100 percent.svg

Sapho, dompteuse/1-09

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
A. Méricant (p. 109-114).

CHAPITRE IX

UN RAYON DE SOLEIL

Christian fut exact au rendez-vous.

Il était plus ému qu’il ne voulait le paraître ; Melcy, qui le guettait au contrôle, dut le rassurer.

— Sapho vous attend. Elle va beaucoup mieux et n’a pas encore voulu être ramenée à son hôtel. Elle prétend que le rugissement des fauves berce son rêve. Drôle d’idée, n’est-ce pas ?…

— Non, elle est près de sa chère panthère ; elle doit être heureuse.

— Mirah n’a pas fait honneur à son repas, aujourd’hui. Certainement elle souffre autant que sa maîtresse… plus, peut-être, même, car elle n’a pas d’autre affection dans sa vie !

Melcy, par l’étroit couloir, avait conduit le jeune homme devant la loge qu’il connaissait bien.

— Peut-on entrer ? demanda-t-elle. Je t’amène un visiteur.

— Entrez, dit une voix faible, de l’intérieur.

Sapho était étendue parmi les coussins, très pâle et toute fiévreuse. Des linges ensanglantés recouvraient sa poitrine.

— Fatma m’a labouré le sein profondément, dit-elle, et, sans Mirah, ma bonne panthère, je crois bien que je ne serais plus de ce monde… Vous ne devez être qu’à demi satisfait, monsieur, votre pari est perdu ?…

— Pardonnez-moi ! balbutia Christian, je ne suis qu’un pauvre fou, bien digne de pitié, je vous assure. Mademoiselle Melcy plaidera ma cause, car elle connaît maintenant mon infortune.

— Oui, fit la charmeuse, il est plus à plaindre qu’à blâmer.

— Oh ! je ne lui en veux pas, soupira Sapho, en fermant les yeux, comme si elle allait défaillir ; mon rôle est d’amuser les spectateurs ; je n’ai pas à m’inquiéter du genre de plaisir que je leur procure. Toutes les opinions sont permises.

Elle n’entendait plus que dans un bourdonnement les paroles de ses visiteurs. Dans l’état d’ébranlement et de faiblesse où elle se trouvait, avec la fièvre qui martelait ses tempes, elle perdait la conscience du moment présent.

Christian doucement lui prit la main.

— Vous guérirez bientôt ; je vous ferai une existence heureuse d’amour et de luxe. Mon cœur était douloureux de vouloir aimer et de n’avoir rien à aimer. Toujours, j’ai senti le froid que fait autour d’un être une jeunesse stérile, une jeunesse déshéritée de charme sympathique. Jamais je n’ai inspiré qu’une sorte de commisération avec la pâleur de mon visage et la tristesse de mon caractère.

Une faible pression répondit à l’étreinte de sa main. La jeune femme ne l’entendait guère, mais elle le comprenait avec son cœur.

— C’est donc vrai ?… Vous pourriez m’aimer ? balbutia-t-il avec joie.

Melcy se mit à rire.

Un étrange malaise l’envahissait, sans qu’elle pût définir la nature de son trouble

— Il suffisait de se comprendre, dit-elle. À l’avenir, il n’y aura plus de malentendu entre vous.

— Oh ! non, s’écria Christian, en baisant la petite main qu’il tenait toujours dans la sienne. Sapho peut compter sur toute ma tendresse.

Il se rappelait que, lorsque la dompteuse lui avait parlé, pour la première fois, il avait frémi, comme frappé de la peur d’une bête éperdue qui ne songe qu’à fuir. Il riait, maintenant, de ses terreurs, se sentant assez maître de lui pour commander à ses nerfs et garder sa raison.

— Je consolerai cette jolie malade, dit-il, je ranimerai son âme endolorie ; je lui prêterai un peu de mes forces et de ma foi reconquise.

— Oui, oui, fit Melcy, avec une âpreté dans la voix qui l’étonna elle-même, vous serez d’autant plus souple et soumis que vous avez été plus cruel… Ah ! les jolies caresses que vous inventerez pour vous faire pardonner vos torts !… Mais, voyons, embrassez-la donc ?… Ses lèvres appellent vos lèvres… Voyez, comme elles sont rouges… C’est que la fièvre les brûle et que seul votre baiser pourra leur donner la bienfaisante rosée dont elles ont besoin.

Christian gardait le silence, un peu étonné de ce flux de paroles qui l’étourdissait et l’intimidait.

— Embrassez-la donc, grand nigaud !

La charmeuse le poussait tout contre le divan, l’obligeait à se courber vers la blessée, jusqu’à toucher sa bouche.

— Puisque je vous dis qu’elle vous aime, qu’elle ne songe qu’à vous !… Qu’elle en a le cœur malade !… Et, vous savez, vous êtes le premier, car Sapho s’est conservée pure de toute souillure, malgré les sollicitations et les prières de ses admirateurs… Ah ! vous en avez une veine !…

Elle riait fébrilement, tandis que Christian, les lèvres agrafées à celles de la dompteuse, savourait divinement ce premier baiser.