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Sapho, dompteuse/1-10

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A. Méricant (p. 115-122).

CHAPITRE X

TENDRESSE ET VOLUPTÉ

Les amoureux se voyaient chaque jour, dans la chambre qu’occupait Sapho à l’Hôtel des Étrangers.

Elle était assez forte, maintenant, pour désirer ardemment les baisers de son ami. Son tourment de possession s’exaspérait par l’énervement même de ses rêves. Privé de nourriture voluptueuse, son cœur se dévorait lui-même, sentait un épuisement mortel.

La nature des êtres de tendresse ne saurait être trompée. La dompteuse réclamait son bien, et ses regards ardents cherchaient dans l’ombre une ombre bien-aimée, trop longtemps fugitive. La passion parlait plus haut que la mort, réclamait éloquemment une part de joie à l’existence fragile.

C’était aussi pour le jeune homme un renouveau d’espoir et de foi. Une sève ardente le parcourait ; il se sentait guéri, plein de confiance et de force. Il se laissait aller à la douceur de vivre son beau roman d’amour, sans souci de la veille ni du lendemain. Rien n’existait plus que l’heure présente ; la joie embrasait l’amant, chantait au nouvel initié la gamme des éternelles voluptés.

Il ne se souvenait plus d’avoir souffert, d’avoir maudit, d’avoir été criminel. C’était si loin cette vie d’autrefois qui n’avait connu ni les réveils délicieux auprès d’une femme adorée, ni les étreintes, ni les sourires.

Maintenant, même pendant son sommeil, une forme charmante demeurait présente, l’enveloppant de caresses. Il tendait les bras pour la retenir, et elle ne s’enfuyait plus, légère, dans le tourbillon de ses voiles, qui laissaient voir son exquise nudité.

Il avait oublié les affreux cauchemars d’autrefois, les visions sinistres qui empoisonnaient ses jours, au réveil.

Seule Sapho se penchait sur lui, le frôlait de ses cheveux de cuivre qui étaient encore des rayons de soleil.

— C’est étrange, lui disait-il, il me semble que je suis venu de très loin pour ramper à tes pieds comme devant une idole incomparable et m’anéantir dans cette adoration profonde… J’étais mort, peut-être. Certes, j’étais sous terre comme un cadavre ; j’avais froid indiciblement, je sentais s’agiter, au-dessus de moi, la vie du monde, mais je préférais ne pas écouter, habitué à mes ténèbres, à mon désespoir, savourant des angoisses étranges, sans chercher même à lever la pierre de mon sépulcre… Tu es venue me prendre par la main.

Sapho, presque guérie, se soulevait sur sa couche.

— Moi aussi, je te cherchais, mon bien-aimé ; je savais que ton désir cruel, que tes regards menaçants exprimaient ton trouble et non ta haine.

— Oui, tu m’as parlé en rêve, tu m’as tiré du cercueil pour poser tes lèvres sur mes lèvres en feu. Oui, oui, tu as gratté la terre de tes petites mains à l’endroit de mon cœur… Tiens, écoute, comme il bat, maintenant, ce cœur que tu as ressuscité ?…

Elle mettait son oreille contre la poitrine du jeune homme.

— Oh ! je l’entends !… il saute comme un oiseau dans sa cage !

Il continuait dans une sorte de délire :

— Je t’espérais depuis si longtemps !… Pourquoi n’es-tu pas venue à la place de l’autre qui m’a fait tant de mal ?… Il y a des années que je t’appelle avec des larmes et des sanglots !… Mais, pour tout le monde, je n’ai jamais été que le fou, l’être effrayant que l’on déteste inconsciemment, que l’on méprise et que l’on fuit !

— Vrai, tu as eu tant à souffrir de la méchanceté humaine ?

— Oui, dès le collège, après ma maladie… Car, avant, je crois, j’étais semblable aux autres… Puis, je me suis piqué à la morphine pour oublier.

— Maintenant tu es guéri ?… Je ne veux plus que tu me quittes… Tu as besoin d’une affection constante et attentive pour ne pas retomber dans tes anciens errements.

Assise sur le lit elle le contemplait de son regard ardent d’amoureuse.

Les délices passées, les espoirs nouveaux vibraient côte à côte, en l’étroit espace, baigné d’ombre. La pensée de Sapho voltigeait des joies éteintes aux joies plus libres qu’elle se promettait en un avenir proche. Ils partiraient tous deux, se cacheraient en quelque retraite sûre où les jalousies et les haines ne pourraient les atteindre.

Peut-être serait-ce l’automne, mais combien la nature leur semblerait plus clémente et plus belle !

Ils iraient, tendrement enlacés, dans les allées tapissées d’or et de pourpre ; ils pousseraient, devant eux, les feuilles bruissantes, avanceraient dans le déferlis de leurs vagues molles.

Et il ne serait pas de musique plus éloquente à leurs oreilles d’amoureux. Comme le nid de leur rêve serait hospitalier et tiède !…

Elle dit, en lui tendant sa bouche :

— Moi aussi, je suis bien contente de pouvoir offrir mon dévouement à un être abandonné ; d’avoir quelque chose à chérir uniquement, à enfermer en mon âme, jusqu’à la mort !… Ah ! je te donne mes forces, mes pensées, mes nerfs, mon sang !… Tout, tout ce que j’ai en moi de fort et de bon !…

Elle fixait sur lui ses yeux glauques, avivés d’une flamme nouvelle ; ses lèvres, d’un rouge de blessure, tranchaient sur la pâleur de sa face, et il était attiré vers cette fleur vivante qui lui offrait son enivrant parfum, son adorable frisson.

Passionnément, il prit la jeune femme dans ses bras, et tous deux roulèrent sur les coussins.