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Salon de 1767/Promenade Vernet

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Œuvres complètes de Diderot, volume XI
Promenade Vernet (Salon de 1767), Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnier.
39. Vernet[1].


J’avais écrit le nom de cet artiste au haut de ma page, et j’allais vous entretenir de ses ouvrages, lorsque je suis parti pour une campagne voisine de la mer, et renommée par la beauté de ses sites. Là, tandis que les uns perdaient autour d’un tapis vert les plus belles heures du jour, les plus belles journées, leur argent et leur gaieté ; que d’autres, le fusil sur l’épaule, s’excédaient de fatigue à suivre leurs chiens à travers champs ; que quelques-uns allaient s’égarer dans les détours d’un parc, dont, heureusement pour les jeunes compagnes de leurs erreurs, les arbres sont fort discrets ; que les graves personnages faisaient encore retentir à sept heures du soir la salle à manger de leurs cris tumultueux, sur les nouveaux principes des économistes, l’utilité ou l’inutilité de la philosophie, la religion, les mœurs, les acteurs, les actrices, le gouvernement, la préférence des deux musiques, les beaux-arts, les lettres et autres questions importantes, dont ils cherchaient toujours la solution au fond des bouteilles, et regagnaient, enroués, chancelants, le fond de leur appartement, dont ils avaient peine à retrouver la porte, et se remettaient, dans un fauteuil, de la chaleur et du zèle avec lesquels ils avaient sacrifié leurs poumons, leur estomac et leur raison, pour introduire le plus bel ordre possible dans toutes les branches de l’administration ; j’allais, accompagné de l’instituteur des enfants de la maison, de ses deux élèves, de mon bâton et de mes tablettes, visiter les plus beaux sites du monde. Mon projet est de vous les décrire, et j’espère que ces tableaux en vaudront bien d’autres. Mon compagnon de promenades connaissait supérieurement la topographie du pays, les heures favorables à chaque scène champêtre, l’endroit qu’il fallait voir le matin ; celui qui recevait son intérêt et ses charmes, ou du soleil levant ou du soleil couchant ; l’asile qui nous prêterait de la fraîcheur et de l’ombre pendant les heures brûlantes de la journée. C’était le cicerone de la contrée. Il en faisait les honneurs aux nouveaux venus ; et personne ne s’entendait mieux à ménager à son spectateur la surprise du premier coup d’œil. Nous voilà partis. Nous causons. Nous marchons. J’allais la tête baissée, selon mon usage, lorsque je me sens arrêté brusquement, et présenté au site que voici.

Premier site. — À ma droite, dans le lointain, une montagne élevait son sommet vers la nue. Dans cet instant, le hasard y avait arrêté un voyageur debout et tranquille. Le bas de cette montagne nous était dérobé par la masse interposée d’un rocher. Le pied de ce rocher s’étendait en s’abaissant et en se relevant, et séparait en deux la profondeur de la scène. Tout à fait vers la droite, sur une saillie de ce rocher j’observai deux figures que l’art n’aurait pas mieux placées pour l’effet. C’étaient deux pêcheurs ; l’un assis et les jambes pendantes vers le bas du rocher, tenait sa ligne qu’il avait jetée dans des eaux qui baignaient cet endroit ; l’autre, les épaules chargées de son filet, et courbé vers le premier, s’entretenait avec lui. Sur l’espèce de chaussée rocailleuse que le pied du rocher formait en se prolongeant, dans un lieu où cette chaussée s’inclinait vers le fond, une voiture couverte et conduite par un paysan descendait vers un village situé au-dessous de cette chaussée. C’était encore un incident que l’art aurait suggéré ; mes regards, rasant la crête de cette langue de rocaille, rencontraient le sommet des maisons du village, et allaient s’enfoncer et se perdre dans une campagne qui confinait avec le ciel.

« Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ?

— Vernet, peut-être.

— À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ?

— Pourquoi non ?

— Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ?

— C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Je répondais de distraction ; car mon attention était arrêtée sur une masse de rochers couverte d’arbustes sauvages, que la nature avait placés à l’autre extrémité du tertre rocailleux. Cette masse était pareillement masquée par un rocher antérieur, qui, se séparant du premier, formait un canal d’où se précipitaient en torrent des eaux qui venaient, sur la fin de leur chute, se briser en écumant contre des pierres détachées…

« Eh bien ! dis-je à mon cicerone, allez-vous-en au Salon, et vous verrez qu’une imagination féconde, aidée d’une étude profonde de la nature, a inspiré à un de nos artistes précisément ces rochers, cette cascade et ce coin de paysage.

— Et peut-être avec ce gros quartier de roche brute, et le pêcheur assis qui relève son filet et les instruments de son métier épars à terre autour de lui, et sa femme debout, et cette femme vue par le dos.

— Vous ne savez pas, l’abbé, combien vous êtes un mauvais plaisant… »

L’espace compris entre les rochers au torrent, la chaussée rocailleuse et les montagnes de la gauche formaient un lac sur les bords duquel nous nous promenions ; c’est de là que nous contemplions toute cette scène merveilleuse ; cependant il s’était élevé, vers la partie du ciel qu’on apercevait entre la touffe d’arbres de la partie rocailleuse et les rochers aux deux pêcheurs, un nuage léger que le vent promenait à son gré… Lors me tournant vers l’abbé :

« En bonne foi, lui dis-je, croyez-vous qu’un artiste intelligent eût pu se dispenser de placer ce nuage précisément où il est ? ne voyez-vous pas qu’il établit pour nos yeux un nouveau plan ; qu’il annonce un espace en deçà et au delà ; qu’il recule le ciel, et qu’il fait avancer les autres objets ? Vernet aurait senti tout cela. Les autres, en obscurcissant leurs ciels de nuages, ne songent qu’à en rompre la monotonie. Vernet veut que les siens aient le mouvement et la magie de celui que nous voyons.

— Vous avez beau dire Vernet, Vernet, je ne quitterai point la nature pour courir après son image. Quelque sublime que soit l’homme, ce n’est pas Dieu.

— D’accord ; mais, si vous aviez un peu plus fréquenté l’artiste, il vous aurait peut-être appris à voir dans la nature ce que vous n’y voyez pas. Combien de choses vous y trouveriez à reprendre ! Combien l’art en supprimerait, qui gâtent l’ensemble et nuisent à l’effet ; combien il en rapprocherait, qui doubleraient notre enchantement !

— Quoi ! sérieusement vous croyez que Vernet aurait mieux à faire que d’être le copiste rigoureux de cette scène ?

— Je le crois.

— Dites-moi donc comment il s’y prendrait pour l’embellir.

— Je l’ignore, et si je le savais je serais plus grand poëte et plus grand peintre que lui ; mais, si Vernet vous eût appris à mieux voir la nature, la nature, de son côté, vous eût appris à bien voir Vernet.

— Mais Vernet ne sera toujours que Vernet, un homme.

— Et, par cette raison, d’autant plus étonnant, et son ouvrage d’autant plus digne d’admiration ; c’est sans contredit une grande chose que cet univers ; mais, quand je le compare avec l’énergie de la cause productrice, si j’avais à m’émerveiller, c’est que son œuvre ne soit pas plus belle et plus parfaite encore. C’est tout le contraire, lorsque je pense à la faiblesse de l’homme, à ses pauvres moyens, aux embarras et à la courte durée de sa vie, et à certaines choses qu’il a entreprises et exécutées. L’abbé, pourrait-on vous faire une question ? c’est : d’une montagne dont le sommet paraît toucher et soutenir le ciel, et d’une pyramide seulement de quelques lieues de base, dont la cime finirait dans les nues ; laquelle vous frapperait le plus ? Vous hésitez. C’est la pyramide, mon cher abbé ; et la raison, c’est que rien n’étonne de la part de Dieu, auteur de la montagne, et que la pyramide est un phénomène incroyable de la part de l’homme. »

Toute cette conversation se faisait d’une manière fort interrompue. La beauté du site nous tenait alternativement suspendus d’admiration. Je parlais sans trop m’entendre ; j’étais écouté avec la même distraction. D’ailleurs, les jeunes disciples de l’abbé couraient de droite et de gauche, gravissaient sur les rochers, et leur instituteur craignait toujours, ou qu’ils ne s’égarassent, ou qu’ils ne se précipitassent, ou qu’ils n’allassent se noyer dans l’étang. Son avis était de les laisser la prochaine fois à la maison ; mais ce n’était pas le mien.

J’inclinais à demeurer dans cet endroit, et à y passer le reste de la journée ; mais l’abbé m’assurant que la contrée était assez riche en pareils sites pour que nous pussions mettre un peu moins d’économie dans nos plaisirs, je me laissai conduire ailleurs ; mais ce ne fut pas sans retourner la tête de temps en temps.

Les enfants précédaient leur instituteur, et moi je fermais la marche. Nous allions par des sentiers étroits et tortueux, et je m’en plaignais un peu à l’abbé ; mais lui, se retournant, s’arrêtant subitement devant moi, et me regardant en face, me dit avec exclamation :

« Monsieur, l’ouvrage de l’homme est quelquefois plus admirable que l’ouvrage d’un Dieu ?

— Monsieur l’abbé, lui répondis-je, avez-vous vu l’Antinoüs, la Vénus de Médicis, la Vénus aux Belles-Fesses, et quelques autres antiques ?

— Oui.

— Avez-vous jamais rencontré dans la nature des figures aussi belles, aussi parfaites que celles-là ?

— Non, je l’avoue.

— Vos petits élèves ne vous ont-ils jamais dit un mot qui vous ait causé plus d’admiration et de plaisir que la sentence la plus profonde de Tacite ?

— Cela est quelquefois arrivé.

— Et pourquoi cela ?

— C’est que j’y prends un grand intérêt ; c’est qu’ils m’annonçaient par ce mot une grande sensibilité d’âme, une sorte de pénétration, une justesse d’esprit au-dessus de leur âge.

— L’abbé, à l’application. Si j’avais là un boisseau de dés, que je renversasse ce boisseau, et qu’ils se tournassent tous sur le même point, ce phénomène vous étonnerait-il beaucoup ?

— Beaucoup.

— Et si tous ces dés étaient pipés, le phénomène vous étonnerait-il encore ?

— Non.

— L’abbé, à l’application. Ce monde n’est qu’un amas de molécules pipées en une infinité de manières diverses. Il y a une loi de nécessité qui s’exécute sans dessein, sans effort, sans intelligence, sans progrès, sans résistance dans toutes les œuvres de Nature. Si l’on inventait une machine qui produisît des tableaux tels que ceux de Raphaël, ces tableaux continueraient-ils d’être beaux ?

— Non.

— Et la machine ? lorsqu’elle serait commune, elle ne serait pas plus belle que les tableaux.

— Mais, d’après vos principes, Raphaël n’est-il pas lui-même cette machine à tableaux ?…

— Il est vrai. Mais la machine Raphaël n’a jamais été commune ; mais les ouvrages de cette machine ne sont pas aussi communs que les feuilles de chêne ; mais, par une pente naturelle et presque invincible, nous supposons à cette machine une volonté, une intelligence, un dessein, une liberté. Supposez Raphaël éternel, immobile devant la toile, peignant nécessairement et sans cesse. Multipliez de toutes parts ces machines imitatives. Faites naître les tableaux dans la nature, comme les plantes, les arbres et les fruits qui leur serviraient de modèles ; et dites-moi ce que deviendrait votre admiration. Ce bel ordre qui vous enchante dans l’univers ne peut être autre qu’il est. Vous n’en connaissez qu’un, et c’est celui que vous habitez ; vous le trouvez alternativement beau ou laid, selon que vous coexistez avec lui d’une manière agréable ou pénible. Il serait tout autre, qu’il serait également beau ou laid pour ceux qui coexisteraient d’une manière agréable ou pénible avec lui. Un habitant de Saturne, transporté sur la terre, sentirait ses poumons déchirés, et périrait en maudissant la nature. Un habitant de la terre, transporté dans Saturne, se sentirait étouffé, suffoqué, et périrait en maudissant la nature… »

J’en étais là, lorsqu’un vent d’ouest, balayant la campagne, nous enveloppa d’un épais tourbillon de poussière. L’abbé en demeura quelque temps aveuglé ; tandis qu’il se frottait les paupières, j’ajoutai : « Ce tourbillon qui ne vous semble qu’un chaos de molécules dispersées au hasard ; eh bien ! cher abbé, ce tourbillon est tout aussi parfaitement ordonné que le monde ; » et j’allais lui en donner des preuves, qu’il n’était pas trop en état de goûter, lorsqu’à l’aspect d’un nouveau site, non moins admirable que le premier, ma voix coupée, mes idées confondues, je restai stupéfait et muet.

Deuxième site. — C’était, à droite, des montagnes couvertes d’arbres et d’arbustes sauvages, dans l’ombre, comme disent les voyageurs ; dans la demi-teinte, comme disent les artistes. Au pied de ces montagnes, un passant que nous ne voyions que par le dos, son bâton sur l’épaule, son sac suspendu à son bâton, se hâtait vers la route même qui nous avait conduits. Il fallait qu’il fût bien pressé d’arriver, car la beauté du lieu ne l’arrêtait pas. On avait pratiqué sur la rampe de ces montagnes une espèce de chemin assez large. Nous ordonnâmes à nos enfants de s’asseoir et de nous attendre. Le plus jeune eut pour tâche deux fables de Phèdre à apprendre par cœur, et l’aîné l’explication du premier livre des Géorgiques à préparer. Ensuite nous nous mîmes à grimper par ce chemin difficile ; vers le sommet, nous aperçûmes un paysan avec une voiture couverte. Cette voiture était attelée de bœufs. Il descendait, et ses animaux se prêtaient, de crainte que la voiture ne s’accélérât sur eux. Nous les laissâmes derrière nous, pour nous enfoncer dans un lointain, fort au delà des montagnes que nous avions grimpées et qui nous le dérobaient. Après une marche assez longue, nous nous trouvâmes sur une espèce de pont, une de ces fabriques de bois, hardies, et telles que le génie, l’intrépidité et le besoin des hommes en ont exécuté dans quelques pays montagneux. Arrêtés là, je promenai mes regards autour de moi, et j’éprouvai un plaisir accompagné de frémissement. Comme mon conducteur aurait joui de la violence de mon étonnement, sans la douleur d’un de ses yeux qui était resté rouge et larmoyant ! Cependant il me dit d’un ton ironique : « Et Loutherbourg, et Vernet, et Claude Lorrain ? » Devant moi, comme du sommet d’un précipice, j’apercevais les deux cotés, le milieu, toute la scène imposante que je n’avais qu’entrevue du bas des montagnes. J’avais à dos une campagne immense qui ne m’avait été annoncée que par l’habitude d’apprécier les distances entre des objets interposés. Ces arches, que j’avais en face il n’y a qu’un moment, je les avais sous mes pieds. Sous ses arches descendait à grand bruit un large torrent ; ses eaux interrompues, accélérées, se hâtaient vers la plage du site la plus profonde. Je ne pouvais m’arracher à ce spectacle mêlé de plaisir et d’effroi. Cependant je traverse cette longue fabrique, et me voilà sur la cime d’une chaîne de montagnes parallèles aux premières. Si j’ai le courage de descendre celles-là, elles me conduiront au côté gauche de la scène, dont j’aurai fait tout le tour. Il est vrai que j’ai peu d’espace à traverser, pour éviter l’ardeur du soleil et voyager dans l’ombre ; car la lumière vient d’au delà de la chaîne de montagnes dont j’occupe le sommet, et qui forment, avec celles que j’ai quittées, un amphithéâtre en entonnoir, dont le bord le plus éloigné, rompu, brisé, est remplacé par la fabrique de bois qui unit les cimes des deux chaînes de montagnes. Je vais, je descends, et après une route longue et pénible à travers des ronces, des épines, des plantes et des arbustes touffus, me voilà au côté gauche de la scène. Je m’avance le long de la rive du lac formé par les eaux du torrent, jusqu’au milieu de la distance qui sépare les deux chaînes ; je regarde, je vois le pont de bois à une hauteur et dans un éloignement prodigieux. Je vois depuis ce pont les eaux du torrent arrêtées dans leur cours par des espèces de terrasses naturelles ; je les vois tomber en autant de nappes qu’il y a de terrasses, et former une merveilleuse cascade. Je les vois arriver à mes pieds, s’étendre et remplir un vaste bassin. Un bruit éclatant me fait regarder à ma gauche : c’est celui d’une chute d’eaux qui s’échappent d’entre des plantes et des arbustes qui couvrent le haut d’une roche voisine, et qui se mêlent, en tombant, aux eaux stagnantes du torrent. Toutes ces masses de roches, hérissées de plantes vers leurs sommets, sont tapissées à leur penchant de la mousse la plus verte et la plus douce. Plus près de moi, presque au pied des montagnes de la gauche, s’ouvre une large caverne obscure. Mon imagination échauffée place à l’entrée de cette caverne une jeune fille qui en sort avec un jeune homme ; elle a couvert ses yeux de sa main libre, comme si elle craignait de revoir la lumière, et de rencontrer les regards du jeune homme. Mais si ces personnages n’y étaient pas, il y avait proche de moi, sur la rive du grand bassin, une femme qui se reposait avec son chien à côté d’elle ; en suivant la même rive, à gauche, sur une petite plage plus élevée, un groupe d’hommes et de femmes, tel qu’un peintre intelligent l’aurait imaginé ; plus loin, un paysan debout. Je le voyais de face, et il me paraissait indiquer de la main la route à quelque habitant d’un canton éloigné. J’étais immobile, mes regards erraient sans s’arrêter sur aucun objet ; mes bras tombaient à mes côtés. J’avais la bouche entr’ouverte. Mon conducteur respectait mon admiration et mon silence. Il était aussi heureux, aussi vain que s’il eût été le propriétaire ou même le créateur de ces merveilles. Je ne vous dirai point quelle fut la durée de mon enchantement. L’immobilité des êtres, la solitude d’un lieu, son silence profond, suspendent le temps ; il n’y en a plus. Rien ne le mesure ; l’homme devient comme éternel. Cependant par un tour de tête bizarre, comme j’en ai quelquefois, transformant tout à coup l’œuvre de Nature en une production de l’art, je m’écriai : « Que cela est beau, grand, varié, noble, sage, harmonieux, vigoureusement colorié ! Mille beautés éparses dans l’univers ont été rassemblées sur cette toile, sans confusion, sans effort, et liées par un goût exquis. C’est une vue romanesque, dont on suppose la réalité quelque part. Si l’on imagine un plan vertical élevé sur la cime de ces deux chaînes de montagnes, et assis sur le milieu de cette fabrique de bois, on aura au delà de ce plan, vers le fond, toute la partie éclairée de la composition ; en deçà, vers le devant, toute sa partie obscure et de demi-teinte ; on y voit les objets nets, distincts, bien terminés ; ils ne sont privés que de la grande lumière. Rien n’est perdu pour moi, parce qu’à mesure que les ombres croissent, les objets sont plus voisins de ma vue. Et ces nuages, interposés entre le ciel et la fabrique de bois, quelle profondeur ne donnent-ils pas à la scène ! Il est inouï l’espace qu’on imagine au delà de ce pont, l’objet le plus éloigné qu’on voie. Qu’il est doux de goûter ici la fraîcheur de ces eaux, après avoir éprouvé la chaleur qui brûle ce lointain ! Que ces roches sont majestueuses ! que ces eaux sont belles et vraies ! comment l’artiste en a-t-il obscurci la transparence !… » Jusque-là, le cher abbé avait eu la patience de me laisser dire ; mais à ce mot d’artiste, me tirant par la manche :

« Est-ce que vous extravaguez ? me dit-il.

— Non, pas tout à fait.

— Que parlez-vous de demi-teinte, de plan, de vigueur, de coloris ?

— Je substitue l’art à la nature, pour en bien juger.

— Si vous vous exercez souvent à ces substitutions, vous aurez de la peine à trouver de beaux tableaux.

— Cela se peut ; mais convenez qu’après cette étude, le petit nombre de ceux que j’admirerai en vaudront la peine.

— Il est vrai. »

Tout en causant ainsi, et en suivant la rive du lac, nous arrivâmes où nous avions laissé nos deux petits disciples. Le jour commençait à tomber ; nous ne laissions pas que d’avoir du chemin à faire jusqu’au château ; nous gagnâmes de ce côté, l’abbé faisant réciter à l’un de ses élèves ses deux fables, et à l’autre son explication de Virgile ; et moi, me rappelant les lieux dont je m’éloignais, et que je me proposais de vous décrire à mon retour. Ma tâche fut plus tôt expédiée que celle de l’abbé. À ces vers :

Vere novo, gelidus canis cum montibus humor
Liquitur, et Zephyro putris se gleba resolvit,

Virgil. Georg. lib. I, v. 43, 44.

je rêvai à la différence des charmes de la peinture et de la poésie ; à la difficulté de rendre d’une langue dans une autre les endroits qu’on entend le mieux. Sur ce, je racontai à l’abbé que Jupiter un jour fut attaqué d’un grand mal de tête. Le père des dieux et des hommes passait les jours et les nuits le front penché sur ses deux mains, et tirant de sa vaste poitrine un soupir profond. Les dieux et les hommes l’environnaient en silence, lorsque tout à coup il se releva, poussa un grand cri, et l’on vit sortir de sa tête entr’ouverte une déesse tout armée, toute vêtue. C’était Minerve. Tandis que les dieux dispersés dans l’Olympe célébraient la délivrance de Jupiter et la naissance de Minerve, les hommes s’occupaient à l’admirer. Tous d’accord sur sa beauté, chacun trouvait à redire à son vêtement. Le sauvage lui arrachait son casque et sa cuirasse, et lui ceignait les reins d’un léger cordon de verdure. L’habitant de l’Archipel la voulait toute nue ; celui de l’Ausonie, plus décente et plus couverte. L’Asiatique prétendait que les longs plis d’une tunique qui moulerait ses membres, en descendant mollement jusqu’à ses pieds, auraient infiniment plus de grâce. Le bon, l’indulgent Jupiter fit essayer à sa fille ces différents vêtements ; et les hommes reconnurent qu’aucun ne lui allait aussi bien que celui sous lequel elle se montra au sortir de la tête de son père. L’abbé n’eut pas grand’peine à saisir le sens de ma fable. Quelques endroits de différents poètes anciens nous donnèrent la torture à l’un et à l’autre ; et nous convînmes, de dépit, que la traduction de Tacite était infiniment plus aisée que celle de Virgile. L’abbé de La Bletterie ne sera pas de cet avis ; quoi qu’il en soit, son Tacite n’en sera pas moins mauvais, ni le Virgile de Desfontaines meilleur.

Nous allions. L’abbé, son œil malade couvert d’un mouchoir, et l’âme pleine de scandale de la témérité avec laquelle j’avais avancé qu’un tourbillon de poussière, que le vent élève et qui nous aveugle, était tout aussi parfaitement ordonné que l’univers. Le tourbillon lui paraissait une image passagère du chaos, suscitée fortuitement au milieu de l’œuvre merveilleux de la création. C’est ainsi qu’il s’en expliqua.

« Mon très-cher abbé, lui dis-je, oubliez pour un moment le petit gravier qui picote votre cornée, et écoutez-moi. Pourquoi l’univers vous paraît-il si bien ordonné ? c’est que tout y est enchaîné, à sa place, et qu’il n’y a pas un seul être qui n’ait dans sa position, sa production, son effet, une raison suffisante, ignorée ou connue. Est-ce qu’il y a une exception pour le vent d’ouest ? est-ce qu’il y a une exception pour les grains de sable ? une autre pour les tourbillons ? Si toutes les forces qui animaient chacune des molécules qui formaient celui qui nous a enveloppés étaient données, un géomètre vous démontrerait que celle qui est engagée entre votre œil et sa paupière est précisément à sa place.

— Mais, dit l’abbé, je l’aimerais tout autant ailleurs ; je souffre, et le paysage que nous avons quitté me récréait la vue.

— Et qu’est-ce que cela fait à la nature ! est-ce qu’elle a ordonné le paysage pour vous ?

— Pourquoi non ?

— C’est que si elle a ordonné le paysage pour vous, elle aura aussi ordonné pour vous le tourbillon. Allons, mon ami, faisons un peu moins les importants. Nous sommes dans la nature ; nous y sommes tantôt bien, tantôt mal ; et croyez que ceux qui louent la nature d’avoir au printemps tapissé la terre de vert, couleur amie de nos yeux, sont des impertinents qui oublient que cette nature, dont ils veulent retrouver en tout et partout la bienfaisance, étend en hiver, sur nos campagnes, une grande couverture blanche qui blesse nos yeux, nous fait tournoyer la tête, et nous expose à mourir glacés. La nature est bonne et belle, quand elle nous favorise ; elle est laide et méchante, quand elle nous afflige. C’est à nos efforts mêmes qu’elle doit souvent une partie de ses charmes.

— Voilà des idées qui me mèneraient loin.

— Cela se peut.

— Et me conseilleriez-vous d’en faire le catéchisme de mes élèves ?

— Pourquoi non ? je vous jure que je le crois plus vrai et moins dangereux qu’un autre.

— Je consulterai là-dessus leurs parents.

— Leurs parents pensent bien, et vous ordonneront d’apprendre à leurs enfants à penser mal.

— Mais pourquoi ? Quel intérêt ont-ils à ce qu’on remplisse la tête de ces pauvres petites créatures de sottises et de mensonges ?

— Aucun ; mais ils sont inconséquents et pusillanimes. »

Troisième site. — Je commençais à ressentir de la lassitude, lorsque je me trouvai sur la rive d’une espèce d’anse de mer. Cette anse était formée, à gauche, par une langue de terre, un terrain escarpé, des rochers couverts d’un paysage tout à fait agreste et touffu. Ce paysage touchait d’un bout au rivage, et de l’autre aux murs d’une terrasse qui s’élevait au-dessus des eaux. Cette longue terrasse était parallèle au rivage, et s’avançait fort loin dans la mer, qui, délivrée à son extrémité de cette digue, prenait toute son étendue. Ce site était encore embelli par un château de structure militaire et gothique. On l’apercevait au loin au bout de la terrasse. Ce château était terminé dans sa plus grande hauteur par une esplanade environnée de mâchicoulis ; une petite tourelle ronde occupait le centre de cette esplanade ; et nous distinguions très-bien le long de la terrasse, et autour de l’espace compris entre la tourelle et les mâchicoulis, différentes personnes, les unes appuyées sur le parapet de la terrasse, d’autres sur le haut des mâchicoulis ; ici, il y en avait qui se promenaient ; là, d’arrêtées debout qui semblaient converser. M’adressant à mon conducteur :

« Voilà, lui dis-je, encore un assez beau coup d’œil.

— Est-ce que vous ne reconnaissez pas ces lieux ? me répondit-il.

— Non.

— C’est notre château.

— Vous avez raison.

— Et tous ces gens-là, qui prennent le frais, à la chute du jour, ce sont nos joueurs, nos joueuses, nos politiques et nos galants.

— Cela se peut.

— Tenez, voilà la vieille comtesse qui continue d’arracher les yeux à son partner, sur une invite qu’il n’a pas répondue. Proche le château, ce groupe pourrait bien être de nos politiques dont les vapeurs se sont apaisées, et qui commencent à s’entendre, et à raisonner plus sensément. Ceux qui tournent deux à deux sur l’esplanade, autour de la tourelle, sont infailliblement les jeunes gens ; car il faut avoir leurs jambes pour grimper jusque-là. La jeune marquise et le petit comte en descendront les derniers ; car ils ont toujours quelques caresses à se faire à la dérobée… »

Nous nous étions assis, nous nous reposions de notre côté ; et nos yeux suivant le rivage à droite, nous voyions par le dos deux personnes, je ne sais quelles, assises et se reposant aussi dans un endroit où le terrain s’enfonçait. Plus loin, des gens de mer, occupés à charger ou décharger une nacelle. Dans le lointain, sur les eaux, un vaisseau à la voile ; fort au delà, des montagnes vaporeuses et très-éloignées. J’étais un peu inquiet comment nous regagnerions le château dont nous étions séparés par un espace d’eau assez considérable.

« Si nous suivons le rivage vers la droite, dis-je à l’abbé, nous ferons le tour du globe avant que d’arriver au château ; et c’est bien du chemin pour ce soir. Si nous le suivons vers la gauche, arrivés à ce paysage, nous trouverons apparemment un sentier qui le traverse et qui conduit à quelque porte qui s’ouvre sur la terrasse.

— Et vous voudriez bien, dit l’abbé, ne faire ni le tour du globe, ni celui de l’anse ?

— Il est vrai. Mais cela ne se peut.

— Vous vous trompez. Nous irons à ces mariniers qui nous prendront dans leur nacelle, et qui nous déposeront au pied du château. »

Ce qui fut dit fut fait ; nous voilà embarqués, et vingt lorgnettes d’opéra braquées sur nous, et notre arrivée saluée par des cris de joie qui partaient de la terrasse et du sommet du château : nous y répondîmes, selon l’usage. Le ciel était serein, le vent soufflait du rivage vers le château, et nous fîmes le trajet en un clin d’œil. Je vous raconte simplement la chose. Dans un moment plus poétique j’aurais déchaîné les vents, soulevé les flots, montré la petite nacelle tantôt voisine des nues, tantôt précipitée au fond des abîmes ; vous auriez frémi pour l’instituteur, ses jeunes élèves, et le vieux philosophe votre ami. J’aurais porté, de la terrasse à vos oreilles, les cris des femmes éplorées. Vous auriez vu sur l’esplanade du château des mains levées vers le ciel ; mais il n’y aurait pas eu un mot de vrai. Le fait est que nous n’éprouvâmes d’autre tempête que celle du premier livre de Virgile, que l’un des élèves de l’abbé nous récita par cœur ; et telle fut la fin de notre première sortie ou promenade.

J’étais las ; mais j’avais vu de belles choses, respiré l’air le plus pur, et fait un exercice très-sain. Je soupai d’appétit, et j’eus la nuit la plus douce et la plus tranquille. Le lendemain, en m’éveillant, je disais :

« Voilà la vraie vie, le vrai séjour de l’homme. Tous les prestiges de la société ne purent jamais en éteindre le goût. Enchaînés dans l’enceinte étroite des villes par des occupations ennuyeuses et de tristes devoirs, si nous ne pouvons retourner dans les forêts, notre premier asile, nous sacrifions une portion de notre opulence à appeler les forêts autour de nos demeures. Mais, là, elles ont perdu sous la main symétrique de l’art leur silence, leur innocence, leur liberté, leur majesté, leur repos. Là, nous allons contrefaire un moment le rôle du sauvage ; esclaves des usages, des passions, jouer la pantomime de l’homme de Nature. Dans l’impossibilité de nous livrer aux fonctions et aux amusements de la vie champêtre, d’errer dans une campagne, de suivre un troupeau, d’habiter une chaumière, nous invitons, à prix d’or et d’argent, le pinceau de Wouwermans, de Berghem ou de Vernet, à nous retracer les mœurs et l’histoire de nos anciens aïeux. Et les murs de nos somptueuses et maussades demeures se couvrent des images d’un bonheur que nous regrettons ; et les animaux de Berghem ou de Paul Potter paissent sous nos lambris, parqués dans une riche bordure ; et les toiles d’araignée d’Ostade sont suspendues entre des crépines d’or, sur un damas cramoisi ; et nous sommes dévorés par l’ambition, la haine, la jalousie et l’amour ; et nous brûlons de la soif de l’honneur et de la richesse, au milieu des scènes de l’innocence et de la pauvreté, s’il est permis d’appeler pauvre celui à qui tout appartient. Nous sommes des malheureux autour desquels le bonheur est représenté sous mille formes diverses.

O rus ! quando te aspiciam ?

Horat. Sermonum lib. II, sat. vi, v. 60.

disait le poëte ; et c’est un souhait qui s’élève cent fois au fond de notre cœur. »

Quatrième site. — J’en étais là de ma rêverie, nonchalamment étendu dans un fauteuil, laissant errer mon esprit à son gré, état délicieux, où l’âme est honnête sans réflexion, l’esprit juste et délicat sans effort ; où l’idée, le sentiment semble naître en nous de lui-même comme d’un sol heureux. Mes yeux étaient attachés sur un paysage admirable, et je disais : « L’abbé a raison ; nos artistes n’y entendent rien, puisque le spectacle de leurs plus belles productions ne m’a jamais fait éprouver le délire que j’éprouve, le plaisir d’être à moi, le plaisir de me reconnaître aussi bon que je le suis, le plaisir de me voir et de me complaire, le plaisir plus doux encore de m’oublier. Où suis-je dans ce moment ? qu’est-ce qui m’environne ? Je ne le sais, je l’ignore. Que me manque-t-il ? Rien. Que dirai-je ? Rien. S’il est un Dieu, c’est ainsi qu’il est. Il jouit de lui-même. » Un bruit entendu au loin, c’était le coup de battoir d’une blanchisseuse, frappa subitement mon oreille ; et adieu mon existence divine. Mais s’il est doux d’exister à la façon de Dieu, il est aussi quelquefois assez doux d’exister à la façon des hommes. Qu’elle vienne ici seulement, qu’elle m’apparaisse, que je revoie ses grands yeux, qu’elle pose doucement sa main sur mon front, qu’elle me sourie… Que ce bouquet d’arbres vigoureux et touffu fait bien à droite ! Cette langue de terre ménagée en pointe au devant de ces arbres, et descendant par une pente facile vers la surface de ces eaux, est tout à fait pittoresque. Que ces eaux qui rafraîchissent cette péninsule, en baignant sa rive, sont belles ! Ami Vernet, prends tes crayons, et dépêche-toi d’enrichir ton portefeuille de ce groupe de femmes. L’une, penchée vers la surface de l’eau, y trempe son linge ; l’autre, accroupie, le tord ; une troisième, debout, en a rempli le panier qu’elle a posé sur sa tête. N’oublie pas ce jeune homme que tu vois par le dos proche d’elles, courbé vers le fond, et s’occupant du même travail. Hâte-toi, car ces figures prendront dans un instant une autre position moins heureuse peut-être. Plus ta copie sera fidèle, plus ton tableau sera beau. Je me trompe. Tu donneras à ces femmes un peu plus de légèreté, tu les toucheras moins lourdement, tu affaibliras le ton jaunâtre et sec de cette terrasse. Ce pêcheur qui a jeté son filet vers la gauche, à l’endroit où les eaux prennent toute leur étendue, tu le laisseras tel qu’il est ; tu n’imaginerais rien de mieux. Vois son attitude ; comme elle est vraie ! Place aussi son chien à côté de lui. Quelle foule d’accessoires heureux à recueillir pour ton talent ! Et ce bout de rocher qui est tout à fait à gauche ; et proche de ce rocher, sur le fond, ces bâtiments et ces hameaux ; et entre cette fabrique, ce hameau et la langue de terre aux blanchisseuses, ces eaux tranquilles et calmes dont la surface s’étend et se perd dans le lointain ! Si, sur un plan correspondant à ces femmes occupées, mais à une très-grande distance, tu places dans une de tes compositions, comme la nature te l’indique ici, des montagnes vaporeuses dont je n’aperçoive que le sommet, l’horizon de la toile en sera renvoyé aussi loin que tu le voudras. Mais comment feras-tu pour rendre, je ne dis pas la forme de ces objets divers, ni même leur vraie couleur, mais la magique harmonie qui les lie ?… Pourquoi suis-je seul ici ? Pourquoi personne ne partage-t-il avec moi le charme, la beauté de ce site ? Il me semble que si elle était là, dans son vêtement négligé, que je tinsse sa main, que son admiration se joignît à la mienne, j’admirerais bien davantage. Il me manque un sentiment que je cherche, et qu’elle seule peut m’inspirer… Que fait le propriétaire de ce beau lieu ? Il dort.

Je vous appelais, j’appelais mon amie, lorsque le cher abbé entra avec son mouchoir sur son œil. « Vos tourbillons de poussière, me dit-il avec un peu d’humeur, qui sont aussi bien ordonnés que le monde, m’ont fait passer une mauvaise nuit. » Ses bambins étaient à leurs devoirs, et il venait causer avec moi. L’émotion vive de l’âme laisse, même après qu’elle est passée, des traces sur le visage qu’il n’est pas difficile de reconnaître. L’abbé ne s’y méprit pas. Il devina quelque chose de ce qui s’était passé au fond de la mienne.

« J’arrive à contre-temps, me dit-il.

— Non, l’abbé.

— Une autre compagnie vous rendrait peut-être, en ce moment, plus heureux que la mienne.

— Cela se peut.

— Je m’en vais donc.

— Non, restez. » Il resta. Il m’invita à prolonger mon séjour, et me promit autant de promenades telles que celles de la veille, de tableaux tels que celui que j’avais sous les yeux, que je lui accorderais de journées. Il était neuf heures du matin, et tout dormait encore autour de nous. Entre un assez grand nombre d’hommes aimables et de femmes charmantes que ce séjour rassemblait, et qui tous s’étaient sauvés de la ville, à ce qu’ils disaient, pour jouir des agréments, du bonheur de la campagne, aucun qui eût quitté son oreiller, qui voulût respirer la première fraîcheur de l’air, entendre le premier chant des oiseaux, sentir le charme de la nature ranimée par les vapeurs de la nuit, recevoir le premier parfum des fleurs, des plantes et des arbres. Ils semblaient ne s’être faits habitants des champs que pour se livrer plus sûrement et plus continûment aux ennuis de la ville. Si la compagnie de l’abbé n’était pas tout à fait celle que j’aurais choisie, je m’aimais encore mieux avec lui que seul. Un plaisir, qui n’est que pour moi, me touche faiblement et dure peu. C’est pour moi et mes amis que je lis, que je réfléchis, que j’écris, que je médite, que j’entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me frappe-t-elle, ils la sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle enchanteur, sans m’en apercevoir j’en médite le récit pour eux. Je leur ai consacré l’usage de tous mes sens et de toutes mes facultés ; et c’est peut-être la raison pour laquelle tout s’exagère, tout s’enrichit un peu dans mon imagination et dans mon discours ; ils m’en font quelquefois un reproche, les ingrats !

L’abbé, placé à côté de moi, s’extasiait à son ordinaire sur les charmes de la nature. Il avait répété cent fois l’épithète de beau, et je remarquais que cet éloge commun s’adressait à des objets tous divers. « L’abbé, lui dis-je, cette roche escarpée, vous l’appelez belle ; la forêt sourcilleuse qui la couvre, vous l’appelez belle ; le torrent qui blanchit de son écume le rivage, et qui en fait frissonner le gravier, vous l’appelez beau ; le nom de beau, vous l’accordez, à ce que je vois, à l’homme, à l’animal, à la plante, à la pierre, aux poissons, aux oiseaux, aux métaux. Cependant vous m’avouerez qu’il n’y a aucune qualité physique commune entre ces êtres. D’où vient donc l’attribut commun ?

— Je ne sais, et vous m’y faites penser pour la première fois.

— C’est une chose toute simple. La généralité de votre panégyrique vient, cher abbé, de quelques idées ou sensations communes excitées dans votre âme par des qualités physiques absolument différentes.

— J’entends, l’admiration.

— Ajoutez, et le plaisir. Si vous y regardez de près, vous trouverez que les objets qui causent de l’étonnement ou de l’admiration sans faire plaisir ne sont pas beaux ; et que ceux qui font plaisir, sans causer de la surprise ou de l’admiration, ne le sont pas davantage. Le spectacle de Paris en feu vous ferait horreur ; au bout de quelque temps vous aimeriez à vous promener sur les cendres. Vous éprouveriez un violent supplice à voir expirer votre amie ; au bout de quelque temps votre mélancolie vous conduirait vers sa tombe, et vous vous y asseyeriez. Il y a des sensations composées ; et c’est la raison pour laquelle il n’y a de beaux que les objets de la vue et de l’ouïe. Écartez du son toute idée accessoire et morale ; et vous lui ôterez la beauté. Arrêtez à la surface de l’œil une image ; que l’impression n’en passe ni à l’esprit ni au cœur ; et elle n’aura plus rien de beau. Il y a encore une autre distinction : c’est l’objet dans la nature, et le même objet dans l’art ou l’imitation. Le terrible incendie, au milieu duquel hommes, femmes, enfants, pères, mères, frères, sœurs, amis, étrangers, concitoyens, tout périt, vous plonge dans la consternation ; vous fuyez, vous détournez vos regards, vous fermez vos oreilles aux cris. Spectateur désespéré d’un malheur commun à tant d’êtres chéris, peut-être hasarderez-vous votre vie, vous chercherez à les sauver ou à trouver dans les flammes le même sort qu’eux. Qu’on vous montre sur la toile les incidents de cette calamité ; et vos yeux s’y arrêteront avec joie. Vous direz avec Énée :

En Priamus. Sunt hic etiam sua præmia laudi.

Virgil. Æneid. lib. I, v. 465.

— Et je verserai des larmes ?

— Je n’en doute pas.

— Mais puisque j’ai du plaisir, qu’ai-je à pleurer ? Et si je pleure, comment se fait-il que j’aie du plaisir ?

— Serait-il possible, l’abbé, que vous ne connussiez pas ces larmes-là ? Vous n’avez donc jamais été vain quand vous avez cessé d’être fort ? Vous n’avez donc jamais arrêté vos regards sur celle qui venait de vous faire le plus grand sacrifice qu’une femme honnête puisse faire ? Vous n’avez donc…

— Pardonnez-moi, j’ai… j’ai éprouvé la chose ; mais je n’en ai jamais su la raison, et je vous la demande.

— Quelle question vous me faites là, cher abbé ! Nous y serions encore demain ; et tandis que nous passerions assez agréablement notre temps, vos disciples perdraient le leur.

— Un mot seulement.

— Je ne saurais. Allez à votre thème et à votre version.

— Un mot.

— Non, non, pas une syllabe ; mais prenez mes tablettes, cherchez au verso du premier feuillet, et peut-être y trouverez-vous quelques lignes qui mettront votre esprit en train. »

L’abbé prend les tablettes, et tandis que je m’habillais, il lut : « La Rochefoucauld a dit que, dans les plus grands malheurs des personnes qui nous sont le plus chères, il y a toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas[2]. »

« Est-ce cela, me dit l’abbé ?

— Oui.

— Mais cela ne vient guère à la chose.

— Allez toujours. »

Et il continua.

« « N’y aurait-il pas à cette idée un côté vrai et moins affligeant pour l’espèce humaine ? Il est beau, il est doux de compatir aux malheureux ; il est beau, il est doux de se sacrifier pour eux. C’est à leur infortune que nous devons la connaissance flatteuse de l’énergie de notre âme. Nous ne nous avouons pas aussi franchement à nous-mêmes qu’un certain chirurgien le disait à son ami : Je voudrais que vous eussiez une jambe cassée ; et vous verriez ce que je sais faire. Mais tout ridicule que ce souhait paraisse, il est caché au fond de tous les cœurs ; il est naturel, il est général. Qui est-ce qui ne désirera pas sa maîtresse au milieu des flammes, s’il peut se promettre de s’y précipiter comme Alcibiade, et de la sauver entre ses bras ? Nous aimons mieux voir sur la scène l’homme de bien souffrant, que le méchant puni ; et sur le théâtre du monde, au contraire, le méchant puni que l’homme de bien souffrant. C’est un beau spectacle que celui de la vertu sous les grandes épreuves. Les efforts les plus terribles tournés contre elle ne nous déplaisent pas. Nous nous associons volontiers en idée au héros opprimé. L’homme le plus épris de la fureur, de la tyrannie, laisse là le tyran, et le voit tomber avec joie dans la coulisse, mort d’un coup de poignard. Le bel éloge de l’espèce humaine, que ce jugement impartial du cœur en faveur de l’innocence ! Une seule chose peut nous rapprocher du méchant ; c’est la grandeur de ses vues, l’étendue de son génie, le péril de son entreprise. Alors, si nous oublions sa méchanceté pour courir son sort ; si nous conjurons contre Venise avec le comte de Bedmar, c’est la vertu qui nous subjugue encore sous une autre face. » »

— Cher abbé, observez en passant combien l’historien éloquent peut être dangereux ; et continuez…

« « . . . Nous allons au théâtre chercher de nous-mêmes une estime que nous ne méritons pas, prendre bonne opinion de nous ; partager l’orgueil des grandes actions que nous ne ferons jamais ; ombres vaines des fameux personnages qu’on nous montre. Là, prompts à embrasser, à serrer contre notre sein la vertu menacée, nous sommes bien sûrs de triompher avec elle, ou de la lâcher quand il en sera temps ; nous la suivons jusqu’au pied de l’échafaud, mais pas plus loin ; et personne n’a mis sa tête sur le billot à côté de celle du comte d’Essex[3] ; aussi le parterre est-il plein, et les lieux de la misère réelle sont-ils vides. S’il fallait sérieusement subir la destinée du malheureux mis en scène, les loges seraient désertes. Le poëte, le peintre, le statuaire, le comédien, sont des charlatans qui nous vendent à peu de frais la fermeté du vieil Horace, le patriotisme du vieux Caton, en un mot, le plus séduisant des flatteurs. » »

L’abbé en était là, lorsqu’un de ses élèves entra, sautant de joie, son cahier à la main. L’abbé, qui préférait de causer avec moi à aller à son devoir, car le devoir est une des choses les plus déplaisantes de ce monde : c’est toujours caresser sa femme et payer ses dettes ; l’abbé renvoya l’enfant, me demanda la lecture du paragraphe suivant. « Lisez, l’abbé ; » et l’abbé lut :

« « Un imitateur de nature rapportera toujours son ouvrage à quelque but important. Je ne prétends point que ce soit en lui méthode, projet, réflexion ; mais instinct, pente secrète, sensibilité naturelle, goût exquis et grand. Lorsqu’on présenta à Voltaire Denys le Tyran, première et dernière tragédie de Marmontel[4], le vieux poëte dit : « Il ne fera jamais rien, il n’a pas le secret… »

— Le génie peut-être ?

— Oui, l’abbé, le génie, et puis le bon choix des sujets ; l’homme de nature opposé à l’homme civilisé ; l’homme sous l’empire du despotisme ; l’homme accablé sous le joug de la tyrannie ; des pères, des mères, des époux, les liens les plus sacrés, les plus doux, les plus violents, les plus généraux, les maux de la société, la loi inévitable de la fatalité, les suites des grandes passions ; il est difficile d’être fortement ému d’un péril qu’on n’éprouvera peut-être jamais. Moins la distance du personnage à moi est grande, plus l’attraction est prompte ; plus l’adhésion est forte. On a dit :

Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi.

Horat. de Arte poet., v. 102 et 103.

Mais tu pleureras tout seul, sans que je sois tenté de mêler une larme aux tiennes, si je ne puis me substituer à ta place : il faut que je m’accroche à l’extrémité de la corde qui te tient suspendu dans les airs, ou je ne frémirai pas.

— Ah ! j’entends à présent.

— Quoi, l’abbé ?

— Je fais deux rôles, je suis double ; je suis Le Couvreur, et je reste moi. C’est le moi Le Couvreur qui frémit et qui souffre, et c’est le moi tout court qui a du plaisir.

— Fort bien, l’abbé ; et voilà la limite de l’imitateur de la nature. Si je m’oublie trop et trop longtemps, la terreur est trop forte ; si je ne m’oublie point du tout, si je reste toujours un, elle est trop faible : c’est ce juste tempérament qui fait verser des larmes délicieuses.

« On avait exposé deux tableaux qui concouraient pour un prix proposé : c’était un Saint Barthélemy sous le couteau des bourreaux. Une paysanne âgée décida les juges incertains. « Celui-ci, dit la bonne femme, me fait grand plaisir ; mais cet autre me fait grand’peine. » Le premier la laissait hors de la toile ; le second l’y faisait entrer. Nous aimons le plaisir en personne, et la douleur en peinture.

« On prétend que la présence de la chose frappe plus que son imitation ; cependant on quittera Caton expirant sur la scène, pour courir au supplice de Lally. Affaire de curiosité. Si Lally était décapité tous les jours, on resterait à Caton ; le théâtre est le mont Tarpéien ; le parterre est le quai Pelletier des honnêtes gens.

« Le peuple cependant ne se lasse point d’exécutions ; c’est un autre principe. L’homme du coin devient au retour le Démosthène de son quartier. Pendant huit jours il pérore, on l’écoute, pendent ab ore loquentis. Il est un personnage.

« Si l’objet nous intéresse en nature, l’art réunira le charme de la chose au charme de l’imitation. Si l’objet vous répugne en nature, il ne restera sur la toile, dans le poème, sur le marbre, que le prestige de l’imitation. Celui donc qui se négligera sur le choix du sujet, se privera de la meilleure partie de son avantage ; c’est un magicien maladroit qui casse en deux sa baguette. »

Tandis que l’abbé s’amusait à causer, ses enfants s’amusaient de leur côté à jouer. Le thème et la version avaient été faits à la hâte. Le thème était rempli de solécismes ; la version, de contre-sens. L’abbé, en colère, prononçait qu’il n’y aurait point de promenade. En effet, il n’y en eut point ; et, selon l’usage, les élèves et moi nous fûmes châtiés de la faute du maître ; car les enfants ne manquent guère à leurs devoirs que parce que les maîtres ne sont pas au leur. Je pris donc le parti, privé de mon cicérone et de sa galerie, de me prêter aux amusements du reste de la maison. Je jouai, je jouai mal ; je fus grondé, et je perdis mon argent. Je me mêlai à l’entretien de nos philosophes, qui devinrent à la fin si brouillés, si bruyants, que, n’étant plus d’âge aux promenades du parc, je pris furtivement mon chapeau et mon bâton, et m’en allai seul à travers champs, rêvant à la très-belle et très-importante question qu’ils agitaient, et à laquelle ils étaient arrivés de fort loin.

Il s’agissait d’abord de l’acception des mots, de la difficulté de les circonscrire et de l’impossibilité de s’entendre sans ce préliminaire.

Tous n’étant pas d’accord ni sur l’un ni sur l’autre point, on choisit un exemple, et ce fut le mot vertu. On demanda : « Qu’est-ce que la vertu ? » et, chacun la définissant à sa mode, la dispute changea d’objet ; les uns prétendant que la vertu était l’habitude de conformer sa conduite à la loi ; les autres, que c était l’habitude de conformer sa conduite à l’utilité publique.

Les premiers disaient que la vertu définie : l’habitude de conformer ses actions à l’utilité publique, était la vertu du législateur ou du souverain, et non celle du sujet, du citoyen, du peuple ; car qui est-ce qui a des idées exactes de l’utilité publique ? c’est une notion si compliquée, dépendante de tant d’expériences et de lumières, que les philosophes même en disputaient entre eux. Si l’on abandonne les actions des hommes à cette règle, le vicaire de Saint-Roch, qui croit son culte très-essentiel au maintien de la société, tuera le philosophe, s’il n’est prévenu par celui-ci, qui regarde toute institution religieuse comme contraire au bonheur de l’homme. L’ignorance et l’intérêt, qui obscurcissent tout dans les têtes humaines, montreront l’intérêt général où il n’est pas. Chacun ayant sa vertu, la vie de l’homme se remplira de crimes. Le peuple, ballotté par ses passions et par ses erreurs, n’aura point de mœurs : car il n’y a de mœurs que là où les lois bonnes ou mauvaises sont sacrées ; car c’est là seulement que la conduite générale est uniforme. Pourquoi n’y a-t-il et ne peut-il y avoir de mœurs dans aucune contrée de l’Europe ? C’est que la loi civile et la loi religieuse sont en contradiction avec la loi de nature. Qu’en arrive-t-il ? c’est que, toutes trois enfreintes et observées alternativement, elles perdent toute sanction. On n’y est ni religieux, ni citoyen, ni homme ; on n’y est que ce qui convient à l’intérêt du moment. D’ailleurs, si chacun s’institue juge compétent de la conformité de la loi avec l’utilité publique, l’effrénée liberté d’examiner, d’observer ou de fouler aux pieds les mauvaises lois, conduira bientôt à l’examen, au mépris et à l’infraction des bonnes.

Cinquième site. — J’allais devant moi, ruminant ces objections, qui me paraissaient fortes, lorsque je me trouvai entre des arbres et des rochers, lieu sacré par son silence et son obscurité. Je m’arrêtai là, et je m’assis. J’avais à ma droite un phare, qui s’élevait du sommet des rochers. Il allait se perdre dans la nue ; et la mer, en mugissant, venait se briser à ses pieds. Au loin, des pêcheurs et des gens de mer étaient diversement occupés. Toute l’étendue des eaux agitées s’ouvrait devant moi ; elle était couverte de bâtiments dispersés. J’en voyais s’élever au-dessus des vagues, tandis que d’autres se perdaient au-dessous, chacun, à l’aide de ses voiles et de sa manœuvre, suivant des routes contraires, quoique poussé par un même vent : image de l’homme et du bonheur, du philosophe et de la vérité.

Nos philosophes auraient été d’accord sur leur définition de la vertu, si la loi était toujours l’organe de l’utilité publique ; mais il s’en manquait beaucoup que cela fût, et il était dur d’assujettir des hommes sensés, par le respect pour une mauvaise loi, mais bien évidemment mauvaise, à l’autoriser de leur exemple, et à se souiller d’actions contre lesquelles leur âme et leur conscience se révoltaient. Quoi donc ! habitant de la côte du Malabar, égorgerai-je mon enfant, le pilerai-je, me frotterai-je de sa graisse pour me rendre invulnérable ?… me plierai-je à toutes les extravagances des nations ? couperai-je ici les testicules à mon fils ? là, foulerai-je aux pieds ma fille, pour la faire avorter ? ailleurs, immolerai-je des hommes mutilés, une foule de femmes emprisonnées, à ma débauche et à ma jalousie ?… Pourquoi non ? des usages aussi monstrueux ne peuvent durer, et puis, s’il faut opter, être méchant homme ou bon citoyen ; puisque je suis membre d’une société, je serai bon citoyen si je puis. Mes bonnes actions seront à moi ; c’est à la loi à répondre des mauvaises. Je me soumettrai à la loi, et je réclamerai contre elle… Mais si cette réclamation, prohibée par la loi même, est un crime capital ?… Je me tairai ou je m’éloignerai… Socrate dira, lui : Ou je parlerai ou je périrai. L’apôtre de la vérité se montrera-t-il donc moins intrépide que l’apôtre du mensonge ? Le mensonge aura-t-il seul le privilége de faire des martyrs ? Pourquoi ne dirais-je pas : La loi l’ordonne, mais la loi est mauvaise. Je n’en ferai rien. Je n’en veux rien faire. J’aime mieux mourir… Mais Aristippe lui répondra : Je sais tout aussi bien que toi, ô Socrate ! que la loi est mauvaise ; et je ne fais pas plus de cas de la vie qu’un autre. Cependant je me soumettrai à la loi, de peur qu’en discutant, de mon autorité privée, les mauvaises lois, je n’encourage par mon exemple la multitude insensée à discuter les bonnes. Je ne fuirai point les cours comme toi. Je saurai me vêtir de pourpre. Je ferai ma cour aux maîtres du monde ; et peut-être en obtiendrai-je ou l’abolition de la loi mauvaise, ou la grâce de l’homme de bien qui l’aura enfreinte.

Je quittais cette question ; je la reprenais pour la quitter encore. Le spectacle des eaux m’entraînait malgré moi. Je regardais, je sentais, j’admirais, je ne raisonnais plus, je m’écriais : « Ô profondeur des mers ! » Et je demeurais absorbé dans diverses spéculations entre lesquelles mon esprit était balancé, sans trouver d’ancre qui me fixât. Pourquoi, me disais-je, les mots les plus généraux, les plus saints, les plus usités : loi, goût, beau, bon, vrai, usage, mœurs, vice, vertu, instinct, esprit, matière, grâce, beauté, laideur, si souvent prononcés, s’entendent-ils si peu, se définissent-ils si diversement ?… Pourquoi ces mots, si souvent prononcés, si peu entendus, si diversement définis, sont-ils employés avec la même précision par le philosophe, par le peuple et par les enfants ? L’enfant se trompera sur la chose, mais non sur la valeur du mot. Il ne sait ce qui est vraiment beau ou laid, bon ou mauvais, vrai ou faux ; mais il sait ce qu’il veut dire, tout aussi bien que moi. Il approuve et désapprouve comme moi. Il a son admiration et son dédain… Est-ce réflexion en moi ? Est-ce habitude machinale en lui ?… Mais de son habitude machinale, ou de ma réflexion, quel est le guide le plus sûr ?… Il dit : « Voilà ma sœur. » Moi, qui l’aime, j’ajoute : « Petit, vous avez raison ; c’est sa taille élégante, sa démarche légère, son vêtement simple et noble, le port de sa tête, le son de sa voix, de cette voix qui fait toujours tressaillir mon cœur… » Y aurait-il dans les choses quelque analogie nécessaire à notre bonheur ?… Cette analogie se reconnaîtrait-elle par l’expérience ? En aurais-je un pressentiment secret ?… Serait-ce à des expériences réitérées que je devrais cet attrait, cette répugnance, qui, réveillée subitement, forme la rapidité de mes jugements ?… Quel inépuisable fonds de recherches !… Dans cette recherche, quel est le premier objet à connaître ?… Moi… Que suis-je ?… Qu’est-ce qu’un homme ?… Un animal ?… sans doute ; mais le chien est un animal aussi ; le loup est un animal aussi. Mais l’homme n’est ni un loup ni un chien… Quelle notion précise peut-on avoir du bien et du mal, du beau et du laid, du bon et du mauvais, du vrai et du faux, sans une notion préliminaire de l’homme ?… Mais si l’homme ne se peut définir… tout est perdu… Combien de philosophes, faute de ces observations si simples, ont fait à l’homme la morale des loups, aussi bêtes en cela que s’ils avaient prescrit aux loups la morale de l’homme !… Tout être tend à son bonheur ; et le bonheur d’un être ne peut être le bonheur d’un autre… La morale se renferme donc dans l’enceinte de l’espèce… Qu’est-ce qu’une espèce ?… Une multitude d’individus organisés de la même manière… Quoi ! l’organisation serait la base de la morale !… Je le crois… Mais Polyphème, qui n’eut presque rien de commun dans son organisation avec les compagnons d’Ulysse, ne fut donc pas plus atroce, en mangeant les compagnons d’Ulysse, que les compagnons d’Ulysse en mangeant un lièvre ou un lapin ?… Mais les rois, mais Dieu, qui est le seul de son espèce ?…

Le soleil, qui touchait à son horizon, disparut ; la mer prit tout à coup un aspect plus sombre et plus solennel. Le crépuscule, qui n’est d’abord ni le jour ni la nuit, image de nos faibles pensées ; image qui avertit le philosophe de s’arrêter dans ses spéculations, avertit aussi le voyageur de ramener ses pas vers son asile. Je m’en revenais donc, et je pensais que s’il y avait une morale propre à une espèce, peut-être dans la même espèce y avait-il une morale propre à différents individus, ou du moins à différentes conditions ou collections d’individus semblables ; et pour ne pas vous scandaliser par un exemple trop sérieux, une morale propre aux artistes, ou à l’art, et que cette morale pourrait bien être au rebours de la morale usuelle. Oui, mon ami, j’ai bien peur que l’homme n’aille droit au malheur par la voie qui conduit l’imitateur de la nature au sublime. Se jeter dans les extrêmes, voilà la règle du poëte. Garder en tout un juste milieu, voilà la règle du bonheur. Il ne faut point faire de poésie dans la vie. Les héros, les amants romanesques, les grands patriotes, les magistrats inflexibles, les apôtres de religion, les philosophes à toute outrance, tous ces rares et divins insensés font de la poésie dans la vie, de là leur malheur. Ce sont eux qui fournissent après leur mort aux grands tableaux. Ils sont excellents à peindre. Il est d’expérience que la nature condamne au malheur celui à qui elle a départi le génie, et celle qu’elle a douée de la beauté ; c’est que ce sont des êtres poétiques. Je me rappelais la foule des grands hommes et des belles femmes, dont la qualité qui les avait distingués de leur espèce avait fait le malheur. Je faisais en moi-même l’éloge de la médiocrité qui met également à l’abri du blâme et de l’envie ; et je me demandais pourquoi, cependant, personne ne voudrait perdre de sa sensibilité et devenir médiocre ? Ô vanité de l’homme ! Je parcourais depuis les premiers personnages de la Grèce et de Rome, jusqu’à ce vieil abbé qu’on voit dans nos promenades, vêtu de noir, tête hérissée de cheveux blancs, l’œil hagard, la main appuyée sur une petite canne, rêvant, allant, clopinant. C’est l’abbé de Gua de Malves. C’est un profond géomètre, témoin son Traité des Courbes du troisième et quatrième genre, et sa solution, ou plutôt démonstration de la règle de Descartes sur les signes d’une équation. Cet homme, placé devant sa table, enfermé dans son cabinet, peut combiner une infinité de quantités ; il n’a pas le sens commun dans la rue. Dans la même année, il embarrassera ses revenus de délégations ; il perdra sa place de professeur au Collège royal ; il s’exclura de l’Académie, et achèvera sa ruine par la construction d’une machine à cribler le sable, et n’en séparera pas une paillette d’or, il s’en reviendra pauvre et déshonoré ; en s’en revenant il passera sur une planche étroite ; il tombera et se cassera une jambe[5]. Celui-ci est un imitateur sublime de nature ; voyez ce qu’il sait exécuter, soit avec l’ébauchoir, soit avec le crayon, soit avec le pinceau ; admirez son ouvrage étonnant ; eh bien, il n’a pas sitôt déposé l’instrument de son métier, qu’il est fou. Ce poëte, que la sagesse paraît inspirer, et dont les écrits sont remplis de sentences à graver en lettres d’or, dans un instant il ne sait plus ce qu’il dit, ce qu’il fait ; il est fou. Cet orateur, qui s’empare de nos âmes et de nos esprits, qui en dispose à son gré, descendu de la chaire, il n’est plus maître de lui ; il est fou. Quelle différence ! m’écriai-je, du génie et du sens commun de l’homme tranquille et de l’homme passionné ! Heureux, cent fois heureux, m’écriai-je encore, M. Baliveau[6], capitoul de Toulouse ! c’est M. Baliveau, qui boit bien, qui mange bien, qui digère bien, qui dort bien. C’est lui qui prend son café le matin, qui fait la police au marché, qui pérore dans sa petite famille, qui arrondit sa fortune, qui prêche à ses enfants la fortune ; qui vend à temps son avoine et son blé ; qui garde dans son cellier ses vins, jusqu’à ce que la gelée des vignes en ait amené la cherté ; qui sait placer sûrement ses fonds ; qui se vante de n’avoir jamais été enveloppé dans aucune faillite ; qui vit ignoré ; et pour qui le bonheur inutilement envié d’Horace, le bonheur de mourir ignoré fut fait. M. Baliveau est un homme fait pour son bonheur et pour le malheur des autres. Son neveu, M. de l’Empirée[7], tout au contraire. On veut être M. de l’Empirée à vingt ans, et M. Baliveau à cinquante. C’est tout juste mon âge.

J’étais encore à quelque distance du château, lorsque j’entendis sonner le souper. Je ne m’en pressai pas davantage ; je me mets quelquefois à table le soir, mais il est rare que je mange. J’arrivai à temps pour recevoir quelques plaisanteries sur mes courses, et faire la chouette à deux femmes qui jouèrent les cinq à six premiers rois, d’un bonheur extraordinaire. La galerie, qui cherchait encore à les amuser à mes dépens, trouvait qu’avec la ressource dont j’étais dans la société, il ne fallait pas supporter plus longtemps ce goût effréné pour les montagnes et les forêts ; qu’on y perdrait trop. On calcula ce que je devais à la compagnie à tant par partie, et à tant de parties par jour. Cependant la chance tourna, et les plaisants changèrent de côté. Il y a plusieurs petites observations, que j’ai presque toujours faites : c’est que les spectateurs au jeu ne manquent guère de prendre parti pour le plus fort, de se liguer avec la fortune, et de quitter des joueurs excellents qui n’intéressaient pas leur jeu, pour s’attrouper autour de pitoyables joueurs qui risquaient des masses d’or. Je ne néglige point ces petits phénomènes lorsqu’ils sont constants, parce qu’alors ils éclairent sur la nature humaine, que le même ressort meut dans les grandes occasions et dans les frivoles. Rien ne ressemble tant à un homme qu’un enfant. Combien le silence est nécessaire, et combien il est rarement gardé autour d’une table de jeu ! Combien la plaisanterie qui trouble et contriste le perdant y est déplacée, et combien je ne sais quelle sorte de plate commisération est plus insupportable encore ! S’il est rare de trouver un homme qui sache perdre, combien il est plus rare d’en trouver un qui sache gagner ! Pour des femmes, il n’y en a point. Je n’en ai jamais vu une qui contînt ni sa bonne humeur dans la prospérité, ni sa mauvaise humeur dans l’adversité. La bizarrerie de certains hommes sérieusement irrités de la prédilection aveugle du sort, joueurs infidèles ou fâcheux par cette unique raison ! Un certain abbé de Maginville, qui dépensait fort bien vingt louis à nous donner un excellent dîner, nous volait au jeu un petit écu, qu’il abandonnait le soir à ses gens ! L’homme ambitionne la supériorité, même dans les plus petites choses. Jean-Jacques Rousseau, qui me gagnait toujours aux échecs, me refusait un avantage qui rendît la partie plus égale. « Souffrez-vous à perdre ? me disait-il. — Non, lui répondais-je ; mais je me défendrais mieux, et vous en auriez plus de plaisir. — Cela se peut, répliquait-il ; laissons pourtant les choses comme elles sont. » Je ne doute point que le premier président ne voulût savoir tenir un fleuret et tirer des armes mieux que Motet ; et l’abbesse de Chelles, mieux danser que la Guimard. On sauve sa médiocrité ou son ignorance par du mépris.

Il était tard quand je me retirai ; mais l’abbé me laissa dormir la grasse matinée. Il ne m’apparut que sur les dix heures, avec son bâton d’aubépine et son chapeau rabattu. Je l’attendais ; et nous voilà partis avec les deux petits compagnons de nos pèlerinages, et précédés de deux valets, qui se relayaient à porter un large panier. Il y avait près d’une heure que nous marchions en silence à travers les détours d’une longue forêt qui nous dérobait à l’ardeur du soleil, lorsque tout à coup je me trouvai placé en face du paysage qui suit. Je ne vous en dis rien ; vous en jugerez.

Sixième site. — Imaginez à droite la cime d’un rocher qui se perd dans la nue. Il était dans le lointain, à en juger par les objets interposés, et la manière terne et grisâtre dont il était éclairé. Proche de nous, toutes les couleurs se distinguent ; au loin, elles se confondent en s’éteignant ; et leur confusion produit un blanc mat. Imaginez, au devant de ce rocher, et beaucoup plus voisin, une fabrique de vieilles arcades, sur le ceintre de ces arcades une plate-forme qui conduisait à une espèce de phare, au delà de ce phare, à une grande distance, des monticules. Proche des arcades, mais tout à fait à notre droite, un torrent qui se précipitait d’une énorme hauteur, et dont les eaux écumeuses étaient resserrées dans la crevasse profonde d’un rocher, et brisées dans leur chute par des masses informes de pierres ; vers ces masses, quelques barques à flot ; à notre gauche, une langue de terre où des pêcheurs et autres gens étaient occupés. Sur cette langue de terre un bout de forêt éclairé par la lumière qui venait d’au delà ; entre ce paysage de la gauche, le rocher crevassé et la fabrique de pierres, une échappée de mer qui s’étendait à l’infini, et sur cette mer quelques bâtiments dispersés ; à droite, les eaux de la mer baignaient le pied du phare et d’une autre longue fabrique adjacente, en retour d’équerre, qui s’enfuyait dans le lointain.

Si vous ne faites pas un effort pour vous bien représenter ce site, vous me prendrez pour un fou, lorsque je vous dirai que je poussai un cri d’admiration, et que je restai immobile et stupéfait. L’abbé jouit un moment de ma surprise ; il m’avoua qu’il s’était usé sur les beautés de nature, mais qu’il était toujours neuf pour la surprise qu’elles causaient aux autres, ce qui m’expliqua la chaleur avec laquelle les gens à cabinet y appelaient les curieux. Il me laissa pour aller à ses élèves qui étaient assis à terre, le dos appuyé contre des arbres, leurs livres épars sur l’herbe, et le couvercle du panier posé sur leurs genoux, et leur servant de pupitre. À quelque distance, les valets fatigués se reposaient étendus, et moi, j’errais incertain sous quel point je m’arrêterais et verrais. Ô Nature ! que tu es grande ! Ô Nature ! que tu es imposante, majestueuse et belle ! C’est tout ce que je disais au fond de mon âme ; mais comment pourrais-je vous rendre la variété des sensations délicieuses dont ces mots répétés en cent manières diverses étaient accompagnés ? On les aurait sans doute toutes lues sur mon visage ; on les aurait distinguées aux accents de ma voix, tantôt faibles, tantôt véhéments, tantôt coupés, tantôt continus. Quelquefois mes yeux et mes bras s’élevaient vers le ciel ; quelquefois ils retombaient à mes côtés, comme entraînés de lassitude. Je crois que je versai quelques larmes. Vous, mon ami, qui connaissez si bien l’enthousiasme et son ivresse, dites-moi quelle est la main qui s’était placée sur mon cœur, qui le serrait, qui le rendait alternativement à son ressort, et suscitait dans tout mon corps ce frémissement qui se fait sentir particulièrement à la racine des cheveux, qui semblent alors s’animer et se mouvoir !

Qui sait le temps que je passai dans cet état d’enchantement ? Je crois que j’y serais encore, sans un bruit confus de voix qui m’appelaient : c’étaient celles de nos petits élèves et de leur instituteur. J’allai les rejoindre à regret, et j’eus tort. Il était tard ; j’étais épuisé ; car toute sensation violente épuise ; et je trouvai sur l’herbe des carafons de cristal remplis d’eau et de vin, avec un énorme pâté qui, sans avoir l’aspect auguste et sublime du site dont je m’étais arraché, n’était pourtant pas déplaisant à voir. Ô rois de la terre ! quelle différence de la gaieté, de l’innocence et de la douceur de ce repas frugal et sain, et de la triste magnificence de vos banquets ! Les dieux, assis à leur table, regardent aussi du haut de leurs célestes demeures le même spectacle qui attache nos regards. Du moins, les poëtes du paganisme n’auraient pas manqué de le dire. Ô sauvages habitants des forêts, hommes libres qui vivez encore dans l’état de nature, et que notre approche n’a point corrompus, que vous êtes heureux, si l’habitude qui affaiblit toutes les jouissances, et qui rend les privations plus amères, n’a point altéré le bonheur de votre vie !

Nous abandonnâmes les débris de notre repas aux domestiques qui nous avaient servis ; et, tandis que nos jeunes élèves se livraient sans contrainte aux amusements de leur âge, leur instituteur et moi, sans cesse distraits par les beautés de la nature, nous conversions moins que nous ne jetions des propos décousus.

« Mais pourquoi y a-t-il si peu d’hommes touchés des charmes de la nature ?

— C’est que la société leur a fait un goût et des beautés factices.

— Il me semble que la logique de la raison a fait bien d’autres progrès que la logique du goût.

— Aussi celle-ci est-elle si fine, si subtile, si délicate, suppose une connaissance si profonde de l’esprit et du cœur humain, de ses passions, de ses préjugés, de ses erreurs, de ses goûts, de ses terreurs, que peu sont en état de l’entendre, bien moins encore en état de la trouver. Il est bien plus aisé de démêler le vice d’un raisonnement, que la raison d’une beauté. D’ailleurs, l’une est bien plus vieille que l’autre. La raison s’occupe des choses ; le goût, de leur manière d’être. Il faut avoir, c’est le point important ; puis il faut avoir d’une certaine manière ; d’abord une caverne, un asile, un toit, une chaumière, une maison ; ensuite une certaine maison, un certain domicile ; d’abord une femme, ensuite une certaine femme. La nature demande la chose nécessaire. Il est fâcheux d’en être privé. Le goût la demande avec des qualités accessoires qui la rendent agréable.

— Combien de bizarreries, de diversités dans la recherche et le choix raffiné de ces accessoires !

— De tout temps et partout le mal engendra le bien, le bien inspira le mieux, le mieux produisit l’excellent ; à l’excellent succéda le bizarre, dont la famille fut innombrable… C’est qu’il y a dans l’exercice de la raison, et même des sens, quelque chose de commun à tous, et quelque chose de propre à chacun. Cent têtes mal faites, pour une qui l’est bien. La chose commune à tous est de l’espèce. La chose propre à chacun distingue l’individu. S’il n’y avait rien de commun, les hommes disputeraient sans cesse, et n’en viendraient jamais aux mains. S’il n’y avait rien de divers, ce serait tout le contraire. La nature a distribué entre les individus de la même espèce assez de ressemblance, assez de diversité pour faire le charme de l’entretien, et aiguiser la pointe de l’émulation.

— Ce qui n’empêche pas qu’on ne s’injurie quelquefois, et qu’on ne se tue.

— L’imagination et le jugement sont deux qualités communes et presque opposées. L’imagination ne crée rien, elle, imite, elle compose, combine, exagère, agrandit, rapetisse. Elle s’occupe sans cesse de ressemblances. Le jugement observe, compare, et ne cherche que des différences. Le jugement est la qualité dominante du philosophe ; l’imagination, la qualité dominante du poëte.

— L’esprit philosophique est-il favorable ou défavorable à la poésie ? Grande question presque décidée parce peu de mots.

— Il est vrai. Plus de verve chez les peuples barbares que chez les peuples policés ; plus de verve chez les Hébreux que chez les Grecs ; plus de verve chez les Grecs que chez les Romains ; plus de verve chez les Romains que chez les Italiens et les Français ; plus de verve chez les Anglais que chez ces derniers. Partout décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l’esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu’on méprise. Platon chasse les poëtes de sa cité. L’esprit philosophique veut des comparaisons plus resserrées, plus strictes, plus rigoureuses ; sa marche circonspecte est ennemie du mouvement et des figures. Le règne des images passe à mesure que celui des choses s’étend. Il s’introduit par la raison une exactitude, une précision, une méthode, pardonnez-moi le mot, une sorte de pédanterie qui tue tout. Tous les préjugés civils et religieux se dissipent ; et il est incroyable combien l’incrédulité ôte de ressources à la poésie. Les mœurs se policent, les usages barbares, poétiques et pittoresques cessent ; et il est incroyable le mal que cette monotone politesse fait à la poésie. L’esprit philosophique amène le style sentencieux et sec. Les expressions abstraites qui renferment un grand nombre de phénomènes se multiplient et prennent la place des expressions figurées. Les maximes de Sénèque et de Tacite succédèrent partout aux descriptions animées, aux tableaux de Tite-Live et de Cicéron ; Fontenelle et La Motte à Bossuet et Fénelon. Quelle est, à votre avis, l’espèce de poésie qui exige le plus de verve ? L’ode, sans contredit. Il y a longtemps qu’on ne fait plus d’odes. Les Hébreux en ont fait, et ce sont les plus fougueuses. Les Grecs en ont fait, mais déjà avec moins d’enthousiasme que les Hébreux. Le philosophe raisonne, l’enthousiaste sent. Le philosophe est sobre, l’enthousiaste est ivre. Les Romains ont imité les Grecs dans le poëme dont il s’agit ; mais leur délire n’est presque qu’une singerie. Allez à cinq heures sous les arbres des Tuileries ; là, vous trouverez de froids discoureurs placés parallèlement les uns à côté des autres, mesurant d’un pas égal des allées parallèles ; aussi compassés dans leurs propos que dans leur allure ; étrangers au tourment de l’âme d’un poëte, qu’ils n’éprouvèrent jamais ; et vous entendrez le dithyrambe de Pindare traité d’extravagance ; et cet aigle endormi sous le sceptre de Jupiter, qui se balance sur ses pieds, et dont les plumes frissonnent aux accents de l’harmonie, mis au rang des images puériles. Quand voit-on naître les critiques et les grammairiens ? tout juste après le siècle du génie et des productions divines. Ce siècle s’éclipse pour ne plus reparaître ; ce n’est pas que Nature, qui produit des chênes aussi grands que ceux d’autrefois, ne produise encore aujourd’hui des têtes antiques ; mais ces têtes étonnantes se rétrécissent en subissant la loi générale d’un goût pusillanime et régnant. Il n’y a qu’un moment heureux ; c’est celui où il y a assez de verve et de liberté pour être chaud, assez de jugement et de goût pour être sage. Le génie crée les beautés ; la critique remarque les défauts. Il faut de l’imagination pour l’un, du jugement pour l’autre. Si j’avais la critique à peindre, je la montrerais arrachant les plumes à Pégase, et le pliant aux allures de l’académie. Il n’est plus cet animal fougueux, qui hennit, gratte la terre du pied, se cabre et déploie ses grandes ailes ; c’est une bête de somme, la monture de l’abbé Morellet, prototype de la méthode. La discipline militaire naît quand il n’y a plus de généraux ; la méthode, quand il n’y a plus de génie.

« Cher abbé, il y a longtemps que nous conversons ; vous m’avez entendu, compris, je crois ?

— Très-bien.

— Et croyez-vous avoir entendu autre chose que des mots ?

— Assurément.

— Eh bien, vous vous trompez ; vous n’avez entendu que des mots, et rien que des mots. Il n’y a dans un discours que des expressions abstraites qui désignent des idées, des vues plus ou moins générales de l’esprit, et des expressions représentatives qui désignent des êtres physiques. Quoi ! tandis que je parlais, vous vous occupiez de l’énumération des idées comprises sous les mots abstraits ; votre imagination travaillait à se peindre la suite des images enchaînées de mon discours ; vous n’y pensez pas, cher abbé ; j’aurais été à la fin de mon oraison, que vous en seriez encore au premier mot ; à la fin de ma description, que vous n’eussiez pas esquissé la première figure de mon tableau.

— Ma foi, vous pourriez bien avoir raison.

— Si je l’ai ? j’en appelle à votre expérience. Écoutez-moi.

L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie,
Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie ;
Il a peur que le dieu dans cet affreux séjour
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et par le centre ouvert de la terre ébranlée
Ne fasse voir du Styx la rive désolée ;
Ne découvre aux vivants cet empire odieux,
Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

Boileau, traduction du Traité du Sublime de Longin, chap. vii
Homère, Iliade, liv. XX, v. 61.

Dites-moi ; vous avez vu, tandis que je récitais, les enfers, le Styx, Neptune avec son trident, Pluton s’élançant d’effroi, le centre de la terre entr’ouvert, les mortels, les dieux ? Il n’en est rien.

— Voilà un mystère bien surprenant ; car enfin, sans me rappeler d’idées, sans me peindre d’images, j’ai pourtant éprouvé toute l’impression de ce terrible et sublime morceau.

— C’est le mystère de la conversation journalière.

— Et vous m’expliquerez ce mystère ?

— Si je puis. Nous avons été enfants, il y a malheureusement longtemps, cher abbé. Dans l’enfance on nous prononçait des mots ; ces mots se fixaient dans notre mémoire, et le sens dans notre entendement, ou par une idée, ou par une image ; et cette idée ou image était accompagnée d’aversion, de haine, de plaisir, de terreur, de désir, d’indignation, de mépris ; pendant un assez grand nombre d’années, à chaque mot prononcé, l’idée ou l’image nous revenait avec la sensation qui lui était propre ; mais à la longue nous en avons usé avec les mots, comme avec les pièces de monnaie : nous ne regardons plus à l’empreinte, à la légende, au cordon, pour en connaître la valeur ; nous les donnons et nous les recevons à la forme et au poids : ainsi des mots, vous dis-je. Nous avons laissé là de coté l’idée ou l’image, pour nous en tenir au son et à la sensation. Un discours prononcé n’est plus qu’une longue suite de sons et de sensations primitivement excitées. Le cœur et les oreilles sont en jeu, l’esprit n’y est plus ; c’est à l’effet successif de ces sensations, à leur violence, à leur somme, que nous nous entendons et jugeons. Sans cette abréviation nous ne pourrions converser ; il nous faudrait une journée pour dire et apprécier une phrase un peu longue. Et que fait le philosophe qui pèse, s’arrête, analyse, décompose ? il revient par le soupçon, le doute, à l’état de l’enfance. Pourquoi met-on si fortement l’imagination de l’enfant en jeu, si difficilement celle de l’homme fait ? C’est que l’enfant, à chaque mot, recherche l’image, l’idée ; il regarde dans sa tête. L’homme fait a l’habitude de cette monnaie ; une longue période n’est plus pour lui qu’une série de vieilles impressions, un calcul d’additions, de soustractions, un art combinatoire, les comptes faits de Barrême. De là vient la rapidité de la conversation où tout s’expédie par formule comme à l’Académie, ou comme à la Halle où l’on n’attache les yeux sur une pièce, que quand on en suspecte la valeur ; cas rares, choses inouïes, non vues, rarement aperçues, rapports subtils d’idées, images singulières et neuves. Il faut alors recourir à la nature, au premier modèle, à la première voie d’institution. De là, le plaisir des ouvrages originaux, la fatigue des livres qui font penser, la difficulté d’intéresser, soit en parlant, soit en écrivant. Si je vous parle du Clair de lune de Vernet, dans les premiers jours de septembre, je pense bien qu’à ces mots vous vous rappellerez quelques traits principaux de ce tableau, mais vous ne tarderez pas à vous dispenser de cette fatigue ; et bientôt vous n’approuverez l’éloge ou la critique que j’en ferai, que d’après la mémoire de la sensation que vous en aurez primitivement éprouvée, et ainsi de tous les morceaux de peinture du Salon, et de tous les objets de la nature. Qui sont donc les hommes les plus faciles à émouvoir, à troubler, à tromper ? Peut-être ce sont ceux qui sont restés enfants, et en qui l’habitude des signes n’a point ôté la facilité de se représenter les choses. »

Après un instant de silence et de réflexion, saisissant l’abbé par le bras, je lui dis : « L’abbé, l’étrange machine qu’une langue, et la machine plus étrange encore qu’une tête ! Il n’y a rien dans aucune des deux qui ne tienne par quelque coin ; point de signes si disparates qui ne confinent, point d’idées si bizarres qui ne se touchent. Combien de choses heureusement amenées par la rime dans nos poëtes ! »

Après un second instant de silence et de réflexion, j’ajoutai : « Les philosophes disent que deux causes diverses ne peuvent produire un effet identique ; et s’il y a un axiome dans la science qui soit vrai, c’est celui-là ; et deux causes diverses en nature, ce sont deux hommes… » Et l’abbé, dont la rêverie allait apparemment le même chemin que la mienne, continua en disant : « Cependant deux hommes ont la même pensée et la rendent par les mêmes expressions ; et deux poëtes ont quelquefois fait deux mêmes vers sur un même sujet. Que devient donc l’axiome ?

— Ce qu’il devient ? il reste intact.

— Et comment cela, s’il vous plaît ?

— Comment ? C’est qu’il n’y a dans la même pensée rendue par les mêmes expressions, dans les deux vers faits sur un même sujet, qu’une identité de phénomène apparente ; et c’est la pauvreté de la langue qui occasionne cette apparence d’identité.

— J’entrevois, dit l’abbé ; à votre avis, les deux parleurs qui ont dit la même chose dans les mêmes mots ; les deux poëtes qui ont fait les deux mêmes vers sur le même sujet, n’ont eu aucune sensation commune ; et si la langue avait été assez féconde pour répondre à toute la variété de leurs sensations, ils se seraient exprimés tout diversement.

— Fort bien, l’abbé.

— Il n’y aurait pas eu un mot commun dans leurs discours.

— À merveille.

— Pas plus qu’il n’y a un accent commun dans leur manière de prononcer, une même lettre dans leur écriture.

— C’est cela ; et si vous n’y prenez garde, vous deviendrez philosophe.

— C’est une maladie facile à gagner avec vous.

— Vraie maladie, mon cher abbé. C’est cette variété d’accents, que vous avez très-bien remarquée, qui supplée à la disette des mots, et qui détruit les identités si fréquentes d’effets produits par les mêmes causes. La quantité des mots est bornée ; celle des accents est infinie ; c’est ainsi que chacun a sa langue propre, individuelle, et parle comme il sent ; est froid ou chaud, rapide ou tranquille ; est lui et n’est que lui, tandis qu’à l’idée et à l’expression il paraît ressembler à un autre.

— J’ai, dit l’abbé, souvent été frappé de la disparate de la chose et du ton.

— Et moi aussi ; quoique cette langue d’accents soit infinie, elle s’entend. C’est la langue de nature ; c’est le modèle du musicien ; c’est la source vraie du grand symphoniste. Je ne sais quel auteur a dit : Musices seminarium accentus.

— C’est Capella. Jamais aussi vous n’avez entendu chanter le même air, à peu près de la même manière, par deux chanteurs. Cependant, et les paroles et le chant, et la mesure et le ton, autant d’entraves données, semblaient devoir concourir à fortifier l’identité de l’effet. Il en arrive cependant tout le contraire ; c’est qu’alors la langue du sentiment, la langue de nature, l’idiome individuel était parlé en même temps que la langue pauvre et commune. C’est que la variété de la première de ces langues détruisait toutes les identités de la seconde, des paroles, du ton, de la mesure et du chant. Jamais, depuis que le monde est monde, deux amants n’ont dit identiquement, je vous aime ; et dans l’éternité qui lui reste à durer, jamais deux femmes ne répondront identiquement, vous êtes aimé. Depuis que Zaïre est sur la scène, Orosmane n’a pas dit et ne dira pas deux fois identiquement : Zaïre, vous pleurez. Cela est dur à avancer.

— Et à croire.

— Cela n’en est pas moins vrai. C’est la thèse des deux grains de sable de Leibnitz.

— Et quel rapport, s’il vous plaît, entre cette bouffée de métaphysique, vraie ou fausse, et l’effet de l’esprit philosophique sur la poésie ?

— C’est, cher abbé, ce que je vous laisse à chercher de vous-même. Il faut bien que vous vous occupiez encore un peu de moi, quand je n’y serai plus. Il y a dans la poésie toujours un peu de mensonge. L’esprit philosophique nous habitue à le discerner ; et adieu l’illusion et l’effet. Les premiers des sauvages qui virent à la proue d’un vaisseau une image peinte, la prirent pour un être réel et vivant ; et ils y portèrent leurs mains. Pourquoi les contes des fées font-ils tant d’impression aux enfants ? C’est qu’ils ont moins de raison et d’expérience. Attendez l’âge, et vous les verrez sourire de mépris à leur bonne. C’est le rôle du philosophe et du poëte. Il n’y a plus moyen de faire des contes à nos gens.

« On s’accorde plus aisément sur une ressemblance que sur une différence. On juge mieux d’une image que d’une idée. Le jeune homme passionné n’est pas difficile dans ses goûts ; il veut avoir. Le vieillard est moins pressé ; il attend, il choisit. Le jeune homme veut une femme, le sexe lui suffit : le vieillard la veut belle. Une nation est vieille quand elle a du goût.

— Et vous voilà, après une assez longue excursion, revenu au point d’où vous êtes parti.

— C’est que, dans la science, ainsi que dans la nature, tout tient ; et qu’une idée stérile et un phénomène isolé sont deux impossibilités. »

Les ombres des montagnes commençaient à s’allonger, et la fumée à s’élever au loin au-dessus des hameaux ; ou en langue moins poétique, il commençait à se faire tard, lorsque nous vîmes approcher une voiture. « C’est, dit l’abbé, le carrosse de la maison ; il nous débarrassera de ces marmots, qui, d’ailleurs, sont trop las pour s’en retourner à pied. Nous reviendrons, nous, au clair de la lune ; et peut-être trouverez-vous que la nuit a aussi sa beauté.

— Je n’en doute pas, et je n’aurais pas grand’peine à vous en dire les raisons. »

Cependant le carrosse s’éloignait avec les deux petits enfants, les ténèbres s’augmentaient, les bruits s’affaiblissaient dans la campagne, la lune s’élevait dans l’horizon ; la nature prenait un aspect grave dans les lieux privés de la lumière, tendre dans les plaines éclairées. Nous allions en silence, l’abbé me précédant, moi le suivant, et m’attendant à chaque pas à quelque nouveau coup de théâtre. Je ne me trompais pas. Mais comment vous en rendre l’effet et la magie ? Ce ciel orageux et obscur, ces nuées épaisses et noires, toute la profondeur, toute la terreur qu’elles donnaient à la scène ; la teinte qu’elles jetaient sur les eaux, l’immensité de leur étendue ; la distance infinie de l’astre à demi voilé, dont les rayons tremblaient à leur surface ; la vérité de cette nuit, la variété des objets et des scènes qu’on y discernait, le bruit et le silence, le mouvement et le repos, l’esprit des incidents, la grâce, l’élégance, l’action des figures ; la vigueur de la couleur, la pureté du dessin, mais surtout l’harmonie et le sortilége de l’ensemble : rien de négligé, rien de confus ; c’est la loi de la nature riche sans profusion, et produisant les plus grands phénomènes avec la moindre quantité de dépense. Il y a des nuées ; mais un ciel, qui devient orageux ou qui va cesser de l’être, n’en assemble pas davantage. Elles s’étendent ou se ramassent et se meuvent ; mais c’est le vrai mouvement, l’ondulation réelle qu’elles ont dans l’atmosphère ; elles obscurcissent ; mais la mesure de cette obscurité est juste. C’est ainsi que nous avons vu cent fois l’astre de la nuit en percer l’épaisseur. C’est ainsi que nous avons vu sa lumière affaiblie et pâle trembler et vaciller sur les eaux. Ce n’est point un port de mer que l’artiste a voulu peindre.

« L’artiste !

— Oui, mon ami, l’artiste. Mon secret m’est échappé ; et il n’est plus temps de recourir après : entraîné par le charme du Clair de lune de Vernet, j’ai oublié que je vous avais fait un conte jusqu’à présent, et que je m’étais supposé devant la nature (et l’illusion était bien facile), puis tout à coup je me suis retrouvé de la campagne au Salon.

— Quoi ! me direz-vous, l’instituteur, ses deux petits élèves, le déjeuner sur l’herbe, le pâté, sont imaginés ?

È vero.

— Ces différents sites sont des tableaux de Vernet ?

Tu l’hai detto.

— Et c’est pour rompre l’ennui et la monotonie des descriptions que vous en avez fait des paysages réels, et que vous avez encadré des paysages dans des entretiens ?

A maraviglia ; bravo ; ben sentito. Ce n’est donc plus de la nature, c’est de l’art ; ce n’est plus de Dieu, c’est de Vernet que je vais vous parler. »

Ce n’est point, vous disais-je, un port de mer qu’il a voulu peindre. On ne voit pas ici plus de bâtiments qu’il n’en faut pour enrichir et animer la scène. C’est l’intelligence et le goût ; c’est l’art qui les a distribués pour l’effet ; mais l’effet est produit sans que l’art s’aperçoive. Il y a des incidents, mais pas plus que l’espace et le moment de la composition n’en exigent. C’est, vous le répéterai-je, la richesse et la parcimonie de Nature toujours économe, et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai. On le sent. On n’accuse, on ne désire rien, on jouit également de tout. J’ai ouï dire à des personnes qui avaient fréquenté longtemps les bords de la mer, qu’elles reconnaissaient sur cette toile, ce ciel, ces nuées, ce temps, toute cette composition.

Septième tableau. — Ce n’est donc plus à l’abbé que je m’adresse, c’est à vous. La lune élevée sur l’horizon est à demi cachée dans des nuées épaisses et noires ; un ciel tout à fait orageux et obscur occupe le centre de ce tableau, et teint de sa lumière pâle et faible, et le rideau qui l’offusque, et la surface de la mer qu’elle domine. On voit, à droite, une fabrique ; proche de cette fabrique, sur un plan plus avancé sur le devant, les débris d’un pilotis ; un peu plus vers la gauche et le fond, une nacelle, à la proue de laquelle un marinier tient une torche allumée ; cette nacelle vogue vers le pilotis ; plus encore sur le fond, et presque en pleine mer, un vaisseau à la voile, et faisant route vers la fabrique ; puis une étendue de mer obscure illimitée. Tout à fait à gauche, des rochers escarpés ; au pied de ces rochers, un massif de pierre, une espèce d’esplanade d’où l’on descend de face et de côté, vers la mer ; sur l’espace qu’elle enceint à gauche contre les rochers, une tente dressée ; au dehors de cette tente, une tonne, sur laquelle deux matelots, l’un assis par devant, l’autre accoudé par derrière, et tous les deux regardant vers un brasier allumé à terre, sur le milieu de l’esplanade. Sur ce brasier, une marmite suspendue par des chaînes de fer à une espèce de trépied. Devant cette marmite, un matelot accroupi et vu par le dos ; plus vers la gauche, une femme accroupie et vue de profil. Contre le mur vertical qui forme le derrière de la fontaine, debout, le dos appuyé contre ce mur, deux figures, charmantes pour la grâce, le naturel, le caractère, la position, la mollesse, l’une d’homme, l’autre de femme. C’est un époux, peut-être, et sa jeune épouse ; ce sont deux amants ; un frère et sa sœur. Voilà à peu près toute cette prodigieuse composition. Mais que signifient mes expressions exagérées et froides, mes lignes sans chaleur et sans vie, ces lignes que je viens de tracer les unes au-dessous des autres ? Rien, mais rien du tout ; il faut voir la chose. Encore oubliais-je de dire que sur les degrés de l’esplanade il y a des commerçants, des marins occupés à rouler, à porter, agissants, de repos ; et, tout à fait sur la gauche et les derniers degrés, des pêcheurs à leurs filets.

Je ne sais ce que je louerai de préférence dans ce morceau. Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes ? Sont-ce ces nuées sombres et chargées et leur mouvement ? Est-ce ce vaisseau qui passe au devant de l’astre de la nuit, et qui le renvoie et l’attache à son immense éloignement ? Est-ce la réflexion dans le fluide de la petite torche que ce marin tient à l’extrémité de la nacelle ? Sont-ce les deux figures adossées à la fontaine ? Est-ce le brasier dont la lueur rougeâtre se propage sur tous les objets environnants, sans détruire l’harmonie ? Est-ce l’effet total de cette nuit ? Est-ce cette belle masse de lumière qui colore les proéminences de cette roche, et dont la vapeur se mêle à la partie des nuages auxquels elle se réunit ?

On dit de ce tableau, que c’est le plus beau de Vernet, parce que c’est toujours le dernier ouvrage de ce grand maître qu’on appelle le plus beau ; mais, encore une fois, il faut le voir. L’effet de ces deux lumières, ces lieux, ces nuées, ces ténèbres qui couvrent tout, et laissent discerner tout ; la terreur et la vérité de cette scène auguste, tout cela se sent fortement, et ne se décrit point.

Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que l’artiste se rappelle ces effets à deux cents lieues de la nature, et qu’il n’a de modèle présent que dans son imagination ; c’est qu’il peint avec une vitesse incroyable ; c’est qu’il dit : Que la lumière se fasse, et la lumière est faite ; que la nuit succède au jour, et le jour aux ténèbres, et il fait nuit, et il fait jour ; c’est que son imagination, aussi juste que féconde, lui fournit toutes ces vérités ; c’est qu’elles sont telles, que celui qui en fut spectateur froid et tranquille au bord de la mer, en est émerveillé sur la toile ; c’est qu’en effet ces compositions prêchent plus fortement la grandeur, la puissance, la majesté de la nature, que la nature même. Il est écrit : Cœli enarrant gloriam Dei. Mais ce sont les cieux de Vernet ; c’est la gloire de Vernet. Que ne fait-il pas avec excellence ! Figure humaine de tous les âges, de tous les états, de toutes les nations ; arbres, animaux, paysages, marines, perspectives ; toute sorte de poésie, rochers imposants, montagnes, eaux dormantes, agitées, précipitées ; torrents, mers tranquilles, mers en fureur ; sites variés à l’infini, fabriques grecques, romaines, gothiques ; architectures civile, militaire, ancienne, moderne ; ruines, palais, chaumières ; constructions, gréements, manœuvres, vaisseaux ; cieux, lointains, calme, temps orageux, temps serein ; ciel de diverses saisons, lumières de diverses heures du jour ; tempêtes, naufrages, situations déplorables, victimes et scènes pathétiques de toute espèce ; jour, nuit, lumières naturelles, artificielles, effets séparés ou confondus de ces lumières. Aucune de ses scènes accidentelles, qui ne fît seule un tableau précieux. Oubliez toute la droite de son Clair de lune, couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l’esplanade de la gauche, et vous aurez un beau tableau. Séparez la partie de la mer et du ciel, d’où la lumière lunaire tombe sur les eaux, et vous aurez un beau tableau. Ne considérez sur la toile que le rocher de la gauche ; et vous aurez vu une belle chose. Contentez-vous de l’esplanade et de ce qui s’y passe ; ne regardez que les degrés avec les différentes manœuvres qui s’y exécutent ; et votre goût sera satisfait. Coupez seulement cette fontaine avec les deux figures qui y sont adossées ; et vous emporterez sous votre bras un morceau de prix. Mais, si chaque portion isolée vous affecte ainsi, quel ne doit pas être l’effet de l’ensemble ! le mérite du tout !

Voilà vraiment le tableau de Vernet que je voudrais posséder. Un père, qui a des enfants et une fortune modique, serait économe en l’acquérant. Il en jouirait toute sa vie ; et dans vingt à trente ans d’ici, lorsqu’il n’y aura plus de Vernet, il aurait encore placé son argent à un très-honnête intérêt ; car lorsque la mort aura brisé la palette de cet artiste, qui est-ce qui en ramassera les débris ? Qui est-ce qui le restituera à nos neveux ? Qui est-ce qui payera ses ouvrages ?

Tout ce que je vous ai dit de la manière et du talent de Vernet, entendez-le des quatre premiers tableaux que je vous ai décrits comme des sites naturels.

Le cinquième est un de ses premiers ouvrages. Il le fit à Rome pour un habit, veste et culotte. Il est très-beau, très-harmonieux ; et c’est aujourd’hui un morceau de prix.

En comparant les tableaux qui sortent tout frais de dessus son chevalet, avec ceux qu’il a peints autrefois, on l’accuse d’avoir outré sa couleur. Vernet dit qu’il laisse au temps le soin de répondre à ce reproche, et démontrer à ses critiques combien ils jugent mal. Il observait, à cette occasion, que la plupart des jeunes élèves qui allaient à Rome copier d’après les anciens maîtres, y apprenaient l’art de faire de vieux tableaux : ils ne songeaient pas que, pour que leurs compositions gardassent au bout de cent ans la vigueur de celles qu’ils prenaient pour modèles, il fallait savoir apprécier l’effet d’un ou de deux siècles, et se précautionner contre l’action des causes qui détruisent.

Le sixième est bien un Vernet, mais un Vernet faible, faible :

Aliquando bonus dormitat…

Horat. de Arte poet., v. 287.

Ce n’est pas un grand ouvrage, mais c’est l’ouvrage d’un grand peintre ; ce qu’on peut dire toujours des feuilles volantes de Voltaire. On y trouve le signe caractéristique, l’ongle du lion.

Mais comment, me direz-vous, le poëte, l’orateur, le peintre, le sculpteur, peuvent-ils être si inégaux, si différents d’eux-mêmes ? C’est l’affaire du moment, de l’état du corps, de l’état de l’âme ; une petite querelle domestique ; une caresse faite le matin à sa femme, avant que d’aller à l’atelier : deux gouttes de fluide perdues et qui renfermaient tout le feu, toute la chaleur, tout le génie ; un enfant qui a dit ou fait une sottise ; un ami qui a manqué de délicatesse ; une maîtresse qui aura accueilli trop familièrement un indifférent ; que sais-je ? un lit trop froid ou trop chaud, une couverture qui tombe la nuit, un oreiller mal mis sur son chevet, un demi-verre de vin pris de trop, un embarras d’estomac, des cheveux ébouriffés sous le bonnet ; et adieu la verve. Il y a du hasard aux échecs et à tous les autres jeux de l’esprit. Et pourquoi n’y en aurait-il pas ? L’idée sublime qui se présente, où était-elle l’instant précédent ? À quoi tient-il qu’elle soit ou ne soit pas venue ? Ce que je sais, c’est qu’elle est tellement liée à l’ordre fatal de la vie du poëte et de l’artiste, qu’elle n’a pas pu venir ni plus tôt ni plus tard, et qu’il est absurde de la supposer précisément la même dans un autre être, dans une autre vie, dans un autre ordre de choses.

Le septième est un tableau de l’effet le plus piquant et le plus grand. Il semblerait que de concert Vernet et Loutherbourg se seraient proposé de lutter, tant il y a de ressemblance entre cette composition de l’un et une autre composition du second ; même ordonnance, même sujet, presque même fabrique, mais il n’y a pas à s’y tromper. De toute la scène de Vernet, ne laissez apercevoir que les pêcheurs placés sur la langue de terre, ou que la touffe d’arbres à gauche, plongés dans la demi-teinte ou éclairés de la lumière du soleil couchant qui vient du fond, et vous direz : « Voilà Vernet ; » Loutherbourg n’en sait pas encore jusque-là.

Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande modestie au plus grand talent. Il me disait un jour : « Me demandez-vous si je fais les ciels comme tel maître, je vous répondrai que non : les figures comme tel autre, je vous répondrai que non ; les arbres et le paysage comme celui-ci, même réponse ; les brouillards, les eaux, les vapeurs comme celui-là, même réponse encore ; inférieur à chacun d’eux dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres : » et cela est vrai.

Bonsoir, mon ami, en voilà bien suffisamment sur Vernet. Demain matin, si je me rappelle quelque chose que j’aie omis, et qui vaille la peine de vous être dit, vous le saurez.

… J’ai passé la nuit la plus agitée. C’est un état bien singulier que celui du rêve. Aucun philosophe que je connaisse n’a encore assigné la vraie différence de la veille et du rêve. Veillé-je, quand je crois rêver ? rêvé-je, quand je crois veiller ? Qui m’a dit que le voile ne se déchirerait pas un jour, et que je ne resterais pas convaincu que j’ai rêvé tout ce que j’ai fait, et fait réellement tout ce que j’ai rêvé ? Les eaux, les arbres, les forêts que j’ai vus en nature, m’ont certainement fait une impression moins forte que les mêmes objets en rêve. J’ai vu, ou j’ai cru voir, tout comme il vous plaira, une vaste étendue de mer s’ouvrir devant moi. J’étais éperdu sur le rivage à l’aspect d’un navire enflammé. J’ai vu la chaloupe s’approcher du navire, se remplir d’hommes, et s’éloigner. J’ai vu les malheureux, que la chaloupe n’avait pu recevoir, s’agiter, courir sur le tillac du navire, pousser des cris. J’ai entendu leurs cris, je les ai vus se précipiter dans les eaux, nager vers la chaloupe, s’y attacher. J’ai vu la chaloupe prête à être submergée ; elle l’aurait été, si ceux qui l’occupaient, ô loi terrible de la nécessité ! n’eussent coupé les mains, fendu la tête, enfoncé le glaive dans la gorge et dans la poitrine, tué, massacré impitoyablement leurs semblables, les compagnons de leur voyage, qui leur tendaient en vain, du milieu des flots, des bords de la chaloupe, des mains suppliantes, et leur adressaient des prières qui n’étaient point entendues. J’en vois encore un de ces malheureux, je le vois, il a reçu un coup mortel dans les flancs. Il est étendu à la surface de la mer, sa longue chevelure est éparse, son sang coule d’une large blessure ; l’abîme va l’engloutir ; je ne le vois plus. J’ai vu un autre matelot entraîner après lui sa femme qu’il avait ceinte d’un câble par le milieu du corps ; ce même câble faisait plusieurs tours sur un de ses bras ; il nageait, ses forces commençaient à défaillir ; sa femme le conjurait de se sauver et de la laisser périr. Cependant la flamme du vaisseau éclairait les lieux circonvoisins, et ce spectacle terrible avait attiré sur le rivage et sur les rochers les habitants de la contrée, qui en détournaient leurs regards.

Une scène plus douce et plus pathétique succéda à celle-là. Un vaisseau avait été battu d’une affreuse tempête ; je n’en pouvais douter à ses mâts brisés, à ses voiles déchirées, à ses flancs enfoncés, à la manœuvre des matelots qui ne cessaient de travailler à la pompe. Ils étaient incertains, malgré leurs efforts, s’ils ne couleraient point à fond, à la rive même qu’ils avaient touchée ; cependant il régnait encore sur les flots un murmure sourd. L’eau blanchissait les rochers de son écume ; les arbres qui les couvraient, avaient été brisés, déracinés. Je voyais de toutes parts les ravages de la tempête ; mais le spectacle qui m’arrêta, ce fut celui des passagers qui, épars sur le rivage, frappés du péril auquel ils avaient échappé, pleuraient, s’embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts à terre ; je voyais des filles défaillantes entre les bras de leurs mères, de jeunes épouses transies sur le sein de leurs époux ; et, au milieu de ce tumulte, un enfant qui sommeillait paisiblement dans son maillot. Je voyais sur la planche qui descendait du navire au rivage, une mère qui tenait un petit enfant pressé sur son sein ; elle en portait un second sur ses épaules ; celui-ci lui baisait les joues. Cette femme était suivie de son mari, il était chargé de nippes et d’un troisième enfant qu’il conduisait par ses lisières. Sans doute ce père et cette mère avaient été les derniers à sortir du vaisseau, résolus à se sauver ou à périr avec leurs enfants. Je voyais toutes ces scènes touchantes, et j’en versais des larmes réelles. Ô mon ami ! l’empire de la tête sur les intestins est violent, sans doute ; mais celui des intestins sur la tête l’est-il moins ? Je veille, je vois, j’entends, je regarde, je suis frappé de terreur. À l’instant la tête commande, agit ; dispose des autres organes. Je dors, les organes conçoivent d’eux-mêmes la même agitation, le même mouvement, les mêmes spasmes que la terreur leur avait imprimés ; et à l’instant ces organes commandent à la tête, en disposent ; et je crois voir, regarder, entendre. Notre vie se partage ainsi en deux manières diverses de veiller et de sommeiller. Il y a la veille de la tête, pendant laquelle les intestins obéissent, sont passifs ; il y a la veille des intestins, où la tête est passive, obéissante, commandée ; où l’action descend de la tête aux viscères, aux nerfs, aux intestins ; et c’est ce que nous appelons veiller ; où l’action remonte des viscères, des nerfs, des intestins à la tête ; et c’est ce que nous appelons rêver. Il peut arriver que cette dernière action soit plus forte que la précédente ne l’a été et n’a pu l’être ; alors le rêve nous affecte plus vivement que la réalité. Tel, peut-être, veille comme un sot, et rêve comme un homme d’esprit. La variété des spasmes, que les intestins peuvent concevoir d’eux-mêmes, correspond à toute la variété des rêves et à toute la variété des délires ; à toute la variété des rêves de l’homme sain qui sommeille, à toute la variété des délires de l’homme malade qui veille et qui n’est pas plus à lui. Je suis au coin de mon foyer, tout prospère autour de moi ; je suis dans une entière sécurité. Tout à coup il me semble que les murs de mon appartement chancellent ; je frissonne, je lève les yeux à mon plafond, comme s’il menaçait de s’écrouler sur ma tête. Je crois entendre la plainte de ma femme, les cris de ma fille. Je me tâte le pouls ; c’est la fièvre que j’ai : c’est l’action qui remonte des intestins à la tête, et qui en dispose. Bientôt la cause de ces effets connue, la tête reprendra son sceptre et son autorité, et tous les fantômes disparaîtront. L’homme ne dort vraiment que quand il dort tout entier. Vous voyez une belle femme ; sa beauté vous frappe ; vous êtes jeune ; aussitôt l’organe propre du plaisir prend son élasticité ; vous dormez, et cet organe indocile s’agite ; aussitôt vous revoyez la belle femme, et vous en jouissez plus voluptueusement peut-être. Tout s’exécute dans un ordre contraire, si l’action des intestins sur la tête est plus forte que ne le peut être celle des objets mêmes : un imbécile dans la fièvre, une fille hystérique ou vaporeuse, sera grande, fière, haute, éloquente,

Nec mortale sonans…

Virgil. Æneid. lib. VI, v. 50.

La fièvre tombe, l’hystérisme cesse, et la sottise renaît. Vous concevez maintenant ce que c’est que le fromage mou qui remplit la capacité de votre crâne et du mien. C’est le corps d’une araignée dont tous les filets nerveux sont les pattes ou la toile. Chaque sens a son langage. Lui, il n’a point d’idiome propre ; il ne voit point, il n’entend point, il ne sent même pas ; mais c’est un excellent truchement. Je mettrais à tout ce système plus de vraisemblance[8] et de clarté, si j’en avais le temps. Je vous montrerais tantôt les pattes de l’araignée agissant sur le corps de l’animal, tantôt le corps de l’animal mettant les pattes en mouvement. Il me faudrait aussi un peu de pratique de médecine ; il me faudrait… du repos, s’il vous plaît, car j’en ai besoin.

Mais je vous vois froncer le sourcil. De quoi s’agit-il encore ; que me demandez-vous ?… J’entends ; vous ne laissez rien en arrière. J’avais promis à l’abbé quelque radoterie sur les idées accessoires des ténèbres et de l’obscurité. Allons, tirons-nous vite cette dernière épine du pied ; et qu’il n’en soit plus question.

Tout ce qui étonne l’âme, tout ce qui imprime un sentiment de terreur conduit au sublime. Une vaste plaine n’étonne pas comme l’océan, ni l’océan tranquille comme l’océan agité.

L’obscurité ajoute à la terreur. Les scènes de ténèbres sont rares dans les compositions tragiques. La difficulté du technique les rend encore plus rares dans la peinture, où d’ailleurs elles sont ingrates, et d’un effet qui n’a de vrai juge que parmi les maîtres. Allez à l’Académie, et proposez-y seulement ce sujet, tout simple qu’il est ; demandez qu’on vous montre l’Amour volant au-dessus du globe pendant la nuit, tenant, secouant son flambeau, et faisant pleuvoir sur la terre, à travers le nuage qui le porte, une rosée de gouttes de feu entremêlées de flèches.

La nuit dérobe les formes, donne de l’horreur aux bruits ; ne fût-ce que celui d’une feuille, au fond d’une forêt, il met l’imagination en jeu ; l’imagination secoue vivement les entrailles ; tout s’exagère. L’homme prudent entre en méfiance ; le lâche s’arrête, frémit ou s’enfuit ; le brave porte la main sur la garde de son épée.

Les temples sont obscurs. Les tyrans se montrent peu ; on ne les voit point, et à leurs atrocités on les juge plus grands que nature. Le sanctuaire de l’homme civilisé et de l’homme sauvage est rempli de ténèbres. C’est de l’art de s’en imposer à soi-même qu’on peut dire :

Quod latet arcana non enarrabile fibra.

A. Persii Flacci sat. V, v. 29.

Prêtres, placez vos autels, élevez vos édifices au fond des forêts. Que les plaintes de vos victimes percent les ténèbres. Que vos scènes mystérieuses, théurgiques, sanglantes, ne soient éclairées que de la lueur funeste des torches. La clarté est bonne pour convaincre ; elle ne vaut rien pour émouvoir. La clarté, de quelque manière qu’on l’entende, nuit à l’enthousiasme. Poëtes, parlez sans cesse d’éternité, d’infini, d’immensité, du temps, de l’espace, de la divinité, des tombeaux, des mânes, des enfers, d’un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs qui déchirent la nue. Soyez ténébreux. Les grands bruits ouïs au loin, la chute des eaux qu’on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilés, les coups de baguette séparés par des intervalles, les coups d’une cloche interrompus et qui se font attendre, le cri des oiseaux nocturnes, celui des bêtes féroces en hiver, pendant la nuit, surtout s’il se mêle au murmure des vents, la plainte d’une femme qui accouche, toute plainte qui cesse et qui reprend, qui reprend avec éclat, et qui finit en s’éteignant ; il y a, dans toutes ces choses, je ne sais quoi de terrible, de grand et d’obscur.

Ce sont ces idées accessoires, nécessairement liées à la nuit et aux ténèbres, qui achèvent de porter la terreur dans le cœur d’une jeune fille qui s’achemine vers le bosquet obscur où elle est attendue. Son cœur palpite ; elle s’arrête. La frayeur se joint au trouble de sa passion ; elle succombe, ses genoux se dérobent sous elle. Elle est trop heureuse de rencontrer les bras de son amant, pour la recevoir et la soutenir ; et ses premiers mots sont : « Est-ce vous ? »

Je crois que les nègres sont moins beaux pour les nègres mêmes, que les blancs pour les nègres et pour les blancs. Il n’est pas en notre pouvoir de séparer des idées que Nature associe. Je changerai d’avis, si l’on me dit que les nègres sont plus touchés des ténèbres que de l’éclat d’un beau jour.

Les idées de puissance ont aussi leur sublimité ; mais la puissance qui menace émeut plus que celle qui protège. Le taureau est plus beau que le bœuf ; le taureau écorné qui mugit, plus beau que le taureau qui se promène et qui paît ; le cheval en liberté, dont la crinière flotte aux vents, que le cheval sous son cavalier ; l’onagre, que l’âne ; le tyran que le roi ; le crime, peut-être, que la vertu ; les dieux cruels que les dieux bons ; et les législateurs sacrés le savaient bien.

La saison du printemps ne convient point à une scène auguste.

La magnificence n’est belle que dans le désordre. Entassez des vases précieux ; enveloppez ces vases entassés, renversés, d’étoffes aussi précieuses : l’artiste ne voit là qu’un beau groupe, de belles formes. Le philosophe remonte à un principe plus secret. Quel est l’homme puissant, à qui ces choses appartiennent, et qui les abandonne à la merci du premier venu ?

Les dimensions pures et abstraites de la matière ne sont pas sans quelque expression. La ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la profondeur, frappe plus que la ligne oblique.

Adieu, mon ami. Bonsoir et bonne nuit. Et songez-y bien, soit en vous endormant, soit en vous réveillant, et vous m’avouerez que le traité du beau dans les arts est à faire, après tout ce que j’en ai dit dans les Salons précédents, et tout ce que j’en dirai dans celui-ci.

  1. Le livret annonce seulement : Plusieurs tableaux sous le même numéro.
  2. Cette pensée de La Rochefoucauld : « Dans l’adversité de nos meilleurs amis nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas, » était sous le no 99, dans l’édition de 1665 ; mais l’auteur la retrancha dans les éditions postérieures. Elle a cependant reparu dans les éditions modernes, sauf dans celle de M. G. Duplessis (Bibliothèque elzevirienne), où elle n’est rappelée, comme cela doit être, qu’en note.
  3. Dans la tragédie de Thomas Corneille. (Br.)
  4. Lorsque Diderot écrivait ce passage, Marmontel avait cependant donné plusieurs autres tragédies : Aristomène en 1749, Cléopâtre en 1750, les Héraclides en 1752, et Numitor qui n’a point été représenté ; toutes pièces médiocres, et telle est l’idée que veut exprimer le critique. (Br.)
  5. Tout ceci est bien l’histoire de l’abbé de Gua de Malves. Il vécut misérable jusqu’en 1788. On a prétendu que c’était lui qui avait suggéré à Diderot l’idée et le plan de l’Encyclopédie.
  6. Personnage de la comédie de Piron intitulée la Métromanie. (Br.)
  7. Damis ou M. de l’Empirée, autre personnage de la Metromanie. (Br.)
  8. On reconnaît ici le germe du Dialogue avec d’Alembert (t. II), que Diderot écrivit vers la même époque.