Savinien Lapointe, le Cordonnier (Baillet)
Je sais des gens qui disent : Ah ! oui les poètes ouvriers, des ouvriers qui ne travaillent pas ! celà est une calomnie intéressée. Savinien Lapointe, entre autre était un véritable travailleur, un vrai cordonnier, un gnaf, comme il disait lui-même, et un gnaf habile et adroit, produisant deux fois plus de besogne que la plupart de ses confrères, ce qui ne l’empêchait pas de travailler douze et quatorze heures par jour, assis sur le tabouret rembouré de lanières de cuir, dans ces chambrées malsaines, où se réunissaient alors les ouvriers de sa corporation, afin de réaliser quelque économie sur le loyer et l’éclairage. — Savinien s’était marié jeune, il avait charge d’âmes, des enfants et des ascendants. Mais c’était un tempéramment énergique, tenant tête haute et ferme à sa situation.
Le dimanche le poète emmenait sa famille à la barrière, on allait même un peu plus loin, il fallait bien renouveler l’air vicié qui était entré dans les poumons pendant six jours sur sept, puis, quand la poche était assez garnie pour cela, on entrait boire une chopine et manger un morceau dans un modeste cabaret. La barrière c’était le Bois de Boulogne du pauvre.
Ceci se passait en 1841-1842, Lapointe avait alors trente ans. Observateur et doué d’une nature essentiellement sensible, il gémissait des misères qu’il coudoyait chaque jour dans les milieux où il vivait.
Il entendait la plainte du pauvre, elle sonnait triste à son oreille et lui mettait le deuil et l’indignation dans le cœur. C’est alors qu’il traduisait en vers sonores et colorés, où l’on sent la sincérité à chaque ligne, ces tableaux où le peuple est représenté avec une vérité saisissante, terrible parfois.
Ce passage de sa pièce Les Barrières nous donnera la manière du poète en ce temps-là :
Culottes de velours, casquettes, gros souliers,
Vestes rondes, voilà nos braves charpentiers.
Un peu roides de corps, mobiles de visage,
L’œil d’aplomb, la voix rude et le style sauvage,
Au Petit Ramponneau, pour prendre leurs repas.
Une main dans la poche ils redoublent le pas,
Fumant avec bonheur le très cher brûle-gueule…
Leurs femmes, disons-le, n’ont pas l’esprit bégueule
Jupes courtes, bas blancs, tablier fin, croix d’or,
Accortes, se riant du chétif mirliflor.
Bien loin de gourmander le bon garçon qui fume,
Exténné, tué par de trop longues veilles
Avec sa douce femme, avec ses blonds enfants
Tous chétifs, mais proprets, courent à travers champs.
Que de privations durent être subies
Pour ce peu de toilette et combien d’insomnies !
De fatigue, de soins, de soucis, de tracas
Eut cette pauvre mère à tout préparer, bas,
Robes et mouchoirs blancs, en secret que de jeûnes
Pour avoir des colliers bénis aux deux plus jeunes !
Voilà un tableau réaliste, peint à l’époque où l’on ne parlait pas de réalisme.
C’est depuis 1838 que Savinien Lapointe publiait ses vers dans différentes revues et journaux ; il fut de suite remarqué. Sa forme et son langage étaient loin d’être châtiés, mais c’était une voix et non un écho ; c’était la poésie populaire écrite dans le langage du peuple, les sujets étaient en harmonie avec le style ; il y avait là un côté étrange qui empoignait. Les écrivains qui tenaient alors les meilleures plumes ne s’y trompèrent pas. Eugène Sue, George Sand, Léon Gozlan et autres encourageaient l’ouvrier, puis un jour, Savinien habitait alors une mansarde au cinquième étage dans l’île Saint-Louis, il battait vigoureusement la semelle en chantant, on frappe à sa porte, la clef était dessus. — Entrez ! La porte s’ouvre, l’ouvrier se lève comme électrisé et se jette au cou du visiteur qu’il embrasse en criant : Béranger ! C’était bien lui. Savinien l’avait reconnu sans l’avoir jamais vu. Béranger lui prend les mains qu’il presse amicalement, et le regardant avec un sourire paternel : Je viens vous dire que vous êtes poète ! — Puisque vous me le dites je veux bien le croire, répond Lapointe, dont les yeux étaient pleins de larmes, heureux qu’il était de la visite du grand chansonnier. Leur amitié dura quinze ans : pour Béranger, c’est la mort qui la fit cesser ; pour Savinien elle dure encore, il y a près de cinquante ans de cela.
Avant de plaider la cause de la démocratie dans ses vers, le poète l’avait servie les armes à la main : en 1830 il était sur les barricades, et en 1834 il était à Sainte-Pélagie comme détenu politique. C’est là que condamné à des loisirs forcés, ce jeune homme qui sentait germer en lui, confuses encore, mais généreuses déjà, les pensées qu’il levait mettre au jour quelques années plus tard, s’acharnait au travail de la langue française et à l’étude des maîtres de la littérature, J.-J. Rousseau, Béranger et Lafontaine étaient ses auteurs favoris.
En 1841, Olinde Rodrigues fit une large place aux œuvres de Savinien Lapointe dans son volume Poésies sociales des ouvriers. C’était justice. Nul, en effet, plus que lui, ne représentait le poète ouvrier. Sa rudesse dans la forme, sa grandeur dans les aspirations, sa tendresse, qui se révélait dans toutes ses pièces et le cachet de sincérité qui éclatait à chaque ligne, faisaient de Savinien le prototype accompli du poète du peuple.
Une Voix d’en bas, tel est le titre du premier volume, aujourd’hui très rare, qu’il publia, il porte la date de 1844, c’est un bel in-8° avec eaux fortes d’Elméric Monin. La première pièce de ce recueil a pour titre Une Plainte. La voici :
Que se passe-t-il donc de funeste et d’étrange ?
Hélas ! l’orage a-t-il saccagé la vendange,
Incendié nos bois ? ou bien a-t-il couché
Le blé sur notre sol avant qu’il soit fauché ;
Arraché tous les fruits qui pendaient à la branche
De l’arbre sous lequel on allait le dimanche
S’asseoir et s’égayer… et nos pauvres abris
Ont-ils par l’ouragan été mis en débris ?
Tout nous échappe, hélas ! pain, fruits… à notre table
Le vin ne vient jamais comme un convive aimable
Y semer la gaité… nous grelottons… le froid
Aux trous de nos haillons s’engouffre et pas de toit
Où l’on puisse un moment se débleuir la face
Ni réchauffer ses pieds engourdis dans la glace.
Il fait pourtant bien froid, et rien pour nous couvrir,
Et nous sommes à jeun… que la faim fait souffrir !
Ah ! sur ce globe étroit la multitude abonde,
Oui ! le pauvre est de trop !… pourtant la sève inonde :
Blés, ceps, bois, fleurs et fruits, chanvre et lin… il nous faut
Subir la faim, la soif et le froid et le chaud !
Qui donc a fait les lots, désigné le partage ?
Quel ogre a dévoré le commun héritage ?
Tel est le cri du peuple, il s’élève et se perd,
Emporté par le vent comme un bruit au désert.
Ce premier volume fut très remarqué et très discuté ; mais Lapointe a dans le caractère un côté batailleur, auquel la critique ne déplaisait pas, il ripostait, et… marchait toujours.
1848 arrive, le poète chante la victoire des héros de février :
Un trône sans gloire
S’écroule en débris.
À nous la victoire,
Enfants de Paris !
Et quelques mois plus tard il public dans les journaux de la démocratie la plus avancée, la vraie République et l’Organisation du Travail, sous le titre la Baraque à Polichinelle et les Prolétariennes, des satires d’une grande vigueur, puis, en 1850, un deuxième volume de poésies est donné au public par l’auteur d’une Voix d’en bas, il a nom : les Échos de la rue. Ce volume est incontestablement meilleur que le premier : le vers est mieux fait, les sujets mieux composés. C’est toujours, avec plus d’art, la note humanitaire, la glorification du travailleur et la défense du pauvre qui forme le fond de l’œuvre. Les sujets multiples des Échos de la rue forment entre eux un poème des plus émouvants. L’auteur y trace ainsi son profil :
Je suis un inconnu sans fortune et sans gloire.
Assez peu désireux de vivre dans l’histoire,
Libre dans mon chemin comme l’oiseau dans l’air,
Pauvre, sans avenir, sans haine, sans envie,
Livrant à qui les vent les secrets de ma vie,
Du sort jaloux je méprise l’éclair.
J’ai combattu les rois, n’ayant qu’une espérance :
Celle d’un citoyen, la grandeur de la France.
Aux jours victorieux je me suis effacé
Et j’ai vu s’élever sur nos ondes mouvantes
Les médiocrités, les intrigues savantes,
Devant l’orgueil de mon regard baissé.
Comme François Villon, mon cousin en manique,
Pour école je n’eus que la place publique,
Pour hotel mon veilloir, pour chaire un tabouret,
Pour rudiment le ciel, pour thème la nature ;
Mes jours, feuillets sans suite écrits à l’aventure,
Vont tour à tour des champs au cabaret.
J’aime, dit-on, le peuple au point que j’en raffole.
À chacun sa folie, à chacun son idole,
Courtisan du matheur je me prends dans ses fils.
Du hautain parvenu mon instinct me sépare.
Pour l’homme cultivé je ne suis qu’un barbare
Mal déguisé sous des haillons civils.
Ce profil est un portrait ressemblant, son auteur l’a retouché plus tard, il a eu tort. Ouvrons le volume, un peu plus loin nous trouvons :
La pauvre enfant chantait, suivant la foule avare,
Et sous ses doigts
L’accompagnement faux d’une vieille guitare
Aidait sa voix.
La pauvre enfant disait : quel froid, ma mère est morte,
Brume et douleur.
L’instrument murmurait : passant, la brise est forte,
Ouvre ton cœur.
La pauvre enfant disait quel givre ! et comme il tombe,
Le jour finit.
L’instrument murmurait la petite colombe
N’a pas de nid.
La pauvre enfant disait : hélas ! nul ne m’appelle,
Il se fait tard.
L’instrument murmurait : quoi, riche, rien pour elle,
Pas un regard !
La pauvre enfant disait : quel froid ! ma mère est morte,
Le ciel est noir.
L’instrument murmurait : passant, ouvre la porte
Au désespoir.
L’enfant se tut, la faim la traîna d’un œil sombre
En lieu fatal.
Et l’instrument pleura, tombant brisé dans l’ombre
Livrée au mal.
Ce petit drame est œuvre d’art et de cœur. Voilà le poète, donnons maintenant la notice de l’homme.
Savinien Lapointe est né à Sens, en 1812, c’est-à-dire qu’il est en plein dans sa soixante-dix-huitième année, ce qui ne l’empèche pas d’être robuste, d’avoir la tête solide et la clarté dans les idées comme à trente ans.
Il est venu à Paris en 1814, avec ses parents, chassés par l’invasion. Son père était cordonnier, il fut cordonnier. Il le fut et en vécut jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, c’est vers 1856 que Béranger conseilla à Lapointe d’accepter un modeste emploi dans l’administration du Gaz. — Vous aurez plus de temps pour écrire et autour de vous plus de silence pour penser, lui disait Béranger. Il occupa son emploi pendant trente ans et ne prit sa retraite qu’à la suite d’un accident qui le força à garder le lit pendant plusieurs mois.
L’œuvre littéraire de Savinien est considérable. C’est une tête sans cesse en mouvement que la sienne. C’est toujours aven ardeur qu’il se met au travail, la fièvre le prend dès qu’un sujet l’empoigne et ne le quitte qu’à la dernière ligne. Lapointe n’est pas un vaniteux, mais c’est un homme qui connaît sa valeur. Au demeurant aimant à rire et au besoin à chanter. Son amour pour Béranger n’a pas vieilli, il a vécu pendant de longues années dans l’intimité la plus étroite du maître chansonnier et de son entourage. Comment fréquenter ainsi Béranter sans donner à la chanson une partie de sa verve et de sa verdeur ? cela était impossible. Savinien a écrit une cinquantaine de chansons, elles sont jolies, mais ce sont des chansons pour être lues plutôt que chantées ; c’est le contraire de ce qui se fait aujourd’hui pour nos concerts. Je citerai parmi les plus remarquables : la Violette, l’Hôtellerie, la Cigale des rues, l’Ivrogne, Pauvre Denise, et surtout, dans la forme bien personnelle au poète, Madeleine, tableau saisissant de cette martyre qu’on nomme la femme du prolétaire ; la voici tout entière :
Toute sa forre est dans son âme,
La peine, voilà son avoir.
Pour s’appuyer, la pauvre femme
N’a que l’amour de son devoir.
De l’œil couvant sa maisonnée.
« Allons ! commençons la journée.
Dit Madeleine en se levant,
« Qu’il fasse soleil, pluie ou vent.
La tâche est rude.
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tâche est rude ! »
Son mari Claude est un ivrogne
Au ton brutal, aux durs propos ;
À la maison sans cesse il grogne,
Noyant sa gaîté dans les pots,
Quoi, toujours le nez dans un verre ?
Madeleine, sa ménagère,
Va l’arracher au cabaret
Et dit, recevant maint soufflet :
La tâche est rude,
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tâche est rude !
Pourtant chacun convient que Claude
Est un habile compagnon,
Mais comme il a la tête chaude.
Il se brouille avec son patron.
Madelon prie, et sa supplique
Le fait rentrer à la lubrique.
Claude y revient clopin dopant…
Madeleine dit en rentrant :
La tâche est rude,
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tache est rude !
Voici le soir de la quinzaine,
Il faut lutter, ruser, ramper.
Non, l’héroïque Madeleine
N’en ferait pas plus pour tromper.
À la caisse elle reste ferme,
Il s’agit de payer le terme.
Claude a cédé tout en jurant.
Madeleine dit en rentrant :
La tâche est rude,
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tâche est rude !
Tandis qu’on soupe à la mansarde
Kilo court chez le boulanger
Gratter la taille babillarde,
Régler le gîte et le manger.
Pour son homme, que cela touche,
Elle achète et met sur la couche
Veste neuve et feutre à poil ras,
Puis, souriant, dit dans ses bras :
La tâche est rude,
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tâche est rude !
Enfin sur cette route amère
La maladie, au cours fatal,
Conduit la malheureuse mère
Au lit fiévreux de l’hôpital.
Par ses enfants se voyant suivre,
Madeleine dit je veux vivre,
De moi tous ont besoin encor
Je vivrai, quel que soit mon sort.
La tâche est rude.
Mais de souffrir j’ai l’habitude,
La tâche est rude !
Ce n’est pas là de la fantaisie ; celui qui a peint ce tableau avec des couleurs aussi vraies dans leur crudité, en a dû voir les personnages vivants ; il a vécu parmi eux, et l’inspiration lui est venue quand la douleur débordait de son âme.
Savinien Lapointe n’a pas écrit que des poésies et des chansons, il a en portefeuille sept pièces de théâtre drames et comédies, en vers et en prose, elles ont toutes été refusées, malgré leurs qualités incontestables, mais ce n’est pas le genre à la mode. Il doit s’en consoler en pensant que Balzac n’a jamais pu être à la mode au théâtre.
L’éditeur Lemerre a publié deux volumes de contes pour les enfants : Il était une fois et En ce temps-là, qui sont les dernières publications de notre poète. Ces titres sont charmants, ils attireront l’œil des enfants et les feront sourire. Il faut relater aussi : Mémoires sur Béranger, un livre intéressant el documentaire — style du jour — et Savinien Lapointe nous promet à courte échéance les Réprouvés, un volume de vers, très moderne par la forme, très humain par le fond ; ce livre sera certainement des plus curieux. Nous attendons aussi les Mémoires d’un vieil insurgé. C’est là que nous guettons le poète, j’espère que c’est dans ce livre qu’il nous dira pourquoi il s’est tout à coup égaré dans un camp où le combattant républicain de 1834 n’aurait jamais dû figurer. Ô ! ironie de la pensée ! croire que le drapeau de la démocratie peut être surmonté d’un aigle : cette démocratie-là n’est qu’une parodie. La démocratie n’a pas d’autre drapeau que celui de la République.
Aujourd’hui Savinien a quitté Montmartre, où il a vécu longtemps, très estimé de tous. Avant de partir, il a écrit à un journal de la localité une charmante lettre où il trouve à son départ une consolation : les rossignols sunt partis et les corbeaux sont arrivés, dit-il, en faisant allusion aux grands jardins disparus et au Sacré-Cœur installé sur la vieille butte. Il habite un village près de son pays natal ; son existence y est calme, sa modeste pension de la Compagnie du Gaz, jointe à celle de la Société des Gens de Lettres, le mettent à l’abri du besoin.
Mais le mouvement, l’activité, la vie intellectuelle, l’entourage, Paris enfin, tout cela manque au vieil artiste, au vieux penseur ; il a peur de se rouiller et je suis certain que nous ne tarderons pas à le voir réintégrer la butte. Tant mieux. Ô Paris ! Gustave Nadaud l’a dit :
Infidèle maîtresse
Qu’on veut quitter et qu’on reprend toujours.