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Scènes de la vie californienne

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Scènes de la vie californienne
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 8 (p. 663-688).


LE

FOU DE FIVE-FORKS


SCÈNES DE LA VIE CALIFORNIENNE.



Il vivait seul, non que le reste du camp eût condamné sa folie à l’isolement, mais par goût, je suppose, et ce goût s’était manifesté longtemps avant qu’on ne s’avisât qu’il eût le cerveau fêlé. Très taciturne, il ne parlait guère que pour se plaindre de sa mauvaise santé, quoiqu’il fût en apparence robuste et bien bâti. Ce fut à la poste que l’on s’aperçut d’abord du dérangement de ses facultés mentales. On ne connaissait que lui qui écrivît par chaque courrier, et ses lettres étaient toujours adressées à la même personne, une femme. Or les choses se passaient d’ordinaire tout autrement pour la correspondance de Five-Forks : beaucoup de lettres arrivaient, la plupart d’une écriture féminine, et elles étaient reçues avec indifférence. Quelques-uns les ouvraient sur-le-champ et sans dissimuler un sourire de fatuité, beaucoup d’autres ne déguisaient pas leur ennui en les parcourant du regard. Ces lettres commençaient souvent par « mon cher mari, » il y en avait qu’on ne réclamait pas ; mais qu’un homme écrivît régulièrement sans qu’on lui répondît jamais, c’était un fait unique qui bientôt fut connu de tous. En conséquence, lorsqu’une enveloppe portant le timbre du rebut arriva pour Cyrus Hawkins, tout le camp fut transporté de curiosité délirante. Comment le secret finit-il par percer ? Je l’ignore, cependant quelqu’un sut d’une manière ou d’une autre que cette enveloppe renfermait les propres lettres du fou, retournées sans qu’il en manquât une seule. Hawkins soupçonna peut-être que sa monomanie et l’humiliant résultat qu’elle avait eu étaient connus de ses camarades, car il resta plus de huit jours à bouder chez lui sous prétexte de fièvre, puis il reprit la plume avec son entêtement habituel ; désormais les lettres portèrent une nouvelle adresse.

À cette époque, une superstition populaire dominait dans les mines ; il était avéré que la chance favorisait de préférence les simples et les ignorans. Quand Hawkins découvrit une poche dans le flanc de la colline près de sa cabane solitaire, cet événement n’excita donc point de surprise. — Tout cela disparaîtra dans la prochaine fouille, se dit-on, — et c’est en effet de cette manière que les possesseurs de ce qu’on appelle « une chance de nègre » perdent volontiers leur capital ; mais à l’ébahissement de chacun Hawkins, après avoir tiré environ huit mille dollars de la poche épuisée, n’entreprit pas de travaux pour en trouver une autre. Le camp se demandait ce qu’il ferait des huit mille dollars. Quelle fut l’indignation générale quand on découvrit qu’il les avait convertis en une traite au nom de « cette femme ! » La rumeur fut au comble lorsqu’on ajouta que la traite lui avait été renvoyée comme les lettres, et qu’il était tout honteux d’avoir à réclamer son argent au bureau de poste. — Vraiment, dit un fin matois, ce ne serait pas la plus mauvaise des spéculations de s’en aller chercher dans l’est quelque jolie fille qui, moyennant marché, représenterait sa sorcière et mettrait la main sur le magot. — Il faut dire que l’on désignait toujours la belle inconnue de Hawkins par l’épithète de sorcière, qu’elle ne justifiait probablement pas.

Que le fou Hawkins finît par jouer, personne n’en doutait, et qu’il gagnât en vertu de la théorie ci-dessus énoncée était non moins vraisemblable ; mais qu’il fît sauter la banque de M. John Hamlin à Five-Forks, et que dès le lendemain il perdît à la même table, après l’avoir enlevée triomphalement, une somme estimée de dix à vingt mille dollars, les plus grands amateurs de merveilleux se refusèrent à le croire. C’est pourtant le bruit qui circula. Dans le cas où Hawkins, loin de le perdre, aurait encore grossi son capital, qu’en ferait-il ? — Si cet animal l’envoie de nouveau à la sorcière, dit un citoyen éminent, il faudra nécessairement agir. Il y aurait de quoi compromettre le camp tout entier. Gaspiller une pareille somme en faveur d’étrangers qui n’en ont aucun besoin, puisqu’ils ne la réclament point !

— Entre une pareille extravagance et l’escroquerie, il n’y a qu’un pas, reprirent d’autres camarades scrupuleux. Les comités de vigilance devraient s’en mêler.

Quand on vit que Hawkins ne retombait pas du moins dans le même acte de folie, l’anxiété pour savoir ce qu’il avait fait de son argent devint intense ; à la fin, quatre citoyens lui furent délégués en vue d’éclaircir adroitement la chose. Après le premier échange de formalités polies et de plaintes banales sur la saison défavorable, un certain Tom Wingate aborda insidieusement le sujet essentiel : — Eh bien ! dit-il, tu as donc plumé John Hamlin l’autre soir, et il prétend que tu lui as accordé sa revanche !.. À cela, j’ai répondu : — Pas si bête ! — N’est-ce pas, Dick ? ajouta Wingate, interpellant un compère.

— Oui, parbleu ! s’écria Dick avec vivacité. Tu as dit que vingt mille dollars valaient la peine d’être gardés, et que Cyrus avait meilleur emploi de son argent. J’oublie quel placement tu as dit qu’il allait faire, insinua Dick, rendant la balle avec aisance.

Naturellement Wingate ne répondit pas, mais regarda Hawkins, qui d’un air préoccupé se frottait le genou. — Vous n’avez jamais eu de tremblement dans la jambe ? demanda-t-il, recommençant une de ses sempiternelles tirades sur les maux innombrables dont il se prétendait atteint, et, comme les autres le ramenaient à la question du placement : — Mon placement dans le canal de Rafferty ? interrompit le fou avec une ingénuité qu’on ne pouvait mettre en doute.

Les délégués du camp furent stupéfaits. Le canal de Rafferty, un fiasco notoire à Five-Forks ! la chimère d’un imbécile ! le bourbier où s’étaient englouties les ressources et les espérances de vingt misérables actionnaires et de Rafferty lui-même ! — C’est donc cela ? dit Wingate après un long silence, je comprends. Voilà pourquoi Pat Rafferty, qu’on voit toujours en guenilles, s’en est allé si bien vêtu à San-Francisco ! Voilà pourquoi dix de ses ouvriers, qui n’avaient pas un sou la veille, jouaient l’autre soir au billard et faisaient bombance ! Voilà les fonds qui ont payé cette longue annonce dans le Times sur la nouvelle émission des actions de lavage ! Voilà ce qui a hier attiré six étrangers à l’hôtel du Magnolia. Voyez-vous, les gars, c’est le fou qui a tout fait.

Hawkins demeurait silencieux, douloureusement absorbé par son rhumatisme selon toute apparence. Ses interlocuteurs prirent donc le parti de se retirer en fermant la porte avec fracas.

Six mois après, on ne pensait plus à cette affaire ; le canal avait été acheté par une compagnie de capitalistes bostoniens sur la brillante description d’un flâneur de l’est qui était venu un soir se griser à Five-Forks, et tout commentaire désobligeant eût cessé d’avoir cours sur l’état mental de Hawkins, si certaine aventure n’eût prouvé que ce singulier personnage était plus fou que jamais. Ce fut pendant une campagne politique fort agitée, où l’esprit de parti était surexcité à l’excès, que l’irascible capitaine Mac-Fadden de Sacramento visita Five-Forks et se prit de querelle avec l’honorable Calhoun Bungstarter.

Le salon dit de la Rose de Prairie garde le souvenir de cette scène extrêmement vive qui se termina par un cartel. Le capitaine passait pour un duelliste de profession qui ne manquait jamais son homme, on le croyait envoyé par l’opposition dans un dessein sanguinaire ; enfin le titre d’étranger n’ajoutait rien à sa popularité. Il y eut donc une minute d’hésitation quand, se tournant vers la foule, il réclama l’assistance d’un témoin. À la profonde surprise de tous, au grand mécontentement de plusieurs, le fou s’avança et s’offrit alors que nul ne répondait à l’appel. J’ignore si le capitaine l’eût choisi, mais il fut contraint, faute de mieux, d’accepter ses services.

Or le duel n’eut pas lieu. Les préliminaires fixés, le terrain choisi, les adversaires en présence, toute possibilité d’explication ou d’excuse résolument écartée, le duel pourtant ne put avoir lieu. Pour quel motif ? On imagine que chacun courut aux renseignemens ; mais les deux acteurs principaux, le chirurgien et l’un des seconds avaient quitté la ville le lendemain ; il ne restait que le fou, et celui-ci fut muet, se déclarant engagé d’honneur au silence. Des mois s’écoulèrent avant que le colonel Starbottle, témoin de Bungstarter, n’épanchât la vérité dans le sein de quelques amis sous l’influence de libations un peu exagérées.

Remarquons en passant que la dignité caractéristique de Starbottle était toujours augmentée par ce qu’il appelait l’usage des stimulans. — La seule fois que j’aie entamé une explication sur cette affaire délicate, dit le colonel élevant sa poitrine bombée au-dessus du comptoir de la Rose de Prairie, c’était à Sacramento, où j’ai dû châtier l’impertinence de mon interlocuteur. Avec une société distinguée comme celle-ci, — et le colonel balança son verre d’un geste gracieux, — pareille leçon ne sera, j’en ai la certitude, nullement nécessaire ! — Satisfait apparemment de l’attention et de la gravité de son auditoire, le colonel Starbottle sourit, ferma les yeux pour rappeler ses pensées, toujours un peu flottantes, et continua : — Comme le théâtre de la rencontre n’était pas loin de l’habitation de M. Hawkins, il fut convenu que l’on se réunirait chez ce gentleman à six heures et demie. La matinée était fraîche, et M. Hawkins, en maître de maison hospitalier, offrit une bouteille de whisky de Bourbon ; tout le monde en but, sauf moi-même. Le motif de cette exception est bien connu, je crois, c’est mon invariable habitude de me contenter d’eau-de-vie,… un verre d’eau-de-vie, messieurs, dans une tasse de café très fort en me levant. Rien ne stimule mieux les fonctions de l’estomac sans agiter les nerfs. — Le garçon de comptoir, à qui le colonel avait adressé, comme au juge le plus compétent, cette observation incidente, fit un signe approbateur, et le colonel reprit au milieu du plus profond silence : — Il fallut environ vingt minutes pour se rendre sur le terrain, que nous mesurâmes, puis les pistolets furent chargés. Au moment même, M. Bungstarter me confia qu’il se sentait indisposé. Je pris à part le témoin de la partie adverse, qui m’avoua que le capitaine Mac-Fadden se tordait lui-même à l’autre bout du champ dans de véritables angoisses. Les symptômes étaient de ceux qu’un médecin eût appelés cholériques ; je dis eût appelés, car il fut impossible au chirurgien de donner son avis, vu qu’il était malade aussi et au point de perdre la tête, si j’en juge par le langage peu convenable en pareille situation qu’il se permit, je regrette de le dire. À l’entendre, un poison quelconque avait été administré sournoisement à la société. En effet, M. Hawkins se rappela bientôt avec désespoir que le whisky offert si cordialement devait être mêlé à une médecine dont il ne tenait pas compte, parce qu’elle n’avait jamais pu produire aucun effet sur lui. La bonne grâce avec laquelle il se reconnut responsable et se mit à la disposition de chacune des parties, ses regrets évidens, l’inquiétude naïve qu’il manifestait sur l’état de son propre estomac récalcitrant à l’effet ordinaire d’une si vigoureuse drogue, toute sa conduite en un mot, vous pouvez m’en croire, lui fit grand honneur. Après un assez long délai nécessité par leur état, nous transportâmes ces deux messieurs à Markleville, le chirurgien, saisi d’une terreur aussi égoïste que déraisonnable, les ayant abandonnés. Un arrangement honorable pour tous mit fin à cette aventure, que nous jurâmes de tenir secrète, et jusqu’ici, ajouta le colonel en posant son verre, personne ne s’est encore plaint du résultat. — Le ton de Starbottle ne permit pas aux critiques ni aux plaisanteries de prendre leurs ébats ; seulement la bévue de Hawkins dans son rôle de témoin fut ajoutée à la liste de ses actes de folie, liste déjà longue qu’une suprême excentricité couronna bientôt.

Un filon d’or ayant été découvert au tunnel de la Brillante-Étoile, dans la montagne même où il demeurait, de grosses sommes lui furent offertes pour une partie de sa terre sur le sommet ; il refusa résolûment, ce qui déjà était insensé, mais la raison de refus qu’il donnait parut plus absurde encore : il déclara qu’il voulait bâtir.

Bâtir sur une mine d’or, bâtir sans nécessité, puisqu’il avait déjà un abri suffisant !.. on se récria. Les clameurs redoublèrent quand la nouvelle construction, un palais pour les gens de Five-Forks, qui jamais n’avaient imaginé rien de semblable, s’éleva au-dessus du puits que l’on creusait en même temps. Le site, il faut l’avouer, était des plus pittoresques. Peu à peu les citoyens, d’abord sceptiques, puis ébahis, prirent l’habitude de passer tous leurs instans de loisir à observer les progrès de l’édifice, de l’asile d’aliénés, comme ils l’appelaient, qui s’enchâssait admirablement dans ce cadre agréable formé par les chênes verts et les bouquets de sapins. Enfin il n’y eut plus qu’à meubler la maison. Cyrus Hawkins montra en cette circonstance une prodigalité folle ; il fit venir à grands frais de Sacramento des tapis, des sofas, des miroirs et finalement un piano, le seul qui eût jamais existé dans le comté. Outre les meubles, il y avait des bagatelles que quelques mineurs mariés déclarèrent ne pouvoir servir qu’à des femmes. L’ameublement prit deux mois, pendant lesquels le camp tout entier fut en révolution ; puis Hawkins ferma la porte, mit la clé dans sa poche et retourna tranquillement habiter son ancienne cabane.

Jusque-là, on s’était accordé à penser que la sorcière, à force de réserve systématique, avait atteint son but, le mariage, et que la maison neuve devait sans retard recevoir l’heureux couple. Lorsqu’on vit que ce nid luxueux restait vide, il parut certain que le fou était encore une fois déçu dans ses espérances. L’indignation publique devint telle que, si la capricieuse créature qui outrageait le camp dans la personne d’un de ses membres se fût, après deux mois d’attente, décidée à paraître, on lui eût fait sans doute quelque avanie ; mais elle ne parut point, et Hawkins ne répondit pas plus que par le passé aux questions insidieuses : pourquoi il n’occupait pas sa maison, pourquoi il ne la louait pas ? — Rien de plus simple. Il n’était guère pressé de déménager et voulait, le jour où la fantaisie lui viendrait de le faire, trouver son logis libre, tout préparé pour le recevoir. — Souvent, le soir, on le voyait fumer un cigare sous la vérandah. Une fois même la maison fut éclairée brillamment de la cave au grenier. Un voisin, qui le premier remarqua cette illumination, alla regarder par une fenêtre ouverte et aperçut le fou qui, vêtu d’un habit noir, semblait faire les honneurs de son salon à des invités imaginaires. Lorsque cette nouvelle histoire se répandit, quelques esprits positifs admirent tout simplement l’hypothèse que M. Hawkins se dressât lui-même au rôle de maître de maison en vue de réceptions futures ; mais d’autres préférèrent croire que la maison fût hantée. L’éditeur des Annales de Five-Forks imagina une légende romanesque à ce sujet : la fiancée de Hawkins était morte, et il recevait régulièrement la visite de son spectre dans cet élégant mausolée. — L’apparition éventuelle de la haute silhouette du fou arpentant la vérandah au clair de lune prêta quelque vraisemblance à ce récit jusqu’à ce qu’un incident tout imprévu eût changé le cours des conjectures.

Vers ce même temps, une vallée sauvage des environs de Five-Forks était devenue un but d’excursion à la mode. Les journaux retentirent de réclames et s’émaillèrent de fleurs de rhétorique, des touristes qui n’avaient jamais su apprécier la poésie d’un rayon de soleil sur le pas de leur porte, ni celui d’une nuit d’été dans leurs campagnes respectives, accoururent mesurer la profondeur du précipice, la hauteur des rochers, les dimensions de la cascade, s’imaginant admirer la nature. Bientôt chaque point de la vallée eut un nom emprunté à des célébrités vivantes ou défuntes ; des bouteilles vides roulèrent au pied de la cataracte, des papiers gras et des débris de jambons s’éparpillèrent à l’ombre des arbres géans. Les mulets portant des femmes élégantes et des hommes irréprochablement cravatés étaient obligés de traverser l’unique rue de Five-Forks. Or il arriva qu’un an après la construction de la maison de Hawkins une cavalcade plus joyeuse que toutes les autres vint faire sensation. C’étaient des institutrices en vacances, appartenant aux écoles publiques de San-Francisco, non pas des Minerves à lunettes, veuillez le croire, mais de toutes jeunes savantes rieuses et gentilles ; telle fut du moins l’opinion des hommes qui travaillaient dans les canaux et les tunnels sur le flanc de la montagne. Quand, dans l’intérêt de la science, ces dames eurent décidé qu’elles passeraient à Five-Forks deux ou trois jours afin de visiter les mines, particulièrement le tunnel de la Brillante-Étoile, ils se jetèrent tous sur leurs habits du dimanche et demandèrent à l’envi l’un de l’autre une chemise blanche et le barbier.

Cependant, avec l’audace qui vient à leur sexe quand il se sent en force, les maîtresses d’école se promenaient par la ville, souriant aux belles têtes viriles et basanées qui pour les voir surgissaient timidement des fossés ou derrière les chariots de minerai à l’entrée des tunnels. On affirme que l’une de ces demoiselles, plus effrontée que les autres, fit publiquement des signes, en agitant son mouchoir, à l’hercule de Five-Forks, un certain Virginien du nom de Tom Flynn, qui ne sut que tirer sa moustache blonde dans une inexprimable confusion. — L’impunité leur paraissant assurée, les voyageuses osèrent d’autant plus, mais aucune n’alla aussi loin que miss Nelly Arnot, principale des études primaires. Elle avait entendu parler de la folie de Cyrus Hawkins, de la fameuse maison déserte, et une envie démesurée de pénétrer dans ce mystère s’était emparée de son esprit aventureux. Par une belle après-midi de juin, elle entreprit l’expédition téméraire qui la tentait. Après avoir longé les taillis au pied de la montagne en ayant soin de laisser l’épaisseur des grands arbres entre elle et le tunnel de la Brillante-Étoile, elle arriva au sommet par de prudens circuits sans rencontrer personne. Devant elle se dressait l’objet de ses recherches, silencieux comme le palais même de la Belle au bois dormant, et alors, par une inconséquence naturelle aux femmes, le courage faillit lui manquer. Miss Nelly songea aux dangers qu’elle venait de courir, aux ours, aux tarentules, aux ivrognes, aux lézards ; son cœur battait à coups redoublés. Elle reprit peu à peu cependant quelque présence d’esprit, rajusta l’une de ses tresses d’un noir bleu qui s’était dénouée pendant l’ascension, s’assura que son flacon, son porte-cartes, son mouchoir brodé, étaient à leur place, et, retrouvant son calme et son aisance ordinaires, monta les marches de la vérandah pour donner un coup de sonnette auquel on ne devait pas répondre, elle le savait bien. Néanmoins elle attendit le laps de temps convenable avant de faire le tour de la vérandah en examinant les volets fermés des fenêtres à la française jusqu’à ce qu’elle en eût trouvé un qui céda sous ses doigts. Ici elle fit une nouvelle pause pour se mirer dans la longue vitre qui la reflétait du haut en bas, accorda un petit sourire d’approbation à sa jolie tournure, puis ouvrit la fenêtre et entra sans façon.

Bien que fermée depuis longtemps, la maison exhalait une odeur de peinture fraîche et de vernis qui n’est pas le propre des maisons hantées ; les tapis diaprés de fleurs, les murailles tapissées gaîment, semblaient destinés au seul usage de personnes bien vivantes. Sous l’empire d’une curiosité enfantine, miss Nelly se mit à explorer toutes les chambres les unes après les autres, d’abord avec précaution, poussant chaque porte pour reculer ensuite d’un pas, prête à battre en retraite, puis avec plus de sûreté à mesure qu’elle les trouvait toutes décidément inhabitées. Dans la plus belle, il y avait un vase rempli de fleurs et une table de toilette toute garnie ; ceci conduisit miss Nelly à remarquer que dans cette maison on eût en vain cherché un grain de l’inévitable poussière qui se glisse partout à Five-Forks. Si la maison était hantée, ce devait être par un esprit qui s’entendait à épousseter et à balayer. Pourtant personne n’avait encore couché dans les lits ; le fauteuil où elle s’assit craqua comme un siége qui cède pour la première fois, et en dépit de l’aspect propre, joyeux et engageant de toutes choses, il était évident qu’on ne s’en servait pas. Nelly avoua depuis qu’elle avait été prise d’un désir irrésistible de « bouleverser un peu tout cela. » Le piano du salon eut raison de ses derniers scrupules, elle l’ouvrit et posa le doigt sur l’une des touches, puis essaya quelques mesures auxquelles sembla répondre toute la maison. Elle s’arrêta, prêta l’oreille, les chambres vides n’avaient plus de voix ; miss Nelly sortit de nouveau sur la vérandah ; un pic martelait l’arbre le plus proche, et le bruit d’une charrette dans la gorge rocheuse au-dessous de la montagne montait faiblement. On ne voyait personne au loin ni près. Miss Nelly rassurée retourna au piano, ébaucha une mélodie qui lui passait par la tête, et, trop bonne musicienne pour s’arrêter en si beau chemin, oublia peu à peu toute prudence. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que, son chapeau de paille jeté sur le piano, ses gants sur ses genoux et ses tresses rebelles flottantes sur son épaule, elle voguait en plein océan de réminiscences mélodieuses. Elle venait d’achever un morceau et se reposait, quand le bruit d’applaudissemens au dehors parvint très distinctement jusqu’à elle. Les joues en feu, elle s’élança vers la fenêtre juste à temps pour entrevoir une douzaine de figures athlétiques en chemises bleues et rouges qui disparaissaient précipitamment derrière les arbres. — En un clin d’œil, la résolution de miss Nelly fut prise. Nous avons déjà dit que, sous l’empire d’une certaine excitation, elle ne manquait pas de courage, et quiconque l’eût vue remettre ses gants et son chapeau eût compris que ce n’était peut-être pas là le genre de jeunes personnes avec lequel on peut se permettre une plaisanterie quelconque.

Elle ferma le piano, remit toute la maison dans l’état où elle l’avait trouvée, puis se rendit délibérément à la cabane qui dressait sa cheminée d’adobe[1] au-dessus du feuillage, à un quart de mille plus bas. La porte s’ouvrit aussitôt qu’elle eut frappé ; le fou de Five-Forks se tenait devant elle. Miss Nelly n’avait pas encore vu l’homme connu sous ce fâcheux sobriquet, et, tandis qu’il reculait très surpris, elle fut de son côté non moins déconcertée. Ce grand garçon, avec ses joues un peu creusées par le travail ou la souffrance sous une barbe noire, épaisse, et ses beaux yeux brun clair d’une douceur et d’une tristesse inexprimables, n’avait rien de commun avec l’idiot qu’elle s’était attendue à rencontrer. — Il lui fallut changer brusquement de tactique.

— Je viens, dit-elle, — et son sourire était mille fois plus inquiétant que l’air digne qu’elle avait pris d’abord, — je viens vous demander pardon pour une liberté que j’ai prise à votre insu. Je crois que la maison là-haut est à vous. J’en ai trouvé l’extérieur si joli que j’ai laissé mes amies un instant dehors, — un geste artificieux sembla indiquer le point précis de la montagne où l’attendait un bataillon d’amazones tout armé pour la défendre, — et je me suis permis d’y entrer. La trouvant inhabitée, comme on me l’avait dit, je me suis même amusée une minute à jouer du piano en attendant le reste de la société.

Hawkins leva vers elle son regard limpide. Il vit une très jolie fille avec des yeux gris brillans d’émotion, des joues légèrement marquées de taches de rousseur et pour le moment fort rouges, une lèvre supérieure un peu courte qui se relevait comme une feuille de rose sur la ligne blanche de ses dents mignonnes, tandis que, tout essoufflée, elle débitait ses petits mensonges. Il répondit simplement sans aucun autre trouble que celui de tout solitaire devant une visite quelconque : — Je savais cela, j’avais entendu.

Son dialecte barbare, son calme, et plus encore la pensée qu’il devait faire partie de la claque invisible dont l’écho des bois avait retenti, révoltèrent miss Nelly au-delà de toute expression. — Oh ! dit-elle, souriant toujours, en ce cas je crois vous avoir entendu aussi !

— Je ne pense pas, interrompit Hawkins très sérieux ; je ne me suis point arrêté. Les gars rôdaient autour de la maison, et ma première pensée avait été d’entrer vous en avertir, mais ils m’ont si bien promis de rester tranquilles, et vous paraissiez si contente là-bas à faire de la musique, que je n’ai pas eu le cœur de vous déranger. J’espère, ajouta le fou anxieusement, qu’ils ont tenu parole ; ce ne sont pas de mauvais sujets, ces gars de la Brillante-Étoile, quoiqu’un peu rudes,… un peu rudes ;… mais, voyez-vous, ils ne vous feraient pas plus de mal qu’à un… petit chat, dit en bégayant Hawkins avec un sentiment vague de l’insuffisance de sa comparaison.

— Non ! s’écria miss Nelly furieuse à la fois contre elle-même, le fou et toute la population masculine de Five-Forks, non, je me suis conduite comme une sotte, je suppose, et s’ils me l’avaient fait sentir, je n’aurais eu que ce que je mérite : je n’ai pas voulu me plaindre d’eux, j’ai voulu seulement vous demander pardon et vous dire que vous retrouveriez tout comme vous l’aviez laissé. Bonsoir…

Elle se tourna vers la porte. Hawkins était fort embarrassé.

— Je vous aurais offert une chaise, dit-il enfin, si je n’avais pensé que ce n’était pas ici un endroit convenable pour une dame. J’aurais dû vous l’offrir tout de même. Je ne sais ce qui m’en a empêché. C’est ma maladie, mademoiselle, une fièvre d’abrutissement que j’ai prise dans les canaux et qui,… oui, il y a des momens où je me sens tout étourdi…

La pitié féminine envahit aussitôt l’âme un peu folle de miss Nelly ; elle lui demanda avec moins d’aplomb qu’elle n’en avait montré jusque-là si elle pourrait faire quelque chose pour lui.

— Voulez-vous me laisser vous reconduire jusqu’au pied de la montagne ? dit-il après un silence assez gauche.

Nelly Arnot sentit aussitôt qu’avoir amené le fou à lui servir d’escorte la réhabiliterait aux yeux du monde. Elle avait chance de rencontrer quelqu’un de ses admirateurs invisibles ou même quelqu’une de ses amies, et malgré toute sa hardiesse, elle était femme, elle ne méprisait pas absolument le qu’en dira-t-on. Avec un doux sourire, elle accepta, et l’instant d’après tous deux avaient disparu dans l’ombre du bois.

Cette promenade en tête-à-tête fut le début d’un roman d’autant plus curieux que le héros n’y prit aucune part. Chemin faisant miss Nelly reconnut à leur air penaud deux ou trois des mineurs qui l’avaient applaudie, puis ses compagnes, qui la cherchaient, accoururent inquiètes et semblèrent aussi envieuses qu’abasourdies de son succès. Il est à craindre qu’aux questions qu’on lui fit la rusée petite personne ne répondit pas la pure vérité, laissant supposer sans le dire qu’elle avait dès le début complétement subjugué ce géant débonnaire. À peine eut-elle raconté la même histoire deux ou trois fois, que, par un phénomène assez fréquent, elle la crut à demi, puis il lui vint le désir de pouvoir y croire tout à fait, et enfin la résolution d’agir dans ce dessein. Que ce fût pour le bonheur du fou, elle n’en doutait pas, elle était sûre de le guérir ainsi de sa folie, et quelle femme n’eût pensé comme elle ?

On devine que les mineurs de Five-Forks interprétèrent la conduite de miss Arnot à leur façon : d’abord ils l’avaient prise pour la sorcière elle-même, puis ils imaginèrent de jouer pièce à la sorcière en mariant au plus vite le fou et la jolie maîtresse d’école ; c’eût été une revanche prise par le camp en masse contre la dédaigneuse étrangère. La bonne fortune du fou n’étonnait personne ; c’était une preuve de plus à l’appui de théories que nous avons déjà eu occasion de développer, elle était venue le trouver comme cela devait être dans sa propre maison sans qu’il eût la peine de la chercher. On vit même le doigt de la destinée dans une chute de miss Arnot, qui, s’étant foulé le pied, fut forcée de rester étendue quelques semaines à l’hôtel de la Vallée après le départ de ses compagnes. Hawkins allait régulièrement demander des nouvelles de la jeune malade ; il ne lui offrit pas gîte dans sa maison néanmoins, comme les camarades s’y attendaient. — Il recule ! se disaient-ils entre eux avec indignation, — et un revirement curieux se produisit dans l’opinion, non-seulement sur son compte, mais au sujet de la sorcière, si longtemps abhorrée. On lui rendit justice, pauvre femme ; sans doute, faute de suite dans les idées, il lui avait tourné le dos après avoir bâti la maison pour elle ; son célibat n’était que le résultat d’une habitude invétérée d’inconstance, et la pauvre maîtresse d’école de San-Francisco allait être sa victime comme bien d’autres peut-être ! Il ne fallait pas permettre cela : le camp prit en conséquence une attitude chevaleresque qui eût fait rire miss Nelly, si elle n’en eût été parfois importunée ; du reste, un respect presque superstitieux empêchait que rien dans les soins dont on l’entourait ressemblât à de l’impertinence. Tous les jours, quelqu’un venait des mines. Tom Flynn était l’un des plus empressés. — Hawkins avait bien le projet de vous rendre visite aujourd’hui, disait-il en s’appuyant avec toute la désinvolture dont il était capable au fauteuil de mis Nelly, placé sur la vérandah.

En rougissant, miss Nelly secouait la tête. — Si fait, mais il s’est senti malade ;… vous savez, sa santé le tourmente souvent,… ne vous en faites pas de chagrin. Il viendra demain, et en attendant il m’a prié de vous apporter un bouquet avec ses complimens et cet échantillon. — Et le rusé Flynn posait sur la table des fleurs cueillies en route avec un joli morceau de quartz aurifère ramassé le matin dans son propre sluice[2].

— Ne prenez pas garde aux façons de Cyrus Hawkins, mademoiselle, disait confidentiellement un autre mineur. Il n’y a pas de meilleur gars dans tout le camp ; mais il ne sait pas se conduire avec les femmes, il n’a pas vu le monde autant que nous ; n’importe, il a de bonnes intentions. Pendant ce temps, d’autres camarades jouaient le même rôle auprès de Hawkins. — Tu ne peux pas, lui faisaient-ils observer, laisser cette fille s’en retourner à San-Francisco pour y raconter que le seul homme de Five-Forks sous le toit de qui elle s’est reposée ne lui a rendu aucune politesse. Nous ne le souffririons pas. Ce serait mal agir envers le camp et le perdre de réputation.

Frappé par des raisonnemens aussi clairs, le fou courait à la Vallée, où miss Nelly le recevait avec une certaine réserve qui peu à peu faisait place à un redoublement de vivacité non sans mélange de coquetterie.

Les jours s’écoulèrent ainsi : miss Nelly en bonne voie de guérison quant à son entorse, mais en grand péril quant à son cœur, Hawkins de plus en plus embarrassé, et tout Five-Forks ravi frottant les mains en vue d’un dénoûment prochain, inévitable. Il vint, ce dénoûment attendu, mais non pas peut-être tel que Five-Forks l’avait préparé.

On était en juillet ; une nouvelle cavalcade entra dans Five-Forks. Elle venait d’explorer la Vallée-Merveilleuse, et deux capitalistes de l’est, qui se trouvaient parmi les touristes, désiraient ajouter à leurs expériences purement pittoresques quelques renseignemens précis sur les mines californiennes. Jusque-là tout avait réussi à souhait ; aussi l’enthousiasme de ces dames et de ces messieurs était-il au comble : la nouveauté des aspects, le grand air sec et vivifiant, l’hospitalité débordante des indigènes, avaient produit sur eux l’effet du Champagne ; dans cette disposition d’esprit, ils ne pouvaient manquer de trouver Five-Forks intéressant à sa manière. Un agent spécial le leur fit voir, comme on fait voir toutes choses aux touristes, par ses beaux côtés. Ainsi le cimetière, qui n’a que deux hôtes morts de mort naturelle, ainsi que les cabanes vermoulues de la montagne, habitées par des misérables qui se tuent de travail pour un salaire que dédaignerait le moindre artisan de l’est, rien de ce qui pouvait en somme produire un effet pénible ne fit partie de l’exhibition ; mais les travaux du tunnel de la Brillante-Étoile furent proposés à la curiosité et à l’admiration des visiteurs par le surveillant, qui avait reçu des ordres particuliers de San-Francisco à cet effet. En conséquence, les tas de minerai des usines de la compagnie furent l’objet d’un examen attentif ; on offrit par plaisanterie aux dames capables de les soulever les barres d’or prêtes à être chargées ; enfin, pour nous servir du langage d’un correspondant, les richesses de Five-Forks et l’intérêt spécial qu’elles offraient aux capitalistes de l’est furent triomphalement établis. Sur ces entrefaites survint un accident qui glaça quelque peu les transports de la société. — Deux ou trois personnes plus pratiques que les autres avaient remarqué déjà que certaines parties du tunnel étaient étayées d’une façon économique et incomplète, ce qui les rendait d’un accès dangereux. Au moment même où les bouchons de Champagne sautaient, où les éclats de rire joyeux résonnaient sur les plates-formes à demi éclairées, un silence lugubre et mystérieux régna tout à coup. Quelques lumières circulèrent rapides comme des feux follets dans une certaine direction de la galerie, quelques ordres se succédèrent précipitamment au loin, puis ce fut un bruit sourd de mauvais augure. Parmi les visiteurs, plusieurs pâlirent, une femme se trouva mal. Quelque chose était arrivé, mais quoi ?

— Rien, dit un mineur, presque rien ;… l’un de ces messieurs, en essayant de détacher un échantillon d’or, avait démoli un pilier ; il s’était formé une cavité, le monsieur était enterré jusqu’aux épaules, on le retirerait sans doute,… seulement il fallait des précautions pour ne pas grandir la cavité. On ne savait pas son nom… C’était ce petit homme, le mari de cette dame si vive avec des yeux noirs. Oh ! là-bas ! la voici !.. Arrêtez-la,… pas de ce côté, pour l’amour de Dieu ! Elle va tomber sûrement, elle se cassera le cou !

Mais la dame si vive, aux yeux noirs, était déjà loin. S’efforçant de percer l’obscurité, des pieds, des mains, du regard, avec des cris perçans et des supplications entrecoupées, elle suivait le mouvement des lampes voltigeantes et courait affolée au bord des abîmes béans, sous les arches, au milieu des galeries qui s’embranchaient les unes aux autres ; elle courut jusqu’à ce qu’un faux pas l’eut jetée dans les bras du fou de Five-Forks ! Aussitôt elle lui saisit la main : — Sauvez-le, cria-t-elle, vous êtes d’ici, vous connaissez ce lieu horrible ; conduisez-moi auprès de lui. Dites-moi où je dois aller, ce que je dois faire,… je vous en conjure. Vite ! il se meurt ! venez !

Il leva les yeux vers elle, et, avec un grand cri, laissant tomber la corde et le levier qu’il portait, s’appuya au mur en chancelant. — Annie ! murmura-t-il d’une voix étouffée, Annie ! est-ce vous ?..

La jeune femme approcha son visage tout près du sien ; une sorte de convulsion passa sur ses traits. — Bon Dieu ! Cyrus ! — À genoux devant lui : — Cyrus ! reprit-elle d’un accent de prière passionnée tandis qu’il s’efforçait de dégager ses mains, qu’elle tordait, qu’elle couvrait de larmes. Dites ! vous me pardonnerez, vous oublierez ! C’est le ciel qui vous envoie. Vous viendrez avec moi, il le faut… il faut que vous le sauviez…

— Qui ? sauver qui ? répéta Havvkins d’une voix rauque.

— Mon mari,… mon mari !

Le coup fut si rude que, même au milieu de son désespoir égoïste, elle vit sur le visage de cet homme le mal qu’elle lui faisait et en eut pitié.

— Je croyais que vous le saviez,… balbutia-t-elle défaillante.

Il ne répondit pas, mais la regarda fixement. Un bruit de voix et de pas précipités rendit à la suppliante toute son énergie ; de nouveau elle se cramponna violemment à lui.

— Oh ! Cyrus ! écoutez-moi ! Si vous m’avez aimée durant ces longues années, vous ne m’abandonnerez pas maintenant. Vous pouvez le sauver, vous êtes brave et fort ;… vous l’avez toujours été ;… vous le sauverez, Cyrus, pour l’amour de moi, pour l’amour du passé… N’est-ce pas ?.. Je le savais bien !.. Que Dieu vous bénisse !

Elle s’était levée pour le suivre, un geste impérieux la retint à sa place. Hawkins ramassa la corde et le levier avec la lenteur d’un homme étourdi, aveuglé ; puis, se retournant, pressa la main de la jeune femme contre ses lèvres, la regarda encore une fois et disparut. Il ne revint pas, car au bout d’une demi-heure, lorsque les mineurs rapportèrent à celle qu’ils avaient maudite sous le nom de sorcière son mari sans connaissance, mais vivant, à peine blessé, les pires prévisions s’étaient accomplies. À peine avait-on eu le temps d’arracher la première victime, que la seconde, son sauveur, Cyrus Hawkins, avait été frappé, englouti à sa place.

Pendant deux heures, il resta gisant sous les yeux de tous, immobile, écrasé, une poutre énorme en travers de la poitrine ; aucune plainte ne lui échappa. Les mineurs s’acharnaient avec frénésie à sa délivrance. — Des haches ! crièrent-ils tout à coup. — L’un d’eux levait déjà la sienne contre une grande pièce de charpente plantée debout, qui obstruait le passage, quand le mourant cria faiblement : — N’y touchez pas !

— Pourquoi ?

— Toute la galerie s’effondrerait ; c’est un des fondemens de ma maison.

La hache tomba de la main du travailleur, qui se tourna vers les camarades en faisant un geste désespéré. Ce n’était que trop vrai. Ils se trouvaient dans la galerie supérieure, et l’écroulement avait eu lieu juste au-dessous de la maison neuve.

Après un silence, le fou parla de nouveau avec plus de peine encore, semblait-il. — La dame ! amenez la dame… Dépêchez-vous.

Ils l’amenèrent défaillante, pâle comme la mort, les yeux ruisselans de larmes, puis reculèrent avec respect, tandis qu’elle se penchait au-dessus de lui pour recueillir ses dernières paroles articulées tout bas.

— Elle a été bâtie pour vous, Annie, pour toi, ma bien aimée,… et elle nous attendait tous les deux depuis de si longs jours ! Elle vous appartient, Annie, vous y vivrez… avec lui ! Il ne se plaindra pas que je sois toujours près de vous, puisque j’y serai… mort…

Quelques minutes après il avait rendu l’âme en effet ; on le laissa où il était, une torche allumée à ses pieds, une autre à sa tête. Ses camarades veillèrent toute la nuit, le lendemain la galerie fut murée comme une voûte funèbre, mais on n’y traça aucun nom, se fiant au monument qui s’élevait au-dessus, brillant et joyeux, sous les rayons du soleil, pour annoncer, comme un signe de vie, de lumière et d’espérance, que c’était là le tombeau du fou.


II.

WAN-LI LE PAÏEN.




I.

Comme j’ouvrais la lettre de Hop-sing, il en tomba un carré de papier jaune qu’à première vue je pris innocemment pour l’étiquette d’un paquet de pétards chinois ; mais la même enveloppe contenait encore un plus petit morceau de papier de riz portant deux caractères exotiques à l’encre de Chine que je reconnus aussitôt pour la carte de visite de Hop-sing. Le tout traduit littéralement signifiait :

« À l’étranger, les portes de ma maison ne sont pas fermées ; la jarre de riz est à gauche, et les confitures à droite en entrant.

« Voici deux paroles du maître :

« L’hospitalité est la vertu du fils et la sagesse de l’ancêtre.

« L’homme supérieur a le cœur léger après la moisson et il donne une fête.

« Quand l’étranger est dans votre champ de melons, ne l’observez pas de trop près ; la distraction est souvent la forme la plus haute de la civilité.

« Bonheur, paix et prospérité.est souvent la forme la plus« Hop-sing. »

Quelque admirables que me parussent ces diverses sentences et quoique la dernière fût éminemment caractéristique, mon ami Hop-sing étant le plus misanthrope des humoristes en sa qualité de philosophe chinois, j’avoue que je n’aurais rien compris à ce message, si Hop-sing n’y eût ajouté en anglais un troisième billet :

« On compte sur le plaisir de votre présence, rue Sacramento, vendredi soir à huit heures. Une tasse de thé à neuf. »

Ceci expliquait tout. Il s’agissait de passer la soirée au magasin de Hop-sing : exhibitions de quelques curiosités inédites, causeries dans l’arrière-boutique, tasse de thé d’une perfection inconnue en dehors de cette enceinte sacrée, cigares et visite au théâtre ou au temple chinois, tel était le programme favori de Hop-sing quand il exerçait l’hospitalité comme facteur principal ou surveillant de la compagnie Ning-foo.

À huit heures le vendredi, j’entrai dans le magasin. J’y respirai ce parfum confus, exquis et bizarre que je connaissais bien, j’y trouvai la procession accoutumée d’objets baroques, le même mélange de fragilité, d’extravagance et de précision mathématique, les mêmes oppositions heurtées de couleurs, en elles-mêmes merveilleuses et rares, la même absence d’harmonie qui m’avait toujours frappé. Potiches, écrans, dieux de porcelaine et de bronze défendus par leur laideur surnaturelle contre toute sympathie et tout intérêt humain, cerfs-volans sous forme de dragons et de papillons gigantesques, si ingénieusement préparés que, mis en face du vent, ils jetaient par intervalles le cri d’un faucon, des jarres de sucreries couvertes de maximes signées Confucius, des chapeaux pareils à des paniers, des paniers qui ressemblaient à des chapeaux, des soies si légères que j’hésite à dire le nombre d’aunes qu’on en pourrait passer dans la bague de son petit doigt, tous ces objets et bien d’autres m’étaient familiers. Je continuai mon chemin à travers le bazar faiblement éclairé jusqu’à ce que j’eusse atteint l’arrière-boutique, le parloir plutôt, où m’attendait Hop-sing.

Je prie le lecteur de croire que Hop-sing n’avait rien de commun avec un Chinois de paravent. C’était un gentleman grave, de bonne mine et tenant fort au décorum. Sa tête rasée, sauf à l’endroit où commençait une longue queue, était, comme son visage, d’une jolie couleur de papier brouillard. Les paupières de ses yeux noirs et brillans formaient un angle de quinze degrés ; son nez était droit et délicat, sa bouche petite, ses dents blanches et nettes. Il portait une blouse de soie bleu foncé, et dans les rues, par le froid, une courte jaquette d’astrakan. Une étoffe de brocart bleu était serrée sur les mollets et aux chevilles de telle sorte qu’on eût pu croire qu’il avait oublié son pantalon ce matin-là ; mais ses manières étaient du reste si distinguées que personne n’eût osé l’en avertir. Il était poli, mais toujours sérieux, parlait couramment le français et l’anglais ; bref je doute qu’on eût pu trouver l’égal de ce boutiquier païen parmi les négocians chrétiens de San-Francisco. Il y avait quelques autres invités : un juge de la cour fédérale, un éditeur, un haut fonctionnaire du gouvernement et un marchand bien connu. Après que nous eûmes savouré notre thé, puis dégusté certaines confitures tirées d’une jarre mystérieuse, Hop-sing se leva, et, nous faisant signe de le suivre, descendit jusqu’au sous-sol. En y entrant, nous fûmes étonnés de le trouver brillamment éclairé ; des chaises étaient rangées en demi-cercle sur l’asphalte. Quand nous fûmes tous assis, notre hôte prit la parole en ces termes :

— Je vous ai invités à un spectacle qui aura du moins ce mérite de n’avoir été vu avant vous par aucun étranger. Wang, le jongleur de la cour, est arrivé hier matin. Il n’a jamais donné de représentations hors du palais jusqu’ici. Je l’ai prié de divertir mes amis ce soir. Il n’a besoin pour cela ni de théâtre, ni d’accessoires d’aucune sorte, ni de compère, de rien. Daignez examiner le sol vous-mêmes.

Nous nous trouvions dans une cave bitumée par précaution contre l’humidité, semblable en tout point à celles des autres magasins de San-Francisco. Pour satisfaire notre hôte cependant, nous frappâmes le sol et les murs de nos cannes, très résignés d’ailleurs à être victimes de quelque savant artifice. Je déclare pour ma part que je ne demandais qu’à être trompé ; si l’on m’eût offert l’explication de ce qui suivit, je l’aurais refusée probablement. Depuis cette époque, l’ensemble du spectacle auquel nous assistâmes est devenu familier à un grand nombre de mes lecteurs : Wang commença par faire envoler à l’aide de son éventail un essaim de papillons découpés devant nous en papier transparent, et les maintint épars dans l’air tout le temps de la représentation. Je me rappelle que le juge essaya d’en saisir un qui s’était posé sur son genou et qui prit aussitôt la fuite avec la sagacité d’un insecte vivant. Et au moment même Wang, jouant toujours de l’éventail, tirait des aunes de soie interminables de sa manche et des poulets de nos chapeaux, faisait disparaître des oranges, remplissait tout le lieu où nous nous trouvions de marchandises qui sortaient de terre, de ses vêtemens, de nulle part, que sais-je ?

Il avala plus de couteaux qu’il n’aurait pu en digérer pendant des années, disloqua successivement chaque membre de son corps, prit dans le vide des attitudes penchées ; mais ce qui couronna tout le reste, ce que je n’ai jamais vu répéter, fut un véritable miracle. Wang nettoya l’asphalte sur un espace de quinze pieds carrés environ et nous invita tous à l’examiner de nouveau ; nous obéîmes gravement, puis il nous demanda de lui prêter un mouchoir ; me trouvant plus près de lui que les autres, je lui offris le mien. Il le prit et le déplia par terre. Sur le mouchoir, il étala d’abord un large carré de soie, puis un grand châle qui cachait presque tout l’espace environnant ; après quoi il prit position à l’un des coins de ce rectangle, et commença un chant monotone en se berçant de ci et de là d’un air lugubre. Les spectateurs attendaient immobiles. Dominant la psalmodie magique, la sonnerie des horloges de la ville et le roulement d’une charrette dans la rue au-dessus de leurs têtes arrivaient jusqu’à eux. Cette attente, le demi-jour mystérieux de la cave éclairant au fond du tableau les difformités d’une monstrueuse divinité chinoise, une faible senteur d’opium mêlé à des épices, l’incertitude où nous étions de ce qui allait arriver, faisaient glisser dans nos veines un frisson désagréable ; nous nous regardions les uns les autres avec un sourire forcé. Ce sentiment de malaise augmenta quand Hop-sing, se levant avec lenteur, eut désigné du doigt, sans mot dire, le milieu du châle.

Il y avait quelque chose sous ce châle, quelque chose qui certainement n’y était pas tout à l’heure : d’abord un relief imperceptible, des contours à peine indiqués, mais qui de seconde en seconde devenaient plus visibles et mieux définis. Le chant continuait, des gouttes de sueur commencèrent à rouler sur le visage du chanteur ; peu à peu l’objet caché prit une forme et un volume tels qu’il souleva le châle à une hauteur de cinq ou six pouces. C’était maintenant, à n’en pas douter, l’ébauche d’une figure humaine, petite, mais parfaite, les bras et les jambes étendus. L’un de nous pâlit, chacun était fort troublé ; enfin l’éditeur rompit le silence par une plaisanterie qu’on accueillit, quelque pauvre qu’elle fût, avec enthousiasme. Brusquement le chant cessa. Wang, d’un mouvement adroit et rapide comme l’éclair, enleva le châle et le carré de soie en même temps : il découvrit dormant sur mon mouchoir un joli petit Chinois !

Le tonnerre d’applaudissemens, le tumulte inexprimable qui salua cette révélation dut satisfaire l’amour-propre du jongleur et réveilla l’enfant, qui ressemblait à un amour découpé en bois de sandal. Nous le vîmes disparaître presque aussi mystérieusement qu’il était apparu. Quand Hop-sing me rendit mon mouchoir avec un grand salut, je lui demandai si le sorcier était le père du marmot.

No sabe ! répondit l’imperturbable Hop-sing, recourant à ce faux-fuyant espagnol si répandu en Californie.

— A-t-il donc un enfant neuf pour chaque représentation ?

— Peut-être, qui sait ?

— Mais que deviendra celui-là ?

— Ce que vous voudrez, messieurs, répondit notre hôte en s’inclinant courtoisement. Il est né ici, vous êtes ses parrains.

En 1856, il était sans exemple qu’une assemblée californienne quelconque ne saisît pas au vol l’occasion de se montrer prodigue lorsqu’il s’agissait de charité. Le plus avare ne résistait point à la contagion ; je fis du mouchoir un sac, j’y jetai mon offrande, et, sans dire un mot, le passai au juge, qui tranquillement ajouta une pièce de vingt dollars en le passant lui-même à son voisin ; quand il me revint, le mouchoir contenait plus de cent dollars ; je nouai cette bourse improvisée avant de la remettre à Hop-sing. — Pour le baby de la part de ses parrains.

— Comment l’appellerons-nous ? demanda le juge.

Ce fut un feu roulant : — Érèbe, Nox, Pluton, Terra-cotta, Antée, etc.

— Pourquoi ne garderait-il pas son nom, dit tranquillement Hop-sing : Wan-li ? — Et il le garda.

C’est ainsi que Wan-li, le vendredi 5 mars 1856, naquit dans cette chronique véridique.

II.

La dernière épreuve de l’Étoile du Nord du 19 juillet 1865, le seul journal quotidien publié dans le comté de Klamath, venait d’être envoyée à l’imprimerie, et vers trois heures je rangeais mes paperasses avant de rentrer chez moi quand j’aperçus tout à coup une lettre sous quelques feuilles volantes qui avaient échappé sans doute à mon attention jusque-là. L’enveloppe était souillée et ne portait pas le timbre de la poste, mais je reconnus l’écriture de mon ami Hop-sing.

« Mon cher monsieur, m’écrivait-il, je ne sais s’il vous conviendra d’occuper au travail d’imprimerie dont vous m’avez parlé le porteur de ce mot ; il me semble cependant avoir toutes les qualités requises pour l’emploi de diable. Il est leste, actif, intelligent, comprend l’anglais mieux qu’il ne le parle, et supplée du reste à des connaissances approfondies par ses habitudes d’observation et d’imitation. Vous n’aurez qu’à lui montrer une fois à faire quelque chose, et il la répétera, que ce soit mal ou bien ; mais vous le connaissez déjà, étant un de ses parrains. Auriez-vous oublié Wan-li, le fils putatif de Wang le sorcier aux prouesses duquel j’ai eu l’honneur de vous inviter ? Je l’envoie avec une bande de coulies à Stockton pour être de là dirigé sur votre ville. Si vous pouvez le garder, vous me ferez plaisir, et vous sauverez probablement sa vie, en grand péril pour le moment grâce aux plus jeunes membres de votre race chrétienne et éminemment civilisée qui fréquentent les écoles de San-Francisco.

« Votre filleul a pris quelques habitudes singulières dans l’exercice de la profession de son patron, qu’il suivit pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’il fût devenu trop grand pour entrer dans un chapeau ou sortir d’une manche. L’argent que vous m’avez laissé a été consacré à son éducation, mais sans grand profit. Il sait peu de chose de Confucius et ne sait absolument rien de Mencius : par suite de la négligence de son père, il s’est trop mêlé peut-être aux enfans américains. Je vous aurais répondu plus tôt par la poste, mais j’ai pensé que Wan-li lui-même serait un meilleur messager. Respectueusement à vous, « Hop-sing. »

Telle était la réponse à une lettre envoyée depuis longtemps. Où était le porteur ? Comment cette missive était-elle parvenue chez moi ? Je fis demander en toute hâte le garçon de bureau, le prote, les imprimeurs, mais sans obtenir d’explication : personne n’avait assisté à l’arrivée de la lettre. Quelques jours plus tard, je reçus la visite de mon blanchisseur Ah-ri.

— Vous avez besoin de diable ? — très bien. Moi l’attraperai.

Et Ah-ri revint quelques minutes après avec un petit Chinois de dix ans à peu près, dont l’air éveillé me fit une si bonne impression que je le pris sur l’heure à mon service. Quand le marché fut conclu, je lui demandai son nom.

— Wan-li.

— Quoi ! tu es le gamin que m’a envoyé Hop-sing ? Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt et comment t’y es-tu pris pour faire arriver cette lettre ?

Wan-li me regarda de côté et se mit à rire : — Je l’ai lancée par la fenêtre.

Voyant que je ne comprenais pas encore, il prit un air embarrassé, puis, m’arrachant la lettre que je tenais, s’élança dans la rue. L’instant d’après, la lettre entra par la fenêtre, fit deux fois le tour de la chambre et se posa légèrement sur ma table comme un oiseau. Avant que je fusse revenu de ma surprise, Wan-li souriant était de retour. Ses petits yeux retroussés se portèrent sur la lettre, puis sur moi : — Voilà ! dit-il.

Puis il retomba dans un silence grave. Je ne trouvai rien à répondre. Ce fut de cette façon qu’il entra en besogne.

Son second tour d’adresse, je regrette de le dire, eut moins de succès : l’un des porteurs ordinaires du journal tomba malade, et Wan-li fut chargé de le remplacer provisoirement. Afin d’empêcher toute erreur, on lui avait montré la veille au soir le chemin qu’il devait suivre ; dès l’aube, il reçut le nombre voulu d’exemplaires et revint au bout d’une heure les mains vides. Tous les journaux étaient distribués, assura-t-il. Malheureusement pour Wan-li, les abonnés commencèrent dès huit heures à remplir le bureau de leurs plaintes. Ils avaient reçu le journal, mais comment^ ? Par feuilles détachées et roulées tantôt sous forme de balles qui, brisant leurs vitres, étaient venues frapper au visage ceux qui étaient déjà debout, tantôt en longues allumettes par le trou des serrures, ou encore dans la cheminée, ou bien fichées contre la porte au moyen d’épingles, bourrées dans le ventilateur, noyées dans la cruche au lait. Un abonné qui attendit quelque temps à la porte du bureau afin d’avoir une entrevue personnelle avec Wan-li, enfermé au moment même pour plus de sûreté dans ma chambre, me dit avec des larmes de rage qu’il avait été éveillé par un rugissement hideux, que, s’étant levé fort inquiet, il fut bouleversé par l’apparition soudaine de l’Étoile du Nord tordue de manière à représenter un boomerang ou massue indienne qui, entrée par la fenêtre, décrivit plusieurs cercles diaboliques, éteignit la lumière, l’atteignit à la joue, puis sortit comme elle était venue pour retomber au milieu de la cour.

Toute la journée, des lambeaux de papier sales et chiffonnés, qui représentaient le dernier numéro de l’Étoile du Nord, me furent apportés avec assaisonnement de réclamations et de reproches. — Une étude admirable sur les Ressources du comté de Humboldt, que j’avais préparée le soir précédent, et qui, selon toute apparence, aurait changé la face des affaires durant l’année qui suivit, en ruinant le commerce de San-Francisco, fut de cette façon perdue pour le public.

Il fut jugé prudent de confiner Wan-li à l’imprimerie. Là il fit preuve d’aptitudes surprenantes, gagnant jusqu’à la bienveillance du prote et des compositeurs, qui avaient d’abord désapprouvé son initiation aux secrets de leur art. Il en apprit du premier coup la partie mécanique, aidé par le merveilleux talent de manipulation qu’il possédait ; son ignorance de la langue semblait du reste le servir plutôt qu’elle ne l’entravait, confirmant cet axiome d’imprimeur, que quiconque cherche à suivre les idées du manuscrit ne fait jamais rien qui vaille. Par exemple, il reproduisait délibérément de longues diatribes contre lui-même, inventées par ses camarades et attachées à son crochet en guise de copie. Quelquefois ce n’étaient que de brèves sentences telles que celle-ci : « Wan-li est le suppôt du diable. Wan-li est une canaille mongole. » Il m’apportait triomphalement l’épreuve, le sourire sur les lèvres et dans les yeux.

Wan-li ne tarda pas cependant à exercer des représailles contre ses persécuteurs ; je me rappelle entre autres une vengeance qui faillit me coûter cher. Le nom de notre prote était Webster ; or Wan-li apprit à reconnaître les lettres individuelles et combinées de son nom. C’était pendant une campagne politique, et le bouillant colonel Starbottle, de Siskyou, avait prononcé un discours que l’Étoile du Nord obtint le droit spécial de reproduire. Dans sa péroraison sublime, le colonel avait dit : « Je répéterai avec le divin Webster… » Suivait une citation que j’oublie, empruntée au grand homme d’état. Or il arriva que Wan-li, jetant les yeux sur la galée après qu’elle eut été corrigée, reconnut le nom de son persécuteur et supposa naturellement que cette citation devait être de lui. Il mit à profit l’absence du prote pour y substituer une pièce de plomb très mince, de la même dimension, et gravée de caractères chinois qui composaient une phrase injurieuse, j’ai lieu de le croire, à l’adresse de la famille Webster en général.

Le journal du lendemain apprit donc au public que le divin Webster avait une fois exprimé sa pensée en chinois excellent sans doute, mais parfaitement inintelligible. On conçoit la colère du colonel Starbottle. Il vint me demander une rétractation à laquelle je ne me refusai pas, pourvu qu’il osât nier sur l’honneur que Daniel Webster, dont les talens variés sont bien connus, ignorât le chinois. — Êtes-vous disposé, ajoutai-je, à soumettre une traduction de cette phrase à nos lecteurs en affirmant qu’elle est l’expression de sentimens qui ne furent jamais ceux de Webster ? — Apparemment le colonel n’y était pas disposé, car il sortit en frappant les portes.

Le prote prit plus tranquillement l’aventure. Heureusement il ignora que, pendant les deux jours qui suivirent, des Chinois appartenant aux blanchisseries, aux mines et aux cuisines environnantes vinssent regarder par la porte du bureau, le visage rayonnant de malice, et que trois cents numéros supplémentaires de l’Étoile eussent été demandés pour les lavoirs de la rivière. Il s’aperçut seulement que Wan-li tombait par intervalles dans des spasmes convulsifs dont il fallait le faire sortir à coups de pied.

Mais je crains de n’avoir montré qu’un côté, qui peut-être n’est pas le meilleur, du caractère de Wan-li. D’après ce qu’il me fit entendre dans son jargon incompréhensible, sa vie avait été rude ; à peine avait-il eu d’enfance, il ne se rappelait ni père ni mère. Wang le sorcier l’avait élevé à sa manière. Il avait vécu dans une atmosphère de fourberie et d’artifice, il avait appris à considérer les hommes comme des dupes ; s’il eût pensé davantage, il serait devenu sceptique ; plus âgé, il eût été un philosophe ; tel quel, c’était un diable, et un assez bon diable en somme, si l’on considère que jamais sa nature morale n’avait été éveillée, un diable en vacances, tout disposé à essayer de la vertu par amour du changement. Je ne vis jamais en lui trace d’une âme, mais il était très superstitieux et portait partout un effroyable petit dieu de porcelaine qu’il injuriait et apaisait tour à tour. Il était trop intelligent pour pratiquer les vices du Chinois vulgaire, le vol et le mensonge gratuit. Au fait, la seule discipline qu’il subît était celle de son intelligence.

Peut-être après tout ne manquait-il pas absolument de sensibilité, bien qu’il fût impossible de lui en arracher la moindre expression ; il s’attachait, je crois, à ceux qui lui témoignaient de l’intérêt. Ce qu’il serait devenu dans des conditions plus favorables, je l’ignore ; tout ce que je sais, c’est que les marques de bonté, rares et capricieuses, dont il était l’objet comme esclave d’un journaliste lui-même très mal payé, besoigneux et accablé de travail, le trouvaient reconnaissant. Il était fidèle, patient, deux qualités qu’on ne rencontre guère chez les domestiques américains, et toujours avec moi d’une politesse grave : une seule fois il donna signe de révolte. J’avais l’habitude chaque soir, en quittant le bureau, de l’emmener dans ma chambre, afin de pouvoir le charger pour l’imprimerie de toutes les pensées heureuses qui me viendraient d’aventure avant que le journal ne fût mis sous presse. Une nuit que j’avais griffonné passé l’heure où Wan-li prenait congé d’ordinaire, je fus averti de sa présence sur une chaise près de ma porte par une voix plaintive qui articulait quelque chose de semblable à : — chy-li.

— Eh bien !.. répliquai-je sévèrement.

— Moi dire : Chy-li.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Vous dire : Comment vas-tu ? Vous dire : C’est bien long ! Chy-li, la même chose.

Je le compris parfaitement. Chy-li était la forme chinoise de bonsoir, et Wan-li avait envie d’aller se coucher ; mais un instinct de malice, que je possédais sans doute comme lui, m’empêcha de répondre à cette insinuation.

Je me remis en grommelant à ma besogne. Quelques minutes après, j’entendis le claquement pathétique de ses semelles de bois sur le plancher. Je levai la tête. Il était près de la porte :

— Vous dire : Chy-li ?

— Non.

— Vous ne dire que bêtises ! Chy-li tout de même !

Et, terrifié peut-être de sa propre audace, il prit la fuite. Le lendemain matin du reste, je le retrouvai aussi doux que jamais et ne lui rappelai pas ses torts. En gage de paix, il cira toutes mes bottes, — service que je ne lui avais demandé de ma vie, — y compris mes pantoufles chamois et une paire d’immenses bottes de cavalier à genouillères, sur laquelle il épancha ses remords pendant plus de deux heures.

J’ai parlé de son honnêteté comme qualité intellectuelle plutôt que comme principe, mais je me rappelle maintenant deux infractions à la règle. Je désirais des œufs frais pour changer un peu le dur régime qui a cours dans nos villes de mineurs, et, sachant que les compatriotes de Wan-li pratiquent l’élevage des volailles, je m’adressai à lui. Mon petit diable m’apporta régulièrement les œufs demandés chaque matin, mais en refusant de se laisser payer, sous prétexte que l’homme ne les vendait pas, exemple de désintéressement remarquable, car ils valaient alors un dollar pièce.

Un matin, notre plus proche voisin vint me voir à l’heure du déjeuner et profita de l’occasion pour se lamenter sur sa mauvaise fortune : ses poules ne pondaient plus ou bien pondaient hors de chez lui. Wan-li, présent à l’entretien, resta confit dans sa taciturnité habituelle ; mais, quand le voisin fut parti, il se tourna vers moi avec l’ombre d’un ricanement moqueur : — Ses poules, celles de Wan-li, mêmes poules !

À quelque temps de là, il m’entendit me plaindre de l’irrégularité de la poste ; mes lettres, mes journaux, éprouvaient un retard intolérable. Quelle fut ma surprise, en arrivant un matin au bureau, de trouver ma table jonchée de paquets évidemment apportés par le courrier du jour, mais dont aucun ne m’était adressé ! Je me tournai vers Wan-li, qui me regardait avec une satisfaction sereine, et le priai de m’expliquer ce prodige. À ma profonde horreur, il me désigna du doigt un sac vide. Le facteur avait dit : — Point de lettres ! — Le facteur devait mentir. Il avait cru tout arranger en volant son sac dans la nuit. Heureusement ce n’était pas encore l’heure de la distribution ; j’eus une entrevue avec le maître de poste, et la tentative hardie de Wan-li fut étouffée. Tout resta secret à la condition que je fournirais un nouveau sac à dépêches.

Si mon goût pour le petit page païen que m’avait donné Hop-sing n’eût pas suffi, ma considération pour son digne protecteur m’aurait décidé encore à emmener Wan-li, lorsqu’après deux années je repris le chemin de San-Francisco. Il ne parut pas me suivre avec plaisir. J’attribuai ses sentimens à une peur toute nerveuse qu’il avait des foules, — quand il lui fallait traverser la ville pour quelque commission, il faisait toujours de longs détours par les faubourgs, — à l’horreur surtout que lui inspirait la discipline de l’école chinoise-anglaise, où je me proposais de l’envoyer, à sa prédilection pour la vie libre et vagabonde des mines, au pur caprice… — Longtemps après, la pensée me vint, hélas ! que ce caprice pouvait bien être un pressentiment. Tout semblait favoriser du reste mon projet de placer Wan-li sous des influences doucement dominatrices qui obtiendraient de lui ce que n’avaient pu obtenir mes soins irréguliers et superficiels.

Un missionnaire chinois, prêtre intelligent et bon, le reçut à son école et lui marqua de prime-saut beaucoup de bienveillance ; ce qui valait mieux que tout, le maître avait foi en son élève. Nous lui assurâmes un gîte dans l’intérieur honnête d’une veuve dont la fille unique était à peu près de son âge ; il était réservé à cette innocente et joyeuse enfant de faire vibrer chez Wan-li une corde que l’on ne soupçonnait pas et que tous les enseignemens de la société, tous les sermons des théologiens eussent laissée muette. Ces quelques mois pleins de promesses qui ne devaient jamais se réaliser durent être heureux pour Wan-li. Il avait voué à sa jeune amie un culte aussi ardent, mais beaucoup moins capricieux que celui dont était l’objet son petit dieu de porcelaine. C’était son bonheur de marcher derrière elle jusqu’à l’école en portant ses livres, service qui lui valait pourtant plus d’un horion de la part de ses condisciples chrétiens. Il lui fabriquait des jouets incomparables, tels que poulets en graines de melon, roses et tulipes taillées dans des navets ou des carottes, cerfs-volans, éventails, robes de papier pour ses poupées. De son côté, elle jouait volontiers avec Wan-li, lui apprenant des chansons et mille gentillesses que connaissent seules les petites filles ; elle lui donna un ruban jaune pour sa queue, assurant que rien n’allait mieux à son teint, lui faisait la lecture et mille complimens flatteurs, l’emmenait avec elle contre tout précédent à l’école du dimanche, et triomphait dans cette innovation comme une vraie petite femme. Je voudrais pouvoir ajouter qu’elle le convertit, mais je raconte une histoire vraie, et la vérité est qu’elle se contenta de lui inspirer sa propre bonté tout évangélique sans lui laisser soupçonner qu’il fût changé en rien. Tous deux faisaient fort bon ménage, la petite chrétienne blanche, blonde et rondelette avec sa croix d’or au cou, le petit païen brun et bizarre, avec un dieu grimaçant sous sa blouse.

On n’oubliera pas de longtemps à San-Francisco l’événement tragique survenu cette année-là : une sorte de délire saisit la populace, qui se rua sur des étrangers sans défense, uniquement parce qu’ils étaient d’une autre race, d’une autre religion et d’une autre couleur. Le massacre dura deux jours ; il y eut des magistrats assez pusillanimes pour croire à la fin du monde, des autorités assez ineptes pour se persuader à elles-mêmes que le passage de la constitution qui garantit la liberté civile et religieuse à tous était une faute, mais il se trouva aussi par bonheur quelques hommes énergiques et généreux, de sorte qu’en vingt-quatre heures l’ordre fut rétabli.

Je reçus sur ces entrefaites un billet de Hop-sing, me demandant de venir chez lui sans retard. Le magasin était fermé, gardé par la police. Lorsque Hop-sing m’introduisit avec précaution, je crus remarquer qu’à son calme ordinaire se joignait une recrudescence de gravité sévère. Avant de prononcer un mot, il me conduisit droit au sous-sol ; à peine y voyait-on clair, mais quelque chose gisait là dans l’ombre couvert d’un châle. Comme j’approchais, il arracha le châle brusquement et me montra ainsi Wan-li étendu mort… mort, mes amis ! lapidé dans les rues de San-Francisco, l’an de grâce 1869, par une bande de gamins, d’écoliers !

En touchant la poitrine glacée du pauvret, je sentis quelque chose s’émietter sous sa blouse et levai vers Hop-sing un regard interrogateur. Il chercha aussitôt parmi les plis de la soie et, avec le premier sourire amer que j’eusse vu sur son visage, en tira le petit dieu de porcelaine écrasé par l’une des pierres de ces iconoclastes chrétiens.

Bret Harte.
  1. L’adobe est un composé de lattes et de terre.
  2. Le sluice est un canal étroit et long, composé de trois planches et traversé par un courant d’eau, où l’on jette la terre aurifère.