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Sapho, dompteuse/2-02

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A. Méricant (p. 189-197).

CHAPITRE II

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

Lorsque Pluton eut repris son rêve interrompu dans la grande boîte d’ébène, Melcy, suivie de ses invités, se dirigea vers la salle du souper, servi par petites tables.

Comme par hasard, elle s’assit entre Laroube et Christian, pendant que les convives se casaient, selon leurs préférences, très gais déjà, prêts aux plus tendres folies.

Tandis que les mains se frôlaient, que les jambes s’enlaçaient, que les regards brillants se chargeaient d’amoureuses langueurs, les valets, discrets et corrects, passaient le consommé de volaille, les truites glacées vénitienne, les laitances de carpes, le chaud-froid de faisans truffés, la croustade de perdreaux, les foies gras glacés au sherry, les salades de truffes, les glaces, les paniers de fruits.

Le Château-Yquem, le Chambertin, le Rœderer déliaient les langues, et, plus pressantes, se faisaient les étreintes secrètes, les sollicitations.

Les femmes avaient laissé tomber les dentelles de leurs corsages ; leur rire sonnait haut et la pointe de leurs seins tumultueux rosissait, parfois, sous les tulles saccagés.

Ludovic Nandel, à demi renversé sur sa chaise, répondait mollement aux agaceries d’une jolie fille, vêtue de soie rose peinte et de point d’Angleterre. Il examinait les pièces d’orfèvrerie, les guirlandes électriques, qui couraient sur les nappes, sur les murs, sur les plafonds, voilant leurs pistils flamboyants au cœur des roses, des lis et des orchidées.

Yves Renaud, blotti contre une brune plantureuse, aux regards noyés, lui effleurait presque la joue de ses lèvres, lui murmurant des choses effroyables qu’elle écoutait, toute pâmée d’aise. À en juger par sa tenue de guingois, il devait avoir enlacé la jambe de sa compagne, et ils échangeaient des pressions de bras et des serrements de main sous la nappe fleurie.

Les amoureuses se complaisaient dans ces jeux, naïvement pervers, précurseurs des plus chaudes étreintes.

Tout à coup, une femme, somptueusement vêtue de crêpe de Chine mauve, brodé d’anémones au cœur d’améthystes, fit son entrée et vint embrasser Melcy.

Elle était pâle, belle et souple dans sa longue robe serpentine aux discrets scintillements.

— Nora ! fit la charmeuse, comme tu viens tard !

— Oui, j’ai dû assister à la représentation privée des « Libertines » et faire une apparition à la soirée de Liane de Sauges.

À cette voix, Christian tressaillit. Il sortit de son rêve, fixa sur la nouvelle venue un regard égaré en balbutiant de vagues menaces.

Nora, qui, à son tour, l’avait contemplé, riait dédaigneusement.

— Vraiment, je ne croyais pas vous rencontrer ici !

— Qu’avez-vous donc ? demanda Melcy, inquiète.

La jeune femme riait toujours, et Christian s’était levé, les lèvres tremblantes, blême de fureur.

— Sortez ! sortez ! cria-t-il, tandis que les convives, surpris, effrayés, se tournaient vers lui.

— Sortez ! répéta-t-il, en étendant les bras vers Nora, qui demeurait immobile, insolente et calme.

Christian, incapable de se dominer davantage, allait se jeter sur la jeune femme, lorsque Ludovic et Yves Renaud paralysèrent ses efforts.

— Mais qu’y a-t-il donc ?… demandait la charmeuse, désolée de cet incident.

— Il y a, fit Nora, d’une voix âpre, que cet
— Je le charme en pinçant de la harpe.
homme a été mon mari et qu’il a voulu me tuer dans un accès de démence. Je porte encore la trace de son crime… Oui, oui, Christian, tes regards ne m’épouvantent nullement, et je dirai bien haut que ta place est toujours dans une maison de fous, car tu n’es pas guéri.

— Faites-la taire ! sanglota le comte de Sazy.

— Pourquoi me tairais-je ?… On m’insulte et je me défends. Rien de plus. Il y a du danger à recevoir les déments ; je le répète pour la sécurité de tous. Celui-ci a déjà été enfermé plusieurs fois, mais, toujours, des influences puissantes l’ont délivré trop tôt. Sa présence est une menace permanente.

Christian se crispait de rage, tandis que Nora le fixait de ses prunelles noires, méprisantes et cruelles.

— Fouillez-le, reprit-elle, je gage qu’il a sur lui des armes dont il n’hésiterait pas à se servir dans un de ses brusques accès !…

Laroube tremblait de tous ses membres.

— Faites sortir ce jeune homme, glissa-t-il à l’oreille de Melcy. Tant qu’il restera près de moi je ne serai pas tranquille.

La charmeuse prit par le bras le comte de Sazy, et l’entraîna, sous le rire insultant de Nora qui triomphait bruyamment.

Quand ils furent dehors :

— Pourquoi as-tu injurié cette femme ? demanda-t-elle.

— C’est elle qui a causé tous mes malheurs ; je la hais et n’ai pu me contenir. Il ne fallait pas la recevoir.

— J’ignorais qui elle était, car elle a changé de nom… Je ne la verrai plus.

— Tu me le jures ?

— Oui, mon chéri… Maintenant, va-t’en. On oubliera cette scène pénible… Mais, c’est tout de même vrai que cette Nora ressemble à Sapho. Je n’y avais jamais songé !…

— Je te reverrai quand le vieux se sera éloigné, dis, ma mignonne ?…

— Est-ce bien prudent ?

— Oui, oui, je t’en supplie, ne me repousse pas, ne me cause pas ce nouveau chagrin !…

— Eh bien, soit, viens me retrouver après le départ de Laroube.

Ils échangèrent un dernier baiser, et Melcy rentra dans les salons brillamment illuminés, où les conversations légères avaient repris de plus belle, dans le fumet des vins et la griserie des voluptueux frôlements.