Shiji/LXV

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Chapitre LXV
Biographie VIII
Sunzi et Wu Qi
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Ce chapitre présente les biographies de trois célèbres stratèges dont les écrits ont eu un vif succès non seulement en Chine, mais aussi en Occident. Ces stratèges sont :

  • Sunzi (mort vers 496 av. J.-C.), plus connu en Occident sous l’orthographe « Sun Tsu », l’auteur de l’Art de la Guerre ;
  • Sun Bin (mort vers 316 av. J.-C.), un descendant de ce dernier, qui écrivit lui aussi un Art de la Guerre que l’on pensait perdu depuis près de deux millénaires jusqu’à ce qu’un exemplaire soit retrouvé par hasard lors des années 1970 dans une tombe de la dynastie Han ;
  • Wu Qi (mort vers 381 av. J.-C.), qui écrivit lui aussi un Art de la guerre connu sous le nom de Wuzi qui fait partie des Sept classiques militaires chinois.
史記卷六十五
Mémoires historiques – Chapitre LXVIII
列傳第五 孫子吳起
Biographie V – Sunzi et Wu Qi

Biographie de Sunzi[modifier]

孫子武者,齊人也。以兵法見於吳王闔廬。闔廬曰:「子之十三篇,吾盡觀之矣,可以小試勒兵乎?」對曰:「可。」闔廬曰:「可試以婦人乎?」曰:「可。」於 是許之,出宮中美女,得百八十人。孫子分為二隊,以王之寵姬二人各為隊長,皆令持戟。令之曰:「汝知而心與左右手背乎?」婦人曰:「知之。」孫子曰: 「前,則視心;左,視左手;右,視右手;後,即視背。」婦人曰:「諾。」約束既布,乃設鈇鉞,即三令五申之。於是鼓之右,婦人大笑。孫子曰:「約束不明, 申令不熟,將之罪也。」複三令五申而鼓之左,婦人複大笑。孫子曰:「約束不明,申令不熟,將之罪也;既已明而不如法者,吏士之罪也。」乃欲斬左古隊長。吳 王從臺上觀,見且斬愛姬,大駭。}}

Sunzi Wu[1] (孫子武) était un homme de Qi (). Il montra son Art de la guerre (兵法) au roi Helu de Wu (吳王闔廬).
Helu lui demanda : « J’ai lu avec attention tes treize chapitres. Peux-tu en appliquer les préceptes à des soldats ? »
Sunzi répondit : « Je le puis. »
Helu continua : « Et peux-tu en appliquer les préceptes à des femmes ? »
Sunzi répondit : « Je le puis. »

Helu fit donc venir du palais cent quatre-vingt femmes. Sunzi les divisa en deux armées, à la tête desquelles il plaça les deux concubines favorites du roi, puis ordonna que toutes se saisissent d’une lance.
Il demanda alors : « Savez vous faire la différence entre votre cœur, votre main droite, votre main gauche et votre dos ? » et les femmes répondirent : « Nous le savons ! »
Sunzi annonça : « Lorsque je dirai “En avant”, vous vous tournerez dans la direction de votre cœur, lorsque je dirai “à gauche”, vous vous tournerez dans la direction de votre main gauche, lorsque je dirai “à droite”, vous vous tournerez dans la direction de votre main droite, lorsque je dirai “en arrière“, vous vous tournerez dans la direction de votre dos. » Les femmes répondirent : « Oui ! » Une fois ces ordres annoncés, il fit préparer les hallebardes et les haches et donna l’ordre de commencer l’exercice. Il fit battre le tambour et ordonna : « À droite ! » et les femmes explosèrent de rire.

Sunzi annonça : « Lorsque l’ordre n’est pas clair et n’est pas compris, c’est le général qui est en tort. » Il fit battre à nouveau le tambour et annonça : « À gauche ! » et les femmes explosèrent à nouveau de rire.

Cette fois, Sunzi annonça : « Lorsque l’ordre n’est pas clair et n’est pas compris, c’est le général qui est en tort, mais lorsqu’il est énoncé clairement et que les soldats n’obtempèrent pas, c’est leur commandant qui est en tort. » Il ordonna donc que les deux concubines qui dirigeaient les armées fussent exécutées. Le roi de Wu qui observait la scène du haut d’une terrasse vit ses favorites sur le point d’être décapités et en fut abasourdi.

趣使使下令曰:「寡人已知將軍能用兵矣。寡人非此二姬,食不甘味,原勿斬也。」孫子曰:「臣既已受命為將,將在軍,君命有所不受。」遂斬隊長二人以徇。用其次為隊長,於是複鼓之。婦人左右前後跪起皆中規矩繩墨,無敢出聲。於是孫子使使報王曰:「兵既整齊,王可試下觀之,唯王 所欲用之,雖赴水火猶可也。」吳王曰:「將軍甘休就舍,寡人不原下觀。」孫子曰:「王徒好其言,不能用其實。」於是闔廬知孫子能用兵,卒以為將。西破彊 楚,入郢,北威齊晉,顯名諸侯,孫子與有力焉。 Il fit dépêcher en bas l’ordre suivant : « Général, j’ai pu constater ton talent à diriger tes soldats. Si je venais à perdre ces deux concubines, ma nourriture perdrait toute saveur. Ne les fais pas décapiter. » Sunzi répondit : « Une fois que le général a reçu ses ordres et se trouve sur le terrain, il ne peut accepter même les ordres de son souverain. » Il ordonna que l’exécution se poursuive, et nomma deux nouveaux commandants. Il fit ensuite battre à nouveau l’exercice, et cette fois les femmes tournèrent à droite, à gauche, en face, en arrière, se mettaient à genoux, se levaient, le tout avec précision, sans oser prononcer le moindre mot. Sunzi envoya un message pour annoncer au roi : « Les soldats sont prêts et disciplinés. Votre majesté peut les passer en revue dès qu’elle le souhaite. Si Votre majesté le désire, ils n’hésiteront pas à traverser eau et feu. Le roi de Wu répondit : « Général, fais arrêter l’exercice et rentre au campement ! Je n’ai pas le cœur à descendre pour passer en revue les troupes. » Sunzi déclara : « Votre majesté apprécie les belles paroles de ses vassaux, mais est incapable de les faire se réaliser. »

Sur ces mots, Helu s’aperçut que Sunzi savait réellement diriger une armée et le nomma général. À l’ouest, il défit le Chu () et pénétra la ville de Ying (). Au nord, il domina les états de Qi () et Jin () et sa célébrité se propagea à travers les seigneurs et Sunzi en eut une immense prestance.

Biographie de Sun Bin[modifier]

孫武既死,後百餘歲有孫臏。臏生阿鄄之間,臏亦孫武之後世子孫也。孫臏嘗與龐涓俱學兵法。龐涓既事魏,得為惠王將軍,而自以為能不及孫臏,乃陰使召孫臏。臏至,龐涓恐其賢於己,疾之,則以法刑斷其兩足而黥之,欲隱勿見。 Cent ans après que Sunzi eut expiré vint Sun Bin[2](孫臏). Sun Bin naquit dans les environs de Ajuan (阿鄄) et était un descendant de Sun Wu[3]. Sun Bin étudia l’art de la guerre en compagnie de son condisciple Pang Juan (龐涓). Pang Juan parvint à se trouver un emploi au Wei () où le roi Hui (惠王) le nomma général. Pang Juan, considérant ses talents inférieurs à ceux de Sun Bin, invita secrètement ce dernier à le rejoindre. Lorsque Bin arriva, Pang Juan ayant peur que celui-ci ne prenne sa place grâce à ses talents, finit par concevoir de la haine pour lui, si bien qu’il le fit accuser d’un crime pour lequel on lui ôta les rotules et tatoua le visage. Honteux, Sun Bin n'osait plus se montrer en public.
齊使者如梁,孫臏以刑徒陰見,說齊使。齊使以為奇,竊載與之齊。齊將田忌善而客待之。忌數與齊諸公子馳逐重射。孫子見其馬足不甚相遠,馬有上、中、下、 輩。於是孫子謂田忌曰:「君弟重射,臣能令君勝。」田忌信然之,與王及諸公子逐射千金。及臨質,孫子曰:「今以君之下駟與彼上駟,取君上駟與彼中駟,取君 中駟與彼下駟。」既馳三輩畢,而田忌一不勝而再勝,卒得王千金。於是忌進孫子於威王。威王問兵法,遂以為師。 Un émissaire de Qi arriva et Sun Bin vint le voir en secret et tenta de le convaincre qu’il pouvait rendre de grands services au Qi. L’émissaire fut impressionné et le fit secrètement transporter au Qi où le général Tian Ji (田忌) l’accueillit très généreusement. Tian Ji suivait régulièrement avec les enfants de nobles des courses de chevaux au cours desquelles de fabuleuses sommes d’argents étaient mises en jeu. Sunzi[4] observa les chevaux n’était pas tout à fait identiques et pouvaient être divisés en trois catégories : bon, moyen et mauvais. Sunzi dit donc à Tian Ji : « Si Monseigneur est prêt à gager une grande somme, votre serviteur se chargera de vous faire gagner. » Tian Ji lui fit confiance et mit en jeu avec le roi et plusieurs enfants de nobles la somme de mille pièces d’or. Sunzi dit alors : « Opposez vos mauvais quadrilles aux bons, vos bons aux moyens, et vos moyens aux mauvais. » Sur trois courses, Tian Ji connut une seule défaite pour deux victoires et reçut du roi mille pièces d’or. En conséquence, Ji recommanda Sunzi au roi Wei (威王). Le roi Wei l’interrogea sur l’art de la guerre et l'engagea comme conseiller.
其後魏伐趙,趙急,請救於齊。齊威王欲將孫臏,臏辭謝曰:「刑餘之人不可。」於是乃以田忌為將,而孫子為師,居輜車中,坐為計謀。田忌欲引兵之趙,孫子曰:「夫解雜亂紛糾者不控卷,救鬥者不搏撠,批亢搗虛,形格勢禁,則自為解耳。今梁趙相攻,輕兵銳卒必竭於外,老弱罷於內。君不若引兵疾走大樑,據其街路,旻其方虛,彼必釋趙而自救。是我一舉解趙之圍而收弊於魏也。」田忌從之,魏果去邯鄲,與齊戰於桂陵,大破梁軍。 Le Wei attaqua le Zhao (趙) et le Zhao, paniqué, alla quémander de l’aide auprès du Qi[5]. Le roi Wei de Qi pensa envoyer Sun Bin en tant que général, mais Bin déclina : « Ce serait indécent de nommer à un tel poste quelqu’un qui a été châtié. » En conséquence, il fit de Tian Ji le général et de Sunzi son assistant. Celui-ci vivait dans un chariot avec un rideau dans lequel, assis, il méditait ses stratégies. Tian Ji désirait mener ses troupes directement à Zhao, mais Sunzi lui dit : « Celui qui veut démêler un sac de nœuds ne peut y arriver en tirant au hasard les bouts qui dépassent. Celui qui désire venir en assistance à un allié en danger ne peut y arriver en se lançant sans discernement dans la bataille. Il faut viser les points faibles de l’adversaire tout en évitant ses points forts afin qu'il n'ait pas d'autre choix que de séparer ses forces s'il veut les protéger. En ce moment, le Wei et le Zhao sont tous deux en train de s'affronter et leurs troupes aguerries sont certainement sur le champ de bataille tandis que les soldats vieux et faibles sont restés au pays. Monseigneur, vous devriez conduire rapidement l'armée à Daliang[6] (大樑), capturer les voies d'accès stratégiques et attaquer les endroits désertés par leur armée. Le Wei abandonnera certainement le Zhao pour venir régler ces problèmes internes. Ainsi non seulement nous venons en assistance au Zhao mais en même temps nous mettons le Wei en péril. » Tian Ji suivit ses conseils et le Wei dut abandonner Handan[7] (邯鄲) pour affronter le Qi à Guiling (桂陵) où il subit une terrible défaite.
後十三歲,魏與趙攻韓,韓告急於齊。齊使田忌將而往,直走大樑。魏將龐涓聞之,去韓而歸,齊軍既已過而西矣。孫子謂田忌曰:「彼三晉之兵素悍勇而輕齊,齊號為怯,善戰者因其勢而利導之。兵法,百里而趣利者蹶上將,五十裏而趣利者軍半至。使齊軍入魏地為十萬灶,明日為五萬灶,又明日為三萬灶。」龐涓行三日,大喜,曰:「我固知齊軍怯,入吾地三日,士卒亡者過半矣。」乃棄其步軍,與其輕銳倍日並行逐之。孫子度其行,暮當至馬陵。馬陵道陝,而旁多阻隘,可伏兵,乃斫大樹白而書之曰「龐涓死於此樹之下」。於是令齊軍善射者萬弩,夾道而伏,期曰「暮見火舉而俱發」。龐涓果夜至斫木下,見白書,乃鑽火燭之。讀其書未畢,齊軍萬弩俱發,魏軍大亂相失。龐涓自知智窮兵敗,乃自剄,曰:「遂成豎子之名!」齊因乘勝盡破其軍,虜魏太子申以歸。孫臏以此名顯天下,世傳其兵法。 Treize ans plus tard[8], le Wei et le Zhao attaquèrent le Han () et celui-ci, paniqué, en informa le Qi. Le roi de Qi dépêcha le général Tian Ji à la rescousse et celui-ci avança directement en direction de Daliang. Lorsque le général du Wei, Pang Juan, entendit la nouvelle, il fit retirer ses troupes du Han alors que les troupes du Qi marchaient déjà sur la frontière ouest.

Sunzi dit à Tian Ji : « Les armées des trois états alliés[9] ont toujours été féroces. Ils méprisent le Qi et nous appellent des couards. Un bon tacticien devrait pouvoir prendre avantage de ces circonstances. L’Art de la guerre dit que celui qui entreprend une marche de cent li pour essayer de prendre l’avantage perdra ses généraux et que celui qui fait une marche de cinquante li pour essayer de prendre l’avantage perdra la moitié de ses troupes[10]. Lorsque nous pénétrerons le Wei, il nous faudra préparer de la nourriture pour cent mille personnes, le lendemain pour cinquante mille, et le surlendemain pour trente mille. »

Pang Juan arriva trois jours après et exulta : « Je m’en doutais, les soldats du Qi sont des couards ! Trois jours à peine après être entrés sur notre territoire la moitié de leur armée à déjà déserté ! » Il décida en conséquence de ne pas utiliser le gros de ses troupes mais uniquement un escadron léger pour les harceler. Sunzi estima pouvoir arriver à Maling (馬陵) dans la soirée. La route menant à Maling était étroite et parsemée des deux côtés d’obstacles, ce qui en faisait l’idéal pour tendre une embuscade. Sunzi fit tailler l’écorce d’un arbre et y écrivit : « Pang Juan mourra sous cet arbre. » Il mit alors en embuscade dix mille bons archers, puis annonça : « Lorsqu’au crépuscule vous verrez la lueur d’une flamme, tirez tous sans exception ! »

Au crépuscule, Pang Juan arriva et se rendit compte qu’il y avait des caractères inscrits sur l’arbre. Il fit allumer une torche pour pouvoir les lire, mais avant d’avoir pu finir la phrase, les dix mille archers du Qi tirèrent leurs flèches, mettant l’armée du Wei en déroute. Pang Juan, se sachant défait, s’ouvrit la gorge après avoir annoncé : « Dire que c’est à moi que ce bougre devra sa renommée ! » Les soldats du Qi gagnèrent sans peine la bataille et capturèrent Shen, le prince de Wei, avant de s’en retourner dans leur pays. La renommée de Sun Bin s’étendit à travers le monde entier et les générations futures continuent de propager son Art de la guerre.

Biographie de Wu Qi[modifier]

吳起者,衛人也,好用兵。嘗學於曾子,事魯君。齊人攻魯,魯欲將吳起,吳起取齊女為妻,而魯疑之。吳起於是欲就名,遂殺其妻,以明不與齊也。魯卒以為將。將而攻齊,大破之。 Wu Qi (吳起) était un homme de Wei[11] (). Il était versé dans la direction des armées. Il étudia les enseignements de Zengzi[12] (曾子) et trouva un emploi auprès du seigneur de Lu (). Les habitants du Qi () attaquèrent ceux de Lu et le seigneur de Lu désirait nommer Wu Qi général mais celui-ci avait prit pour épouse une femme du Qi et le seigneur de Qi arborait donc des doutes à son égard. Comme Wu Qi aspirait à la gloire, il tua sa femme pour prouver qu'il n'avait aucune attache avec le Qi et en conséquence, le seigneur de Lu le nomma général. Il partit attaquer le Qi et lui infligea une cuisante défaite.
魯人或惡吳起曰:「起之為人,猜忍人也。其少時,家累千金,游仕不遂,遂破其家,鄉黨笑之,吳起殺其謗己者三十餘人,而東出衛郭門。與其母訣,齧臂而盟曰:『起不為卿相,不復入衛。』遂事曾子。居頃之,其母死,起終不歸。曾子薄之,而與起絕。起乃之魯,學兵法以事魯君。魯君疑之,起殺妻以求將。夫魯小國,而有戰勝之名,則諸侯圖魯矣。且魯衛兄弟之國也,而君用起,則是棄衛。」魯君疑之,謝吳起。 Les habitants de Lu étaient néanmoins révulsés du comportement de Wu Qi et murmuraient : « Qi est un homme cruel.Lorsqu'il était jeune, sa famille réunit mille pièces d'or pour l'envoyer chercher un poste de mandarin, mais il rentra bredouille et sa famille en fut éclatée. Un jour, des villageois se moquèrent de lui et Wu Qi les massacra tous, au total plus de trente villageois, et il dut fuir le Wei () par la porte est du village. Lorsqu'il fit ses adieux à sa mère, il se mordit le bras en jurant : « Moi, Qi, ne reviendrai pas au Wei () avant d'avoir été fait Premier ministre !» puis il partit servir Zengzi. Peu après, sa mère mourut, mais Wu Qi ne revint pas. Zengzi jugea Qi malfaisant et coupa ses relations avec lui. Qi se rendit ensuite au Lu où il étudia l'art de la guerre et trouva un emploi auprès du seigneur de Lu. Comme le seigneur de Lu se méfiait de lui, Qi tua sa femme pour briguer le poste de général. Bien que le Lu soit un petit pays, il s'est taillé une réputation de vainqueur et en conséquence tous les seigneurs ont les yeux rivés sur le Lu. Qui plus est, le Lu et le Wei () sont deux états frères, et si le seigneur de Lu trouve à employer un homme comme Qi, cela revient à abandonner le Wei () ! » Le seigneur de Lu fut à nouveau suspicieux de Wu Qi, si bien qu'il le renvoya.
吳起於是聞魏文侯賢,欲事之。文侯問李克曰:「吳起何如人哉?」李克曰:「起貪而好色,然用兵司馬穰苴不能過也。」於是魏文候以為將,擊秦,拔五城。 Wu Qi avait ouï-dire que le marquis Wen de Wei (魏文侯) était un homme de mérite et il caressait l'espoir de se faire employer par lui. Le marquis Wen demanda à Li Kui[13] (李悝) : « À quelle sorte d'homme pourrait-on comparer ce Wu Qi ? » Li Kui répondit : « Qi est un homme avide et lubrique. Mais lorsqu'il s'agit de diriger des soldats, il dépasse en talent Sima Rangju[14] (司馬穰苴). » Le marquis Wen de Wei le nomma donc général et l'envoya attaquer le Qin (), auquel il captura cinq villes.
起之為將,與士卒最下者同衣食。臥不設席,行不騎乘,親裹贏糧,與士卒分勞苦。卒有病疽者,起為吮之。卒母聞而哭之。人曰:「子卒也,而將,軍自吮其疽,何哭為?」母曰:「非然也。往年吳公吮其父,其父戰不旋踵,遂死於敵。吳公今又吮其子,妾不知其死所矣。是以哭之。」 Bien que Qi fusse devenu général, il vivait avec ses soldats les plus humbles, portait les mêmes vêtements qu’eux et mangeait la même nourriture. Il dormait à même le sol sans couche, et n’utilisait pas de monture. Il portait lui-même les provisions et participait aux corvées des soldats. Un jour un soldat eut un abcès et Qi en suça lui-même le pus. Lorsque la mère du soldat en entendit parler, elle fondit en larmes. Les gens lui demandaient : « Alors que votre fils est un humble soldat, un général lui a sucé son abcès. Où y a t-il donc lieu à se lamenter ?  » La mère répondait : « Ce n'est pas ça. Quelques années plus tôt, le seigneur Wu avait également sucé l'abcès de mon mari, et celui-ci a été tué à la bataille qui suivit. Et voilà que le seigneur Wu suce mon fils ! Je ne sais pas où et quand il se fera tuer. Voilà pourquoi je me lamente ! »
文侯以吳起善用兵,廉平,盡能得士心,乃以為西河守,以拒秦、韓。 Jugeant que Wu Qi était extrêmement capable dans l'art de diriger des soldats, le marquis Wen le déclara Incorruptible et Impartial. Il décida de faire usage de ses talents à se rallier les cœurs des soldats en l'envoyant protéger les régions à l'ouest du Fleuve Jaune où il devait résister au Qin et au Han.
魏文侯既卒,起事其子武侯。武侯浮西河而下,中流,顧而謂吳起曰:「美哉乎山河之固,此魏國之寶也!」起對曰:「在德不在險。昔三苗氏左洞庭,右彭蠡,德義不修,禹滅之。夏桀之居,左河濟,右泰華,伊闕在其南,羊腸在其北,修政不仁,湯放之。殷紂之國,左孟門,右太行,常山在其北,大河經其南,修政不德,武王殺之。由此觀之,在德不在險。若君不修德,舟中之人盡為敵國也。」武侯曰:「善。」

Après que le marquis Wen de Wei eut expiré, son fils, le marquis Wu (武侯) lui succéda. Le marquis Wu partit à l'ouest et descendit le Fleuve Jaune et s'arrêta à mi-chemin pour s'entretenir avec Wu Qi : « Vraiment, comme les montagnes et les rivières sont belles, tout en nous protégeant ! Ce sont là un joyau de l'état de Wei ! » Qi répondit : « Mais la vertu ne réside pas en une position stratégique. Autrefois, les trois tribus Miao (三苗氏) étaient protégées à gauche par le lac Dongting (洞庭) et à droite par le marais Pengli (彭蠡). Mais comme ils ne cultivaient ni vertu, ni justice, Yu[15] () put les exterminer. De même, Jie des Xia [16] (夏桀) était protégé à gauche par le Fleuve Jaune et la rivière Ji (), à droite par les monts Tai () et Hua (), au sud par les monts Yique (伊闕) et au nord par les collines Yangshang (羊腸). Comme il ne conduisait pas les affaires d'état avec humanité, Tang[17] () put le vaincre. Enfin, le pays dirigé par Zhou des Yin[18] (殷紂) était protégé à gauche par les monts Mengmen (孟門), à droite par les monts Taihang (太行), au nord par les monts Chang (常山), et au sud par le Fleuve Jaune, mais comme il ne menait pas les affaires d'état avec vertu, le roi Wu[19] (武王) le tua. En observant ces précédents, on peut en déduire que la vertu ne réside pas en une position stratégique. Si Monseigneur ne cultive pas la vertu, les hommes du bateau dans lequel il se trouve risquent de devenir les ennemis du pays. » Le marquis Wu dit : « Excellent ! »

吳起為西河守,甚有聲名。魏置相,相田文。吳起不悅,謂田文曰:「請與子論功,可乎?」田文曰:「可。」起曰:「將三軍,使士卒樂死,敵國不敢謀,子孰與 起?」文曰:「不如子。」起曰:「治百官,親萬民,實府庫,子孰與起?」文曰:「不如子。」起曰:「守西河而秦兵不敢東鄉,韓趙賓從,子孰與起?」文曰: 「不如子。」起曰:「此三者,子皆出吾下,而位加吾上,何也?」文曰:「主少國疑,大臣未附,百姓不信,方是之時,屬之於子乎?屬之於我乎?」起默然良 久,曰:「屬之子矣。」文曰:「此乃吾所以居子之上也。」吳起乃自知弗如田文。

Après que Wu Qi eut été envoyé protéger les terres à l’ouest du Fleuve Jaune, sa réputation grandit considérablement. Le Wei décida d’établir un Premier ministre et nomma Tian Wen (田文) à ce poste. Wu Qi en fut fort fâché et il demanda à Tian Wen : « Penses-tu pouvoir te comparer à moi en termes de mérite ? » et Wen répondit : « Je le puis. » Qi demanda : « En ce qui concerna la direction des trois armées, de rendre les soldats heureux de mourir pour leur pays, de s’arranger pour que les ennemis n’osent rien planifier contre nous, comment toi et moi nous comparons-nous ? » et Wen répondit : « Je ne suis pas ton égal. » Qi continua : « Lorsqu’il s’agit de diriger les cents mandarins tout en restant proche des dix mille hommes du commun, et de s’arranger pour que les entrepôts soient toujours pleins, comment toi et moi nous comparons-nous ? » Wen répondit encore : « Je ne suis pas ton égal. » Qi poursuivit : « Lorsqu’il s’agit de garder l’ouest du Flauve Jaune et de s’arranger pour que les soldats du Qin n’osent pas envahir l’est, et que le Han et le Zhao restent soumis, comment toi et moi nous comparons-nous ? » Wen répondit encore : « Je ne suis pas ton égal. » Qi demanda alors : « Sur ces trois sujets, tu as confirmé que tu m’étais inférieur, mais tu occupes pourtant un poste plus élevé. Comment cela est-il donc possible ? » Wen répondit : «  Tu es encore jeune, les habitants du pays ont encore des doutes à ton égard, le chancelier ne te connaît pas encore assez, les hommes du commun ne te font pas encore confiance. À l’heure actuelle, crois-tu que ce soit à toi ou à moi qu’il faille confier ce poste ? » Qi demeura longtemps silencieux puis dit : « Je pense que c’est à toi qu’il faut le confier. » Wen reprit : « Voilà précisément pourquoi mon poste est plus élevé que le tien. » Wu Qi comprit alors qu’il n’était pas l’égal de Tian Wen.

田文既死,公叔為相,尚魏公主,而害吳起。公叔之僕曰:「起易去也。」公叔曰:「柰何?」其僕曰:「吳起為人節廉而自喜名也。君因先與武侯言曰:『夫吳起 賢人也,而侯之國小,又與彊秦壤界,臣竊恐起之無留心也。』武侯即曰:『柰何?』君因謂武侯曰:『試延以公主,起有留心則必受之。無留心則必辭矣。以此蔔 之。』君因召吳起而與歸,即令公主怒而輕君。吳起見公主之賤君也,則必辭。」於是吳起見公主之賤魏相,果辭魏武侯。武侯疑之而弗信也。吳起懼得罪,遂去, 即之楚。

Après la mort de Tian Wen, ce fut Gong Shu (公叔) qui fut nommé Premier ministre. Celui-ci désirait épouser la princesse de Wei, mais craignait grandement Wu Qi. Un serviteur de Gong Shu dit à ce dernier : « Il n’est pas difficile de se débarrasser de Qi. » Gong Shu dit : « Comment peut-on y arriver ? » et le serviteur répondit : « Wu Qi passe pour un homme incorruptible, mais avide de renom. Vous devriez dire au marquis Wu : “Wu Qi est un homme de mérite, bien trop grand pour un petit pays comme le votre. Or, le puissant Qin se dresse à nos frontières et j’ai bien peur que Qi ne nous quitte pour y proposer ses services.” Le marquis Wu demandera alors : “Que pouvons-nous y faire ?” Vous profiterez de cette occasion pour proposer au marquis Wu : “Proposez à Qi d’épouser votre fille. S’il a l’intention de nous demeurer fidèle, il acceptera, s’il a l’intention de nous trahir, il refusera. Ainsi pourrons-nous déterminer ses loyautés” Vous ferez alors mander Wu Qi, non sans vous être auparavant arrangé pour que la princesse vous haïsse. Lorsque Wu Qi verra que la princesse vous méprise, il n’osera pas accepter ce mariage. »

Ainsi, Wu Qi vit que la princesse était fâchée contre le Premier ministre, et comme prévu déclina la requête du marquis Wu de Wei. Le marquis Wu commença en conséquence à perdre toute sa confiance en Wu Qi. Craignant de n’avoir fait un terrible faux-pas, Wu Qi quitta le Wei pour se rendre au Chu.

楚悼王素聞起賢,至則相楚。明法審令,捐不急之官,廢公族疏遠者,以撫養戰鬥之士。要在彊兵,破馳說之言從橫者。於是南平百越;北並陳蔡,卻三晉;西伐 秦。諸侯患楚之彊。故楚之貴戚盡欲害吳起。及悼王死,宗室大臣作亂而攻吳起,吳起走之王屍而伏之。擊起之徒因射刺吳起,並中悼王。悼王既葬,太子立,乃使 令尹盡誅射吳起而並中王屍者。坐射起而夷宗死者七十餘家。 Le roi Dao de Chu (楚悼王) avait entendu parler des mérites de Qi et le nomma Premier ministre de Chu. Il clarifia les lois et les fit appliquer, élimina les fonctionnaires superflus, envoya aux frontières les nobles afin qu'ils puissent peupler et défendre leurs terres[20]. Il ordonna que l’armée fut renforcée, et analysa les relations et accords entre les états. Au sud il pacifia les Baiyue (百越) , au nord il annexa les états de Chen () et Cai () tout en évitant les attaques des trois autres états[9]. À l’ouest il attaqua le Qin. Les seigneurs considéraient avec inquiétude la puissance du Chu. Les anciens nobles de Chu, rendus honteux, désirèrent contrecarrer Wu Qi. Le roi Dao mourut[21] et la famille du chancelier désirait profiter de la confusion pour attaquer Wu Qi et Wu Qi courut vers la dépouille du roi et s’abrita derrière. Ceux qui désirèrent attaquer Wu Qi le criblèrent de flèches, mais tirèrent également sur la dépouille du roi Dao, et lorsque le roi Dao fut enterré et que le prince héritier monta sur le trône, celui-ci ordonna ceux qui avaient tiré sur Wu Qi et sur le cadavre du roi fussent sévèrement châtiés et leurs clans, au total plus de soixante-dix familles, furent exterminés.

Conclusions de Sima Qian[modifier]

太史公曰:世俗所稱師旅,皆道孫子十三篇,吳起兵法,世多有,故弗論,論其行事所施設者。語曰:「能行之者未必能言,能言之者未必能行。」孫子籌策龐涓明矣,然不能蚤救患於被刑。吳起說武侯以形勢不如德,然行之於楚,以刻暴少恩亡其軀。悲夫! Le grand duc astrologue commente : « Parmi la bonne société de monde, chacun connaît les Treize chapitres de Sunzi et l’Art de la guerre de Wu Qi, aussi ne vais-je pas discuter de ces ouvrages. Je vais en revanche discourir sur les actions que chacun mena. Un diction dit : “Celui qui sait agir ne sait pas forcément parler, celui qui sait parler ne sait pas forcément agir.” Les stratégies qu’utilisa Sunzi contre Pang Juan étaient brillantes, mais il ne put auparavant échapper à son malheureux châtiment. Wu Qi parvint à convaincre le marquis Wu qu’un avantage topographique ne valait pas une conduite vertueuse, mais lorsqu’il se rendit au Chu, sa propre cruauté et son manque de charité lui valurent d’être tué. Quelle tristesse !


Notes[modifier]

  1. Zi () n'est pas un prénom, mais une sorte de titre de courtoisie, très souvent donné aux philosophes, parfois traduit en français par « maître ». Sunzi signifie donc littéralement « Maître Sun ». Comme il apparaît plus loin ce chapitre, Sun Bin est lui aussi référé sous l'appellation Sunzi, ce qui avait conduit des historiens à penser qu'il s'agissait peut être de la même personne, ce qui aurait expliqué pourquoi l’Art de la guerre de Sun Bin dont fait mention certains textes comme le Livre des Han aurait disparu : il se serait agi de l’Art de la guerre de Sunzi. La découverte de bambous gravé en 1972 comprenant les deux textes semble confirmer qu'il s'agit bien de deux personnes distinctes ayant écrit deux ouvrages différents.
  2. Bin () qui signifie « rotule » n’est probablement pas son véritable prénom et fait sans doute référence au châtiment qu’il subit.
  3. Il s’agit du même Sunzi Wu dont la biographie figure plus haut.
  4. Il s’agit bien de Sun Bin. Voir note 1.
  5. Ceci se passe aux environs de 355 av. J.-C.
  6. Daliang était la capitale de Wei.
  7. Handan était la capitale de Zhao.
  8. La bataille de Maling eut lieu en 342 av. J.-C.
  9. a et b Il s’agit des états de Han, Zhao et Wei.
  10. Art de la guerre, chap. 6
  11. L'état de Wei () ne doit pas être confondu avec l'état de Wei () dont il était question dans les paragraphes précédents. Afin de lever toute ambiguïté, le sinogramme correspondant sera précisé à partir de maintenant.
  12. Zengzi (505-436 av. J.-C.) était un disciple de Confucius à qui l'on a attribué la rédaction du Daxue.
  13. Li Kui était un ministre et conseiller inspiré du courant légaliste. On lui doit un Classique de la loi, le Fa Jing (法经).
  14. Sima Rangju était un célèbre stratège de l'état de Qi lors de la période des Printemps et Automnes. Il a également laissé un Art de la guerre, le Sima Fa (司馬法). Voir le chap. 64 des Mémoires historiques.
  15. Yu, ou Yu le grand, était le mythique fondateur de la dynastie Xia et l'un des Cinq empereurs.
  16. Le dernier souverain de la dynastie Xia, réputé pour sa cruauté.
  17. Tang est le fondateur de la dynastie Yin.
  18. Le roi Zhou était le dernier roi de la dynastie Yin. Il fut lui aussi retenu par la postérité comme étant un roi cruel.
  19. Le roi Wu était le fondateur de la dynastie Zhou.
  20. Wu Qi entreprend ses réformes aux environs de 389 av. J.-C.
  21. La mort du roi Dao de Chu se situe aux environs de 381 av. J.-C.