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Sapho, dompteuse/2-12

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A. Méricant (p. 287-).

CHAPITRE XII

LA CHANSON DE PLUTON

John Roberts possédait un somptueux atelier dans la plaine Monceau, et, chaque jour, des attelages impeccables, des autos de grande marque s’arrêtaient à sa porte.

Les verrières se couvraient de stores ; combinés avec art, d’épais tapis d’Orient ouataient le sol, et plusieurs divans, drapés d’étoffes chatoyantes, aux broderies d’or et d’argent, invitaient aux intimes causeries.

John recevait ses visiteuses avec une grâce sans égale, leur offrait des vins généreux dans des coupes byzantines et des biscuits sur des plateaux incrustés de pierreries.

Les petites femmes passaient là des heures charmantes, au milieu des fleurs et des vapeurs d’encens, dans la griserie des hommages délicats offerts à leur beauté.

Et c’est là que Melcy posa, dès le lendemain, afin de laisser à son bon ami Joseph Laroube un souvenir durable.

Debout, devant sa harpe égyptienne, elle appelait les caresses de son grand serpent Pluton qui se tordait à ses pieds.

Mais John Roberts avait déclaré qu’il était inutile d’apporter cet hôte un peu inquiétant, et qu’il saurait bien peindre un boa de chic.

Melcy posait donc, et son corps fin s’érigeait parmi les soies et les ors. Des pendeloques de rubis et d’opales lui tombaient sur les joues ; un merveilleux collier de perles mettait sur sa jeune poitrine des lueurs laiteuses.

— Vous chantez pour charmer votre reptile ? demanda l’artiste.

— Je chante et je pince de la harpe. Pluton adore la musique.

— Et que chantez-vous ?

— Des choses voluptueuses… Savez-vous que les serpents aiment comme des hommes ?…

John ricana :

— Je l’ignorais, et ne tiens pas à m’instruire, car je n’aurais rien qui puisse charmer ces mélomanes dangereux… Pourtant, imaginez-vous que je rampe à vos pieds, comme votre féal Pluton, et dites-moi une de ces mélopées langoureusement irrésistibles que vous réservez à votre pensionnaire.

— Peut-être perdrai-je la pose.

— C’est sans intérêt pour le moment. Je veux seulement saisir, sur votre visage, l’expression d’extase de ces mélodieuses séances.

Docilement, la charmeuse s’exécuta.

J’attends ta caresse énervante,
Ô mon Pluton, roi de l’Enfer !
L’étreinte ineffable et savante
Qui pour d’autres serait de fer !

La harpe, sous ma main tremblante,
Soupire et pleure mollement ;

Une lueur phosphorescente
Anime tes regards d’amant !

Et, dans la plainte qui s’achève
De l’hymne d’amour enchanté,
Je veux réaliser mon rêve,
De surhumaine volupté !

Comme Melcy achevait, à moitié pâmée, des applaudissements éclatèrent soudain, et Razini, qui était entré dans l’atelier, on ne sait comment, déposa devant la jeune femme une immense gerbe d’œillets et de camélias.

— À l’incomparable charmeuse, dit-il… Je destinais ces fleurs à la dame étrangère qui doit venir visiter le maître ; mais je ne puis résister au plaisir de vous les offrir.

— Monsieur…

— Oh ! vous ne refuserez pas cet humble hommage ?…

— Je ne vous connais point.

— Pardon, je suis des amis de madame Nora Berthier, et vous m’avez vu chez elle.

L’aventurier mentait avec un aplomb délicieux.

Melcy admirait sa bonne mine, ses grands
Elle se croyait déjà sous le couteau de l’assassin.
yeux tendres et veloutés d’une orientale splendeur.

Ils causèrent, et la glace fut rompue.

La jolie fille, peu farouche, permit à Razini de venir lui présenter ses devoirs, et John Roberts, dans l’espoir d’une commande princière, accueillit favorablement ses compliments délicats.

L’habileté de l’aventurier était grande. Ce rufian, beau garçon, écumeur de cercles interlopes et d’alcôves galantes, convoitait les joyaux de la courtisane, et se sentait déjà presque certain de réussir dans son œuvre criminelle.

Il pensait aussi pouvoir leurrer la justice, car les policiers et les gens de robe ne sont institués que pour voir, dans les affaires qui leur sont soumises, des honnêtes gens criminels et des apaches innocents.

Quant à la société, elle garde un silence dédaigneux, presque toujours, se renferme dans la platitude d’une indifférence snobique, dans la vilenie d’une immense lâcheté.