Sept pour un secret/3

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 21-37).

CHAPITRE III

La tante Fanteague arrive.


Quand on arrivait à la ferme de Dysgwlfas par les pâturages, elle paraissait plus grande qu’elle n’était, parce que le bâtiment était long et étroit et que le comble, avec le grenier et la soupente où l’on conservait les racines, ne faisaient qu’un avec la ferme. Sous le grenier était la haute voûte, appelée la galerie, qui conduisait dans le parc à moutons. Devant la maison s’étendait le jardin où se dressait le pigeonnier, et une allée empierrée, bordée de lichens de chaque côté, conduisait de la double barrière que surmontait un arceau de troènes, jusqu’à l’habitation.

Le troupeau piétinant de Robert passa devant cette grille et gagna le parc. Gillian, qui suivait avec cette démarche nonchalante et rêveuse qu’elle avait adoptée depuis peu, ouvrit la barrière et, traversant l’herbe sèche, se dirigea vers la fenêtre de la salle. Regardant à l’intérieur elle vit, à la lueur de la lampe à élégant abat-jour et des hautes flammes, que son père était rentré. C’était un homme qui ne pouvait le faire sans que tout le monde le sût. Comme disait sa sœur, Mme Fanteague, « il annonçait sa présence ». La maison retentissait de son pas, de sa voix. Quand il s’asseyait devant le feu, son fauteuil devenait un trône, et le « parloir » une salle d’audience. Quelqu’un entrait-il, il poussait un « Ha ! » et on se sentait découvert. Quand il s’agissait d’acheter ou de vendre des moutons, ce « Ha ! » faisait plus pour lui que n’importe quelle somme d’argent. Il le lançait si fort, si judicieusement, si en connaissance de cause, que le moindre défaut de la marchandise offerte prenait une importance terrible et que le vendeur, si aguerri qu’il fût, ne pouvait voir autre chose, éprouver autre chose que le désir de s’en aller avec son énormité découverte et de se cacher. Très souvent, M. Lovekin n’avait pas vu la moitié de ce qu’impliquait son interjection, mais peu importait. La légende de sa finesse l’entourait comme un chou-fleur d’hiver ses feuilles protectrices. On ne lui offrait jamais que le meilleur, et lui fournissait la première qua lité à des prix raisonnables. Aussi s’enrichissait-il, bien qu’il eût hérité d’une ferme en mauvais état et de dettes. Son père n’avait eu ni cette importance, ni cette voix, ni ce « Ha ! ». Il n’avait pas six pieds, six pouces, avec des épaules en proportion, ni pesé dix-huit stones, ni étalé une barbe de patriarche descendant jusqu’à la taille. Ç’avait été un homme bien plus industrieux que son fils, s’y connaissant beaucoup mieux en moutons, méritant de réussir, et il avait échoué lamentablement. Son fils, chevauchant à travers toute la région sur son cob, allant jusqu’aux coteaux escarpés et lointains où l’on se procurait à bas prix des moutons gras, était devenu une personnalité, une puissance. On accueillait sa moindre parole avec respect, on lui gardait un siège près du feu dans les salles d’auberge les après-midi d’hiver, on avait vu des commissaires-priseurs attendre, pour commencer une vente, qu’ils eussent aperçu sa haute stature dans la foule.

Quelles que puissent être les idées qu’on se fait de la civilisation dans les contrées encore sauvages, la supériorité physique y domine toujours, comme au temps de Saül — peut-être parce que, le combat à l’aide des forces naturelles étant plus menaçant à la campagne, il est probable que c’est le plus grand qui tiendra le plus longtemps, et les paysans admirent beaucoup une puissance durable. Il peut se faire aussi que ce soit le culte instinctif du héros, le désir de dresser quelque chose d’imposant comme étendard, quelque chose d’assez grand pour que les légendes se cristal lisent autour.

Jusqu’à quel point Isaïe Lovekin devinait-il qu’il commençait à devenir un dieu, rien ne le montrait. Il n’y faisait jamais allusion, car il parlait peu. Peut-être autrement le charme aurait-il été rompu. Il se contentait d’en tirer profit, de l’accepter, de s’en engraisser. On pouvait parfois surprendre un éclair de malice dans son regard sombre, mais il était difficile de dire ce que cela signifiait. D’ordinaire rien, pas même un clin d’œil, ne venait interrompre sa réserve de géant, et, comme un imposant promontoire, il acceptait tout ce que les flots de la vie apportaient à ses pieds. Personne ne mettait jamais sa situation en question, ni ne doutait qu’il fût capable de la maintenir. Dans les yeux de sa fille seule passait parfois une lueur fugace, mi-moqueuse et mi-maternelle. Elle y avait été, cette lueur, même quand elle levait son regard sur lui de son berceau, alors qu’elle n’était qu’un paquet aux yeux gris, étendu si bas aux pieds d’un être immense qui l’écrasait. Tout le monde avait vu cette expression où se mêlaient la pitié et le rire, haie avait paru chercher protection auprès de sa femme. Mme Fanteague avait dit : « Ce n’est pas une chrétienne, c’est une enfant trop précoce, elle ne vivra pas. » Mme Makepeace affirmait que c’était simplement une dent qui perçait. En tout cas, Gillian avait réussi à vivre, précoce ou non. Ce fut Mme Lovekin qui mourut, trouvant trop difficile d’être l’épouse d’une divinité.

Gillian, ayant contemplé son père assis devant le feu, magnifique, heureux et oisif, jusqu’à ce que son nez, écrasé contre la vitre, eût très froid, hulula soudain comme une chouette et se retira.

Non, il ne tressaillit pas. Si seulement elle avait pu le faire sauter ! Elle ôta ses galoches, entra dans la cuisine et, au lieu de son père, fit sursauter Simon qui dormait. Mme Makepeace était partie et la cuisine — luisante, en ordre st sentant le savon — était vide, uniquement habitée par le chien et le tic-tac hésitant et modéré de l’horloge.

— Quel calme, dit Gillian. Oh, Dieu du ciel, j’en tendrais la chute des feuilles sur ma tombe. Je serai même contente de voir ma tante Fanteague, Simon, car elle en fait un remue-ménage ! Ah !

Elle se lava la figure et les mains à la pompe, et arrangea ses cheveux devant le petit miroir accroché au mur. Puis elle alla dans le parloir, chantant de sa voix chaude et délicieuse :

Cinq pour de l’argent,
six pour de l’or,
sept pour un secret…


— Ha ! lança Isaïe, et elle se tut, se demandant, comme hypnotisée, ce qu’elle avait fait. — Alors, vous voilà rentré, père.

— Oui.

— Été loin ?

— Passé la frontière.

— Dames-Blanches ou Croix-des-Larmes ?

— Croix-des-Larmes.

— Acheté quelque chose ?

— Deux trois.

— Vu quelqu’un ?

— Qui aurais-je pu voir ?

— Je veux dire quelqu’un de nouveau.

— Comme tu es folle de nouveautés, Gillian.

— Il n’y avait donc là personne en dehors de ceux que vous rencontrez toujours ?

— Y avait un marchand venu de l’autre côté des montagnes.

— J’aurais voulu être là, fit-elle en battant des mains. Jeune ?

— Comme-ci, comme ça ?

— Son nom ?

— Elmer.

— Savait-il monter un cheval à cru ?

— N’ai pas demandé.

— Oh, j’aurais voulu être là.

Isaïe fumait en silence.

— Si j’avais été là, savez-vous ce que j’aurais fait ?

— Le Tout-Puissant lui-même ne s’en doute pas.

— Je me serais avancée vers lui, dans ma robe neuve, celle que je vais avoir, bleu ardoise, comme notre canard, bien coiffée, avec des perles dans les cheveux.

— Des perles ?

— En verre, brillantes comme des diamants.

— Oh !

— Et je l’aurais salué, comme fait la femme du pasteur, au Donjon : « Ravie de vous connaître, mais je ne permets aucune liberté. » Et je l’aurais défié de galoper à toute bride sans selle.

— Ah oui, vraiment, tu aurais fait ça ?

— Et s’il s’était tué en tombant, j’aurais dit : « Un imbécile de moins ». Mais s’il avait réussi, j’aurais sauté sur le cheval devant lui et j’aurais dit : « Mon bon monsieur, emportez-moi dans le monde et apprenez-moi à chanter, et je serai à vous pour toujours, perles, et robe ardoise, et tout ». Et s’il m’avait bat tue, je n’aurais rien dit, mais s’il n’avait pas su monter, j’aurais ri.

— J’ai aussi bien fait de ne pas t’emmener.

— Laissez-moi vous accompagner la prochaine fois, père, je vous en prie.

— Parée comme un perroquet, pour faire la belle avec les garçons ? Non pas, tu resteras ici, ma fille.

— Père !

— Hein ?

— Quand j’aurai appris à chanter comme il faut, je pourrai aller dans le monde, n’est-ce pas ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Il faut que tu restes ici, à surveiller la maison.

Mme Makepeace peut s’en charger. Et si vous me permettez d’y aller, je reviendrai quand vous serez vieux et cassé, paralysé et atteint du « tic douloureux », clopinant avec deux cannes, les larmes dans les yeux, et sans personne pour vous aimer. Je viendrai en voiture, avec des souliers d’argent et une bourse pleine d’or, et peut-être un mari, ou peut-être pas ; j’entrerai avec un froufrou de soie, je verserai des pièces sur la table, je vous apporterai des oranges et des fruits confits, du vin mousseux et un manteau de fourrure, et un remède pour le tic douloureux.

— Merci beaucoup,

— Alors, vous m’emmènerez la prochaine fois ?

— Non.

— Eh bien, je demanderai à tante Fanteague de m’emmener, là !

— Tu feras mieux de préparer des rôties, d’aller voir si le feu est allumé dans la chambre d’ami, et de surveiller le fourneau, car ça sent le brûlé.

Gillian retomba à plat et partit, presque en larmes, dans la cuisine si silencieuse et, de là, dans la chambre d’ami plus lugubre encore. Elle ranima le feu qui sommeillait dans la grille, humide tant elle servait rare ment, et à sa lueur vacillante, elle regarda le grand lit blanc avec son couvre-pieds ouaté, la table à coiffer glaciale, les rideaux propres mais froids, la toile cirée vernie aux luisants de glace. Pas un bruit, sauf le pétille ment du feu et le léger sifflement du vent dans la cheminée. Pour la première fois de sa vie, Gillian était contente de voir arriver sa tante. Mme Fanteague vivait dans le vaste monde, à Silverton même. Il y aurait là quantité de pianos et de professeurs de chant, et des jeunes gens capables de monter un cheval sans selle ni bride, et d’accomplir sur son ordre des exploits hardis et périlleux. Quand elle eut réussi à faire ronfler un feu brillant, elle redescendit vivement pour les rôties. Tournant vers son père une joue brûlante et rougie, elle dit :

— Je voudrais bien qu’elle fût là.

— Vraiment ? Ha !

— J’ai peur que ce ne soit enfin arrivé…

— Quoi donc ?

— Eh bien… Jonathan.

— Oh, Jonathan s’en tirera très bien, leste comme un pinson. Il peut avoir des accidents, mais c’est tout. Et puis ta tante est avec lui, ne l’oublie pas.

— C’est vrai, tante est avec lui. Peut-être qu’elle m’apporte un cadeau.

— Et peut-être que tu as brûlé ta rôtie.

— Attention ! La barrière a grincé.

En un clin d’œil Gillian était dehors. Elle inondait sa tante de baisers, pendant que Jonathan roulait vers la cour en fredonnant : « À bon port, rentrés à bon port. »

— Ce qu’il te faut, Juliana, dit la tante, c’est une surveillance.

Et elle entra.

— Eh bien, Isaïe ! dit-elle. C’est le mot qu’elle lançait toujours en pénétrant dans la maison de son frère, et qui exprimait, entre autres choses, son désappointement exaspéré de ne pas la trouver mieux tenue qu’à sa dernière visite.

— Ha ! dit son frère, mais au lieu de se sentir sur prise, Mme Fanteague se comporta comme si elle l’avait pris, « lui », en flagrant délit.

— Je vois, Isaïe, dit-elle, que la grosse borne blanche à côté de la barrière n’a pas encore été remise en place. Il y aura douze mois à Noël que Jonathan l’a accrochée et descellée en m’amenant ici… et je rends grâce à mon Rédempteur qu’il n’y ait pas eu plus de mal. Douze mois, Isaïe, cinquante-deux semaines, trois cent soixante-cinq jours ! Combien d’heures, Juliana ?

— Oh, tante !

— Qu’est-ce que tu as appris dans tes livres, mon enfant ?

Elle s’assit en face d’Isaïe dans le grand fauteuil, qu’on avait si soigneusement brossé et astiqué, et Gillian, debout entre eux d’eux, ressemblait à un jeune croissant de lune entre deux des énormes et antiques ifs de la lande.

— Vous êtes en retard, ma sœur, dit Isaïe.

— Vous pouvez le dire, et je crois bien que je peux avoir du retard ! Ce qu’il faut à Jonathan, ce sont deux anges gardiens qui ne le quittent pas, et lui en laisse, n’ayant rien d’autre à faire que de marcher tranquillement à l’ombre de leurs ailes. Dans la haie à droite, et dans la haie à gauche ! Pas une pierre sur laquelle nous ne soyons passés, et, pan, encore dans la haie. Et puis ma malle est tombée, et comment a-t-elle tenu si longtemps, le Seigneur seul le sait, car c’est Jonathan qui Fa attachée. Enfin, quand nous avons été en plein dans la lande, où nous mène-t-il ? Dans un bourbier, naturellement, où nous enfonçons ! Isaïe sourit dans sa barbe. Après tout ils étaient arrivés ; on finissait toujours par là — avec le temps — quand c’était Jonathan qui vous conduisait.

— C’était gelé à la surface.

— Mais non, Isaïe, regardez mes bottines, j’ai dû descendre dans la boue. Il a marché sur mon parapluie, ensuite j’ai laissé tomber mon réticule et il l’a piétiné. La jument ne voulait pas bouger. Alors j’ai dit le Nunc dimittis, (la tante Fanteague appartenait à la Haute Église), et j’ai tapé dessus avec le manche du fouet, et au bout d’un moment nous avons rejoint la route, et les autres incidents ne m’ont pas, à beaucoup près, Autant ennuyée. Mais puisque vous ne voulez pas quitter ce maudit endroit, ce qu’il faut, c’est faire conduire la jument par le jeune Rideout. Ça, c’est un homme ! Il ne dit rien, mais les choses se font. St vous m’envoyiez Rideout, votre sœur n’aurait pas son chapeau mis en pièces par les haies et la mèche du fouet, car quand Jonathan croit cingler la bête, c’est votre sœur qu’il atteint, Isaïe, sans manquer une fois.

Il regardait le feu et une lueur sembla un moment passer dans ses yeux. Peut-être, se disait-il que s’il envoyait Rideout chercher sa sœur, rien ne la dissuaderait plus de venir très souvent.

— Et comment va la pauvre Émilie ? dit-il.

— La pauvre Émilie va comme d’habitude, Isaïe.

Et pour le moment on ne s’occupe plus d’Émilie, Mme Fanteague dénouait les brides de son chapeau. Elle était grande, sans l’être autant que son frère. Quand elle eu enlevé cette coiffure qui semblait, plutôt que cousue, bâtie de briques et de mortier, la ressemblance avec Isaïe s’accentua. Elle avait comme lui une belle tête, un front puissant mais bas et des traits bien marqués. Ses cheveux étaient construits exactement comme son chapeau et paraissaient sculptés, garnis en outre de peignes volumineux et de cinq grandes épingles en écaille jaune. Sa robe faisait l’effet de ne tenir que grâce à l’obstination farouche, de ses boutons de jais. Non que la dame fût grasse, mais elle avait une forte charpente, bien développée, et ses robes étaient toujours collantes à la façon d’une amazone. Pour tenir con col elle avait une grande broche carrée en porcelaine de Wedgwood, représentant une croix, une jeune femme et une colombe. Malgré ses questions réitérées, Gillian n’avait jamais pu se faire expliquer le symbolisme de cet ornement, qui restait, comme Isaïe, mystérieux et capable de bien des interprétations. Des poignets, tricotés par Émilie et agrémentés de perles terminaient ses manches, et une jupe aux plis épais descendait jusqu’à un pouce de terre. Assise là, elle donnait l’impression d’être invulnérable au moral comme au physique.

— Aimeriez-vous vous laver et changer de chaussures, tantine ? Il y a un bon feu dans la chambre d’ami ?

— Il y a du feu ? Du feu ? Eh bien c’est tenter la Providence, car le charbon est le charbon, et son prix ne baisse pas. Mais je ne dis pas que ce n’est pas agréable.

— Et j’ai rempli la bouilloire, en sorte qu’il y a de l’eau chaude pour votre toilette.

— Juliana, tu fais des progrès.

Venant d’elle, rare éloge. Si elle avait su la raison de ce progrès, peut-être aurait-elle tenu sa langue.

— N’oubliez pas, dit Isaïe, que le thé va refroidir et qu’il y a ici un homme qui a envie de le prendre.

Elles disparurent dans un tourbillon de jupe noire et de robe de couleur, de réticules, sacs et chapeaux.

Isaïe souriait au feu : il savait très bien pourquoi Gillian entourait sa tante de soin si affectueux.

Mais la tante Fanteague qui l’ignorait, et qui, comme beaucoup de natures rudes, avait un besoin très vif, quoique caché, de tendresse, était touchée et se félicitait d’avoir apporté un cadeau à Gillian.

— Quand je déferai ma malle, dit-elle en déplaçant instinctivement la table à coiffer pour chercher de la poussière dessous, en passant le doigt sur les surfaces polies, il pourrait bien y avoir quelque chose pour une petite fille sage.

Gillian rougit à moitié de plaisir, mais surtout d’ennui d’être ainsi traitée en enfant. N’était-elle pas Mlle Juliana Lovekin de Dysgwlfas ? Mais il n’eût pas été de bonne politique de laisser voir son agacement. Le moyen le plus pratique d’approcher du plaisir désiré lui parut être de décorder la malle que Robert avait montée par le petit escalier. C’était la malle en zinc jaune, toujours la même, qui avait emporté le trousseau de mariée de Mme Fanteague, en ce jour d’été lointain où elle avait quitté la ferme avec l’homme de son choix.

C’était le mot juste, à la lettre, car M. Fanteague n’avait pas eu le choix. La malle paraissait encore remarquablement neuve, si l’on considère que Jonathan était allé la chercher depuis, une ou deux par an, à travers la lande. Elle avait perdu beaucoup moins de son ancienne fraîcheur que sa propriétaire. Les doigts vigoureux et effilés de Gillian défaisaient, les nœuds et, le couvercle, peint en bleu à l’intérieur, enfin soulevé, révéla du papier de soie, la robe de soie noire pour le dimanche, le chapeau habillé, des gants et la cape soutachée qu’avaient pliées les mains nerveuses de la tante Émilie. En dessous reposait un petit paquet.

— Je dois te dire, ma chère, dit la bonne tante, que l’objet n’est pas neuf, mais c’est de la bijouterie, et je connais tes goûts frivoles, Juliana.

— De la bijouterie ! Oh, ma tante !

— Tu peux l’ouvrir si cela te dit.

Certes, cela lui disait, et elle défit le paquet. Il contenait un petit cœur en cornaline avec un anneau en or pour passer un ruban. C’est un présent merveilleux, féerique. De la couleur qu’elle aimait, il avait quelque chose de romanesque et c’était son premier bijou !

— Tante chérie ! Quand vous serez âgée, vieille, qu’il n’y aura plus personne pour vous consoler, je me souviendrai de ce médaillon, et, si loin que je sois, je viendrai vous tenir compagnie, oui, je n’y manquerai pas. Et je tâcherai d’avoir des ongles bien soignés, parce que vous y tenez, je le sais. Regardez, comme il fait joli sur ma robe. Vous n’auriez pas un bout de ruban pour que je l’attache ?

La tante Fanteague trouva un velours noir, puis, prenant la bougie, déclara qu’il était temps de descendre.

— Maintenant, dit Isaïe, donnez-moi des nouvelles de la pauvre Émilie. Elle va bien, dites-vous ?

— Aussi bien qu’on peut l’espérer dans son état particulier.

— Mange-t-elle, dort-elle ?

— Elle se nourrit, mais mal, et elle rêve.

— Oh, tante, elle rêve ? Comme j’aimerais cela ! Et à quoi rêve-t-elle ?

— Aux anges.

— Ha !

Isaïe tenait beaucoup à veiller sur les femmes de sa famille. Il s’informait toujours spécialement de leur santé : si elle était satisfaisante, le reste ne comptait pas.

— Ha ! reprit-il, si elle rêvait à un bébé, ça vaudrait mieux. Voilà le rêve qu’il faut… qu’il a toujours fallu à Émilie.

Il lança son rire, si rare, tonitruant, ce rire, disait la légende, qui avait un jour tellement effrayé le taureau de Dosset qu’il en avait oublié de charger Isaïe.

Mme Fanteague se leva.

— Il peut y avoir des toasts, du thé qui refroidit et un sentiment de bienvenue dans la maison, et un vent glacé qui souffle sur la lande, mais je sors, Isaïe, si vous dites des inconvenances. Et devant cette enfant, encore !

— Je ne suis plus une enfant, ma tante, et je suis ravie d’entendre parler de… de tante Émilie.

— Asseyez-vous, ma sœur, je suis muet.

Après une hésitation convenable, elle se rassit.

— Quelle âge a Émilie ? demanda Isaïe, qui n’était pas fort sur les dates.

— Quarante et un ans.

— Eh bien, alors, il n’est pas trop tard pour prier.

Rappelez-vous que quand Robert Rideout est né, Abigaïl en avait quarante-trois, et on ne trouverait pas un gaillard plus fort, plus solide…

Mme Fanteague se leva pour la seconde fois.

— Oh, restez assise, ma sœur. Je suis muet comme la tombe.

— Est-ce que la pauvre tante Émilie est toujours amoureuse, tante ?

Ce roman d’Émilie passionnait Gillian depuis des années.

— Oui, ma chère.

— Et M. Gentil vient toujours la voir ?

— Régulier comme une horloge, plus régulier qu’une pendule moderne.

— Mais ils ne vont pas se marier ?

— Je ne sais pas, ma chère.

— Qu’en pense tante Émilie ?

— Elle ne trouverait pas convenable de rien penser tant que M. Gentil n’aura pas parlé.

— Et il ne le fait pas ?

— Non ma chère, pas un mot sur ce sujet. Il dit que le vent va amener de la pluie, ou qu’il y a des montagnes de poussière en mars, ou que les pommiers en fleur sont ravissants, où que le sermon a été parfait. Et puis il lit… en ce moment nous entreprenons Crabbe[1]. Une fois il a dit qu’il aimait le mauve quand tante Émilie avait une robe de ce ton. Mais c’est tout.

— Ha ! dit Isaïe se cachant la figure avec sa tasse.

— Oh ! tante, comme c’est affreux.

— Non, ma chère, c’est tout à fait charmant.

— Affreux pour la pauvre tante Émilie. Mijoter à petit feu pendant des années ! Je voudrais voir M. Gentil tomber à genoux…

— Il est un peu rhumatisant, Juliana.

— Il aurait dû le faire quand il pouvait… tomber à genoux et dire : « Je vous aime. » Puis se relever vote pour m’embrasser à me faire perdre la respiration.

Mme Fanteague jeta à son frère un regard réprobateur et dit :

— Tel père, telle fille.

— Et alors ce serait à lui à dire : « Fixez le jour, fixez-le, fixez-le ! ». Et moi je serais toute agitée, comme les canards quand je les attrape. Puis en route pour l’église, et, hop, dans le cabriolet, et, fouette cocher, à la gare. Et il me dirait : « Vous êtes à moi pour toujours, toujours ». Seulement je ne crois pas que M. Gentil ferait mon affaire. Sait-il conduire, et monter à cheval à cru ? Peut-il marcher sur une charrette de foin qui va vite, comme fait Robert ?

Mme Fanteague sourit, ce qui ne lui était pas facile, parce que son visage avait pris un autre pli.

— Juliana, dit-elle, si jamais tu vois M. Gentil, tu comprendras. Tout ce que je pourrais dire ne te l’expliquerait pas. M. Gentil est l’homme qui n’a jamais une tache sur lui et qui ne perd jamais son air digne, c’est un gentleman vraiment bien élevé.

— Oh, Seigneur ! Il ne me plairait pas. Ses baisers manqueraient de chaleur.

Isaïe revint à la vie.

— Qu’est-ce que tu connais aux baisers, ma petite ? Est-ce que Robert aurait fait l’imbécile ? Je lui flanquerais bien la plus belle…

— Pas si facilement que ça ! Il est fort. Mais il ne m’a pas embrassé et n’en a pas eu envie. Je n’y ai jamais pensé, moi non plus, avant que tu n’en parles.

Elle paraissait un peu rêveuse.

— J’aimerais bien que l’on dise que Gillian Lovekin s’est mariée jeune et qu’elle avait une nature très tendre, comme on le raconte de ma grand’tante Amy Lovekin.

— As-tu retiré les gâteaux du four ? interrogea Isaïe.

— Oh, misère de misère !

Et elle courut à la cuisine, d’où elle revint lentement.

— Ratés, je suppose.

Elle fit signe que oui.

— Va les chercher.

Elle les apporta. Vingt-quatre gâteaux au fromage et une quantité d’allumettes, le tout noir comme du charbon.

— Qu’est-ce que tu y avais mis ?

— Une livre de farine, une demie de beurre trois oranges, du sucre, deux œufs…

— Combien le tout, ma sœur ?

— Ma foi, comme tu fais ton beurre, à peu près un shilling.

— Va me chercher un shilling, Gillian.

— Oh, père ! Pas un lapin d’un shilling ?

— Ha !

— Mais c’est une leçon de musique, père !

— Va le chercher. Ça t’apprendra à ne pas rêvasser et être dans la lune comme la vieille Émilie. Félicite-toi que je sois trop paresseux pour prendre le martinet.

Gillian s’en alla dans la cuisine en pleurant.

Sa tante, venant pour l’aider à essuyer la vaisselle du thé, se préparait à consoler la pénitente en larmes.

Mais au lieu d’une repentie, elle aperçut en entrant deux coussins, attablés sur des chaises. L’un était habillé avec l’habit du dimanche d’Isaïe, et son chapeau, l’autre avec la robe d’été de Gillian, un rideau de tulle en guise de voile, et le cœur de Cornaline.

— C’est le déjeuner de noce de tante Émilie, explique Gillian. M. Gentil s’est enfin déclaré !

  1. Poète (1754-1832).