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Sapho, dompteuse/2-15

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A. Méricant (p. 313-321).

CHAPITRE XV

L’INTERROGATOIRE

Les domestiques, en descendant, trouvèrent, deux heures après, leur maîtresse qui, frappée à mort, gémissait faiblement.

Caryssa, la petite négresse, ligottée et bâillonnée, avait perdu connaissance dans le vestibule où on la ramassa.

Interrogée, elle déclara que le comte Christian de Sazy, qui était revenu après le départ des invités, l’avait terrassée et mise dans cet état.

En réalité, affolée par la brusquerie de l’agression, elle n’avait pas reconnu l’homme qui s’était jeté sur elle. Melcy lui ayant dit d’ouvrir à Christian, elle s’imaginait avoir vu entrer le comte, que, bien souvent, déjà, elle avait introduit auprès de la charmeuse.

Cependant, on avait appelé le médecin de l’état civil, le commissaire de police, et, enfin, les membres du parquet pour constater et verbaliser, selon l’usage. Le procureur de la République fut informé, à son tour, et un juge instruisit l’affaire.

À la suite de la visite du commissaire de police, qui avait reçu la déposition de la petite négresse, Christian fut arrêté à son domicile pour être interrogé par les autorités judiciaires et confronté avec sa victime supposée. Les faits semblaient démontrer surabondamment qu’il devait être impliqué dans une poursuite criminelle. Seule, Melcy eût pu dissiper les soupçons injustes, mais Melcy, épuisée par l’effroyable perte de sang qu’elle avait faite, ne reprenait point connaissance.

Dans le petit hôtel les domestiques couraient, affolés ; le chef de la sûreté, accompagné d’un
— Vous me prendrez devant ma harpe ?
médecin légiste, se tenait au chevet de la mourante, et plusieurs agents entouraient le comte de Sazy, qui, blême et défait, répondait aux interrogations du juge.

— Vous seul êtes entré ici après le départ des invités, ainsi que l’a déclaré la servante, et nul autre n’a pu commettre le crime. De plus, depuis quelques mois, votre situation était embarrassée, vous étiez criblé de dettes, ce qui explique que vous ayez cherché à vous procurer de l’argent, même par un meurtre.

— Je ne suis pas revenu ici, déclara Christian, d’une voix tremblante, et je le regrette, car j’aurais pu sauver cette malheureuse.

— Tout vous accable, monsieur ; nous possédons contre vous les preuves les plus concluantes.

— Interrogez la blessée, elle vous dira que je suis innocent.

Pour la forme, le juge posa quelques questions à Melcy, dont les lèvres remuèrent sans proférer aucun son. Elle gardait les yeux fermés, sa poitrine ne se soulevait plus que faiblement.

— Melcy ! Melcy ! implora le comte, dis-leur que je suis innocent du meurtre dont on m’accuse !… Parle-leur, je t’en supplie !…

Un sourire ironique avait crispé les lèvres du juge.

Au Parquet, comme à la Sûreté, il est de tradition de n’envisager, dans une affaire, que le point de vue criminel, de rapporter au crime tous les éléments, toutes les circonstances qui enveloppent une cause.

Il vient rarement à l’esprit des juges de se dire que tel détail, dans une aventure dramatique, pourrait aussi bien démontrer l’innocence du prévenu que sa culpabilité. Pourtant, Christian protestait vivement, conjurant la mourante de répondre par un signe des paupières ou des lèvres.

Mais la courtisane, plus blanche que les dentelles qui l’enveloppaient, ne remuait plus. Ses yeux semblaient s’être reculés sous les orbites, ses narines se pinçaient sinistrement et, de sa bouche bleuie, ne s’échappait plus qu’un souffle indistinct.

— Melcy ! Melcy ! pleura le comte, en se jetant à genoux devant la couche, tu ne peux me laisser accuser ainsi !… Tu sais bien que je t’aimais et que je ne suis pas un assassin… Parle-moi ! Réveille-toi !… Oh ! tu n’es qu’endormie, et tout à l’heure tu reprendras tes sens ? Vous verrez, monsieur le juge, elle vous dira que je ne suis pas revenu, cette nuit, que ce n’est pas moi qui ai commis cette action infâme !

Christian, la tête dans les draps, sanglotait éperdument. Pourtant, le juge n’en fut pas ému.

— C’est un simulateur ou un fou, dit-il. N’a-t-il pas déjà été enfermé dans un établissement spécial, à la suite d’un accès de démence ?…

— Oui, monsieur, fit le comte qui avait entendu ; après de grands chagrins intimes j’ai eu, pendant quelque temps, l’esprit dérangé ; mais l’aveu que j’en fais doit vous prouver ma guérison… Je vous jure que je suis rentré chez moi, à la suite de la réception qui a eu lieu dans cet hôtel, et que je n’ai plus bougé de mon appartement.

— Cependant, Caryssa, la petite négresse, vous reconnaît formellement.

— Caryssa ne peut m’avoir vu. Elle a été, sans doute, trop saisie par l’épouvante pour avoir bien regardé son agresseur.

La négresse, confrontée de nouveau avec Christian, ne répondit que par des balbutiements aux questions qu’on lui posait. Elle se rappelait, seulement, que sa maîtresse lui avait dit d’introduire le comte de Sazy, comme elle l’avait fait, maintes fois, et qu’un homme était entré qui l’avait terrassée et bâillonnée. Sans doute, avait-elle perdu connaissance, car sa mémoire, à partir de cet instant, demeurait muette.

— Je vous jure que je suis innocent ! répétait Christian, en fixant un regard désespéré sur le visage livide de la mourante. Melcy vous le dira… Tenez, elle va parler.

La charmeuse, en effet, avait ouvert les yeux, des yeux sans expression, vitreux déjà, et ses lèvres remuaient faiblement.

— Elle va parler !… Elle va parler !… sanglota l’amant, en joignant les mains.

— Madame, rappelez vos souvenirs, fit le juge, en se penchant vivement, dites-nous qui vous a frappée ?… Est-ce monsieur de Sazy ?… Est-ce un autre que nous ne connaissons point ?… Un mot, un seul mot, peut sauver ou condamner un homme… Est-ce monsieur de Sazy !… Un signe, un signe, seulement… Je vous en prie ?…

Melcy se souleva, ses prunelles roulèrent avec égarement, une mousse sanglante vint à sa bouche et elle retomba avec un dernier hoquet.