100 percent.svg

Sapho, dompteuse/2-14

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
A. Méricant (p. 303-311).

CHAPITRE XIV

L’ASSASSINAT

Melcy, restée seule, se déshabilla hâtivement, tandis que Caryssa, la petite négresse, veillait dans le vestibule de l’hôtel, prête à introduire Christian et à refermer sur lui la porte massive.

Tous les domestiques avaient regagné les combles, comme ils le faisaient habituellement, le service terminé.

Un grand silence régnait maintenant dans les salons saccagés, si bruyants encore il n’y avait qu’une heure. Les fleurs achevaient de mourir sur les nappes froissées, les parfums de vins, de femmes et de mets délicats, flottaient sous les lotus éteints dans une buée grise.

La charmeuse se contemplait, nue, devant sa psyché, prête à passer un long peignoir de soie blanche et de dentelle ; mais, après cette nuit brûlante, la caresse de l’air frais sur sa peau fiévreuse lui était agréable.

Doucement, elle vaporisait sur elle son parfum préféré de jacinthe sauvage, et ses merveilleux joyaux scintillaient dans une coupe d’onyx où elle les jetait négligemment, chaque soir, pour procéder à sa minutieuse toilette.

Elle allait pénétrer dans sa chambre à coucher, lorsqu’un bruit de chute parvint à ses oreilles ; il lui sembla entendre comme une sorte de gémissement étouffé, puis, tout rentra dans le silence, et elle pensa s’être trompée. Mais un frôlement léger, peu de temps après, se fit dans la pièce voisine.

Elle entr’ouvrit le rideau, demanda avec un trouble involontaire :

— Est-ce toi, Caryssa ?

Aucune réponse ne lui fut faite, et, comme la
Melcy, frappée à mort, gémissait.
chambre demeurait plongée dans le noir, elle écarta complètement la portière, afin de faire jouer l’électricité.

Mais un cri lui échappa soudain :

— Vous ! vous ! dit-elle… Que venez-vous faire, chez moi, à cette heure ?…

Razini, la lèvre tremblante, l’œil étincelant, se dressait devant elle.

Il la prit dans ses bras.

— Je veux être ton amant, ton seul amant, au moins pour cette nuit.

Il la portait vers le lit et elle ne se débattait pas, complètement dominée par cette volonté d’homme qui, déjà, si souvent, avait triomphé de la sienne.

Délicieusement émue, elle fermait les yeux, attendant la caresse passionnée, presque brutale, l’appelant de tout son désir morbide.

Fougueusement, il la prit. Une flamme passa sur elle : quelque chose de puissant, d’irrésistible, de presque cruel, dont rien, jusqu’à ce jour, n’avait pu lui donner l’idée, et elle s’abandonna, se laissa envelopper dans cette étreinte farouche.

C’est que Razini était un merveilleux amant. Il savait éveiller, chez ses maîtresses, des sensations aiguës, ardentes, inoubliables, et plus d’une avait fait des folies pour goûter encore la griserie de son baiser.

Toutes se donnaient avec une soumission délirante, toutes imploraient l’élan triomphal du mâle conquérant, heureuses des meurtrissures de leur peau, après ces luttes qui étaient autant de haine que d’amour.

Cependant, Melcy, très lasse, s’était assoupie, et l’homme, qui guettait son sommeil, sortait doucement de la couche saccagée, soulevait la portière du cabinet de toilette, encore illuminé par ses fleurs électriques, et s’emparait des joyaux de la courtisane.

Mais ce rapt ne lui suffisait pas ; il s’apprêtait à fracturer les meubles fragiles, lorsque Melcy se dressa sur son séant.

— Que fais-tu donc là ?… demanda-t-elle, mal éveillée.

Sans répondre, il poursuivit son travail, espérant qu’elle le laisserait faire, peut-être, qu’elle lui accorderait docilement ce qu’il se disposait à prendre par la force.

— Que fais-tu là ?… répéta-t-elle, avec un commencement d’épouvante.

— Tu le vois, je prends tes valeurs.

— Tu me voles…

— Je te rendrai cela, plus tard… Pour le moment, je suis à bout de ressources…

— C’est donc pour me dévaliser que tu t’es introduit chez moi ? Et Caryssa ?… Qu’as-tu fait de la petite ?…

Elle s’inquiétait, tout à coup, de la disparition de sa fidèle négresse.

Comme il ne répondait pas, elle se précipita hors du lit, se mit à crier en courant vers la fenêtre.

— Tais-toi ! fit-il, en lui saisissant le poignet, tais-toi ! Je ne te ferai pas de mal…

Mais elle essaya de se dégager hurlant de terreur.

Alors, il lui mit la main sur la bouche, la renversa, appuya son genou sur sa poitrine, répugnant encore à se servir d’une arme, car il trouvait ce meurtre inutile.

Comme il hésitait, elle le mordit avec rage, s’agitant furieusement et, dans sa souplesse d’acrobate, réussissant presque à lui échapper.

— Ah ! maudite femelle ! gronda-t-il, et il lui planta son couteau dans la poitrine d’un coup sûr et rapide.

Melcy poussa un râle d’agonie, un terrible rauquement sourd et profond. Des flots de sang jaillirent de ses lèvres. Elle eut des frissons épileptiques, ses membres se contractèrent, se débattirent, comme mus par une pile électrique, puis elle demeura immobile.

Razini la contempla pour s’assurer qu’elle avait son compte. Il dardait sur elle un regard farouche, un regard de fauve avide de torture. Il était tout prêt encore à se jeter sur sa proie, à l’enserrer de ses grands bras, de ses mains crispées, pour l’étrangler, si un souffle de vie restait en elle.

Dans l’agitation, dans l’énervement qui le possédaient, il n’éprouvait aucune sensation de faiblesse, et, s’il avait fallu lutter de nouveau pour conserver le bénéfice de ses efforts, il aurait recommencé ce qu’il avait fait.

Sans se hâter, il prit d’autres joyaux qu’il trouva sur la cheminée, ouvrit quelques tiroirs ; puis, les poches pleines d’or et de billets, se retira enfin.