Sept pour un secret/18

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 219-233).

CHAPITRE XVIII

Présents de Ralph Almer à Gillian Lovekin.


À la lueur grise de l’aube, Fringal, s’agenouillant dans le poulailler, prit, à la lumière d’une lanterne, la poule blanche et la mit dans un panier.

— Tu vas me manquer, dit-il à la masse blanche qu’était cette mère, gloussant et lui donnant des coups de bec furieux.

En posant chaque poussin sous ses plumes rassurantes, il soupirait et s’attardait à sa besogne. Puis il partit à travers la lande, dans la fraîcheur du matin, porter à Gillian la première offrande d’amour de Ralph Elmer. Il franchit la grille, suivant les ordres reçus, et vida son panier sur la pelouse humide et grise. Sur quoi le contenu se divisa comme du vif-argent en douze petites taches jaunes et une grosse blanche, le tout très agité. Aux gloussements de la mère, Gillian, qui sortait de son lit, courut à la fenêtre.

— Bonté divine, qu’est-ce que vous faites, Monsieur Fringal, à mettre la couvée de M. Elmer dans notre jardin ?

— Un ordre est un ordre, répliqua-t-il, mais si j’étais le maître je les remporterais. Ils seraient mieux chez nous, et de beaucoup.

— Mais ils ne sont pas pour nous, Monsieur Fringal, mon père ne les a pas achetés. Hier encore il disait que nous avions trop de couvées et qu’il y aurait une telle masse de poulets qu’il faudrait en servir tous les jours sur notre table.

— Un ordre est un ordre.

— C’est M. Elmer qui vous a dit de me les remettre ?

— Est-ce que sans ça j’aurais apporté ma plus belle couvée dans cette maudite ferme ?

— Et de les déposer précisément là ?

— Est-ce que, si j’étais libre, je ferais l’imbécile comme ça ?

— Ce doit-être une erreur, Monsieur Fringal.

— Faut-il lui dire que vous n’en voulez pas ? demanda-t-il d’un ton insinuant.

Quelque chose dans sa physionomie, dans sa façon de s’adresser à elle, fit comprendre la vérité à Gillian : la poule et ses poussins étaient un présent pour elle : voilà pourquoi il fallait qu’elle regarde par la fenêtre à six heures.

Elle était contente, mais un peu effrayée. Jamais Robert ne lui avait offert pareil cadeau. Elle fit une moue dédaigneuse. Robert n’était qu’un vacher-berger. Quel besoin avait-elle de penser toujours à lui. Est-ce que son père ne le lui défendait pas ? Et sa tante égale ment ? Robert ne l’avait-il pas ramenée de force à la maison et obligée à faire une croix qui l’avait écorchée ? C’était bien l’audace de Bob, se dit-elle. Et parce que Ralph n’était pas Robert, elle fut soudain furieuse contre ce dernier. Elle se pencha dehors, vêtue du paletot de lit rose que lui avait donné sa tante Émilie.

Celle-ci, choquée de trouver un jour Gillian se coiffant en chemise, lui avait dit : « Même si les passants ne peuvent pas te voir, Gillian, il y a toujours les anges. »

— Monsieur Fringal ! appela-t-elle, fraîche comme une rose.

— Quoi ? fit-il, et il ajouta pour lui tout seul : « Quel joli brin de fille ! »

— Dites-lui, s’il vous plaît, Monsieur Fringal, que c’est la plus belle couvée que j’aie jamais vue. Aussitôt que je serai descendue, je baiserai chaque poussin dès que j’aurai pu l’attraper. Et dites-lui aussi qu’ils ressemblent à des chatons de noisetier jaunes. Et puis voici un shilling pour vous.

Elle se retira toute rougissante.

Fringal ramassa la pièce d’argent, se dit que la chose se reproduirait certainement, se rappela les cinq shillings d’augmentation, et résolut de faire la commission.

Une fois franchie la barrière et lui caché par la haie, il se tordit de rire, un rire longtemps retenu. Jonathan, qui portait des rutabagas aux moutons, le vit et l’observa avec curiosité.

— Coliques ou rhumatismes ? demanda-t-il.

— Hein ?

— Qu’avez-vous à vous tortiller comme ça ?

— Je riais.

— De quoi ?

— D’une augmentation de cinq shillings.

— Eh bien, vous me faisiez plutôt l’effet d’avoir des douleurs. Vous me rappelez le fantôme du petit Endor qui avait pris le fiancé de sa sœur, et celle-ci lui dit : « Ton rire se changera en gémissements. » Et ce qu’il y a de sûr, c’est que, quand ils arrivent à la porte de l’église et qu’il lui dit à l’oreille une petite plaisanterie assez vive, elle veut rire, mais ce qu’elle fait entendre, c’est une longue, une épouvantable lamentation, comme la cri d’une chouette, que répètent tous les échos et qui glace tout le monde jusqu’aux moelles. Et quand la mariée est dans son lit et que l’époux entre dans sa chambre et lui chuchote quelques mots pour la ragaillardir et la faire rire, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle pousse encore son affreux hurlement. Et ça recommence chaque fois qu’il approche d’elle : quand elle aurait dû être heureuse, elle gémissait. Alors, lassé, il l’a quittée et est parti pour les mers du Sud et a épousé une négresse. Puis la dame du petit Endor est morte, et tous les ans, quand revient l’anniversaire de la nuit de noce, on entend une lamentation. Alors, quand je vous ai vu vous tordre, je me suis dit : « Il vient peut-être du petit Endor. »

Une grimace contracta le visage de Fringal, qui dit précipitamment :

— Je n’ai rien à cacher.

— Vous me rappelez l’homme qui avait volé le Saint-Ciboire, parce qu’il brillait, continua Jonathan. Il s’en empara entre la communion et le moment où on le serrait dans le tabernacle, et on le vit se sauver en courant à travers les prés. Il n’avait probablement pas bien sa tête, il avait toujours été un peu braque.

— C’était un de vos proches parents ? demanda Fringal, mais l’ironie fut perdue pour Jonathan, qui avait une magnifique inconscience de sa réputation de bouffon et racontait toujours des histoires de gens de son acabit, à la grande joie de son entourage.

— Pas mon parent du tout, répondit-il. Alors il mit l’objet sous son oreiller et se coucha, et quand l’agent de police se présenta chez lui il dit : « Je n’ai rien à cacher », qu’il dit tout d’un trait, « je n’ai rien a cacher, mais je suis malade, qu’il dit, et il ne faut pas me toucher. » Alors, naturellement, l’agent sut à quoi s’en tenir.

— Vos histoires, dit Fringal d’un ton maussade, ce sont des mensonges, je crois bien, elles ne sont pas vraies. Vous les inventez, mon vieux… des mensonges, des mensonges.

Et, avec un regard de défi, il évita Jonathan et reprit le chemin de l’auberge. Il n’avait pas seulement perdu sa couvée favorite, mais Jonathan, l’idiot du pays, avait sondé son âme, avait risqué un coup d’œil dans ces profondeurs où se voyaient nettement des traces de délits. Il était absolument hors de lui.

— Eh bien ? lui demande Ralph dès son retour.

— Elle dit qu’ils ne ressemblent à rien, qu’à des chatons de noisetier, dit Fringal d’un ton injurieux, et à sa grande surprise, il entendit son maître éclater de rire.

— Demain, dit Elmer, tu pourras lui porter les deux canards d’Aylesbury ; elle les a admirés.

— Demain ?

— Et après-demain, et le jour suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce que… Il y a une chose que je sais au sujet des femmes, bien que je n’aie rien à faire avec elles, et c’est qu’il faut les harceler.

— Rien à faire avec elles, sauf avec une, dit Fringal d’un air sombre. Je pense bien que vous ne voulez rien de bon à cette jeune fille de là-bas…

— Je ne songe pas à l’épouser, vous le savez très bien.

Fringal fut saisi d’un accès de fou rire.

— Il faudra être là-bas tous les jours à six heures. Je vous dirai chaque fois ce qu’il y aura à lui porter. Vous le déposerez, vous crierez quelque chose qu’elle puisse entendre, et vous reviendrez.

— Vous ne l’aurez pas.

— Oh, ça !

— J’ai entendu parler un jour au bar ce vieil imbécile de Makepeace, et il disait qu’elle a le béguin pour le jeune Rideout, qui fait des chansons et des poésies sur elle. Vous ne savez pas en faire autant.

Elmer réfléchit.

— Je ne peux pas en composer, c’est vrai, et il est possible qu’elle se fatigue de « Le lys est blanc, la violette est bleue », mais je peux en acheter.

Fringal eut un long rire silencieux.

— Une augmentation de cinq shillings pour moi, le poulailler pour la ferme des Gwlfas, de l’argent pour les chansons de Rideout… Bon Dieu, maître, vous donnerez bientôt la maison.

Et Fringal s’en alla dignement.

« Je lui ai rivé son clou, se disait-il, et j’ai aussi rivé celui du vieux Makepeace. »

Ge fut précisément l’expression dont se servit Jonathan en rapportant sa conversation à sa femme.

— J’ai rivé son clou aux vieux Fringal, commença-t-il.

— Je n’en doute pas, mon bon, dit-elle tendrement.

La même scène se reproduisit le lendemain.

— Hola, ho ! cria Fringal d’un ton lugubre sous la fenêtre de Gillian.

Deux canards blancs saluèrent son apparition.

Fringal, s’en retournant, rencontra Jonathan prêt à la lutte.

Le troisième jour, quand retentit le « Holà, ho ! » de Fringal, il y avait un dindon, le quatrième un agneau, le cinquième deux gorets, le sixième un veau d’un an.

— Chère âme, dit Jonathan, sur le ton bienveillant et protecteur qu’il prenait avec l’idiot du Donjon-Mallard, chère âme, arrêtez-vous un peu. Nous avons épuisé nos remerciements. Vous me rappelez l’histoire du « Donnez et on vous rendra ». Il y avait une très vieille femme qui était une avare. Alors le pasteur fit vœu de la forcer à donner à la quête, ce qu’elle ne faisait jamais. Et il y travailla terriblement avec son sermon. Elle en entendit parler, et comme elle ne détestait pas la plaisanterie, elle dit : « Il veut que je donne, je donnerai, qu’elle dit. Les sermons sont longs, qu’elle dit, eh bien l’offrande aussi sera longue. » Et quand vient te dimanche, elle part pour l’église avec deux grands sacs de toile brune qu’elle avait fait coudre à sa servante. Et qu’est-ce que vous croyez qu’il y avait dedans ?

— Je n’en sais fichtre rien, vieux malin, grommela Fringal, mais vous me faites perdre mon temps.

— Des pièces d’un liard, ils étaient gonflés de liards. Et elle tint l’assistance deux mortelles heures, pendant que l’orphéon jouait tous les airs qu’il pouvait savoir — car il n’y avait pas d’orgue — le temps qu’elle mettait tous ses liards dans la bourse du quêteur. La bourse, que je dis ? mais c’étaient des bourses et des bourses qu’il fallut, et quel va-et-vient du bedeau, et quels ricanements ! Le pasteur ne prêcha plus jamais sur « Donnez et on vous rendra ».

— Si vous étiez une mouche à miel, dit Fringal, vous n’auriez pas la langue plus longue, mais elle serait plus utile, et rudement.

— Reposez-vous au moins le jour du Seigneur, dit Jonathan.

— Ce sera comme voudra le fou pour lequel je travaille.

Mais le dimanche, au moment où Isaïe et Gillian s’asseyaient à la table du premier déjeuner, Fringal reparut, conduisant un petit poney de montagne, que Ralph avait ramené le vendredi. Il avait une selle de femme et une bride à boucles d’argent.

— Ha ! dit Isaïe de la porte.

Tous les jours il avait poussé un « Ha ! », mais ceci dépassait toute attente et il le cria si fort que le poney leva des yeux limpides et ébahis.

— Dites-lui, commença Gillian un peu tremblante, dites-lui…

Elle s’arrêta, car Robert arrivait de la bergerie, et la considérait, les yeux durs comme de l’acier et assombris par la douleur.

— Que dois-je lui dire, mademoiselle ? demanda Fringal.

Robert était tout près et jetait sur elle un regard où luisait la colère. Et pendant qu’Isaïe se penchait sur le poney pour l’examiner, la bouche du jeune homme, sa belle bouche souriante, prononça très bas :

— Vendue ! Une femme vendue, Gillian ! Vous n’aimez pas cet homme, renvoyez son présent.

Isaïe, en extase, examinait les yeux, la bouche du poney, lui passait la main sur les jarrets.

— Une rudement bonne bête ! dit-il. Doit avoir son pedigree. Bonne pour un haras, voilà ce qu’elle est.

Robert faisait des yeux suppliants.

— Renvoyez-le, immédiatement, dit-il. Puis, comprenant que c’était la minute qui allait décider entre Elmer et lui, il ajouta :

— Gillian, il n’a pas l’intention de vous épouser. Faut-il vous dire quelle femme vous serez si vous gardez ce poney ?

— Taisez-vous, fit-elle en tapant du pied, taisez-vous. Vous oubliez qui vous êtes, Robert Rideout.

Il lui tourna le dos et s’éloigna.

— Emmenez ce poney, Robert, je vous prie, dit-elle.

Il ne parut pas entendre.

— Robert !… Cette fois c’était Isaïe.

— Monsieur ?

— Conduisez ce poney à l’écurie, hein ?

— Je ne veux pas, monsieur, c’est net.

— Comment ? Vous ne mettrez pas ce poney à l’écurie ?

— Je ne m’en occuperai jamais, monsieur ; je ne le sellerai jamais, ne lui donnerai jamais à boire, je ne lui ferai pas sa litière, je ne lui donnerai aucun soin. Il faudra que mon beau-père s’en charge. Vous pouvez me donner mon congé, si vous voulez.

— Non.

— Merci, monsieur. Dites au vieux, à mon beau-père, de s’en occuper.

Gillian avait les larmes aux yeux quand ils rentrèrent dans la maison. Isaïe lui jeta un coup d’œil malicieux.

— On dirait qu’Elmer déménage pour s’installer aux Gwlfas, déclara-t-il, ou c’est tout comme…

Et, songeant à tout ce qui était venu depuis une semaine enrichir la ferme, il poussa un de ses grands et solides éclats de rire. Puis, se levant, il, s’en alla dans son vieux bureau délabré, avec sa porte à petits carreaux verdâtres sertis de plomb. Dans un tiroir il prit un aimant, et dans la boîte à ouvrage de Gillian une aiguille et entreprit avec ces objets sa démonstration.

— Voilà ce qui se passe pour notre voisin, dit-il, à ce que je crois, toi étant l’aimant. Ne t’inquiète pas de ce que dit un vacher-berger. Tu feras plus d’une promenade sur ce joli petit poney. Nous inviterons Elmer à venir partager notre dîner dimanche prochain.

Gillian essaya de dissiper son malaise, mais les yeux de Robert, ses paroles prophétiques lui restèrent toute la journée dans l’esprit.

Ralph attendait Fringal comme d’habitude.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Le jeune Rideout a voulu lui persuader de renvoyer le poney.

— Mais elle n’en a rien fait.

— Y a-t-il une femme en ce bas monde qui refuserait quelque chose qui représente du bel argent ? Elle a dit : « Mettez-le à l’écurie » et Rideout a répliqué « Non », et il lui a lancé en pleine figure ou à peu près que vous feriez d’elle une fille perdue.

— Le diable emporte cet animal ! Il ne peut pourtant pas savoir ?

— Il ne sait rien, mais il a tant de mots dans la caboche avec ces sacrées poésies qu’il fabrique, que ça le rend toqué.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Oh, elle a pris ses grands airs, et est devenue rouge comme une pivoine, puis elle a pleuré.

— Oh, cré nom !

— Et il a dit qu’il ne s’occuperait pas des animaux que vous envoyez, quand bien même ça continuerait. Il était furieux.

— Et elle a pleuré ? Elle doit aimer ce gaillard-là.

— C’est à cause des poésies, je suis sûr.

Ralph réfléchit, et de ses méditations il résulta qu’il arriva à toute bride à la grille des Gwlfas, à la fin de la journée, quand tout le monde était sorti, sauf Robert.

— Bonsoir, Rideout.

— Bonsoir.

— Avez-vous fait des chansons dernièrement, Rideout ?

— Comment savez-vous que j’en fais ?

— Fringal l’a entendu dire au bar, par Jonathan.

— Oh, par mon beau-père ? C’est une vieille bête qui a la manie de raconter des histoires. Il les fabrique plus vite qu’un enfant ne lance sa balle.

— Et puis je l’ai demandé à votre mère.

— Oh bien, soupira Robert, si ma mère vous l’a dit…

— Faites-vous des poésies amoureuses, Bob ?

— Des poésies amoureuses ?

— Oui. Écoutez, Bob : prêtez-m’en une demi-douzaine, aussi courtes que vous voudrez, et je vous donne dix livres.

— Dieu vous bénisse, fit Robert en riant, elles ne valent pas un liard.

— Prêtez-les-moi.

— Vous êtes amoureux ?

— Oh oui.

— De qui ?

— Vous le savez.

— Si vous êtes amoureux et moi pas, vous devriez être capable de composer des poésies amoureuses.

— Mais je ne sais pas. J’en suis réduit à « Le lys est blanc, la violette est bleue » et elle s’en fatiguera.

— Écoutez, dit Robert. Quand vous allez à la forge de Trewern Coed, et que vous dites à Gruffydd Conwy : « Ferrez-moi mon cob », puis que vous vous en allez, si les gens vous demandent : « Où avez-vous fait ferrer votre cob ? » vous répondez : « C’est Gruffydd Conwy de la forge de Trewern Coed qui l’a ferré. » Et que la ferrure leur plaise ou non, c’est la même chose. Il en est comme ça des bouts d’idées que je rassemble dans ma tête ; car l’ouvrage d’un homme c’est l’homme lui-même, qu’il soit fait avec du fer ou avec des mots. Il l’a exécuté à la sueur de son front, et c’est à lui. Et qu’est-ce que l’homme — ou la femme — sans le travail ? Je vous vendrais mes pennillions, s’ils étaient dans un livre, pour que vous les lisiez, si vous en aviez envie, mais je ne vous les vendrai pas pour qu’ils vous appartiennent. Supposez que le « Squire » vienne trouver Gruffydd et lui dise : « Conwy, je suis un fainéant, je vous donnerai cent livres pour dire que c’est moi qui fais vos fers à chevaux. » Supposez que Conwy les accepte ? Que serait-il alors ? Il ne serait pas « Squire », il ne serait plus forgeron, il ne serait qu’un propre à rien. Eh bien, si je vous vendais mes pennillions, que serais-je ? Et que seriez-vous ? Elle ne vous en aimerait pas mieux pour être déguisé avec les pensées d’un autre. Si elle vous aime, c’est à cause des choses que vous ne pouvez pas faire autant que pour celles que vous êtes capable de faire. Mais j’espère qu’elle ne vous aime pas.

Leurs yeux se rencontrèrent, tranquillement, mais néanmoins avec fureur. Dans ceux de Ralph il y avait de la passion mêlée de défi et de diablerie ; dans ceux de Robert se lisaient également passion, défi et diablerie, mais aussi la science intuitive du poète.

— Il y a quelque chose de pas clair dans votre vie, Elmer, dit-il. Demandez-vous si vous devriez approcher un être aussi brillant que Gillian Lovekin.

— C’est Gillian qui en décidera.

En entendant ce nom sortir de cette bouche, Robert enfonça son talon dans le sentier, si fort qu’il brisa une grosse pierre.

— Et le meilleur homme l’emportera, ajouta l’autre.

— Je ne prétends pas être le meilleur, et dans ce monde ce n’est pas souvent le meilleur qui gagne. Moi je dirai : « Que celui qui fera le plus pour elle remporte à la longue la victoire. »

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je veux dire que ce n’est pas aujourd’hui, ni demain, ni en un an que la vérité se révèle et que l’on éprouve le métal. Jacob a travaillé sept ans pour Rachel et a compté cela pour rien. On ne lasse pas l’amour, on ne lasse pas la vie. On n’échappe pas aux mots qu’on a fait retentir et aux actions qu’on a accomplies.

— Vous êtes amoureux de cette fille, Rideout.

— Et si je l’étais, dit Robert, tandis qu’un spasme douloureux lui contractait le visage, quand je serais épris d’elle, suis-je tenu de vous le déclarer, Elmer ? Si j’étais amoureux d’elle et elle de moi, si tout allait bien, vous figurez-vous que je resterais là à discuter avec vous comme ça ?

— Vous l’aimez, je le vois. Moi aussi ça me tient fort. À présent, franc et loyal, Rideout. Que voulez-vous pour me laisser courir ma chance le premier ?

— La première et la dernière chance, et toutes les chances sont pour vous, dit Robert avec une profonde amertume. Est-ce que je ne suis pas qu’un berger-vacher et vous un homme riche ? Je ne suis pas qualifié pour cette course-là. Tout ce que je vous dis, c’est : laissez cette enfant tranquille, Elmer.

— Mais supposez qu’elle ait du goût pour moi, alors… quoi ?

— Si elle avait un sentiment pour vous, Elmer — quoique je ne puisse pas dire que vous me plaisiez — il n’y a rien au monde que je ne serais prêt à faire pour vous — du moins — et il eut un petit rire embarrassé — du moins si je pouvais ne pas vous assommer.

— Qu’est-ce que vous feriez pour moi ?

— Je soignerais votre jardin, je labourerais vos terres,… je crois, ma parole, que je serais capable de me tuer pour celui qu’elle aurait choisi… si c’était vrai que je sois amoureux d’elle.

— C’est moi qu’elle a choisi. Je vais vous dire une chose : elle m’a donné un baiser de son plein gré.

Une haine, contenue mais violente, altéra la figure de Robert. Elmer avait beau être plus grand, il recula devant la sauvage intensité de la rage qui semblait élargir les solides épaules de Rideout et donner plus de vigueur à ses mains robustes qui se serraient. Avec une ardeur presque suppliante, celui-ci lui fit signe de s’en aller. D’une voix rauque, qui n’était guère qu’un souffle, il implora Ralph de ne pas faire de lui un meurtrier.

— Loin de mes yeux, malheureux, loin de mes yeux, je vous en conjure. Je ne réponds pas de moi. Je vous l’ai dit : « …si je peux m’empêcher de vous assommer. »

Surpris et offensé, Elmer se retira.

Voilà donc à quoi ressemblent ces gens qui font des chansons. Il se les était représentés calmes et pacifiques, et n’avait jamais imaginé que Robert refuserait du bon argent pour quelques bouts de papier.

« Diable, quel caractère ! Il prend feu avant qu’on ait le temps de dire « ouf ! » J’aimerais autant ne pas le rencontrer dans un endroit solitaire quand Gillian aura… » Il se plongea dans ses réflexions, se mit à siffler « Le lys est blanc… », effaça ses épaules, dit a Que de potin pour une petite fille ! » et rentra chez lui.

Robert, pendant ce temps, galopait à tombeau ouvert dans le pré « pour chasser le diable » se disait-il, et il fit si bien que, quand il rentra, le jeune cheval et lui-même ruisselaient de sueur, et que ni l’un ni l’autre ne demandait rien, sinon de boire un grand coup et de faire un bon somme.

— Je crois, se disait Robert, tout en faisant à sa bête un vigoureux pansage, que tu connaîtras pas mal de ces galops là d’ici quelques semaines, mon petit canard.

Et c’est ce qui arriva.