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Sapho, dompteuse/2-04

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A. Méricant (p. 207-214).

CHAPITRE IV

ENTRE DEUX MAÎTRESSES

Christian s’était enfermé chez lui, en proie à tous les tourments de l’angoisse et du doute.

Cette femme, qui, tout à coup, réapparaissait dans sa vie, pour le défier et l’accabler de son mépris, était une menace redoutable. Rien de bon, certes, ne sortirait de cette rencontre, et le jeune homme ne savait à quel parti se résoudre, entre son ancienne et sa nouvelle maîtresse.

Il aimait toujours Sapho, mais Melcy troublait ses sens, le comblait de savantes caresses dont, déjà, il ne pouvait plus se passer.

Il fermait les yeux pour ne plus la voir ; mais il la sentait là, toujours, elle lui tendait les bras dans l’ombre ; elle était désirable à lui faire rompre tous les serments. À travers ses paupières, il voyait sa gorge, il voyait ses épaules, ses flancs, ses pieds menus, et il lui prenait l’envie de la posséder encore, malgré tout.

Non, non, ce n’était pas lui, le passionné, le tendre, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son bonheur ; c’était l’autre, le déséquilibré, le fou, qui dénaturait toutes ses actions. Une fumée d’amour exaspérait sa chair ; comme les jours précédents, le vertige le prenait.

Dans l’après-midi, après quelques heures de repos, il alla à Versailles, où Sapho donnait des représentations. Il la trouva, assise dans sa petite loge tendue de soie japonaise. La cage de la panthère favorite donnait dans un angle de la pièce. De sorte que la dompteuse pouvait entrer directement auprès de Mirah à l’heure des représentations.

— Alors, c’est ici que tu passes ton temps ? demanda le jeune homme.

— Je t’attendais, dit-elle avec mélancolie. Pourquoi me délaisses-tu ?…

— Je ne te délaisse pas, mais ma vie a des exigences… Un nouveau danger me menace.

— Lequel ?

— J’ai rencontré celle que j’ai voulu tuer, Nora, ma femme.

— Ah ! si tu restais avec moi, semblable chose ne t’arriverait pas. Qu’as-tu besoin de courir les fêtes ?

— Oui, j’ai eu tort, avoua-t-il. Je ne veux plus aimer que toi. Il n’y a pas une place de ton corps charmant que tu ne m’aies livrée. Ton visage, tes yeux, ton front, ta bouche, tout est à moi, ma chérie !… Je suis bien ingrat de l’avoir oublié !

— Moi, dit-elle, je n’ai jamais aimé que toi. Tu es mon premier et mon seul amant… Tu m’as grisée, affolée, perdue !… Me quitter, maintenant, serait une mauvaise action, car tu ne peux rien me reprocher, mon Christian ?…

— C’est vrai, tu es l’amante unique, idéale ; celle qu’on rêve durant toute son existence et qu’on ne remplace jamais, lorsqu’une fois on l’a possédée !…

— Oh ! tu ne me quitteras plus ? implora-t-elle, en s’enlaçant à lui. Le passé a noué des liens autour de nos êtres, des liens que la mort seule pourra rompre !

Elle souriait. Ses flancs harmonieux, sa poitrine épanouie semblaient promettre d’ineffables délices. Sur ses joues, à fleur de peau, venait la savoureuse ardeur de la chair, des lueurs passaient dans l’aigue-marine de ses prunelles, et Christian était tout enveloppé du subtil parfum de verveine qui était comme la respiration lascive de son corps divin. De nouveau, il sentit l’ivresse qui coulait en elle embraser ses sens, tuer sa volonté.

— Rien ne nous sépare, reprit-elle, que peut cette femme contre nous ?… Pourquoi douter de l’avenir ? Il n’y a rien que notre loyauté et notre amour.

— Oui, fit-il, il y a des créatures tombées au hasard sur la terre, comme des graines venues on ne sait d’où et qui poussent côte à côte, se frôlant et se protégeant contre la tempête. Nous ne sommes pas libres de notre destinée, mais nous pouvons, au moins, essayer de nous créer une félicité en ce monde, en nous appuyant les uns aux autres. Aime-moi ! Protège-moi !

Elle le prit contre son sein, le berça comme un enfant peureux que l’on console.

Mirah, dans sa cage, gémissait de jalousie ; mais les amants n’y prenaient point garde, tout entiers à leur joie. Lui, se laissait dorloter, acceptait les baisers qui se posaient, au hasard, sur ses yeux et sur ses lèvres.

— Rappelle-toi comme nous avons été heureux avant ton départ, dit-il. Pourquoi es-tu retournée chez Martial ?

— Oui, peut-être ai-je eu tort.

— Il ne fallait pas me quitter. Comme il faisait bon soleil dans notre villa cachée sous les fleurs !… Nous marchions sous la haie des rosiers. L’herbe était grise, avec des moires blanches et vertes. Les abeilles ronflaient et, de temps à autre, les vieux pruniers, au-dessus de notre tête, laissaient tomber un fruit mûr qui s’ouvrait en touchant terre, montrant une blessure d’or dans sa chair violette. Te rappelles-tu le goût délicieux de ces prunes qui sentaient le miel et la vanille ?… La vie, le passé, l’avenir, c’était notre tendresse, nos baisers, nos extases. Tout s’abolissait devant cette ardente félicité.

— Nous avons été trop heureux, peut-être !

— Comme il nous semblait grand, ce jardin tout plein de notre amour !… Les feuillages roulaient jusqu’à l’horizon, avec un bruit de vagues sous les brises ; les chemins d’herbe fine serpentaient entre les arbres serrés dont les bras s’unissant formaient très haut un dôme d’émeraude.

— Certes, il était bien beau le parc de nos rêves !…

— Quand les étoiles s’allumaient nous marchions encore, les pieds légers, sur le tapis de soie des mousses odorantes. Et ce n’était pas la nuit qui venait, c’était une douceur discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère qui nous charmait.

— Je te croyais las de toutes ces choses j’ai craint de te déplaire.

— Et c’est pour cela que tu es partie ?…

— C’est pour cela.

— Il fallait rester auprès de moi pour me soigner, me guérir, tout à fait. J’étais trop faible encore.

— Je n’ai pas osé.

— Ah ! que tu as été imprudente !…

— Mais que s’est-il donc passé ?…

— Rien, fit-il, après un silence. Il ne s’est rien passé. Seulement, j’ai peur des autres et de moi-même. Les anciennes hantises me poursuivent, de nouveau, et je crains de ne plus jamais retrouver la sécurité de ces jours divins que nous avons gaspillés comme deux enfants inconscients. Non, certes, nous ne retrouverons plus ces chaudes journées d’amour, ces averses de soleil qui me trempaient d’un frisson voluptueux, ces roses, ouvertes comme tes lèvres, donnant leur vie dans un baiser, ces caresses de feuilles tombant dans nos cheveux, cette mollesse de la terre s’enflant comme un sein de nourrice et laissant couler le lait des ruisseaux sur le sable d’or !…

Christian pleurait, tant l’évocation de ses songes l’emplissait de désir et de regret.

Sapho le reprit contre son sein.

— Viens, dit-elle, le bonheur présent, si tu le veux bien, peut valoir le bonheur passé.

Et, comme Mirah rugissait de jalousie et de colère, elle tendit un rideau devant la cage du fauve.

— Vis pour moi, mon chéri, continua la dompteuse, sois homme, sois fort ; laisse-toi rouler dans ton rêve avec l’ardeur de ta jeunesse et de ton désir. Ouvre tes bras à ma caresse ; serre-moi contre ton cœur et tu seras guéri.

Bientôt, dans la loge étroite, ne monta plus qu’un hymne de tendresse éperdu, coupé parfois par la plainte irritée de la panthère noire.