Saint-Yves/1/06

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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 49-59).
Première partie


VI

L’évasion.


Le terme fixé pour notre évasion approchait, et, plus il approchait, plus la perspective de l’évasion nous inquiétait. Il n’y a qu’un seul coin du rocher d’Édimbourg par où l’on puisse sortir du château à la fois avec dignité et sécurité ; mais comme ce coin est celui de la grand’porte et du corps de garde, et comme il donne sur la principale rue de la haute ville, il n’y a pas à penser à lui pour une évasion de prisonniers. De tous les autres côtés, le château est entouré d’un précipice abominable : et c’était le long de ce précipice que nous devions descendre pour regagner notre liberté. Pendant bien des nuits sans lune, réunissant nos efforts et prenant mille précautions pour ne pas être entendus, nous avions travaillé à percer un passage près de l’angle du sud-ouest, à un endroit qu’on appelle le Coude-du-Diable. Je n’ai jamais rencontré cet illustre personnage ; mais à juger sa figure d’après son coude, j’ai perdu à jamais toute curiosité de le connaître. Depuis le bas de la maçonnerie, le rocher descendait à pic vers des terrains vagues, des faubourgs épars, des maisons en construction. Je ne pouvais regarder cette pente sans éprouver un vertige, et, si je persistais, une forte nausée. Qu’on juge par là de l’émotion que je ressentais à la pensée de devoir bientôt, par une nuit toute noire, me glisser moi-même le long de cette descente à pic ! Je ne sais point où nous nous étions procuré une corde, mais le fait est que nous étions fort préoccupés de savoir si notre corde, maintenant que nous l’avions, pourrait nous servir. Nous nous étions bien promis, en vérité, d’approprier sa longueur à la hauteur du précipice ; mais encore aurions-nous aimé à connaître celle-ci. À toute heure du jour, l’un de nous était en observation au Coude-du-Diable, s’efforçant d’évaluer la hauteur, soit à vue d’œil ou en lançant des pierres. Un ex-pontonnier se rappelait qu’on lui avait jadis appris une formule pour ce genre d’évaluation, mais de la formule elle-même il ne se rappelait qu’une partie, nous laissant le soin de deviner le reste. Et d’ailleurs, si même nous avions retrouvé la formule, il y aurait eu, pour l’appliquer, des difficultés insurmontables. Nous ne pouvions lancer que de petits cailloux, à cause du bruit ; et les cailloux que nous lancions faisaient si peu de bruit que nous-mêmes ne parvenions pas à les entendre tomber. Sans compter que deux ou trois d’entre nous avaient bien des montres, mais que personne n’en avait une qui marquât les secondes et, encore que chacun de nous se fît fort de pouvoir fixer exactement la durée d’une seconde, on s’apercevait toujours, je ne sais comment, que nos diverses secondes différaient les unes des autres. Bref, lorsque deux d’entre nous se rendaient au Coude-du-Diable pour essayer d’établir des évaluations décisives, ils ne manquaient point de revenir avec deux opinions opposées, et souvent avec un bleu sur l’œil par-dessus le marché. Quant à moi, je considérais tous ces préparatifs avec un mélange d’impatience et de pitié. J’étais surtout révolté à l’idée qu’un pauvre diable allait risquer ses os pour nous frayer la voie. Et nul doute que mes sentiments eussent été plus vifs encore si j’avais pu deviner le nom de ce premier explorateur.

En fait, la désignation de ce personnage était maintenant le dernier préparatif qui nous restât à régler ; et déjà même le sort, consulté, nous avait appris que c’était dans la chambre B que nous aurions à le choisir. Nous avions décidé en outre que, lorsque serait choisi le premier à descendre, ses voisins de chambrée le suivraient par ordre. Mais restait toujours à désigner ce premier. Nous en retardions le choix autant que possible ; et l’on nous comprendra si l’on songe à l’incertitude ou nous étions quant à la hauteur du précipice, ou encore si l’on songe que le malheureux avait à descendre une longueur d’au moins soixante-dix brasses, par une nuit absolument noire, le long d’une corde qui flottait librement.

Nous discutions tout cela dans notre chambrée, la nuit, entre le passage des rondes, et je dois avouer que rarement une équipe de héros a fait preuve d’une humeur moins aventureuse. Quelques-uns étaient convaincus qu’il n’y avait point de risque, et nous le prouvaient par d’excellents arguments ; mais ils trouvaient ensuite d’excellentes raisons pour établir que d’autres étaient plus à même qu’eux de tenter l’expérience. Et il y en avait d’autres, au contraire, qui condamnaient en bloc le projet, comme une pure folie. Parmi eux se trouvait notamment, pour comble de malchance, un ancien marin, qui était même le plus décourageant de nous tous. Il nous rappelait que la hauteur était plus grande que celle du mât de navire le plus haut : avec cela une corde lâche, sans personne pour en maintenir l’extrémité, présentait toute sorte de dangers ; le terrible marin nous défiait, positivement, de réussir dans une entreprise comme celle-là.

Enfin, nous fûmes soulagés de nos hésitations par notre vieux sergent-major.

« Mes enfants, dit-il, mon rang dépasse tous les vôtres ; et, pour ce motif, si vous y consentez, je sortirai le premier. Sans compter qu’il y a encore d’autres motifs pour cela. Je ne suis plus jeune ; j’ai eu soixante ans le mois passé. Je n’étais déjà plus très bon pour le service quand je suis arrivé ici ; à présent, je ne suis plus bon à rien. J’ai pris de la bedaine, mes bras se sont engourdis ; c’est bien à moi de me risquer le premier !

— Mais pas du tout, voilà ce que nous ne pouvons pas admettre m’écriai-je. M. Leclos est notre doyen et, comme tel, c’est lui qui devrait s’offrir le dernier. Nous allons simplement tirer au sort !

— Eh bien ! non ! dit alors un de nous. J’ai une autre idée. Il y a ici un homme qui doit une fière chandelle à ses camarades, pour la façon dont ils l’ont sauvé de la potence en gardant son secret. De plus, il est jeune, dégourdi, malin ; personne n’a plus de chance que lui de se tirer d’affaire. Je propose que Champdivers passe le premier ! »

J’avoue qu’il y eut une pause assez longue avant que l’homme ainsi désigné fît entendre sa voix. La proposition, avec tout ce qu’elle pouvait avoir de flatteur, ne me souriait qu’à demi. Et peut-être aurais-je refusé, ou, en tout cas, hésité encore plus longtemps, si le hasard n’avait amené, en cet instant, le passage d’une ronde. Pendant ce passage, et l’intervalle de silence qui l’accompagnait, un petit incident se produisit qui me glaça le sang. Il y avait dans notre chambrée un soldat nommé Clausel ; c’était un coquin accompli. Au contraire de Goguelat, dont il avait été souvent l’instigateur, il joignait à des sentiments grossiers le caractère le plus sombre et le plus haineux. On l’appelait parfois le « Général » ; ou parfois encore on le désignait par un autre nom, trop malsonnant pour que je me hasarde à le répéter ici. Or, pendant que nous nous tenions en silence, au passage de la ronde, cet homme me mit la main sur l’épaule, et sa voix me murmura dans l’oreille :

« Écoute bien, marquis ! Si tu ne marches pas le premier, je te fais pendre ! »

Dès que la ronde fut passée : « Certes, messieurs, dis-je, je m’engage à vous montrer le chemin, et bien volontiers. Mais, d’abord, il y a ici un chien que nous devons punir. M. Clausel, tout à l’heure, non seulement m’a insulté, mais a déshonoré l’armée française. Je ne veux pas le provoquer ; d’ailleurs ses paroles m’inspirent trop de dégoût pour que je me résigne à lever la main sur lui. Mais je le livre à votre mépris ! »

Toute la chambrée fut unanime à me demander ce qu’il avait fait, et, dès qu’elle l’eut appris, à décréter que « le Général » serait « mis en quarantaine jusqu’à nouvel ordre ». Ce fut en vérité une grande chance pour moi que ce Clausel se trouvât être un des initiateurs du projet d’évasion, car, si ce projet lui avait tenu moins à cœur, sûrement il se serait vengé de moi en me dénonçant. Du moins ses sentiments à mon endroit apparurent-ils clairement dans ses regards ; j’y lus une haine si féroce que je me promis d’éviter cet homme, à l’avenir, autant que je pourrais.

Cependant la fièvre que m’avait donnée cet épisode se traduisit, toute cette nuit-là, par une extrême impatience de tenter notre aventure. Malheureusement la nuit était déjà trop avancée pour que l’on pût y songer. La nuit suivante et la nuit d’après, le malheur voulut que le ciel se couvrît d’étoiles, de sorte qu’on pouvait voir un chat à un quart de lieue. Le pauvre comte de Saint-Yves eut à passer là trois journées qu’il laisse au lecteur le soin d’imaginer.

Aussi bien tous mes compagnons, durant ces trois jours, ne s’adressèrent-ils à moi qu’avec une douceur compatissante, comme des parents au lit d’un malade. Un brave homme de caporal italien, à qui un pêcheur avait fait cadeau d’une douzaine d’huîtres, vint respectueusement les déposer à mes pieds. Le plus adroit des tailleurs de bois m’apporta une tabatière qu’il venait d’achever, et dont il avait souvent déclaré, pendant qu’il y travaillait, qu’il ne se séparerait pas à moins de quinze shillings. En un mot j’eus l’impression d’être gavé comme un prisonnier dans un campement d’anthropophages, honoré comme un taureau avant un sacrifice ; et cette impression ne fut point pour me rendre plus agréable la perspective du risque que j’allais avoir à affronter.

Ce fut du reste pour nous tous un vrai soulagement de voir enfin, le troisième soir, de grosses colonnes de brume marine entourer le château. Les lumières de Princes’ Street disparaissaient parfois tout à fait dans cette brume, ou luisaient parfois vaguement comme des yeux de chat dans les ténèbres ; à cinq pas de distance des lanternes, sur les remparts, on n’y voyait goutte. Nous nous hâtâmes de nous mettre au lit. Si nos geôliers avaient eu le moindre soupçon, il se seraient étonnés de notre hâte anormale à cesser nos causeries du soir. Et cependant je suis bien sûr que pas un de nous ne dormit. Chacun restait étendu à sa place, le cœur partagé entre l’espoir de la liberté et la crainte d’une affreuse mort. L’appel des gardiens sonnait à intervalles réguliers ; la rumeur confuse de la ville s’affaiblissait peu à peu.

Enfin, le vieux Leclos, qui avait la meilleure montre de la chambrée, constata qu’elle marquait une heure de la nuit. Au signal qu’il nous donna, tous, silencieusement, nous nous trouvâmes sur pied.

Je sortis le premier ; et, comme je me glissais le long des murs vers notre passage souterrain, l’excellent sergent-major, qui peut-être doutait de ma résolution, s’obstina à me suivre ; le brave homme ne cessait point de me murmurer à l’oreille toute sorte de paroles rassurantes sur la facilité de la descente, la solidité de la corde, sa longueur, etc. Enfin je perdis patience.

« Par grâce, laissez-moi tranquille lui dis-je. Je ne suis pas un lâche, mais je ne suis pas non plus un idiot. Comment pouvez-vous savoir que la corde est assez longue ? Vous n’en savez rien, ni moi non plus. Mais moi, je le saurai dans dix minutes ! »

Le vieux brisquard sourit dans sa moustache et me tapa sur l’épaule.

Mais lorsque je vis toute notre troupe réunie autour de moi, je n’eus garde de leur laisser deviner ma mauvaise humeur.

« Eh bien ! messieurs, dis-je, si la corde est prête, voici le criminel ! »

On déblaya le souterrain, on enfonça le pieu qui devait tenir la corde, on déroula celle-ci. Sur mon passage, bon nombre de mes camarades crurent devoir me saisir la main et la serrer : attention dont je les aurais volontiers dispensés.

« Souhaitons-nous bonne chance ! » dis-je à Leclos. Après quoi je pris la corde dans mes deux mains et, m’aidant des coudes et des genoux, je descendis, les pieds en avant, jusqu’à l’extrémité du passage. Quand la terre me manqua sous les pieds, je crus bien que mon cœur allait cesser de battre, et, un moment après, je me démenais en plein air comme un singe qu’on aurait fait boire. J’avais depuis longtemps cessé d’être un modèle de piété ; mais, dans cette seconde, une prière me monta aux lèvres, pendant qu’une sueur froide couvrait mon corps.

La corde était munie de nœuds, à intervalles de vingt pouces ; et le lecteur, s’il n’a pas lui-même une grande expérience de ce genre d’exercice, pourra croire qu’une telle descente n’offre pas de bien grandes difficultés. Mais le malheur était que cette maudite corde paraissait animée d’une malice personnelle à mon endroit. Elle tournait d’un côté, s’arrêtait un moment, puis me lançait comme une balle de l’autre côté ; elle glissait comme une anguille sous mes pieds : elle me maintenait sans cesse dans une véritable fièvre de travail ; et, de moment à autre, elle me projetait violemment contre le rocher. Je n’avais point d’yeux pour voir, et, d’ailleurs, je n’aurais pu voir que l’obscurité. Je suppose que, deux ou trois fois, j’ai dû reprendre haleine, mais je l’ai fait, en tout cas, sans en avoir conscience. Et toutes les forces de mon esprit étaient si exclusivement employées à lâcher la corde et à la ressaisir que j’aurais eu peine à savoir si je montais ou si je descendais.

Tout à coup, je butai contre la falaise, d’un choc si fort et si soudain que je perdis conscience ; et, lorsqu’un peu de raison se ralluma en moi, j’eus la surprise de constater que je me trouvais en état de repos. Le rocher formait, en cet endroit, une saillie sur laquelle mes pieds venaient de se poser : de telle manière que je me sentais allégé du poids de mon corps, tandis que, si le choc avait eu lieu une seconde plus tard, j’aurais eu certainement la tête fracassée Je poussai un des soupirs les plus doux de toute ma vie, je me cramponnai des deux mains à la corde, et je fermai les yeux, transporté dans une véritable extase de soulagement.

Puis la tentation me vint de voir où j’en étais de mon voyage, chose dont je n’avais pas la moindre idée. Je regardai au-dessus de moi : je n’aperçus rien que les ténèbres du brouillard et de la nuit. Timidement, je tendis le col en avant et regardai au-dessous de moi. Là, sur un immense plancher de ténèbres, je découvris comme un dessin formé de vagues lumières, quelques-unes se suivant en rangées, d’autres luisant çà et là, isolées. Mais, avant que j’eusse le temps d’évaluer la distance qui me séparait de ces lumières, un flot de nausée et de vertige me força à me rejeter en arrière, et à fermer les yeux de nouveau.

Dans cette situation, je n’avais en vérité qu’un désir et c’était de trouver quelque autre sujet sur quoi fixer mes idées. Ce sujet, me croira-t-on ? je le trouvai. Un voile se déchira dans mon esprit ; et je découvris quel sot j’avais été, quels sots nous avions tous été, et combien inutilement nous nous étions ainsi exposés à gigoter entre ciel et terre à la force de nos bras. Il eût suffi, pour éviter tout cela, qu’on m’eût lié à la corde avant de me laisser descendre : et pas un seul de nous ne s’était avisé d’y songer avant cet instant !

Je remplis d’air mes poumons, saisis solidement la corde, et, de nouveau, me lançai dans le vide. Par un heureux hasard, le pire danger était passé ; et j’eus la chance de ne plus me cogner qu’une fois ou deux sur les pierres. Je dois avoir passé à peu de distance d’un buisson de giroflées, car le parfum de ces fleurs me pénétra tout à coup, avec cette impression de réalité qu’ont les parfums dans les ténèbres. Cet incident me fit comme une seconde étape, après celle de la saillie où je m’étais arrêté. Étant désormais plus maître de moi, je cherchai à me rendre compte du temps écoulé depuis que j’avais quitté mes camarades ; mais l’opération ne fit qu’augmenter ma frayeur. Impossible de savoir si j’étais près ou loin du pied du rocher, tandis que certainement je devais être tout près du bout de la corde ; et plus certainement encore j’étais arrivé au bout de mes forces. La tête commençait à me tourner ; j’éprouvais une tentation irrésistible de lâcher prise, me disant à la fois, par un prodige d’inconséquence, que je devais n’être plus qu’à quelques pieds du sol, et puis que j’en étais encore très éloigné, et que, de toute façon, ma vie était perdue. C’est au milieu de ces étranges pensées que, tout à coup, pour la seconde fois, je sentis mes pieds se poser sur un appui solide. Je tâtai autour de moi : c’était enfin le sol ! J’aurais volontiers pleuré tout haut. Je ne sentais plus mes bras, mon courage était entièrement épuisé ; sous le double effet de la longue tension et de la délivrance soudaine, mes jambes fléchirent sous moi et je roulai à terre.

Mais ce n’était pas le moment de m’abandonner. Par un vrai miracle, j’avais pu sortir vivant de la forteresse ; j’avais maintenant à en faire sortir mes camarades. La longueur de la corde dépassait d’environ une brasse la hauteur du rocher ; je pris l’extrémité libre et explorai soigneusement le sol autour de moi, pour découvrir un objet auquel la fixer. Mais en vain. Le sol était désert et pierreux, sans trace même d’un buisson de genêts.

« Allons ! me dis-je, voici une nouvelle épreuve qui commence. Je ne suis pas assez fort pour tenir cette corde tendue. Et, si je ne la tiens pas tendue, l’homme qui descendra après moi sera sûrement lancé contre le rocher. J’ai eu, moi, une chance extravagante, mais je ne vois aucune raison pour qu’il l’ait aussi. Et, s’il tombe, je ne vois pas non plus de raison pour que ce ne soit pas sur ma tête ! »

De l’endroit d’où j’étais, j’apercevais faiblement, à travers le brouillard, la lumière d’une des fenêtres de la prison ; j’avais ainsi la mesure de l’énorme hauteur que mon compagnon allait avoir à descendre, et du poids effrayant avec lequel il allait certainement s’abattre sur moi. Pour comble de malheur, nous étions convenus de ne pas faire de signaux ; de dix en dix minutes, à la montre de Leclos, un des prisonniers devait entrer dans le passage. Or, j’avais l’impression que ma descente avait duré une bonne demi-heure, et il me semblait qu’il y avait plus d’une demi-heure déjà que j’attendais, pesant de toutes mes forces sur la corde pour la tenir droite. Je commençai à craindre que notre conspiration ne fût perdue ; je voyais mes compagnons dûment remis sous clef ; et je me voyais moi-même, le lendemain matin, après une nuit de fatigue mortelle, découvert par une patrouille, tandis que je continuais vainement à me suspendre à l’extrémité d’une corde, comme un poisson à l’hameçon d’une ligne. L’image était si comique que je ne pus m’empêcher de rire. Et voici que, au même instant, un mouvement de la corde m’avertit qu’un de mes compagnons était sorti du passage et descendait à son tour. Ce compagnon se trouva être l’ex-marin, un certain Gauthier, qui nous avait affirmé que la descente était impossible. Cet homme, à ce que j’ai su depuis, avait brusquement changé d’avis en me voyant descendre, et avait tellement insisté pour me suivre qu’on l’avait laissé faire. Mais le pauvre garçon dut payer ce privilège, car malgré l’effort surhumain que je faisais pour tenir la corde, celle-ci dansa pour Gauthier presque autant que pour moi, de telle sorte qu’il finit par lâcher prise et par tomber sur moi d’une hauteur de plusieurs mètres, ce qui n’eut d’autre effet que de nous faire rouler tous les deux sur le sol.

Dès qu’il reprit son souffle, Gauthier se mit à pleurer sur un doigt qu’il s’était cassé. Je lui ordonnai de se taire, en lui faisant honte de sa pleurnicherie. N’entendait-il pas le passage de la ronde, au-dessus de sa tête ? Déjà sans doute, le bruit de sa chute avait été remarqué, et les sentinelles se penchaient sur les remparts pour écouter !

Tout repentant, Gauthier se tut. La ronde passa sans s’arrêter : et bientôt, le long d’une corde désormais tenue en repos, le troisième prisonnier descendit presque facilement. La descente du quatrième fut un simple jeu d’enfant ; et lorsque je vis que dix de nous se trouvaient réunis au pied du rocher, je crus pouvoir penser à moi.

Les prisonniers, qui s’étaient procuré une carte de la côte, avaient l’intention de se rendre à Grangemouth, et d’y voler un bateau. Mais, à supposer qu’ils y parvinssent, aucun d’eux ne savait au juste ce qu’il y aurait à faire, une fois sur le bateau. En vérité tout ce projet d’évasion était l’aventure la plus hasardeuse qu’on pût imaginer ; seules, l’impatience de prisonniers et l’ignorance de grossiers paysans pouvaient avoir produit un plan aussi informe ; et bien que, par bonne camaraderie, j’eusse pris ma part de l’élaboration du plan comme de son exécution, je crois bien que, sans la visite du notaire, j’aurais fini par laisser partir mes compagnons, ou tout au moins par essayer de les retenir au dernier moment. Mais maintenant je ne pouvais plus leur être d’aucun secours, pas même pour les conseiller : car il y avait toujours eu entre eux et moi une différence d’origine et d’éducation qui m’avait empêché d’exercer la moindre influence sur eux. Sans rien dire, par peur du bruit qu’aurait risqué de produire une explication, je sortis du groupe et m’éloignai. Je m’étais d’abord proposé de rester jusqu’à la descente de Leclos, pour dire encore adieu à cet excellent homme ; mais je précipitai mon départ lorsque, dans le dernier homme qui venait de descendre, je crus reconnaître Clausel. Car, depuis la scène de la chambrée, je me méfiais tout particulièrement de cet homme, le croyant capable des pires infamies ; et le fait, depuis, ne m’a que trop prouvé la justesse de mon pressentiment.