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Sapho, dompteuse/2-07

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A. Méricant (p. 231-240).

CHAPITRE VII

PREMIÈRE SENSATIONNELLE

— Une belle salle ! dit Sapho, qui passait un pinceau enduit de kohl sur ses paupières et ses sourcils. Pour mes débuts au théâtre, cela promet.

Elle portait une longue jupe de drap blanc, bordée de zibeline. Un petit mantelet de velours incarnadin s’agrafait à ses épaules et un toquet frondeur couronnait son épaisse chevelure rousse, aux reflets de cuivre.

Faustine, drapée de tulle noir, semé d’étoiles d’argent, présidait à la toilette de la dompteuse, l’étourdissant de son bavardage, car elle avait vu, dans une avant-scène, Melcy et Christian. Cette rencontre, pensait-elle, pouvait paralyser Sapho, lui enlever tous ses moyens, et elle essayait d’en atténuer l’effet par une savante préparation.

— Tu n’as jamais travaillé sur une vraie scène ? demanda-t-elle.

— Non.

— Ne crains-tu pas la surprise pour tes bêtes de ce public nouveau, des feux aveuglants de la rampe ?

— J’ai répété longuement, hier et avant-hier ; je suis sûre de mes fauves.

Au moyen d’une estompe, elle effaçait les traits trop vifs, noyait ses regards d’une amoureuse langueur. Une poudre mystérieuse dilatait les pupilles, leur communiquait une flamme étrange. La bouche saignait dans la face ardente d’une chaude pâleur. Elle en corrigea le dessin un peu sec avec un pinceau enduit de carmin, se toucha les narines et les oreilles.

Le fard dont elle se servait répandait de véhéments parfums de verveine ; chacun de ses mouvements dégageait des effluences plus vives.

— Le mieux, dit Faustine, est de ne pas regarder dans la salle. Il faut agir comme si le public n’existait pas ; ne se laisser influencer ni par son silence, ni par ses bravos.

— Mais je ne crains ni le blâme, ni les éloges. J’ai l’expérience de la foule, et toujours je suis sortie victorieuse des plus pénibles épreuves.

— Les spectateurs d’une ménagerie ne ressemblent pas à ceux d’un théâtre.

— Je ne suis pas une débutante ! fit la dompteuse, en riant.

— Promets-moi de ne pas t’inquiéter de ce qui se passera derrière toi, de ne t’occuper que de tes fauves ?…

Sapho, frémissante d’impatience, cambrait son buste harmonieux, moulé par le drap blanc de son corsage, et rejetait les boucles courtes de sa toison rousse.

— En scène pour le 10 ! cria le régisseur, tandis qu’un tourbillon de petites femmes, en maillot rose, passait dans les couloirs en fredonnant une scie de café-concert.

— Ce qui me contrarie un peu, fit la dompteuse, c’est la mauvaise humeur de Mirah. Depuis deux jours, elle dédaigne tout aliment. Elle est vraiment dépaysée. Mais elle ne refusera pas de travailler avec moi, j’en suis certaine.

— Et tes autres bêtes ?…

— Douces comme des moutons. Elles sont repues et ne songent guère qu’à dormir. Ah ! je ne risque rien ; je t’assure.

Dans la salle on arrivait pour voir le numéro sensationnel, annoncé à grand renfort de réclame. Sur des milliers d’affiches, dispersées dans Paris, se dressait le portrait de la dompteuse au milieu de ses tigres et de ses lions. Depuis huit jours on ne parlait que d’elle ; toutes les places étaient louées à un prix inconnu jusqu’à ce jour.

Melcy avait entraîné son vieil amant et Christian à cette première ultra-chic. Il lui plaisait d’affirmer son triomphe, de se montrer dans toute la séduction de sa jeunesse, de son élégance. Elle pensait, d’ailleurs, que Sapho avait donné un successeur à l’amoureux volage et que son image s’était effacée de son cœur.

Jugeant son ancienne amie d’après elle-même, elle n’attachait pas grande importance à cette trahison.

La petite charmeuse de serpents était exquise dans sa robe princesse brodée dans le style byzantin et garnie de panneaux de Venise filigranés d’or.

Non loin d’elle, Nora, la femme divorcée de Christian, la lorgnait avec insistance, et parfois se penchait vers son compagnon, un grand garçon brun, à l’épaisse moustache, pour lui parler à voix basse.

— Regardez donc son collier, disait-elle ; il a deux rangs de plus qu’il y a six semaines, et, certes, il doit bien valoir cinq cent mille francs.

— Oui, c’est une belle pièce.

Miette, Arlette et Malaga étaient venues aussi applaudir leurs anciennes compagnes. La Fortune, pour elles, s’était montrée moins généreuse, mais elles en prenaient leur parti en bonnes filles, peu jalouses, que la réussite d’une amie ne saurait attrister.

— Tiens, Christian est avec Melcy ! fit Miette en mangeant un caramel. En voilà, une histoire !

Malaga haussa les épaules.

— Un fou ! je l’ai toujours dit… Sapho a dû le remplacer depuis longtemps. N’avons-nous pas également changé d’amants depuis notre promenade à Ville-d’Avray ?…

— Moi, déclara Arlette, l’acrobate, j’ai fait autant d’amoureux que de campements, et ce n’est pas peu dire ! Mais Faustine m’a prédit un avenir fastueux. J’attends avec confiance.

— Moi, soupira Miette, les hommes me laissent bien tranquille, je n’aime que ma grande amie Malaga !… Tous les matins je lui apporte des journaux et des friandises. Parfois elle est avec un type qui me déplaît, et elle se cache, lorsque j’arrive, derrière un paravent, car elle craint mes reproches.

— Oui, dit Malaga, en prenant deux caramels dans la boîte ouverte devant elle, Miette se permet d’être jalouse !… Il n’y a plus d’enfants !

— Bah ! fit la petite, les réconciliations n’en sont que meilleures.

Les loges resplendissaient, occupées par les étoiles de première et de deuxième grandeur de la galanterie. Ce n’étaient qu’ondoiements de
Faustine évoquait les ombres.
pierreries, ruissellements de gemmes multicolores qui faisaient aux bustes raidis des femmes des carapaces de scarabées prestigieux. Les chairs offraient des tons lactés ; les chevelures, dans toutes les teintes de l’or et du cuivre, encadraient les faces poudrerizées de leurs auréoles rutilantes.

Les rires fusaient, s’égrenaient de toutes parts ; ce n’était dans la salle qu’un long frémissement de joie, une aimable impatience de viveurs un peu blasés.

Déjà, l’on avait applaudi des jongleurs, des acrobates, un ballet de libellules et de chauves-souris, une danseuse espagnole, un prestidigitateur. C’était maintenant le tour de Faustine, qui devinait la pensée des spectateurs, détaillait les objets que touchait un compère, lisait, au hasard, une lettre fermée, une inscription secrète, le passage d’un livre qu’on lui montrait du fond de la salle.

Elle émerveillait le public par la sûreté de ses réponses, tombait avec grâce dans le sommeil magnétique et finissait par la rigidité cataleptique qui lui permettait de supporter, sur son corps tendu dans le vide, des poids considérables.

— Bravo, Faustine ! criait Melcy, en jetant sur la scène un gros bouquet de roses, qu’elle venait d’acheter à une frêle marchande qui passait dans le couloir.

Laroube était fier de sa maîtresse. Ses petits yeux luisaient dans sa face poupine.

— Voulez-vous d’autres fleurs ? demanda-t-il.

— Oui, oui, d’autres roses pour Sapho.

— Je vais en chercher, dit la marchande.

— C’est cela ! apportez-moi ce que vous avez de mieux. C’est pour l’étoile de ce soir.

Christian, plongé dans une sorte de rêve morbide, ne semblait pas s’apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Une atmosphère de tristesse l’enveloppait, une atmosphère qui n’avait pas d’affinité avec l’air surchauffé du théâtre. Une sorte de vapeur ocreuse, à peine visible, flottait pour lui sur tous les visages, leur donnant, comme à ceux de la scène, une apparence irréelle de figures de cire.