Seconde anecdote sur Bélisaire/Édition Garnier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Seconde anecdote sur BélisaireGarniertome 26 (p. 169-172).


SECONDE ANECDOTE

SUR BÉLISAIRE[1]

Frère Triboulet, de l’ordre de frère Montepulciano[2], de frère Jacques Clément, de frère Ridicous[3], etc., etc., et de plus docteur de Sorbonne, chargé de rédiger la censure de la fille aînée du roi, appelée le concile perpétuel des Gaules, contre Bélisaire, s’en retournait à son couvent tout pensif. Il rencontra dans la rue des Maçons la petite Fanchon, dont il est le directeur, fille du cabaretier qui a l’honneur de fournir du vin pour le prima mensis[4] de messieurs les maîtres.

Le père de Fanchon est un peu théologien, comme le sont tous les cabaretiers du quartier de la Sorbonne. Fanchon est jolie, et frère Triboulet entra pour... boire un coup.

Quand Triboulet eut bien bu, il se mit à feuilleter les livres d’un habitué de paroisse, frère du cabaretier, homme curieux, qui possède une bibliothèque assez bien fournie.

Il consulta tous les passages par lesquels on prouve évidemment que tous ceux qui n’avaient pas demeuré dans le quartier de la Sorbonne, comme, par exemple, les Chinois, les Indiens, les Scythes, les Grecs, les Romains, les Germains, les Africains, les Américains, les blancs, les noirs, les jaunes, les rouges, les têtes à laine, les têtes à cheveux, les mentons barbus, les mentons imberbes, étaient tous damnés sans miséricorde, comme cela est juste, et qu’il n’y a qu’une âme atroce et abominable qui puisse jamais penser que Dieu ait pu avoir pitié d’un seul de ces bonnes gens.

Il compilait, compilait, compilait[5], quoique ce ne soit plus la mode de compiler ; et Fanchon lui donnait de temps en temps de petits soufflets sur ses grosses joues ; et frère Triboulet écrivait ; et Fanchon chantait, lorsqu’ils entendirent dans la rue la voix du docteur Tamponet[6], et de frère Bonhomme, cordelier à la grande manche, et du grand couvent, qui argumentaient vivement l’un contre l’autre, et qui ameutaient les passants, Fanchon mit la tête à la fenêtre ; elle est fort connue de ces deux docteurs, et ils entrèrent aussi pour... boire.

« Pourquoi faisiez-vous tant de bruit dans la rue ? dit Fanchon.

— C’est que nous ne sommes pas d’accord, dit frère Bonhomme.

— Est-ce que vous avez jamais été d"accord en Sorbonne ? dit Fanchon. — Non, dit Tamponet ; mais nous donnons toujours des décrets ; et nous fixons à la pluralité des voix ce que l’univers doit penser. — Et si l’univers s’en moque, ou n’en sait rien ? dit Fanchon. — Tant pis pour l’univers, dit Tamponet. — Mais de quoi diable vous mêlez-vous ? dit Fanchon. — Comment, ma petite ! dit frère Triboulet, il s’agit de savoir si le cabaretier qui logeait dans ta maison, il y a deux mille ans, a pu être sauvé ou non. — Cela ne me fait rien, dit Fanchon. — Ni à moi non plus, dit Tamponet ; mais certainement nous donnerons un décret. »

Frère Triboulet lut alors tous les passages qui appuyaient l’opinion que Dieu n’a jamais pu faire grâce qu’à ceux qui ont pris leurs degrés en Sorbonne, ou à ceux qui pensaient comme s’ils avaient pris leurs degrés ; et Fanchon riait, et frère Triboulet la laissait rire. Tamponet était entièrement de l’avis du jacobin ; mais le cordelier Bonhomme était un peu plus indulgent. Il pensait que Dieu pouvait à toute force faire grâce à un homme de bien qui aurait le malheur d’ignorer notre théologie, soit en lui dépêchant un ange, soit en lui envoyant un cordelier pour l’instruire.

« Cela est impossible, s’écria Triboulet ; car tous les grands hommes de l’antiquité étaient des paillards. Dieu aurait pu, je l’avoue, leur envoyer des cordeliers ; mais certainement il ne leur aurait jamais député des anges. Et pour vous prouver, frère Bonhomme, par vos propres docteurs, que tous les héros de l’antiquité sont damnés sans exception, lisez ce qu’un de vos plus grands docteurs séraphiques déclare expressément dans un livre que Mlle Fanchon m’a prêté. Voici les paroles de l’auteur :

Le cordelier, plein d’une sainte horreur,
Baise à genoux l’ergot de son seigneur ;
Puis d’un air morne il jette au loin la vue
Sur cette vaste et brûlante étendue,
Séjour de feu qu’habitent pour jamais
L’affreuse Mort, les Tourments, les Forfaits ;
Trône éternel où sied l’esprit immonde,
Abîme immense où s’engloutit le monde ;
Sépulcre où gît la docte antiquité,
Esprit, amour, savoir, grâce, beauté.
Et cette foule immortelle, innombrable,
D’enfants du ciel créés tous pour le diable.
Tu sais, lecteur, qu’en ces feux dévorants
Les meilleurs rois sont avec les tyrans.
Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurèle,
Ce bon Trajan, des princes le modèle ;
Ce doux Titus, l’amour de l’univers ;
Les deux Catons, ces fléaux des pervers ;
Ce Scipion, maître de son courage,
Lui qui vainquit et l’amour et Cartilage.
Vous y grillez, sage et docte Platon,
Divin Homère, éloquent Cicéron ;
Et vous, Socrate, enfant de la sagesse,
Martyr de Dieu dans la profane Grèce ;
Juste Aristide, et vertueux Solon :
Tous malheureux morts sans confession. »

(Pucelle, chant V, vers 61 et suiv.)

Tamponet écoutait ce passage avec des larmes de joie. « Cher frère Triboulet, dans quel Père de l’Église as-tu trouvé cette brave décision ? — Cela est de l’abbé Trithême, répondit Triboulet ; et pour vous le prouver a posteriori, d’une manière invincible, voici la déclaration expresse du modeste traducteur, au chapitre xvi de sa Moelle théologique :

Cette prière est de l’abbé Trithême,
Non pas de moi : car mon œil effronté
Ne peut percer jusqu’à la cour suprême ;
Je n’aurais pas tant de témérité[7]. »

Frère Bonhomme prit le livre pour se convaincre par ses propres yeux, et ayant lu quelques pages avec beaucoup d’édification : « Ah ! ah ! dit-il au jacobin, vous ne vous vantiez pas de tout. C’est un cordelier en enfer qui parle ; mais vous avez oublié qu’il y rencontre saint Dominique, et que ce saint est damné pour avoir été persécuteur, ce qui est bien pis que d’avoir été païen. »

Frère Triboulet, piqué, lui reprocha beaucoup de bonnes aventures de cordeliers. Bonhomme ne demeura pas en reste : il reprocha aux jacobins de croire à l’immaculation en Sorbonne, et d’avoir obtenu des papes une permission de n’y pas croire dans leur couvent. La querelle s’échauffa, ils allaient se gourmer. Fanchon les apaisa en leur donnant à chacun un gros baiser. Tamponet leur remontra qu’ils ne devaient dire des injures qu’aux profanes, et leur cita ces deux vers qu’il dit avoir lus autrefois dans les ouvrages d’un licencié nommé Molière :

N’apprêtons point à rire aux hommes
En nous disant nos vérités[8].

Enfin, ils minutèrent tous trois le décret, qui fut ensuite signé par tous les sages maîtres.

« Nous, assemblés extraordinairement dans la ville des Facéties, et dans les mêmes écoles où nous recommandâmes, au nombre de soixante et onze, à tous les sujets de garder leur serment de fidélité à leur roi Henri III, et, en l’année 1592, recommandâmes pareillement de prier Dieu pour Henri IV, etc., etc.

« Animés du même esprit qui nous guide toujours, nous donnons à tous les diables un nommé Bélisaire, général d’armée, en son vivant, d’un nommé Justinien, lequel Bélisaire, outrepassant ses pouvoirs, aurait méchamment et proditoiremont conseillé audit Justinien d’être bon et indulgent, et aurait insinué avec malice que Dieu était miséricordieux ; condamnons cette proposition comme blasphématoire, impie, hérétique, sentant l’hérésie ; défendons sous peine de damnation éternelle, selon le droit que nous en avons, de lire ledit livre sentant l’hérésie, et enjoignons à tous les fidèles de nous rapporter les exemplaires dudit livre, lesquels ne valaient précédemment qu’un écu, et que nous revendrons un louis d’or avec le décret ci-joint. »

À peine ce décret fut-il signé qu’on apprit que tous les jésuites avaient été chassés d’Espagne ; et ce fut une si grande joie dans Paris qu’on ne pensa plus à la Sorbonne.

FIN DE LA SECONDE ANECDOTE.
  1. Cette Seconde Anecdote suivit d’assez près la première (qu’on a vue à la page 109) ; car il en est question dans la lettre de Voltaire à d’Alembert, du 3 mai 1767.
  2. Bernard-Politien de Montepulciano, dominicain, est accusé d’avoir empoisonné Henri VII avec du vin consacré ; voyez tome XI, page 530 ; et XIII, 387.
  3. Consultez les Mémoires de L’Estoile, et vous verrez ce qui arriva en place de Grève à ce pauvre frère Ridicous. (Note de Voltaire.)
  4. Ce mot composé signifiait une assemblée réunie, le premier de chaque mois, prima mensis die, pour conférer des affaires de la faculté de théologie. Voyez, plus loin, la Prophétie de la Sorbonne. (Cl.)
  5. Vers du Pauvre Diable ; voyez tome X.
  6. C’est le nom d’un docteur qui avait censuré la thèse de l’abbé de Prades en 1751. — Voyez le Tombeau de la Sorbonne, tome XXIV, page 17.
  7. Pucelle, chant XVI, 11-14.
  8. Amphitryon, prologue, 146-47.