San Pietro Ornano

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SAN PIETRO ORNANO.
(HISTOIRE CORSE.)
I

Une superbe frégate à la taille élancée et svelte entrait à voiles déployées dans le port de Gênes. Tout en elle indiquait la maîtresse et la souveraine, jusqu’à sa flamme blanche qui se laissait flotter à la brise du soir avec orgueil et majesté.

L’on voyait sur le gaillard d’arrière un homme qui paraissait le maître, quoiqu’il ne prit aucune part à la manœuvre ; son costume était à moitié grec et italien ; la tête, belle et fière, était entourée de longs cheveux qui venaient s’appuyer en boucles sur ses épaules nues et basanées ; un riche poignard et un long cimeterre pendaient à sa ceinture blanche et bleue, et dont le nœud doré, tombant jusqu’à terre, venait de temps en temps essuyer sur ses sandales rouges, un peu de cendre échappée de sa large pipe de jonc.

Enfin le navire s’était arrêté. Ornano en descendit ; son regard était hautain, et il semblait mépriser toute cette multitude qui montrait du doigt, avec respect et crainte, un homme qui, naguère paysan de Corse aux mains pleines de goudron, n’avait eu d’autre éducation que celle de dompter la tempête, de faire sauter une sainte-barbe, ou de bombarder une ville ; un homme qui n’avait d’autre nom que Pietro Ornano, d’autre seigneurie que sa frégate et d’autres sujets que ses marins. Mais ce paysan, ce corsaire, cet homme aux manières rustiques et sauvages, venait dans Gênes imposer des conditions et faire trembler un doge sur son trône.

La France était en guerre avec Gênes ; elle avait trouvé en Corse un puissant auxiliaire en la personne de San Pietro. C’était une de ces âmes vigoureusement trempées dans les vertus poussées jusqu’à l’excès ; il n’avait d’autre pensée que la gloire, d’autre idole que la gloire, d’autre religion que la gloire ; il ne connaissait d’autre plaisir que de commander ses matelots, de fumer son tabac d’Italie, de regarder l’horizon qui s’enfonce sous les vagues, et de se laisser ballotter par le roulis lorsque la mer est calme, lorsque le vent souffle à peine, lorsque les hirondelles viennent sur le beaupré.

Pourtant depuis quelques jours il était triste, son front se ridait souvent, et l’on pouvait deviner à ses soupirs réitérés, à ses longues rêveries, que quelque chose lui déchirait le cœur et que son âme était en proie à des sentiments inconnus jusqu’alors.

II

Les portes du palais s’ouvrirent devant le marin ; les gardes lui présentèrent les armes, le grand escalier fut couvert de tapis, son nom résonna dans la salle du trône, et le doge lui-même descendit pour le recevoir.

— Je suis venu, dit San Pietro, pour traiter avec toi des conditions de la paix. La France, mon alliée, pour prix de mes services, m’a donné le pouvoir de les faire à mon gré. Écoute, je ne te demande ni or ni sang, mais je te demande ce qui m’est plus cher, à moi, que tous tes sujets, fussent-ils des rois, que ton trône, fût-il celui du monde ; je te demande ta fille, je te demande Vanina.

— À lui, Vanina ? répétèrent sourdement tous les courtisans assemblés.

— Oui, continua le corsaire, oui, à moi Vanina ! ou demain je fais bombarder Gênes, demain j’aurai Vanina ; et à toi l’esclavage et le malheur. Ton trône ? je le foulerai aux pieds, et ton palais, j’en ferai une prison pour toi. Vous pensiez donc qu’aucun sentiment ne pouvait m’émouvoir, vous croyiez que l’amour ne pouvait surgir de ce cœur de marin ; vous croyez que les passions ne remuent pas aussi fort le cœur d’un paysan que celui d’un roi ? Et pourtant s’il est ici une tête couronnée et un corsaire, le corsaire est roi et le monarque est esclave.

— Soit, répondit le doge, tu peux être le maître, mais souviens-toi de mes paroles, San Pietro : jamais, jamais, tu n’auras ma fille, je te la refuse ; et si tu peux conquérir ce trône, si tu peux, dans ta rage de tigre, le souiller et l’anéantir, si tu peux dans ta vengeance féroce incendier ce palais, si tu peux, démon, briser mon sceptre et ma couronne…, jamais tu n’auras Vanina, et Gênes sera plutôt ton esclave que ma fille ta maîtresse ! En effet, quelquefois la servitude forcée ennoblit les rois, mais le déshonneur volontaire les souille et les flétrit.

— Eh bien, demain, tu n’auras plus Vanina, dit le corsaire d’un ton solennel ; dans trente jours tu n’auras plus Gênes et dans trente et un jours, à un seul mot du corsaire, cette tête tombera.

Puis il descendit les degrés du palais, et, se retournant tout à coup avec ironie et dédain :

— Il est dommage, dit-il, de brûler une si belle colonnade !

III

Vers minuit, on vit débarquer une douzaine d’hommes sur la grève ; il y en avait un qui, couvert d’un masque noir, portait une longue dague et un riche cimeterre ; deux pistolets reluisaient à sa ceinture, et le clair de lune, qui venait frapper sur les canons, semblait lui faire deux étoiles à ses côtés. À l’aide d’une échelle de corde ils escaladèrent le grand mur des jardins du doge. Déjà l’homme au masque noir s’apprêtait à dresser son échelle pour monter sur la terrasse, quand une balle vint siffler à ses oreilles et renverser un de ses compagnons… Puis il y eut du sang, des cadavres, des cris, et Vanina fut enlevée.

Quand ils furent loin en mer, quand ils ne virent plus les phares de Gênes, l’homme ôta son masque, et la jeune fille évanouie reprit ses sens.

Elle pleura son père, ses esclaves, ses jardins où le soir elle aimait à contempler la mer, à entendre les vagues qui venaient mourir sur le rivage ; elle pleura son beau palais, ses bains de porphyre et ses cygnes du Gange.

Pourtant chaque jour apportait moins d’ennuis, de regrets et de larmes, et un peu plus d’amour pour Ornano.

Au bout d’un mois, le corsaire tint sa promesse ; avec quatre frégates il vint à l’improviste attaquer Gênes, Vanina était avec lui. L’entrée du port était fermée et ses bassins défendus ; deux bordées de canon suffirent et la palissade sauta.

Alors il entra, mais il ne s’aperçut pas que derrière lui les trois autres navires n’avaient pu passer et qu’il se trouvait emprisonné dans un port qu’il avait forcé ; alors, écumant de rage, il jura sur sa tête qu’il tuerait de sa propre main quiconque parlerait de se rendre.

Une minute auparavant un homme s’était jeté à la mer sur les ordres de Vanina.

— Que lui as-tu ordonné ? demanda-t-il à Vanina.

— Oh ! excuse-moi, pardon, Ornano ; mais je t’aimais et je lui ai ordonné d’aller demander grâce à mon père.

— Une carabine ! s’écria aussitôt San Pietro furieux, une carabine pour qu’il n’aille pas jusqu’à terre.

Mais on ne distinguait plus le marin perdu dans la fumée des canons. Ornano était resté pensif, la tête baissée sur sa poitrine ; son regard fixé sur Vanina était sinistre ; ses lèvres, pâles et tremblantes, semblaient se contracter d’un rire lugubre.

Un homme aux armes du doge aborda le navire et demanda à parler à Ornano ; il lui remit un message qu’il ouvrit en tremblant.

Vanina, appuyée sur son épaule, le parcourut avec avidité.

— Ta grâce, dit-elle.

Il pâlit, tourna sur elle un regard plein de pitié et d’amour, puis, s’adressant à l’envoyé :

— Ce soir, vous saurez ma réponse !