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Sermon V de saint Bernard pour la nativité du Seigneur

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Traduction par Armand Ravelet, Nicolas Laffineur (abbé).
Texte établi par Monseigneur l’Évêque de Versailles, Louis Guérin (Sermons. - 1. SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES. - 2. DU TEMPS.p. 371-373).

SERMON V

Sur ces paroles de l’Apôtre : Béni soit le Dieu Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations.

1. Béni le Dieu qui, dans l’extrême charité dont il nous a aimés, nous a envoyé son cher Fils, l’objet de ses complaisances, afin de nous réconcilier avec lui-même, et de nous rendre la paix, et qui en a fait et le médiateur et l’otage de cette réconciliation ! Mes frères, nous n’avons plus à craindre avec un si doux médiateur, et un si fidèle otage ne doit nous laisser aucune inquiétude. Mais quel est, direz-vous, ce médiateur qui naît dans une étable, qu’on dépose dans une crèche, qu’on enveloppe de langes, comme les autres enfants, qui pleure comme eux, et qui gît étendu, sans voix, à la façon de nous tous, dans son berceau ? C’est assurément un grand médiateur et dans tous ces détails, il cherche sérieusement et efficacement tout ce qui intéresse la paix. Il se tait, mais c’est le Verbe réduit au silence et à un silence éloquent. Consolez-vous, consolez-vous, dit le Seigneur votre Dieu[1]. Celui qui parle c’est l’Emmanuel, le Dieu avec nous. Voilà ce que crient et cette étable, et cette crèche, et ces larmes, et ces langes. L’étable nous crie qu’elle est une hôtellerie préparée pour guérir l’homme tombé au milieu des voleurs[2]. La crèche crie qu’elle contient la nourriture destinée à ce même homme devenu semblable à la bête[3]. Ces larmes, ces langes, proclament que ses blessures sanglantes sont lavées et pansées. Puisque le Christ n’a eu besoin d’aucun de ces secours, rien de tout cela n’est pour lui, tout est pour les élus. Ils respecteront mon Fils[4], dit le Père des miséricordes. Oui, Seigneur, on le respectera, mais qui l’entourera de cette vénération ? Ce ne sont pas les Juifs, mais les élus pour qui il a été envoyé.

2. Ah ! vénérons-le dans l’étable, sur le gibet, dans le sépulcre. Nous l’avons reçu pieusement, quand il a revêtu pour nous la faiblesse de l’enfance. Entourons-le de notre vénération quand pour nous aussi il est sanglant, pâle et couché au tombeau. Nous l’adorons avec les mages, nous embrassons avec Siméon l’enfance du Sauveur, recevant votre miséricorde au milieu de votre temple, car c’est de lui que nous lisons : La miséricorde du Seigneur est éternelle[5]. Et qui donc est coéternel au Père, sinon le Fils et le Saint-Esprit ? Tous les deux sont plutôt la miséricorde même que miséricordieux. Néanmoins le Père est aussi miséricorde. Et tous les trois ne sont qu’une miséricorde, comme ils n’ont qu’une essence, une sagesse, une divinité, une majesté. Mais dans ce nom de Père des miséricordes donné ici à Dieu, qui ne voit le Fils désigné par son propre nom ? Oui il est bien le Père des miséricordes lui qui ne sait que pardonner et épargner.

3. Mais on me dira peut-être : Comment est-ce sa fonction propre de pardonner, si ses jugements sont de profonds abîmes[6] ? On ne dit pas, en effet, toutes ses voies sont miséricorde seulement, mais miséricorde et vérité[7]. Il est aussi juste que miséricordieux, lui, dont on célèbre à la fois la bonté et le jugement[8] ; il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut[9] Mais la miséricorde est son attribut propre, car c’est en lui-même qu’il puise la matière et comme la semence de cette miséricorde. S’il juge, s’il condamne, nous l’y contraignons en quelque sorte, et encore la correction qui sort de son cœur, est-elle une miséricorde. Entendez-le dire lui-même : Est-ce que je veux la mort de l’impie, dit le Seigneur, et non sa conversion et sa vie[10] ? C’est donc avec raison qu’il est appelé, non le Père des justices et des vengeances, mais le Père des miséricordes ; ce n’est pas seulement parce qu’un père préfère l’indulgence à la colère, et prend en pitié les fils qui le craignent, c’est surtout parce que Dieu puise en lui-même, en son fonds, le principe et la raison de sa miséricorde, tandis que c’est nous qui fournissons à sa justice et à sa vengeance l’occasion de se déployer.

4. Mais si ces raisons justifient le titre de Père de la miséricorde, pourquoi ce mot, Père des miséricordes ? Dieu a parlé, dit le Prophète, et j’ai entendu ces deux choses : Le pouvoir appartient à Dieu, et à vous, Seigneur, la miséricorde[11]. Du reste l’apôtre, dans un seul Verbe et un seul Fils, nous montre une double miséricorde, en disant le Père non de la miséricorde, mais des miséricordes, et en appelant Dieu le Dieu, non d’une, mais de toute consolation, qui nous console non-seulement dans cette tribulation ou dans cette autre, mais dans toutes nos tribulations. Les miséricordes du Seigneur sont nombreuses, a-t-on dit[12], sans doute parce que nombreuses sont aussi les épreuves des justes, et que le Seigneur les en délivrera. Il n’y a qu’un Fils de Dieu, un Verbe ; mais notre misère est multiple, et appelle non-seulement une grande miséricorde, mais la multitude des miséricordes. Peut-être aussi comme l’homme est un composé de deux substances, toutes les deux si riches en misères, a-t-on raison de reconnaître en lui une double misère, encore que chacune en ait d’infinies. Les tribulations de notre corps et de notre cœur sont en effet innombrables ; mais celui qui a sauvé l’homme tout entier nous en affranchit, comme il est le Fils de Dieu, un Fils un et unique, qu’il est déjà venu, pour nos âmes, ôter les péchés du monde, et qu’il doit revenir pour ressusciter nos corps, et les rendre conformes à son corps glorieux, peut-être en l’appelant le Père des miséricordes, confessons-nous cette double miséricorde. Car, en prenant un corps humain et une âme humaine, le Seigneur votre Dieu ne dit pas seulement une fois consolez-vous, mais comme nous l’avons rappelé plus haut, consolez-vous, consolez-vous, afin de nous donner la certitude qu’il sauvera ces deux parties de notre être, lui qui a daigné se les unir toutes les deux.

5. Mais en qui le Sauveur opèrera-t-il cette œuvre de miséricorde ? En son peuple[12]. Il sauvera aujourd’hui du péché, non pas tous les hommes, mais son peuple[13], et plus tard, il rendra glorieux comme le sien, non tous les corps, mais le corps humilié[14]. Le peuple qu’il console, c’est le peuple humble qu’il sauvera, puisqu’il abaissera les yeux de l’orgueil. Et voulez-vous connaître son peuple ? Le pauvre vous a été laissé[15], dit l’homme selon le cœur de Dieu. Et lui-même dit, dans l’Évangile : Malheur à vous, riches qui avez votre consolation[16] ! Plût au ciel, frères bien-aimés, que nous souhaitions d’être rangés parmi ce peuple que Dieu console, et non dans celui à qui il dit : Malheur ! Pourquoi consolerait-il ceux qui ont déjà leurs consolations ? Le silence du Christ ne console pas les bavards, ni ses larmes les rieurs de profession, ni ses langes ceux qui marchent vêtus d’amples habits. Sa crèche, son étable ne consolent pas ceux qui aiment les premières places dans les synagogues : toutes ces consolations sont le partage des âmes qui attendent le Seigneur dans le silence, les larmes et la pauvreté. Du reste qu’on entende les anges eux-mêmes : ils n’adressent pas à d’autres leurs consolations. C’est à des bergers veillant la nuit sur leur troupeaux qu’est annoncée la joie d’une lumière nouvelle, c’est pour eux que le Seigneur, leur dit-on, est né. C’est pour les pauvres, pour ceux qui souffrent, et non pour vous, riches, qui avez votre consolation et la malédiction divine, qu’un jour sacré a lui au milieu des veilles de la nuit , que les ténèbres ont eu l’éclat du plein midi, l’ange disant : Il vous est né aujourd’hui un Sauveur[17]. Aujourd’hui, et non cette huit. La nuit a donc disparu, et le jour est arrivé, le vrai jour enfanté par le jour, le salut de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.

  1. Isaï, xl, 1
  2. Isaï ; Luc, x, 30.
  3. Ps. xlviii, 13.
  4. Math. xxi, 37.
  5. Ps. cxii, 17.
  6. Ibid. xxxv, 7.
  7. Ibid, xxiv, 16}}.
  8. Ibid, c, 1.
  9. Rom, ix, 18.
  10. Ézéch. xviii, 23.
  11. Ps. lxi, 12, 13.
  12. a et b Thren., iii, 32.
  13. Math., 21.
  14. Philipp. iii, 21.
  15. Ps. iv, 14.
  16. Luc, vi, 24.
  17. Luc, ii, 11.