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Sapho, dompteuse/1-07

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A. Méricant (p. 87-94).

CHAPITRE VII

LE SANG COULE

Christian haussait les épaules, repris tout entier par son désir de meurtre. De nouveau, il souhaitait voir couler du sang et entendre des cris de détresse. Toute la férocité de son ressentiment le possédait follement, le faisant trembler d’impatience.

Sapho avait fait glisser la porte de la cage centrale où devaient avoir lieu le saut des fauves dans les cercles de feu, les exercices de force et d’épouvante.

Elle introduisit le premier lion, le second, le troisième. Deux lionnes entrèrent également en rampant, la mine sournoise, les babines retroussées. Puis, ce fut le tour des quatre ours blancs, particulièrement sauvages.

Les bêtes, cependant, se rangèrent autour d’elle, sans manifester leur mécontentement plus particulièrement que de coutume.

Les lions, de superbes africains, à la noire crinière, frappaient nerveusement le sol de leur queue, bâillaient et secouaient la tête, oppressés par l’atmosphère orageuse. Par moments, leurs prunelles métalliques jetaient des lueurs ; des ondes passaient sous leur pelage sombre.

Sapho, nue sous un maillot couleur chair, étalait la gloire de son beau corps, et, comme une idole, s’érigeait au milieu de la cage. Elle arrondissait les bras, prenait des poses plastiques avec, comme défense contre une attaque possible, la puissance de son regard.

Les hommes ne se rassasiaient point de la contemplation de sa grâce voluptueuse. Chaque jour, on lui faisait prolonger ses exercices troublants, car aucune autre femme n’eût osé ainsi présenter sa chair impeccable, désarmée, à la convoitise des fauves et des hommes.

D’ailleurs, sa nudité demeurait chaste, car la beauté parfaite est une œuvre d’art qui ne saurait inspirer que des pensées d’amour élevées et pures. Seule la laideur est choquante, immorale.

La déesse descendit de son piédestal, fit manœuvrer ses terribles compagnons.

Ils franchirent des barrières, crevèrent des cerceaux de papier, montèrent aux barreaux et se laissèrent tomber en exécutant le saut périlleux. Des rampes de flammes, des feux d’artifice crépitants précipitèrent leur course, ils tournèrent dans un emportement de vitesse, un délire d’épouvante, tandis que la dompteuse tirait à leurs oreilles des coups de revolver, puis, grimpant sur le dos d’un des énormes lions, sautait avec lui les obstacles et se retrouvait debout au milieu de la bande soumise.

Seule, une des lionnes, boudeuse, n’avait pas voulu obéir. Elle s’était acculée dans un coin, demeurait immobile malgré les objurgations et les menaces.

— Ici, Fatma ! ici !…

La bête eut un rugissement terrible.

— Assez ! Assez ! cria le public qui ne voulait point exposer son idole au danger des morsures.

Mais Sapho s’obstina.

— Ici, tout de suite ! ici !…

Fatma rugit encore, allongea la patte furieusement, la gueule ouverte, tout le poil hérissé.

Sapho, en agitant sa cravache, la pressa davantage, l’encourageant du geste et de la voix.

La bête gronda plus fort, montrant ses crocs aiguisés, fouettant l’air de sa longue queue.

Les autres fauves, pressés dans le fond de la cage, commençaient à renifler, à leur tour, tandis que les ours blancs balançaient lentement leur tête fine.

Sapho ne voulait point donner à ses spectateurs haletants le spectacle d’une défection, bien qu’elle sentît le danger et qu’elle vît briller singulièrement les yeux dilatés de Christian, toujours fixés sur elle.

Elle eut une moue dédaigneuse, cravacha Fatma qui tendit les griffes ; mais à ce moment un faux mouvement lui fit perdre l’équilibre ; elle s’écroula à demi, se sentit perdue, car le fauve furieux qui n’est plus dominé par le regard du dompteur bondit sur sa proie.

Fatma, déjà, avait posé sur la poitrine de la femme sa lourde patte crispée, lui labourant les chairs.

De toutes parts des cris montaient, cris de femmes angoissées, cris d’hommes qui demandaient du secours. Des aides, avec des fourches, maintenaient les fauves, tandis que Sapho, saisissant son ennemie à la gorge, serrait de toute la force de ses mains blanches. Mais elle sentait que la lutte serait brève, qu’elle n’aurait pas longtemps raison de la fureur du monstre.

— Ouvrez la grille ! cria-t-elle, ouvrez la grille de Mirah !…

Aussitôt, la panthère noire bondit au secours de sa maîtresse. Folle de colère, elle se jeta sur la lionne, la mordit, la roula, la réduisit à l’impuissance, tandis qu’une barre de fer rougie, présentée par les employés, tenait en respect les autres bêtes.

Sapho se releva, couverte de sang, eut encore la force de saluer les spectateurs et de sortir toute chancelante. Puis, enfin, en sûreté, dans sa loge, elle perdit connaissance.

Christian, ivre d’émotion, n’avait pas bougé, il se persuadait que la jeune femme allait mourir, et, par un revirement étrange, se sentit soudainement incapable de vivre sans elle.

Tandis que la salle se vidait lentement, dans le bruit des interrogations et des réflexions apitoyées, il se mettait à écouter, le front dans les mains, la voix vengeresse qui lui parlait d’expiation et de suicide. Il laissait farouchement venir à son oreille ce bruit de trépas, qu’on entend sans cesse dans l’existence comme une symphonie lointaine qui, parfois, se rapproche et devient assourdissante, parmi les plaintes et les sanglots. Il se laissait aller aux tentations qui parlent à l’angoisse de tout ce qui tue si vite, si facilement, de tout ce qui chasse la souffrance comme un souffle chasse une feuille tombée de l’arbre. Tout ce qui guérit du mal de vivre le sollicitait ardemment ; il tâtait, dans sa poche, un revolver qui ne le quittait jamais.

— Monsieur, la représentation est terminée, fit un homme, en se penchant vers lui.

— Ah ! oui !…

— On va fermer dans un instant.

Il se leva docilement, fit quelques pas.

— Je m’en vais.

— Par ici, fit l’employé, en le guidant. Cette porte est déjà fermée.

Christian s’étonna de la placidité de la voix qui lui parlait.

— Elle n’est donc pas morte ? demanda-t-il, avec effort.

— Qui cela?

— Mais la dompteuse, la femme qui a failli être dévorée par la lionne ?…

— Oh ! non, monsieur. Dans une quinzaine de jours, il n’y paraîtra plus, et elle pourra reprendre ses exercices.

— Ah !

Christian ne savait plus s’il était mécontent ou satisfait, dans la perpétuelle mobilité de ses impressions et de ses sentiments.

— Pourrai-je voir la blessée ?

— Je ne crois pas ; le médecin a recommandé le plus grand calme. Mademoiselle Sapho a désiré passer cette nuit dans sa loge, et, demain, on la transportera à l’hôtel où elle a une chambre tout près d’ici.

— Merci, fit le jeune homme, en mettant une pièce d’or dans la main de l’employé, je reviendrai demain.

En sortant, il se rappela qu’il avait promis à Ludovic Nandel de souper chez lui, et il traversa l’avenue pour aller sonner à sa porte.