d’autant plus de prévenance que les circonstances s’aggravaient davantage. En réalité, elle était là, guettant sa proie et tellement persuadée de la saisir à bref délai, que l’émotion et les nerfs s’étaient retirés, comme pour la laisser en pleine possession d’elle-même. Et le soir de la débâcle, avant qu’il eût prononcé le moindre mot :

— « Je sais ce qui se passe, lui dit-elle… Oh ! n’essaie pas de feindre… Je suis si bien renseignée que j’ai tout prévu pour empêcher ta ruine… et si tu acceptes, je puis te sauver ».

Sériac haussa les épaules et ne répondit pas.

« N’importe !… que te faut-il ?… Cinq cent mille francs !… »

Alors impatienté, il lui cria à pleins poumons : « Oui ! »

— Je te les donne, répliqua-t-elle froidement.

Ce dernier mot tomba entre eux comme la foudre ; durant quelques instants, le silence creusa son vide ; Sériac fixait sur sa maîtresse de grands yeux stupéfaits, et Follette décontenancée, avait pâli.

— Tu me les donnes ? s’écria-t-il tout à coup. Cinq cent mille francs ?… Mais je rêve… Quel métier fais-tu donc ?

— Il est bien l’heure de s’indigner !… Au fait, pourquoi dissimulerais-je ? — J’ai fait métier de galanterie avec quelque succès ; voilà !… D’ailleurs, tu sais tout cela aussi bien que moi… Alors, à quoi bon tant de questions ?… C’est ton nom, ton crédit maintenant qu’il s’agit de sauver, ta fortune qu’il faut reconquérir… et puis aussi, ces plaisirs, ce luxe dont tu as besoin et qui sont ta vie… Prends et ne regarde pas au delà ! »

Elle visait juste en excitant ses convoitises, et elle débita tout cela en femme qui avait appris et répété son rôle depuis longtemps. — Il en fallait moins pour décider Sériac, que tout ce cliquetis de mots avait presque rendu fou ; les beaux jours du passé jaillissaient à ses yeux, en pleine lumière, sur le fond noir de sa situation présente ; il continuerait à vivre la même vie ; ce ne serait qu’une secousse, un mauvais rêve aussitôt évanoui, une chimère d’infortune ! D’ailleurs il espérait bien rembourser ; ce n’était qu’un emprunt et puisque Follette le pouvait, autant elle que tout autre !

— Oui, tu as raison, tu es ma providence, je ne dois pas te repousser. Avant tout, vivons et vivons grandement !… J’accepte, ma Follette !… Viens !

Et dans un transport, il se jeta sur sa maîtresse pour l’étreindre et l’embrasser. Mais elle, avec calme, d’un geste, le retint à distance et souriante :

— Fort bien, ajouta-t-elle. Seulement, il me faut une compensation. Aujourd’hui, j’ai quarante ans, je veux achever tranquille ma misérable vie : or, pour cela, j’ai compté sur toi ; toi que j’ai appris à connaître, intelligent, hardi, c’est toi seul qui peux me procurer le bonheur.

Sériac revint de son enthousiasme :

— Un mariage ? fit-il d’un air sceptique.

— Peut-être…

— Et tu crois que devant tous, à la suite d’une perte d’argent qui n’est inconnue pour personne, j’irais épouser Follette, Follette, ma maîtresse ! Oh, vois-tu les sourires qu’exciterait ce ménage de circonstance ?… Un jour, Sériac fut ruiné, dirait-on ; le lendemain, du même coup, en épousant sa maîtresse, il refit fortune !

Elle le laissa persifler à son aise :

— « Follette ne demande rien pour elle-même.

— Alors ?

— Alors !… j’ai une fille…

— Que je devienne le mari de ta fille !

— Elle a vingt ans, poursuivit Follette sans se préoccuper des exclamations de Sériac, je lui ai donné une éducation soignée que beaucoup de femmes du monde envieraient. Ainsi l’ai-je voulu, croyant la prémunir contre nos dangers, à nous autres femmes. Hélas ! est-ce la destinée qui tenait à me punir, dans ce que j’avais de plus cher ici-bas ? Mais mes plans furent déjoués et la fille a suivi… l’exemple de la mère… Tu vois, je ne te cache rien. »

Sériac était anéanti : tout cela lui semblait si étrange, qu’il s’était calmé en écoutant ; la surprise paralysait sa langue ; c’est à peine s’il pouvait relier deux idées.

— Oh ! combien dur est notre sort ! continua Follette, qu’il est pénible d’être mère en de semblables conditions. Vivre loin de son enfant, n’en recevoir que de rares caresses, être sevrée de toutes les satisfactions et ne supporter de cette maternité, si consolante et si douce pour tant d’autres, que les inquiétudes, les charges et même les remords !… Mais je comprends que nous n’excitions pas la pitié : c’est justice ! Cependant, il faut bien nous défendre, nous n’avons qu’un temps pour plaire ; c’est à ce moment-là que nous devons songer à assurer notre lendemain, et à suppléer par l’indépendance… au respect et à l’estime dont nous nous privons.

« Pauvre enfant ! j’ai pourtant voulu la marier, ajouta-t-elle plus doucement. Mais elle a trop tôt connu sa fortune et m’a refusé l’homme simple et honnête qui l’aurait rendue heureuse. Son instruction même fut un obstacle à ce mari, le seul qu’il était en mon pouvoir de lui donner ; après avoir débuté par une passion, qui fut bien vite déçue, elle glisse aujourd’hui sur la pente fatale ! Mais on ignore qu’elle est ma fille. Et puisqu’il me faudra toujours te la nommer… c’est la maîtresse du baron de Langedach !

— Elle !… l’excentrique Julia, ta fille ?… Elle pour femme !… Tu es folle !…

— Oui, c’est en pensant à elle que j’ai fini par accepter la situation que tu m’as faite et dont je n’avais certes nul besoin. Oui, je veux la tirer du bourbier où elle s’enfonce. De Langedach la possède comme tant d’autres, mais il ne l’épousera pas. Et alors, après lui, un second, puis un troisième… c’est horrible, horrible !… Que je lui trouve un homme à la hauteur de ses ambitions, elle reviendra d’elle-même, trop heureuse, malgré les caprices de sa jeunesse, de réparer ses torts et de fixer sa vie. Or, toi… toi seul es capable d’opérer cette transformation. Certainement elle a entendu parler de toi ; elle te sait homme d’avenir et tu seras l’objet de son rêve !… Ainsi je t’offre ma fille : elle a cinq cent mille francs de dot !

— Où suis-je ? s’écria Sériac. Quel ignoble marché m’offres-tu là ? Aujourd’hui l’amant de la mère ; demain l’époux de la fille…

— Le hasard, un jour, l’aurait fait peut-être !…

— Je serai la risée du monde !…

— Julia est jeune. On ne lui connaît pas d’autres liaisons que celle du baron de Langedach ! C’est lui qui l’a mise au jour, qui l’a lancée. — Elle y a répondu, je l’avoue, avec entrain et dans une mesure que vous qualifiez de scandaleuse ; mais encore, elle le quitte pour t’épouser : sa vie se range, le passé s’oublie… moi, je disparais complètement… On pourra trouver singulier que tu t’en sois épris ? Ceci est affaire personnelle. Admettons que l’on cause ? Le bavardage durera quelques jours à peine… Tout brûle si vite à Paris… Alors, elle devenue ta femme, il t’appartiendra de la faire respecter et de défendre que l’on se mêle de choses sur lesquelles, toi mari, auras accepté de fermer les yeux. »

Il est certaines questions que l’on ne saurait raisonner sans être par le fait même convaincu de faiblesse, certaines propositions, qui, pour un homme de caractère sont insultantes et injurieuses, sans qu’il soit besoin d’y réfléchir. Sériac n’avait ni caractère, ni force : il discutait déjà l’offre de sa maîtresse :

« Ce sera unir ensemble la honte et le mépris, dit-il ; cette espèce de… rachat nous rendra éternellement odieux l’un à l’autre.

— Elle ne saura rien de la question d’argent.

— C’est impossible. Le moindre mot lui donnera des soupçons.

Puis dans le pressentiment de sa faiblesse il voulut couper court à l’entretien.

— Non ! non ! va-t’en ! ne me parle plus… ça me répugne ! lui cria-t-il.

— Tu me repousses… c’est fini ?…

Et comme il hésitait toujours :

— Quoi ! espères-tu donc reconquérir du jour au lendemain ta fortune perdue ? Auras-tu le courage des premières années ? Homme tombé, tu te heurteras à une méfiance qu’au moins tu n’as pas connue à tes débuts. Tu ne peux nier que les plaisirs et la prospérité n’aient singulièrement affaibli tes forces ? Et quand bien même aurais-tu la volonté d’engager la lutte, le souvenir du bonheur passé sera là, qui t’inspirera d’amers regrets et te livrera au désespoir ! D’ailleurs, il ne faut pas compter revivre dans ton monde, ce monde cynique, qui ne croit pas au malheur. Intelligent, si l’on gagne, malhonnête, si l’on perd : voilà toute sa logique ! Tu ne payeras pas et ne seras plus qu’un voleur, un voleur !… Je viens te tirer de cet abîme, te rendre moins la fortune que la considération et le crédit, qui te permettront à nouveau de tenter ton destin — et, pour de vulgaires préjugés, tu refuses tout cela ; tu vas te précipiter en aveugle dans l’inconnu, la misère, les humiliations, la honte ! »

Sériac ne soufflait mot ; il subissait l’abattement d’une crise, il avait capitulé déjà dans le for de sa conscience !

À ce moment le domestique entra :

— « Une lettre pour monsieur ; on attend la réponse ».

La femme se crut perdue : ce chiffon de papier allait peut-être donner le change aux idées de son amant ! Il sortirait, retrouverait son énergie, et tout viendrait échouer devant une résolution définitive ? Elle le suivait des yeux, qui parcourait sa lettre avec fièvre… Tout à coup, Sériac jeta le papier sur la table avec un geste de désespoir, qui tenait de la rage :

— « Qu’on attende, fit-il au domestique. » Et quand celui-ci fut sorti : « Dieu ! ne rien pouvoir ! »

Follette s’empara de la lettre et lut :

  « Cher ami,

« Je suis dans la confidence d’une grande nouvelle. Le malheur t’a poursuivi ces temps derniers, tu vas pouvoir te refaire. La rente va grimper. Viens me voir ; nous causerons. À toi. »


Et la signature ne donnait aucun doute sur l’autorité de la nouvelle.

« Eh bien ! s’écria Follette… J’ai, moi, ce qu’il faut pour ce coup-là !… Allons !… Si l’argent te répugne, tu me le rendras plus tard.

— As-tu trois cent mille francs pour demain ?

— Oui, tout est prêt.

— Je prends ta fille…

Il donna un violent coup de sonnette ; le domestique reparut :

« Dites que j’irai ce soir. »

Aujourd’hui Sériac est marié ; il n’aime pas sa femme et sa femme n’a aucune affinité pour lui. Mais elle possède un nom et n’en demandait pas davantage. Quant à la finance, lui l’exploite en grand, lance des affaires qui ne réussissent pas, sait toujours en retirer à temps sa part de bénéfices. Le monde a causé beaucoup ; on a discuté les origines. Mais Sériac est riche : il a eu le dernier mot !

Albert Gerès.