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Sapho, dompteuse/1-12

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A. Méricant (p. 133-144).

CHAPITRE XII

LA FÉE JALOUSE

Sapho chantait parfois pour distraire Mirah qui languissait dans sa cage et elle avait découvert que Christian possédait une jolie voix de baryton, chaude et expressive.

Le jeune homme, qui était poète, improvisait, sur des airs connus, des strophes amoureuses qu’elle ne se lassait pas d’entendre.

Les baisers volent dans l’espace,
Chantant le printemps, les amours,
Et, lorsque tout se fane et passe,
Les doux baisers vibrent toujours !

Les baisers, comme les abeilles,
Vont aux calices enjôleurs ;
Et ces baisers, quand tu t’éveilles,
Butinent tes lèvres en fleurs !

Les baisers disent que tout aime
Que tout nid tient deux amoureux,
Et que la vie est un poème
Qu’on ne lit vraiment bien qu’à deux !

Charmée, elle écoutait la voix voluptueuse, murmurant :

— Encore ! encore !… Ton chant me berce divinement !…

Et il continuait :

Je t’aime, ô ma belle maîtresse !
Ton doux regard vient m’embraser :
Ma chair implore ta caresse,
Et ma bouche veut ton baiser !

Le chanteur n’allait pas plus loin, dans la hâte qu’elle mettait à lier ses bras à son cou et à poser ses lèvres sur les siennes.

— Tu vois, j’obéis.

Et ils riaient tous deux, ravis de continuer le jeu charmant.

Pourtant, l’on avait eu des nouvelles de la ménagerie Martial qui poursuivait ses représentations un peu partout, la construction de la baraque demeurant tout à fait primitive.

Les matériaux, qui la composaient, étaient faits de planches recouvertes d’une toile à voile. Quant aux fauves, ils suivaient dans leurs cages montées sur des roues.

Martial, le directeur, s’assurait d’un terrain en arrivant dans une ville, et son personnel, très nombreux, en moins de deux heures, installait l’établissement qui, le soir même, donnait ses représentations.

En deux heures, également, le frêle édifice était démonté pour de nouvelles pérégrinations.

Cependant, depuis le départ de Sapho, les recettes se faisaient bien moins fructueuses. On dédaignait les dompteurs habituels pour réclamer la jolie fille dont la réputation se répandait en province et à l’étranger.

Martial, plusieurs fois, avait écrit à l’artiste favorite, la pressant de reprendre ses exercices puisqu’elle était guérie.

Un jour, tandis que les amants reposaient parmi les fleurs, un éclat de rire les avait brusquement tirés de leur extase.

— C’est moi ! avait crié une voix claire, un peu tremblante et ironique.

Melcy, exquise dans un fourreau de soie et de guipure précieuse, se dressait devant eux. Les boucles folles de ses cheveux, couleur de lune, voltigeaient sous un énorme chapeau de paille noire, agrafé d’un crapaud d’argent, et trente mille francs de perles s’enroulaient à son cou.

— C’est moi ! répéta-t-elle, en jetant sur les genoux de Sapho un énorme bouquet de roses mousseuses… Suis-je donc changée à ce point, que vous ne me reconnaissiez pas ?…

— Tu es superbe, Melcy ! fit la dompteuse, remise de sa surprise ; nous t’admirons, tout simplement.

— Ah ! voilà !… Il s’est passé bien des choses depuis que je ne vous ai vus.

— Bonnes ou mauvaises ?…

— Bonnes, assurément, puisque j’ai lâché les reptiles et que je vis de mes rentes.

— Tu as donc fait fortune ?…

— J’ai décroché un type qui m’entretient superbement et me place de l’argent pour mes vieux jours.

— Mazette !

— Et si tu voyais mes bijoux !

— Ton collier en est un bel échantillon.

— Et cette bague, fit-elle, en mettant sous le nez de Christian un diamant gros comme une noisette.

— C’est un soleil en miniature.

— Jusqu’à mes jarretelles qui ont des boucles de saphirs !

— Tu es heureuse alors ?

— Dame, on le serait à moins. Mon amoureux n’est pas jeune, c’est vrai ; il n’est certes pas joli, joli… mais il y a tant de compensations d’un autre ordre !

Tout en parlant, elle enlevait sa robe de dentelle, montrait ses épaules, ses bras.

— Il fait si chaud !… Je me mets à mon aise comme Sapho. Deux beaux corps de femmes, pas vrai ?…

Christian les trouvait délicieuses avec leurs crinières rousses et blondes, leurs chairs lactées, d’un grain si fin et si pur. Il les poussa l’une vers l’autre pour les juger dans leur ensemble, établir, peut-être, inconsciemment, une comparaison.

Sapho et Melcy s’embrassèrent, mais ce n’était plus comme autrefois, dans la loge de la ménagerie Martial où la dompteuse passait les meilleurs moments de sa vie.

— Alors, vous rêvez tout le long du jour, les poètes ?

— Mais oui… Nous rêvons et nous nous aimons, pour recommencer quand nous avons fini.

— Mirah n’est plus jalouse ?

— Elle se fait une raison.

— Et vous, le bel amoureux ?.

— Moi, je me soigne au moral et au physique.

— Plus d’idées de meurtre, de carnage ?…

— Plus la moindre.

— C’est cette fée charmante qui a accompli la métamorphose ?

Oui ; Sapho m’a sauvé de la folie et, peut-être, de la mort. Jamais je ne lui en aurai trop de reconnaissance.
Comme Melcy tournait le dos…

Les lèvres de Melcy se crispaient légèrement.

— Je vous en félicite, dit-elle, et les saphirs de ses yeux eurent des lueurs pâles.

Depuis qu’elle avait vu Christian, elle comprimait en son cœur un désir morbide. L’amant de son amie lui plaisait par le côté étrange de sa nature, ses regards de visionnaire, son rire équivoque, tout ce qu’elle sentait en lui d’inquiet et de fiévreux. La charmeuse de reptiles eût aimé à se laisser dompter, à son tour, par une nature plus bizarre et perverse que la sienne.

Elle conseilla le couple passionné, et, sur la psychologie de l’amour, lui donna des lumières. Puis, lorsque Sapho, sans méfiance, se fut éloignée pour donner des ordres aux domestiques, elle confia au jeune homme des projets suborneurs dont il n’avait pas le concept.

Dans le coin frais des plantes vertes, où était tendu un hamac, elle l’entraîna, voluptueuse et câline. Il lui semblait que, depuis une éternité, elle était partie pour des régions fabuleuses d’ivresse.

— Bercez-moi, murmura-t-elle, en s’allongeant sur les mailles fines. Je penserai que vous avez pour moi un peu de la tendresse que vous portez à Sapho.

Il la regarda avec surprise.

— Sapho m’a accordé une affection que je ne mérite guère ; comment ne lui en aurais-je pas de gratitude ?

— Oui, vous avez souhaité sa mort et elle vous a pardonné. C’est beau, cela !

— J’agissais dans une sorte de démence qui me fait horreur à présent.

— Bercez-moi… encore !… toujours !… Il me semble que vous m’emportez dans un chemin enchanté, fleuri de corolles prodigieuses, de plantes souples formant un velum bruissant sur nos têtes, et mes cheveux sont pleins de pétales embaumés.

— Sapho nous cherche peut-être…

— Bah ! elle saura bien nous trouver… Nous ne faisons rien de mal ?…

— Non ! mais, j’ai promis…

— Promis quoi ?… Êtes-vous donc un caniche que l’on tient en laisse ?… Ah ! comme l’amour vous change un homme !

Christian, frissonnant, mal à l’aise, s’éloigna de quelques pas. Puis, comme Melcy lui tournait le dos, il murmura des mots d’excuse, finit par suivre une allée en contrebas qui le ramenait à la maison.

De ce côté, le jardin était fleuri, peigné comme la chevelure d’une jolie femme et aucun bosquet ne cachait la vue.

Sapho, qui avait jeté un long peignoir de crêpe de Chine opalin sur son corps charmant, annonçait du perron que le dîner était prêt ; et Melcy, boudeuse, se décidait à rejoindre ses amis.

— Vous savez, dit-elle, je ne vous ennuierai pas longtemps de ma présence.

— Pourquoi donc ? Tu nous fais le plus vif plaisir, déclara la dompteuse avec sincérité.

— D’ailleurs, je venais seulement t’avertir que Martial, qui se trouve dans les environs, réclame son étoile. N’oublie pas que tu as signé un engagement, qu’il te faudra payer un dédit assez fort si tu te dérobes plus longtemps à tes obligations. La ménagerie ne fait plus rien depuis ton départ.

— Je paierai ce qu’il faudra pour désintéresser Martial, dit le comte de Sazy ; je ne veux pas que ma maîtresse s’exhibe davantage dans la cage des fauves.

— À votre aise ! fit Melcy, ironique.

Sapho, cependant, gardait le silence ; un nuage assombrissait son front.

— Laissons les choses sérieuses, dit-elle enfin ; quand le moment sera venu, je prendrai une décision. Aime-moi bien, mon Christian ! Je suis si fière de t’avoir reconquis !