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Sapho, dompteuse/2-13

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A. Méricant (p. 295-302).

CHAPITRE XIII

L’APOTHÉOSE

À partir de ce jour, l’aventurier se montra souvent chez Melcy, tendre, prévenant, plein d’onction et d’élégance.

La charmeuse, le trouvant à son goût, lui accordait de légères privautés en attendant l’abandon complet de son exquise personne.

Par moments, pourtant, la présence de Christian l’épouvantait. Comment se pouvait-il que son amant ne sût rien encore du penchant qui l’attirait vers un autre ? Elle redoutait la colère du comte de Sazy. Elle prévoyait la haine qui naîtrait en son cœur lorsqu’il apprendrait sa trahison. La passion, pensait-elle, gagne vite, même pour ceux qui n’ont eu le temps d’inspirer ni l’amitié, ni l’amour. Parfois, elle est furieuse, bestiale, vraie pour quelques moments, immense, certes. Elle laisse dans toute la vie un souvenir ineffaçable.

Melcy se sentait dominée par une puissance mystérieuse ; une sorte d’envoûtement paralysait sa volonté, et c’était l’influence du bandit, de l’amant de proie qui déjà planait sur elle. Elle restait docile, soumise, ahurie par le cynisme et la brutalité de cette sensation. Le feu des regards de Razini l’attirait invinciblement. Au frôlement de ses doigts, la folie de la chair la prenait. L’impunité la tentait, car Joseph Laroube, le seul homme qui valût quelques ménagements intéressés, ne s’apercevait de rien.

Elle ne devinait point, avec l’habituel aveuglement de ses pareilles, l’égoïsme, le calcul criminel du mâle conquérant, la synthèse de ces amours de boue et de sang où elle allait rouler pour son malheur et sa punition.

 

Pour la seconde fois, les salons de la charmeuse étaient brillamment illuminés.

Le portrait peint par John Roberts, entouré d’étoffes chatoyantes et habilement éclairé, était soumis à l’appréciation des connaisseurs, à l’admiration des petites amies, jalouses déjà de l’œuvre précieuse.

Melcy, souriante, recevait ses invités, heureuse et fière de l’envie qu’elle inspirait aux femmes, du désir qu’elle éveillait chez les hommes.

— Comment trouves-tu l’image de ta petite chérie ? demanda-t-elle à Christian, qui n’avait point été admis aux séances de pose.

— Jolie, dit-il, sans enthousiasme.

— Rien de plus ?

— Tu sais que je n’admire pas beaucoup le talent de Roberts.

— Parce que tu n’as jamais les idées des autres.

— Peut-être, fit-il tristement. Mais mon avis importe peu, puisque tu n’as pas daigné me le demander avant l’achèvement de cette peinture.

— Tu nous aurais dérangés pendant les séances. Laroube, même, n’est venu que deux fois.

Melcy n’ajoutait pas que, par contre, Razini n’avait pas manqué un jour de pose, et que c’était surtout pour lui qu’elle se déshabillait si délicieusement.

Christian, ignorant l’aventurier, qui l’évitait avec soin, n’en prenait point ombrage. S’il acceptait Laroube, l’entreteneur attitré, il eût vivement souffert d’une autre liaison publiquement avouée.

Des demi-mondaines, des actrices, des écuyères, des courtisanes de grande et de petite marque se pressaient autour du tableau, toutes désireuses d’en posséder un semblable.

Les tulles, les soies diaphanes, les brocarts, raides de broderies et de paillettes, les dentelles inestimables, déshabillaient somptueusement toutes ces idoles de chair, faites pour le rire et le baiser.

Melcy, dans un délicieux fourreau de vieux point de Venise, sur gaze vert pâle, se montrait toute scintillante d’aigues-marines, jetée au hasard des festons et enserrant la taille de grands cabochons glauques. Le corsage, très décolleté, ne tenait sur les blanches épaules que par un fil des mêmes gemmes verdâtres aux mystérieux reflets d’eau dormante. Sur l’oreille, un camélia de perles au cœur de diamants se balançait mollement, mettant sa mélancolie dans la masse vivante des cheveux d’or.

Joseph Laroube, le gros fabricant de brosses, la contemplait dans une pose extatique, tout fier de pouvoir exhiber une telle merveille, et, pas un instant, ses soupçons ne se portaient sur ses singuliers concurrents.

— Viendras-tu, cette nuit ? demanda la jolie fille à Christian, poussée par une sorte de pressentiment étrange.

Mais il hésitait. Depuis quelque temps, elle le faisait trop souffrir, et il souhaitait ardemment se libérer de cette honteuse sujétion.

— Viendras-tu ? répéta-t-elle, heureuse de triompher, une fois de plus, de cette volonté molle, de cette imagination maladive.

— Non, je crains tes baisers ; laisse-moi me reprendre, guérir de cette passion mauvaise.

Elle haussa les épaules.

— Allons donc ! tu m’as dans le sang, dans la peau… Rien ne saurait te délivrer de moi.

— Peut-être…

— Oh ! tu as beau faire le brave, tu succomberas comme toujours.

Ils étaient seuls dans un petit salon, à peine éclairé ; elle lui tendit ses lèvres, le garda contre elle longtemps, voluptueusement.

Sans force, maintenant, il agrafait sa bouche à la sienne, l’aspirait profondément.

— Tu viendras ?…

— Oui, dit-il, tu laisseras la porte ouverte, comme tu le fais habituellement.

— Non, Caryssa t’attendra, c’est plus prudent.

— Que crains-tu ?… Aussitôt que le dernier invité sera parti, j’entrerai furtivement.

— Je ne crains rien ; mais Caryssa est dans la confidence de nos amours, elle guettera ton arrivée.

— Comme tu voudras.

Le comte de Sazy, malgré ses remords et la réelle tendresse qu’il portait à Sapho, ne pouvait se libérer des séductions de Melcy. C’était un envoûtement pervers, une sorte de fluide démoniaque qui le possédait, malgré lui, et le ramenait, pieds et poings liés, à l’ensorceleuse.

Sur la scène, qui avait été ménagée dans le fond de l’un des salons, douze petites Anglaises, toutes pareilles, s’agitaient dans des cascades de volants, des chutes de mousseline de soie, d’où émergeait leur jambe comme le pistil d’une fleur.

Leurs mignonnes têtes bouclées de poupées frivoles se penchaient à droite, à gauche, et le même sourire entr’ouvrait leurs lèvres carminées violemment dans la blancheur du teint. Rythmiquement leurs membres se déclanchaient ; elles pivotaient, en tenant leur talon très haut, s’abattaient, tout d’un coup, comme des corolles fauchées, dans un grand écart fantastique.

Après les Anglaises agaçantes et prometteuses, comme des grappes de fruits verts, vint une danseuse, entièrement nue, qui mima avec beaucoup d’art les poses sacrées de la vieille Égypte.

Les cheveux noirs crêpelés et le front ceint d’une bandelette blanche, l’artiste rendit successivement les attitudes rythmées du rituel funéraire, les pas glissés devant le sarcophage, les gestes saccadés des pleureuses, la marche de la conjuration, évoquant les mythes de l’antique religion des Pharaons, dans leur majesté étrangement voluptueuse.

Puis, Melcy s’exhiba dans la pose du portrait, avec le dangereux serpent, qui, toujours, faisait frémir les spectateurs.

Laroube, un peu fatigué, n’avait pas attendu la fin de la représentation pour se retirer ; mais ce n’est que vers trois heures du matin que les derniers invités prirent congé de la charmeuse, en la remerciant du régal artistique et littéraire qu’elle leur avait offert.