Scarron - Œuvres, par Bastien/Discours sur le style burlesque
Quoique le mot de burlesque ne soit pas plus ancien dans notre langue, que les ouvrages de Sarrazin qui a osé s’en servir le premier, il faut avouer que la chose qu’il signifie est beaucoup plus ancienne que lui, quoique les Grecs et les Latins de l’ancienne Rome n’ayent point connu ce que nous appellons aujourd’hui proprement le style burlesque.
Mon dessein est de faire voir l’origine et la signification de ce mot ; les différentes sortes de burlesque, et en quoi celui de Scarron diffère de celui des autres : et par-là j’aurai fait connoître pourquoi ses ouvrages se soutiennent après la chûte de tant d’auteurs burlesques ses contemporains, ou ses successeurs. Cette recherche n’est pas fort importante à la vérité ; aussi n’en prétens-je pas une grande reconnoissance de la part du public. Je ne laisserai pas d’y placer des détails qui sont essentiels à l’histoire de la poésie Françoise.
Le mot de burlesque vient de l’Italien burla, qui est lui-même emprunté de la langue Castillane, dans laquelle il veut dire un badinage, une malice, quelque chose de risible. On appelle en Espagnol burladores ces jets-d’eau cachés qui mouillent tout-à-coup ceux qui ne s’y attendent point. Du mot burla que les Italiens ont adopté, et qui signifie chez eux une plaisanterie, ils ont fait burlesco, plaisant ; et burlare, plaisanter. Tal si burla, che si confessa, disent les académiciens de la Crusca, c’est-à-dire, tel plaisante, qui ne laisse pas de dire la vérité. Ce mot burla signifie aussi ces petites comédies que l’on représente après une tragédie, et que l’on appelle farces ; et comme ces sortes de piéces sont écrites en un style très éloigné de l’élocution noble et sérieuse de la tragédie, et que les façons de parler les plus comiques, et même les plus grotesques y sont reçues, de-là vient qu’on a appellé style burlesque celui qui convient proprement aux farces. Ce mot étoit encore nouveau un peu avant le milieu du siécle passé, c’est-à-dire entre les années 1640 et 1650. Ce n’est pas que le style burlesque, à prendre ce mot dans un sens un peu étendu, ne fût usité avant Scarron. Saint-Amant a composé une partie de ses vers dans un goût approchant de celui-là. Il s’étoit appliqué à recueillir ces façons de parler : on voit même dans l’histoire de l’académie françoise par Pellisson, que quand il y fut résolu que chaque académicien harangueroit à son tour,Que Sarrazin ait employé ce mot le premier, en quelque ouvrage qui est devenu public, à la bonne heure ; Scarron conservera toujours l’honneur d’avoir fait connoître la chose même. Ils étoient amis, comme il paroît par les deux épîtres de Scarron adressées à Sarrazin ; et le mot de burlesque pourroit bien être né chez Scarron, et avoir été en usage dans les conversations, quelque tems avant que d’être risqué par l’impression.
Avant Scarron il y avoit un style familier, enjoué, et vraiment comique, dont les beaux-esprits de ce tems-là s’étoient servis dans quelques poésies. On a un badinage élégant de ce genre dans plusieurs épîtres de Marot, de Boisrobert, &c. ; mais ce n’est point-là le burlesque. Saint Amant secouant le joug avoit donné dans un badinage plus facile à exécuter, en admettant les phrases populaires, les expressions triviales dans des vers uniquement consacrés à la débauche. Ce n’étoit point encore là le vrai burlesque, tel que Scarron nous l’a montré. Monsieur de la Monnoye a donné le nom de style niais, à celui de la chanson de monsieur de la Palisse. J’appellerois volontiers style grivois, le style de Saint-Amant. Ses saillies et le tour qu’il leur a donné, sentent plus le corps de garde que les bonnes compagnies.
La maniére de Scarron est originale ; il n’a point eu de modéle à qui il se soit efforcé de ressembler ; mais il a été lui-même le modéle de ceux qui ont tâché inutilement de l’imiter, et qui ont, pour ainsi dire, déshonoré le burlesque par le mauvais usage qu’ils en ont fait. De-même qu’on a donné le nom de marotique au style qui étoit propre à Marot, il y auroit eu de la justice à inventer un nouveau nom en faveur du burlesque de Scarron, pour le distinguer de celui de ses ridicules imitateurs.
Dès que les ouvrages de Scarron se répandirent dans le public, le François, toujours avide de la nouveauté, sur-tout de ce qui inspire la joie, les reçut avec un empressement prodigieux. Ils furent bientôt à la mode, et Paris ne manqua point d’auteurs qui remarquant la grande vogue que ce genre de plaisanterie avoit acquise en peu de tems, crurent que rien n’étoit plus aisé que l’imitation. Scarron ne tarda guére à avoir une multitude de rivaux de tous étages.
Durant la guerre de Paris, le déchaînement général du peuple contre le ministére n’éclata pas seulement par les barricades : les satyres ne furent point épargnées au ministre ; et comme on vouloit le tourner en ridicule, le burlesque parut commode pour ce dessein. Tout se traitoit en ce style, selon la remarque d’un auteur de ce tems-là. On n’étoit pas fondé en raison, mais on rioit et on se consoloit ainsi des malheurs de la patrie. Ainsi Scarron, sans le vouloir, fut la cause occasionnelle d’un déluge de vers burlesques, dont la France fut inondée. La plupart de ces ouvrages ne devoient leur réputation qu’à la haine que l’on portoit au cardinal ministre : n’importe ; ils se soutenoient quelque tems, et même encore aujourd’hui il y a des bibliothéques où l’on en conserve d’amples recueils, plutôt par rapport à l’histoire, que par aucune autre considération. Les noms de la plupart des auteurs de ces obscures productions, sont aussi ignorés aujourd’hui que s’ils n’avoient jamais écrit.
L’auteur d’une lettre insérée dans un des journaux de Hollande, dit au sujet des imitateurs de Scarron :Il en fut de-même du burlesque ; dès qu’il parut, il fut goûté, J’entends ici par burlesque une plaisanterie ingénieuse, telle qu’elle se trouve dans les trois ouvrages pour lesquels Balzac demandoit grace au cas qu’il fallût irrémissiblement que le style de Marot et que le genre burlesque périssent, savoir les avantures de la souris par Sarrazin, la requête de Scarron au cardinal de Richelieu, et celle des dictionnaires à l’académie par Ménage : voilà ce que Balzac appelloit le style marotique et le genre burlesque, dans un écrit publié en 1644, c’est-à-dire la même année que le typhon parut, et environ deux ans après la requête au cardinal.
Monsieur Brossette, dans une note sur l’art poétique de Despreaux, conclud de-là, que ni Balzac, ni le Pére Vavasseur qui a écrit contre le burlesque (de ludicrá dictione), n’ont point connu le véritable caractére du burlesque : car, dit-il, placer Marot parmi les poëtes burlesques, et donner aux trois piéces réservées par Balzac le nom de poésies burlesques, c’est confondre le naïf avec le bouffon, et l’agréable avec le ridicule, entre lesquels il y a une distance que l’on ne sauroit mesurer.
Il seroit aisé de justifier Balzac, en expliquant ce qu’il entendoit par burlesque. Il appelloit ainsi un style gai et naïf, une agréable et ingénieuse bouffonnerie, propre à faire rire les honnêtes-gens. Telles sont les trois piéces qu’il vouloit sauver de la proscription. La requête de Scarron au cardinal de Richelieu n’a pas seulement du naïf, mais aussi du bouffon : c’en est un mélange qui fait plaisir. Les deux légendes de Bourbon sont remplies de traits naïfs et bouffons en même tems, et Balzac en auroit parlé s’il les eût connues ; mais il écrivoit en 1644, et le recueil de Scarron où elles se trouvent, ne parut que l’année suivante. Le typhon qui fut imprimé à part en 1644, a quantité de ces traits naïfs ; et Despreaux, qui reléguoit ce poëme dans les Provinces, convenoit que les premiers vers en sont d’une plaisanterie assez fine. Je dirai ensuite les raisons qui l’empêchérent d’en parler plus avantageusement, il n’est pas encore tems d’examiner ses motifs.
Ce caractére naïf et agréable, resserré dans des bornes trop étroites, ne convenoit point à l’esprit libertin de Scarron. Il auroit pu se contraindre jusqu’à ne s’en point écarter, dans un ouvrage un peu court. Mais l’esprit bouffon l’emportoit dans un ouvrage de longue haleine, et il falloit qu’il mêlât ces deux sortes de génies, qui paroissent à monsieur Brossette si opposés l’un à l’autre. Si ceux qui l’imitèrent avoient eu l’esprit de les associer comme lui, l’inconvénient n’eût pas été si grand. Mais malheureusement le naïf leur manqua ; ils ne prirent de lui que le bouffon et le ridicule, qui n’étant plus assaisonnés du naïf, comme ils le sont dans ses ouvrages, ne purent se soutenir dans ceux qu’ils employoient. Le vrai burlesque, j’entends celui de Scarron, parut si aimable, qu’au-lieu de s’élever contre cette sorte de style, chacun s’empressa de l’imiter. Écoutons ce que dit Pellisson, en parlant du burlesque :Pellisson a raison de remarquer que l’on donnoit alors le nom de vers burlesque aux vers pareils pour la mesure à ceux des deux légendes de Bourbon, du Typhon, du Virgile travesti, et de quantité d’autres.
L’usage d’appeller ainsi les petits vers, ne laissoit pas d’être fondé en raison. Car si burla veut dire farce, et burlesco ce qui appartient à la farce, quantité de farces anciennes, comme le cartel de Guillot, le mariage de rien, le cocu battu et content, et quantité d’autres petites comédies de ce tems-là, sont écrites en vers de cette mesure ; et de-même qu’on a appellé vers héroïques, les vers alexandrins ou de 12 à 13 syllabes, rien n’empêchoit qu’on n’appellât vers comiques ou burlesques les vers de 8 à 9, qui avoient été choisis par préférence pour les petites piéces comiques.
Le burlesque de Scarron n’étoit point borné à un certain nombre de syllabes dans les vers, puisqu’on en trouve dans son recueil de toute espéce. Il ne consistoit pas même, comme quelques-uns l’ont cru, dans un choix bizarre de mots grotesques. Son burlesque dépendoit beaucoup plus de la singularité des idées et des images, et de leur joyeux assortiment. Ce burlesque étoit encore plus dans la qualité de la pensée, que dans le tour de l’expression ; comme quand il définit un pédant,
Animal irrassasiable,
En été même indécrotable.
Voici encore une des pensées burlesques de Scarron, qui ne laisse pas d’être telle, quoiqu’exprimée en termes qui n’ont rien de bouffon ni de comique par eux-mêmes. Un homme qui travailloit à un roman, lui fit connoître qu’il étoit en peine de trouver à son héros un dénouement neuf et surprenant. Cela est aisé, lui dit Scarron. Il n’y a qu’à le faire pendre en place publique : ce dénouement étonnera tout le monde : vous pouvez compter qu’il est neuf, et que personne ne s’en est encore servi, que je sache. Cette idée, que Sarrazin nous a conservée dans son dialogue, est véritablement burlesque.
Pellisson au-reste a très grande raison de se plaindre du débordement du burlesque, et des étranges ravages qu’il fit. On vit en effet une multitude innombrable de poésies burlesques. Sous prétexte que Scarron avoit réussi, Paris fut rempli d’auteurs qui vouloient l’imiter. Je ne parle point seulement de toutes les piéces qui rouloient sur la guerre de Paris, encore moins de celles qui méritoient le nom de burlesque qu’à cause qu’elles étoient en petits vers. Je parle des froids rimeurs, qui, sur le modéle du Virgile travesti, entreprirent de tourner en burlesque les poëmes des anciens. Dassouci défigura de cette maniére le ravissement de Proserpine, poëme grave et pompeux de Claudien. Il rendit aussi ce mauvais office à une partie des métamorphoses d’Ovide, et en composa l’Ovide en belle humeur. Un nommé Picou travestit les deux premiers livres de l’odyssée d’homére, et y ajoûta l’épître burlesque de Pénélope à Ulysse, tirée d’Ovide. Il me paroît que c’est le même qui avoit mis en vers burlesques trente-huit odes d’horace, c’est-à-dire, tout le premier livre. Brebeuf lui-même voulut essayer du style burlesque ; et ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’il publia cette pharsale burlesque en 1655, c’est-à-dire quatre ans après que Pellisson eut fait tous ses efforts pour décrier cette maniére de défigurer les anciens, et de badiner en dépit de la raison. L’année précédente avoit paru l’Hippocrate dépaysé, ou la version paraphrasée de ses aphorismes, en vers françois. Cet ouvrage, quoique le titre n’en dise rien, n’est guéres moins burlesque que la traduction françoise de l’école de Salerne, à laquelle on a prétendu que le fameux Gui Patin avoit perdu quelques heures. Je passe, pour être plus court, quantité d’autres ouvrages qui contribuérent beaucoup à décrier le burlesque ; et, à dire le vrai, les meilleurs étoient si mauvais, qu’il falloit avoir bien envie de rire pour y trouver quelque chose qui déridât le front du lecteur.
Pellisson a très bien marqué l’origine de ce débordement : ce fut la facilité apparente des vers de Scarron, de laquelle ces auteurs furent les dupes. La plupart, dit-il, ne pensoient-ils pas que pour écrire raisonnablement en ce genre, il suffisoit de dire des choses contre le bon-sens et la raison ? Après cela il n’y a rien de surprenant à ce qu’il ajoûte, que tout le monde s’en croyoit capable. Il n’est pas le seul qui ait attribué aux imitateurs de Scarron, cette erreur sur la prétendue facilité de faire des vers comme les siens : dans le Sorberiana, Sorbiere en parle ainsi à l’article de Scarron :
Je mets, dit-il, monsieur Scarron au rang de ceux que feu monsieur Petit, mon oncle, nommoit autrefois des originaux, et qui sont en effet les premiers de leur espéce. Il est sans exemple parmi ceux de notre nation, et il y en aura peu de ceux qui le voudront suivre, qui l’atteignent. Il semble pourtant a quelques-uns qu’il n’y a rien de si aisé que de faire des vers à sa mode ; et un gentilhomme a bien osé me dire, que c’étoit-là le genre dans lequel le vulgaire excelloit naturellement ; et qu’ayant commandé à ses valets de faire des vers, ils firent d’excellens burlesques : mais il se contentoit sans-doute de quelques fausses pointes, et ne concevoit rien au-delà des sots brocards et des mauvaises railleries. Un certain autre dont les œuvres ont fait bruit au parnasse, me scandalisa de la même sorte : il me soutint que les poésies de monsieur Scarron n’étoient propres qu’à faire rire les crocheteurs. Je suis bien éloigné de leur sentiment, et ne crois pas que des personnes sans littérature puissent goûter la fine raillerie, ni comprendre les belles allusions de cet incomparable burlesque. La facilité avec laquelle il paroît que cette poésie coule de sa plume, est ce qui la rend plus excellente, et ce qui trompe ceux qui s’en proposent l’imitation comme fort aisée ;
Sibi quivis
Speret idem : sudet multum, frustraque laboret
Ausus idem.
Il ne suffit pas à ceux qui voudront suivre ses traces, d’avoir la rime à leur commandement, d’être riches en inventions ; il faudra qu’ils ayent l’adresse de bien ranger leurs paroles, qu’ils possédent une connoissance parfaite des bons auteurs et des belles-lettres, et qu’ils dispensent avec jugement les traits de leur savoir et de leur éloquence. La figure que nos écoles nomment oxymoron, et qui est propre au style burlesque, est un chef-d’œuvre de l’art oratoire, et ne peut être apperçue que par ceux qui s’y entendent. En effet, demême que dans la peinture le griffonnage et les grotesques de Calot et de Rainbrandt, et de ces autres touches hardies, ne sont admirées que des maîtres de l’art, qui voyent la symmétrie des postures parmi le ridicule et l’irrégularité, qui seule est remarquée du vulgaire : aussi dans cette adroite ironie, dans ce jeu d’esprit, et dans cette folie pleine de sagesse, ce qu’il y a de bas et d’absurde est le plus en vue, ce qui frappe les yeux du commun, et ce à quoi il n’est pas mal aisé de prendre garde : mais les personnes judicieuses et intelligentes découvrent sous cette écorce des pensées exquises, des connoissances profondes, et des raisonnemens d’une haute philosophie.
Prætulerim scriptor delirus, inersque videri,
Quàm sapere et ringi.
Paul Scarron sapit et ridet, d’une méthode bien contraire à celle de quelques modernes, dont la tétrique sagesse affecte le tourment et la gêne de l’esprit. De moi, je leur laisserois volontiers l’usage de cette pénible façon de philosopher, et me tiendrois à cette autre douce et enjouée, quelque ridicule qu’elle paroisse aux yeux de ceux qui ne découvrent pas son intention.
Il est remarquable que ce soit un philosophe de profession, qui nous ait donné cet éloge des poésies burlesques de Scarron. Mille gens avoient besoin qu’un homme de ce caractére les avertît d’y chercher ces connoissances profondes, et ces raisonnemens d’une haute philosophie. Sans cela ils ne se seroient peut-être jamais avisés de soupçonner qu’elles s’y trouvent. Raillerie à part, il y a pourtant un fond de vérité dans cet éloge. Il touche assez bien la trompeuse facilité, qu’on croit voir dans les œuvres de Scarron. Ce qu’il dit des grotesques de Calot et de Rainbrandt, est fort ingénieux : le peuple n’y voit que des marmousets qui le font rire, que des irrégularités qui le frappent : les connoisseurs y découvrent des beautés auxquelles eux seuls savent donner le vrai prix. Dans le burlesque de Scarron les lecteurs vulgaires n’y ont vu que le bouffon et le ridicule ; les bons-esprits ont été charmés d’y rencontrer l’agréable et le naïf. D’où vient donc, me répondra-t-on peut-être, la conjuration que les meilleurs esprits qu’ait eu la France, ont faite entre eux pour décrier le burlesque ? On vient de voir avec quel mépris Pellisson en parle ; jusqu’à le regarder comme une maladie épidémique, dont il s’applaudit de voir déjà le déclin. Pellisson étoit ami de Scarron, et le voyoit fréquemment, dans le tems même qu’il écrivoit ainsi contre le burlesque. C’est, dira-t-on, une preuve qu’il étoit bien persuadé que le burlesque est mauvais ; puisque l’amitié qu’il portoit à un auteur dont toute la réputation étoit établie sur le burlesque, ne l’a pas empêché de le blâmer.
Il est aisé de répondre à cette objection, que Pellisson ne condamne pas le burlesque entiérement, ni celui de Scarron en particulier. Il condamne avec justice l’abus qu’ont fait de cet agréable modéle ses impertinens imitateurs ; et les ravages que leur style qui n’étoit que bouffon, a fait dans le goût de la nation, où tout le monde, jusqu’aux femmes de chambre et aux valets, se croyoit capable d’exceller dans ce genre, pourvu qu’on dît des choses contre le bon-sens et la raison. En vérité il avoit si peu tort, que Scarron lui-même n’a pu s’empêcher de penser comme Pellisson. Voici le portrait qu’il fait des poëtes burlesques de son tems ; et, ce qui est à remarquer, c’est dans un ouvrage d’un an plus vieux que l’Histoire de l’Académie Françoise, par Pellisson.
Ils ont pour discours ordinaires,
Des termes bas et populaires,
Des proverbes mal appliqués,
Des quolibets mal expliqués,
Des mots tournés en ridicule,
Que leur sot esprit accumule
Sans jugement et sans raison ;
Des mots de gueule hors de saison ;
Allusions impertinentes,
Vrai style d’amour de servantes,
Et le patois des paysans,
Refuge des mauvais plaisans ;
Equivoques à choses sales,
En un mot, le jargon des halles,
Des crocheteurs et porteurs d’eau,
Nommé langage du ponceau.
Il n’est chose dont moins on rie
Que de cette plaisanterie,
Chez le beau monde de la cour,
Où la politesse en son jour
Très-difficilement tolère
Le jargon de la harangére.
Ils font des vers en vieux gaulois,
N’en pouvant faire en bon françois,
Et disent que c’en est la mode.
Quand l’article les incommode,
Ils le coupent sans hésiter.
L’autre jour on me vint conter
Qu’un de ces beaux rimeurs de neige,
Qui sentoit encor le collége,
Enquis si des vers il faisoit,
Parce qu’alors il en lisoit,
Fit une réponse grotesque :
Je n’écris, dit-il, qu’en burlesque ;
Mais pour des vers, je n’en fais point.
Nous sommes d’accord en ce point,
Ils en font comme je chemine,
Ou leurs vers ne sont que vermine :
Et moi-même tout le premier,
Je barbouille bien du papier ;
De quoi franchement je m’accuse,
Et suis d’avis, que sans excuse,
(Pourvu que l’on en fasse autant
De tout homme papier gâtant,)
Dans la riviére l’on me jette,
Comme un hérétique poëte ;
Ainsi l’on purgera l’état,
De maint ouvrage sot et plat.
Je suis prêt, dit-il, de signer devant qui l’on voudra, que tout le papier que j’employe à écrire, est autant de papier gâté, et qu’on auroit droit de me demander aussi-bien qu’à l’Arioste, où je prends tant de coyonneries. Tous ces travestissemens de livres, et de mon Virgile tout le premier, ne sont autre chose que des coyonneries ; et c’est un mauvais augure pour ces compilateurs de mots de gueule, tant ceux qui se sont jettés sur le Virgile et sur moi, comme sur un pauvre chien qui ronge un os, que les autres qui s’adonnent à ce genre d’écrire comme au plus aisé ; c’est, dis-je, un très mauvais augure pour ces très-brûlables burlesques, que cette année qui en a été fertile, et peut-être autant incommodée que de hannetons, ne l’ait pas été en bled. Peut-être que les plus beaux esprits qui sont gagnés pour tenir notre langue saine et nette, y donneront ordre ; et que la punition du premier mauvais-plaisant, qui sera atteint et convaincu d’être burlesque relaps, et comme tel condamné à travailler le reste de sa vie pour le pont-neuf, dissipera le fâcheux orage de burlesque qui menace l’empire d’Apollon. Pour moi, je suis toujours prêt d’abjurer un style qui a gâté tout le monde. Et sans le commandement exprès d’une personne de condition qui a toute sorte de pouvoir sur moi, je laisserois le Virgile à tous ceux qui en ont tant d’envie, et me tiendrois à mon infructueuse charge de malade, qui n’est que trop capable d’exercer un homme entier.
Cet aveu de Scarron est d’un grand prix, il reconnoît que son exemple excite dans l’empire d’Apollon un fâcheux orage ; mais je trouve en lui bien de la générosité, d’avoir conservé à la postérité la mémoire de ces efforts, que firent quelques poëtes de son tems pour lui enlever la gloire d’avoir seul travesti Virgile. Car enfin sans cela on ne sauroit point que ces écrivains obscurs travailloient sur le Virgile en même tems que lui : leurs travaux sont présentement oubliés ; et on lui doit la mention, peut-être unique, qui en ait été faite dans des livres venus jusqu’à nous.
Un homme qui pense si modestement sur un talent que toute la France avoit tâché de saisir par une émulation générale, méritoit bien qu’on le distinguât de ces très-brûlables burlesques, dont il parle. Quand son burlesque seroit moins agréable qu’il ne l’est effectivement, quand même il ne seroit pas de meilleur alloi que celui des singes qui l’ont copié, il seroit pourtant très-excusable, et il y auroit autant de raisons pour le justifier qu’il y en a pour le blâmer. Car enfin, si on examine son état, c’est un malade qu’il faut prendre sur son lit pour le mettre sur une chaise, comme un enfant. Plus stoïcien que ces philosophes orgueilleux qui prétendoient au triste honneur de se faire une insensibilité de théâtre au milieu des maux les plus affligeans, il triomphe des siens, non pas en détournant son esprit, et en l’éloignant pour ainsi dire de son corps pour l’appliquer à la contemplation de la plus sublime philosophie ; Scarron plus naturel sent ses maux, il les décrit ; mais c’est avec une gaieté si plaisante, que l’on est réduit à rire de la maniére dont il exprime ses plaintes, quoiqu’on ne puisse se refuser à la pitié en apprenant ce qu’il souffre. Tout est plaisant en lui, jusqu’aux maladies, aux chagrins, à la pauvreté : ces trois choses qui abattent les esprits ordinaires, sont pour lui une source de raillerie et d’enjouement. Nous raillons aisément sur les maux d’autrui ; mais plaisanter agréablement sur ses propres maux dans le tems même que l’on en est accablé, c’est ce qui paroîtroit impossible, si Scarron n’en avoit pas fourni la preuve pendant vingt-deux ans. Cet exemple sera vraisemblablement unique.
Qu’un homme dans la situation où étoit Scarron fasse des vers, qu’il y mette tout l’enjouement dont l’esprit humain est capable, qu’il donne à tout ce qu’il manie cet air de joie dont il semble pénétré en dépit de tous ses maux, il n’y a rien-là qui mérite d’être censuré : on doit même lui savoir gré, si mêlant à ce qu’il écrit un riche fonds de naïveté et d’agrément, il inspire à ses lecteurs la belle humeur qui le domine. C’est le vrai caractere de Scarron, c’est réellement l’effet que produit la lecture de ses ouvrages. J’avoue qu’il ne m’est jamais arrivé de les ouvrir, sans y trouver un prompt délassement qui en peu d’instans me remettoit l’esprit, fatigué par des études sérieuses et pénibles. J’ai vu des gens qui après m’avoir reproché comme une petitesse les momens que je donnois de tems en tems à la lecture de Scarron, ne pouvoient garder leur sérieux, quand, pour me justifier, je prenois un de ses livres au hazard, et que je leur en lisois quelques lignes, ou quelques vers ; ils étoient forcés de convenir qu’il faut avoir bien du Saturne dans la tête, pour être à l’épreuve des saillies de cet écrivain.
On ne manque point de beaux-esprits, qui, par l’heureux choix d’une matiére agréable par elle-même, se soutiennent sur cet appui, et présentent au lecteur des objets naturellement ornés par leur propre fond ; mais Scarron n’a pas besoin de ce choix. Tout lui est bon, et la matiére la moins propre à être embellie ou égayée, est celle qui l’embarrasse le moins. Donnons-en un exemple. La goute lui avoit estropié la main dont il écrivoit ; et son domestique à qui il auroit pu dicter, avoit pris congé. Voyons quelle tournure il donne à ces deux circonstances, qui n’ont rien de fort propre à être traitées en badinant. La voici :
De mes cinq doigts l’extrême région
De noirs démons loge une légion ;
Et le valet que je faisois écrire,
Autre Démon qu’on ne vit jamais rire,
Et dont l’esprit indifférent et froid,
Eût fait jurer un chartreux tout à droit,
Cessant enfin d’être mon domestique,
M’a délivré d’un fou mélancolique, &c.
Il faudroit copier une grande partie de son recueil, si on vouloit rapporter ici tous les endroits, où une matiére séche, ou même désagréable par elle-même, prend un air riant sous la main de notre auteur. Mais je ne puis me dispenser de dire qu’une des choses qui plaisent en lui, ce sont certaines digressions imprévues auxquelles il se livre ; et j’ai remarqué qu’elles font presque toujours un bon effet. La raison en est bien naturelle. Elles sont une preuve de la liberté d’esprit, qui sans s’assujettir à aucune gêne, se proméne avec un agréable loisir, et s’amuse plaisamment à tous les objets qui le retiennent. Ces sortes de digressions sont une source d’agrément pour quiconque sait les bien placer. La Fontaine et le pére du Cerceau, qui ont excellé dans le naïf et l’enjoué, en ont bien connu le prix, et les ont habilement employées. Scarron n’y manque guére, et il les met en œuvre fort heureusement. Il avoit été chez la comtesse de Fiesque ; il aimoit les conversations où l’on s’anime, et où chacun soutient son sentiment ; cela lui donnoit occasion de dire mille choses très-enjouées, au-lieu qu’il s’ennuyoit de ces conversations où une froide complaisance ne répond que par une approbation universelle à tout ce qui se dit. La comtesse de Fiesque l’avoit servi selon son humeur. Aussi prend-il occasion dans une épître de lui dire :
Vous contestâtes à merveilles,
Au grand plaisir de mes oreilles.
On ne sauroit mieux contester ;
Je ne le dis point pour flater,
Et par une fausse louange ;
Vous contestâtes comme un ange ;
Et je vous céde de bon cœur,
Moi qui suis un grand contesteur.
La digestion est meilleure,
Lorsque l’on conteste un quart-d’heure
Un moment après le repas.
Je ne vous conseillerois pas
De contester une heure entiére ;
Toutefois selon la matiére,
On peut par conversation
Passer en contestation
Le jour entier, mais à reprises,
Sans en venir aux mines grises :
Car contester en querellant,
C’est mal user d’un beau talent.
Il a soin au-reste de rentrer dans son sujet d’une maniére agréable ; il ne s’appesantit point sur l’objet qui se présente : au-lieu que ses fades imitateurs ne sauroient revenir à leur matiére, quand ils en sont une fois sortis.
Je l’ai déjà dit, et ne puis me dispenser de le répéter. Quand les ouvrages de Scarron ne seroient pas aussi réjouissans qu’ils le sont, on devroit le pardonner à un malade qui a cherché à tromper les ennuis de sa solitude, et les chagrins de son état, par cet ingénieux amusement. Mais je ne vois rien qui puisse justifier les Poëtes qui de gaieté de cœur se sont jettés à corps perdu dans un genre d’écrire qui lui étoit propre, et qui étoit étranger pour eux. Rien ne vérifie mieux le grand sens de ces deux vers de Despreaux :
Chacun pris dans son air est agréable en soi :
Ce n’est que l’air d’autrui qui peut déplaire en moi.
Scarron dans son naturel est aimable, mais l’air de Scarron ne convient point à ses copistes. Cet air emprunté leur sied mal, et ils auroient moins deplu, s’ils s’en étoient tenus au talent qui leur étoit propre. En voici un exemple, auquel il n’y a rien à opposer.
Brebeuf enchanté de Lucain, dont il avoit assez bien attrapé la versification pompeuse et bruyante, s’avisa de le traduire en notre langue. La Pharsale lui acquit une grande réputation. Ce n’est point cette variété d’harmonie qui se proportionne à la variété des matiéres ; tout est à l’unisson, et le ton est toujours également élevé, toutes les images sont touchées avec des couleurs également fortes. C’est un grand défaut ; mais il n’est apperçu que des personnes qui ont un goût délicat, et le nombre de ces gens-là est toujours le plus petit. Ainsi il se trouva peu de connoisseurs qui sentirent ce manque de variété. En échange mille lecteurs furent enchantés d’un poëte, qui est toujours grand et élevé, et qui se soutient jusqu’au bout.
Qui soupçonneroit un pareil homme d’avoir voulu courir sur les traces de Scarron, et, qui pis est, d’avoir choisi Lucain pour le travestir ? Il avoit achevé la Pharsale, et jouissoit des honneurs qu’elle lui avoit attirés, lorsque, par un effet de la contagion qui régnoit alors, il se laissa infecter comme les autres à ce mauvais air. Il entreprit donc de travestir Lucain dans le tems que Scarron, rebuté de la décadence du burlesque, abandonnoit son Virgile. Quel fut le succès de cette extravagante entreprise ? Réduit à avouer
Je sai bien que l’on reproche aux poésies burlesques de Scarron, un défaut que je suis obligé de reconnoître. Il ne faut pas trop s’obstiner à les lire continuellement, il est aisé de s’en rassasier. Ce défaut leur est commun avec tous les ouvrages où les plaisanteries se suivent de près. La plaisanterie veut être dispensée avec un certain ménagement ; et on a remarqué le même défaut dans la comédie des plaideurs par Racine ; les bons-mots y viennent trop coup sur coup : il faut une économie qui laisse au lecteur le tems de se reposer. Mais il y a ici un bon reméde. Les poésies de Scarron ne sont pas faites pour être l’objet d’une lecture continuée : on les prend lorsque l’on veut rire, et se délasser d’une occupation sérieuse ; et dès qu’elles ont produit cet effet, et qu’elles cessent d’amuser aussi agréablement, on les laisse jusqu’à quelque autre moment de loisir : il est sûr qu’en y revenant de cette maniére, on y retrouve un excellent antidote contre la mélancolie.
Je ne parle que de ses poésies, car sa prose a quelque chose qui rassasie moins. Par exemple, quiconque aura entamé son roman comique, ou quelqu’une de ses nouvelles, ne pourra guéres les quitter sans une vive curiosité de suivre l’auteur jusqu’au bout. Tout y est narré plaisamment. Scarron possédoit le talent de raconter, à un degré éminent. Il peint au naturel, et met devant les yeux de son lecteur tout ce qu’il décrit : on croit voir le curé de Domfront dans son brancart, ou Ragotin à cheval sur son arquebuse, passée entre ses jambes, entre lui et la selle de son cheval. Je n’ai jamais vu personne lire cette derniére avanture, sans rire de tout son cœur ; et on peut dire que Scarron est unique pour ces sortes de traits. Il faut assurément que celui, qui sous le nom vrai ou supposé d’Offray, a travaillé après Scarron au roman comique, n’ait pas senti tout le mérite de notre auteur, ni toute la difficulté qu’il y a de l’égaler en cela. Il n’est pas possible que cet homme eût eu la témérité de le continuer, s’il eût connu la distance qu’il y avoit d’un si excellent original, à un conteur froid, et de mauvaise grace. Il a cru sans-doute, que quiconque auroit lu les deux parties que Scarron a publiées, seroit impatient de voir la fin et le dénouement de toutes ces grotesques avantures. En cela il a eu raison ; mais il devoit songer que Scarron seul étoit capable de terminer ce roman d’une maniére uniforme. Quelle chûte pour un lecteur qui a quelque goût, quand après avoir lu ce qui est de Scarron, il tombe malheureusement dans les glaces du sieur Offray !
La même chose arrive à ceux qui ont lu le commencement du huitiéme livre du Virgile travesti, lorsqu’ils voyent que Scarron leur échappe tout-à-coup, et qu’au-lieu de ce burlesque vif et animé ils trouvent le style lâche et rampant de l’un de ses continuateurs. Il n’importe lequel des deux, et j’aurois de la peine à décider lequel est le plus ennuyeux des deux auteurs qui ont osé continuer le Virgile travesti.
Tout le monde sait que l’un est un officier goguenard, qui a vécu en Hollande, à Hambourg, en Saxe, et ailleurs. Il se qualifioit en Hollande Messire Jacques Moreau, chevalier, Seigneur de Brazey, capitaine de cavalerie dans le régiment de cuirassiers Espagnols du comte de Louvignies. Il s’est fait appeller ailleurs le marquis ou le comte de Brazey, et a publié trois volumes de mémoires entrelardés de poésies, parmi lesquelles on trouve des imitations d’Horace, où cet ancien poëte n’est pas mieux imité que Scarron l’est dans cette suite du Virgile travesti. J’ignore de qui est l’autre continuation qui se trouve immédiatement après celui dudit Marquis : mais il est fâcheux que ces deux auteurs n’ayant pas assez de goût pour apprécier leurs ouvrages, il ne se soit pas trouvé au moins quelque ami qui les ait charitablement avertis qu’il y avoit bien de l’imprudence à eux de faire imprimer leur burlesque, à la suite de celui de Scarron, dans un même volume. Leur ouvrage étant seul, ne laisseroit pas d’être trouvé plat et ennuyeux. C’est encore pis, quand la comparaison avec leur modéle, fait encore mieux voir la différence énorme qui est entre eux et lui. Jamais imitateurs ne méritèrent mieux dans un sens la qualification que leur donne Horace :
O imitatores servum pecus !
Leur burlesque a une platitude, qui ne convient qu’à des valets. Mais c’est assez parler de ces désagréables copistes, revenons à Scarron qu’ils n’ont pu atteindre.
De toute cette foule innombrable de poëtes burlesques qui occupoient les presses de France du tems de Scarron, il est à peu près le seul à qui on fait l’honneur de réimprimer les ouvrages après sa mort ; il n’y a que les siens qui se soutiennent encore à-présent. En voici la raison. La plaisanterie chez lui coule de source : les autres ne sont plaisans, que parce qu’ils ont envie de l’être, et on sent les efforts qu’ils font pour faire rire. Scarron mêle le naïf avec le bouffon : ils se contentent du dernier, et de tout ce qu’une ivresse babillarde leur présente. Il est vif et serré, et dit en peu de vers, ce qu’ils étendroient en une longue kirielle de rimes. Prenons pour exemple les premiers vers de son Typhon :Je chante, quoique d’un gozier
Qui ne mâche point de laurier,
Non Hector, non le brave Enée ;
Non Amphiare, ou Capanée,
Non le vaillant fils de Thétys ;
Tous ces gens-là sont trop petits,
Et ne vont pas à la ceinture
De ceux dont j’écris l’avanture.
A voir la maniére dont Brebeuf a multiplié les sept premiers vers de Lucain ; il auroit employé plus d’une centaine de vers à paraphraser ce que Scarron met dans ces huit vers. Que Scarron ait dit un mot très-plaisant (comme, par exemple, les deux derniers vers que je viens de rapporter, où il est question d’une comparaison des Héros qu’il a nommés, avec les Géans dont il va décrire la guerre,) il passe d’abord à quelque autre chose, et va son chemin. Les autres poëtes burlesques ne se contentent point de cela : outre qu’ils commencent par noyer leur objet dans un déluge de paroles, ils le présentent de nouveau de plusieurs maniéres de suite ; ils ne sauroient quitter une idée qui leur a paru plaisante. Cette superfluité de paroles rend le style lâche, et émousse la vivacité d’une pensée ; et alors la plaisanterie devient froide et insipide.
Presque tous les auteurs qui l’ont voulu copier étoient des auteurs de profession, la plupart provinciaux, gens de cabinet, et bornés ordinairement à leurs livres, et à quelques compagnies bourgeoises, où ils n’entendoient que de plattes bouffonneries qu’ils faisoient passer dans leurs vers. Il n’en étoit pas ainsi de Scarron : il vivoit au milieu de la capitale, et voyoit familiérement tout ce qu’il y avoit d’esprits délicats à la cour et à la ville. Il se disoit chez lui en un mois plus de bons-mots, qu’il n’en faudroit pour faire un ana d’une grosseur raisonnable. Cela contribuoit sans-doute à nourrir le talent naturel qu’il avoit pour la fine plaisanterie : aussi en trouve-t-on beaucoup dans la plupart de ses ouvrages. Est-il étonnant après cela que les œuvres de ses copistes soient tombées, et que les siennes se soient conservées avec honneur ?
Il y a donc plusieurs genres de burlesque, à prendre ce mot dans l’ancienne signification, qu’il avoit avant qu’on l’eut en quelque façon déshonoré, en le donnant à un style de valets, de servantes et de crocheteurs. Examinons un peu ces divers genres, afin de mieux connoître dans quelle classe on doit mettre celui de Scarron.
Dans l’idée qu’en avoit Balzac, le burlesque ne différe presque point du naïf. Outre les trois piéces nommées dans le passage que j’ai rapporté de cet auteur, on peut mettre dans cette classe quelques poésies de Sarrasin, de Voiture, de Patris, les épîtres de Bois-Robert, &c. Je définirois ce naïf une aimable ingénuité, plus du cœur que de l’esprit ; laquelle, par une fidéle expression de la nature, représente un objet d’une maniére vraie ; desorte qu’il ne paroisse ni affectation, ni effort dans la pensée, ni travail, ni contrainte dans l’élocution.
Je l’appelle une aimable ingénuité, parce que rien ne prévient tant qu’un caractére naturel, que l’on ne soupçonne d’aucun déguisement.
La simplicité plaît, sans étude et sans art.
Tout charme en un enfant, dont la langue sans fard,
A peine du filet encor débarrassée,
Sait d’un air innocent bégayer sa pensée.
Voilà le mérite, et l’éloge de l’ingénuité. Je veux qu’elle soit encore plus dans le cœur que dans l’esprit. Toutes les beautés que l’esprit peut mettre dans un ouvrage, n’approchent pas de celles qui viennent du cœur. L’esprit pense, le cœur sent ; et tous les ouvrages de sentiment l’emportent aisément sur ceux où l’on voit que l’esprit s’est étudié à dire de jolies choses. Il y a bien de l’esprit dans Benserade, cependant il perdra toujours beaucoup si on le compare avec la Fontaine. Benserade pensoit, la Fontaine sentoit.
Je demande une expression fidéle de la nature. On ne s’en écarte jamais impunément : quiconque l’abandonne, me fait soupçonner qu’il n’a pas eu assez de goût pour la connoître, ou assez d’habileté pour l’exprimer. Un écrivain plat et grossier n’arrive point jusqu’à elle ; un écrivain qui se pique de bel-esprit la passe sans la reconnoître, va embrasser un fantôme au lieu d’elle, et ne nous donne que les illusions de son imagination échauffée. La représentation d’un objet ne mérite d’être appellée représentation, qu’autant qu’elle est conforme à la vérité.
Rien n’est plus opposé au naturel, et au naïf, que les pensées affectées, où l’on apperçoit l’effort qu’un bel-esprit a fait pour penser de cette façon. On se donne souvent la torture pour inventer quelque chose de neuf ; on veut briller à quelque prix que ce soit ; on parvient à coudre ensemble un bon nombre de traits petillans. Ces sortes d’ouvrages n’ont qu’un tems ; ce qui n’est point naturel lasse bientôt, on revient au simple et au naïf, dès que quelque écrivain de bon goût se présente. Rien ne plaît comme ces livres où tout coule de source.
Ce n’est pas assez que la pensée soit naïve, il faut que l’expression le soit aussi : un style empesé fatigue. Je consens qu’un auteur travaille ses ouvrages avec soin, mais je ne veux pas qu’il me fasse appercevoir du travail qu’ils lui ont coûté. Dès que les vers n’ont pas un tour aisé, le poëte doit renoncer à la qualité de naïf.
Après avoir établi ainsi l’idée du naïf, ajoûtons-y une dose d’enjouement et de gaieté ; et nous aurons le naïf de Sarrasin, de Chapelle, de Voiture, de la Fontaine, et de quelques autres. Ce sera même, si l’on veut, le burlesque de Balzac. Mais ce n’est point encore le burlesque de Scarron ; cet enjouement étoit encore trop sérieux pour lui. Ses maux demandoient une médecine plus forte. Pour les combattre, il falloit non seulement cette joie douce qui se contente de dérider le front, mais des éclats de rire dans toutes les formes. Scarron, sans renoncer au naïf, l’employoit aussi-tôt qu’il se présentoit, et il se présentoit souvent ; mais il ne laissoit pas de s’accommoder d’une plaisanterie moins délicate, lorsque le naïf ne venoit pas assez tôt. Son Virgile travesti est un mélange du naïf, et de cette sorte de plaisanterie moins délicate que nous appellons bouffonnerie. Ses requêtes, ses épîtres sont pleines de traits admirables d’une délicate naïveté. La plupart de ses épigrammes sont d’un autre genre. Au-lieu du naïf qui y feroit un très-bon effet, on n’y trouve la plupart du tems qu’une bouffonnerie, souvent même assez grossiére.
Il y a donc dans les œuvres de Scarron un double burlesque. L’un est un badinage aisé en apparence, mais en effet si difficile à attraper, qu’il est quelquefois arrivé à Scarron lui-même de le manquer. L’autre genre de burlesque n’est pas si mal-aisé à saisir : il n’est question pour cela que de substituer des mots ridicules, à la place des termes qui conviennent proprement au sujet. C’est cette seconde espéce que les imitateurs de Scarron ont copiée, encore l’ont-ils fait avec un déchet considérable. Car si l’on excepte quelques endroits où Scarron s’oublie jusqu’à la grossiéreté, ce qui chez lui n’est que bouffon ne laisse pas d’être en place ; on le lui passe en faveur du naïf, qui vient bientôt au secours. Mais les autres auteurs ne sortent du bouffon, que pour tomber dans le plat et l’ennuyeux.
Je prévois que quelqu’un me fera cette objection. Si Scarron étoit tel que vous dites, Despréaux, le plus judicieux critique qu’ait eu la France en fait de poésie et de belles-lettres, auroit il proscrit si généralement le burlesque, et même celui de Scarron ? car enfin, il ne ménage pas plus le Typhon de cet auteur, que tous les autres ouvrages de ce genre, et il renvoye bien expressément le burlesque aux plaisans du pont-neuf. Commençons par rapporter les vers où cette décision se trouve : quelques réflexions que j’y ajoûterai, éclairciront cette matiére.
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse.
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse :
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté
Trompa les yeux d’abord, plut par sa nouveauté.
On ne vit plus en vers que pointes triviales.
Le Parnasse parla le langage des halles.
La licence à rimer, alors n’eut plus de frein.
Apollon travesti devint un Tabarin.
Cette contagion infecta les provinces ;
Du clerc, et du bourgeois, passa jusques aux princes.
Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ;
Et jusqu’à d’Assouci, tout trouva des lecteurs.
Mais de ce style enfin la cour désabusée,
Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée ;
Distingua le naïf du plat, et du bouffon ;
Et laissa la province admirer le Typhon.
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage.
Imitons de Marot l’élégant badinage ;
Et laissons le burlesque aux plaisans du pont-neuf.
Cette censure n’est pas si injurieuse à Scarron, que l’on pourroit d’abord se l’imaginer. 1. Elle se trouve dans un livre commencé neuf ans après sa mort, et publié cinq ans plus tard, c’est-à-dire, quatorze ans après la mort de Scarron ; dans un tems que d’Assouci, qui se qualifioit Empereur du burlesque, premier du nom, s’obstinoit à relever le burlesque décrédité, en accablant le public de ses poésies. 2. Despréaux détermine par l’épithéte d’effronté le burlesque qu’il attaque ; il en a fait l’histoire, la description, et en montre les abus. Il le désigne encore mieux par l’extravagance aisée qu’il lui attribue. En effet rien de plus aisé que le burlesque de d’Assouci et de ses semblables ; mais le burlesque naïf de Scarron étoit si peu aisé, que de quelques milliers de poëtes qui l’ont cherché, pas un n’a pu l’attraper. 3. Boileau fait parfaitement bien sentir que la cour distingua le naïf, du plat et du bouffon.
Il se garde bien de flétrir Scarron, comme si toutes ses œuvres devoient être mises au rebut ; il y distingue le naïf : et voilà ce dont ni la ville, ni la cour, ne se lasseront jamais, et ce qui soutient les principaux ouvrages de Scarron. Despréaux y distingue le bouffon, qui est proprement ce qu’il attaque ; et comme le Typhon avoit fait beaucoup de bruit, et servi de modéle à un essaim de poëtes burlesques, il réduit les admirateurs de ce poëme à des provinciaux. Ce n’est pas qu’il n’y ait des traits bien naïfs dans le Typhon, mais malheureusement le bouffon y domine. Car pour le plat il est différent du bouffon ; c’est un degré encore plus bas, quoique la distance en soit petite.
Despréaux ayant dessein de former le goût par des régles qui conduisissent vers la perfection ceux qui voudroient s’appliquer à la poésie, devoit s’élever contre un mauvais goût, qui, tout décrédité qu’il étoit, ne lassoit pas d’avoir encore ses partisans. Il ne devoit pas laisser croire par son silence, qu’il approuvât le style plat et bouffon. Et en pareil cas, le plus sûr étoit de faire une proscription générale. Un art poétique en vers, ne permettoit pas d’entrer dans le détail des ouvrages de Scarron qui méritent d’en être exceptés. Des épîtres, des requêtes, et autres ouvrages, ne sont pas aisés à désigner dans un poëme. D’ailleurs, à parler sincérement, il ne pouvoit guéres louer aucun ouvrage de Scarron, sans détruire la leçon qu’il vouloit donner. Je m’explique.
Scarron a fait d’excellentes choses ; le plaisir toujours nouveau qu’on prend à les lire, en fait le plus grand éloge : mais elles sont mêlées avec du médiocre, et même avec du mauvais, à apprécier le bouffon selon l’estimation rigoureuse d’une critique sévére. Eh ! le moyen de dire à de jeunes gens :
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