Sir Hudson Lowe et ses mémoires sur la captivité de Sainte-Hélène

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Sir Hudson Lowe et la captivité de Sainte-Hélène
Louis de Viel-Castel



SIR HUDSON LOWE


ET LA


CAPTIVITE DE SAINTE-HELENE.





History of the Captivity of Napoleon at S.-Helena, from the Letters of the late lieutenant general sir Hudson Lowe and official documents not before made public, by W. Fortsyth, etc. London, John Murray, 1853.





L’attention a été récemment rappelée sur les dernières années de la vie de Napoléon par une publication qui justifie à plus d’un titre l’intérêt qu’elle a excité. Le livre dont je veux parler est moins un récit historique proprement dit qu’un mémoire justificatif composé, à la demande des païens et des amis de sir Hudson Lowe, par un jurisconsulte distingué qu’on avait mis en possession de tous les documens, officiels et privés, dont la connaissance pouvait jeter une lumière complète sur la captivité de l’empereur. Retracer jour par jour et pour ainsi dire heure par heure les faits de cette captivité, éclaircir, compléter, rectifier surtout les allégations de tant d’écrivains qui, à des points de vue divers, mais presque toujours défavorables à sir Hudson Lowe, s’en étaient depuis trente ans constitués les historiens, démontrer par des preuves écrites, par des informations positives, la fausseté ou l’exagération de la plupart des inculpations dont il a été l’objet, — tel est le but que s’était proposé M. Forsyth. Il entrait aussi dans sa pensée, bien que d’une manière moins directe, de justifier la conduite tenue par le gouvernement britannique à l’égard de l’empereur Napoléon. Je n’hésite pas à dire que si dans cette dernière partie de sa tâche il n’a pas à beaucoup près complètement réussi, le succès de ses efforts en faveur de sir Hudson Lowe a dépassé ce que pouvaient en attendre les esprits les plus enclins à se défier des accusations passionnées qui accablent encore la mémoire du gouverneur de Sainte-Hélène. Je ne me dissimule pas qu’en émettant une pareille opinion, je m’expose à soulever des réclamations nombreuses. Cette opinion, je n’y suis pas arrivé moi-même sans avoir à surmonter la répugnance qu’éprouve tout esprit sincère et sérieux à renoncer à une conviction depuis longtemps établie. Sans ajouter une foi entière à des récits dont l’artifice est souvent déjoué par la maladresse de la passion qui les a dictés, j’y avais puisé, je l’avoue, contre le gardien de Napoléon les préventions les plus défavorables, et je m’abandonnais à ces préventions avec d’autant moins de scrupule, que je les voyais plus ou moins partagées par presque tous les hommes qui avaient étudié la question, sans en excepter les moins bienveillans pour l’empereur. Cette appréciation s’est beaucoup modifiée, pour ne pas dire plus, à la lecture du livre de M. Forsyth. Obligé, dans le travail que je vais entreprendre, de résumer, de condenser les faits qui ont agi sur ma conviction et de me borner le plus souvent à en présenter la substance et le caractère général, je ne sais si je pourrai transmettre tout entière à mes lecteurs l’impression qu’ils ont produite sur moi par leur multiplicité et par leurs détails. J’espère du moins inspirer aux rares amis de la vérité le désir d’aller la chercher à sa source, en bravant la fatigue d’une lecture que la prolixité inévitable d’un mémoire apologétique rend peu attrayante, malgré l’ordre lucide que l’auteur a porté dans la distribution de ses immenses matériaux, malgré la clarté et la simplicité de son style.

Ce ne sont pas là les seules qualités qui distinguent son travail. Il y aurait sans doute de l’exagération à prétendre qu’il est composé avec une entière impartialité, et qu’on n’y trouve aucune trace des préjugés nationaux, des préventions de parti que le sujet réveillait naturellement. Néanmoins peu d’écrivains anglais ont su s’en garantir à ce point, et là même où M. Forsyth y cède dans une certaine mesure, c’est avec une modération de sentimens, une convenance de langage que ses compatriotes ne portent pas toujours dans la polémique. S’il apprécie Napoléon avec une sévérité qui pourra sembler excessive à beaucoup de Français, jamais il n’oublie en parlant de lui le respect dû à l’un des plus puissans génies qui aient existé. Si les torts très réels de plusieurs des compagnons d’exil du grand empereur trouvent souvent en lui un juge rigoureux, il a soin d’indiquer les circonstances qui peuvent leur servir d’excuse, et il se complaît surtout à rendre justice à ceux de ces exilés qui lui paraissent avoir supporté leur malheur avec plus de patience et de dignité. Enfin, dans les questions de principes, il s’efforce, autant que cela est compatible avec la pensée qui lui a mis la plume à la main, de tenir la balance égale, et il y réussit quelquefois.

J’ai dû indiquer le but et le caractère du livre que j’ai entrepris d’analyser. Je me hâte d’entrer dans le fond du sujet.


I

Il est un point qu’il faut éclaircir avant tout, parce qu’il domine ce sujet tout entier. La captivité de Napoléon fut-elle une violation de la foi jurée, un attentat au droit des gens ? Bien que l’empereur n’ait cessé de le prétendre et que tous ses partisans l’aient répété sans jamais, il est vrai, serrer de bien près cette question capitale, je ne crains pas de dire qu’elle est résolue dans un sens négatif par le simple exposé des faits. Lorsque Napoléon se décida à se remettre aux Anglais, des retards imprudens lui avaient fermé toute voie assurée de retraite ; les seules et faibles chances d’évasion qui lui restassent l’auraient jeté dans des hasards que son courage eût bravés sans doute, mais auxquels répugnait sa dignité ; en hésitant plus longtemps à prendre un parti, il eût risqué de tomber entre les mains d’ennemis plus implacables encore, qui n’eussent peut-être pas épargné sa vie, ou dont la clémence, s’il avait pu l’encourir, eût été pour lui une humiliation. Le parti auquel il se détermina lui fut donc imposé par une nécessité absolue qui ne lui laissait pas la possibilité de stipuler des conditions, et rien ne l’autorisait à espérer que sa liberté serait respectée. L’officier qui le reçut à son bord lui avait loyalement déclaré qu’il n’était en mesure de prendre avec lui aucun engagement, et qu’il ne pouvait, que le conduire en Angleterre, où le gouvernement déciderait de son sort.

Libre de tout engagement avec Napoléon, ce gouvernement devait-il, pouvait-il lui accorder la libre hospitalité qu’il demandait dans sa détresse, ou lui permettre d’aller chercher aux États-Unis le seul asile qui fût ouvert à cette grande infortune ? Qu’on nous permette de rappeler quelle était alors la situation de l’Angleterre. Unie aux puissances continentales par une étroite alliance qui avait pour but de délivrer le monde de l’homme dont on regardait l’existence comme inconciliable avec l’ordre politique établi et avec le maintien de la paix, l’Angleterre, alors que le hasard seul avait fait tomber entre ses mains cet ennemi formidable plutôt que dans celles de ses alliés, ne pouvait évidemment disposer de lui sans leur assentiment, et je doute que Napoléon ait été complètement sincère lorsqu’il a dit à Sainte-Hélène que l’empereur de Russie et l’empereur d’Autriche l’eussent traité avec plus de générosité. Pour tous les gouvernemens sans exception, on pourrait dire pour l’Europe entière, pour la France elle-même, sans distinction d’opinions et de partis, sauf le petit nombre d’hommes qui, à cette époque, portaient encore au grand vaincu un attachement fanatique et enthousiaste, il y avait alors un sentiment, un intérêt unique qui dominait toute autre considération, — l’épuisement, la fatigue physique et morale résultant de vingt-cinq années de guerres et de révolutions telles que le monde moderne n’en avait jamais vu, le besoin absolu de repos, et la conviction que ce repos ne serait jamais garanti tant que l’empereur déchu conserverait la liberté doses mouvemens, tant qu’il ne serait pas placé dans l’impossibilité absolue de soulever encore une fois par sa présence les héroïques soldats dont il restait l’idole. Ce fut son malheur, comme c’est sa grandeur et sa gloire, que seul contre le monde il parut assez redoutable pour que son exil et sa prison pussent à peine suffire à rassurer les gouvernemens et les peuples.

Dans l’antiquité, au moyen âge, le sort d’un tel captif n’eût pas été douteux : on n’eût pas hésité à sacrifier sa vie au repos du monde. Les mœurs modernes n’admettent pas un semblable moyen de salut public, et si la pensée s’en présenta à quelques esprits farouches, elle fut heureusement écartée. Il fallait cependant que Napoléon restât prisonnier, et cela même ne suffisait pas. S’il eût été détenu soit en Angleterre, soit sur un point quelconque du continent, ou même dans quelque grande colonie que son importance n’eût pas permis de soumettre aux précautions minutieuses et aux exigences du régime militaire, il eût été bien difficile de le placer dans l’état d’isolement et de surveillance qui pouvait seul donner des garanties efficaces contre la possibilité d’une évasion, contre des communications dangereuses entre lui et ses partisans. Pour échapper à ce péril, on eût été réduit à la nécessité de l’enfermer étroitement, de faire subir à ce souverain détrôné, à cet homme dont la vie entière n’avait été qu’action et mouvement, les tortures d’un véritable cachot. Dans la disposition où étaient alors les esprits, peut-être ne se fussent-ils pas révoltés, de prime abord, contre une telle barbarie ; mais l’humanité n’eût pas tardé à reprendre ses droits, et Napoléon, traité comme un malfaiteur, entouré du prestige que l’excès de l’infortune donne à la gloire et au génie, se serait bientôt présenté aux imaginations sous un aspect qui eût pu leur donner un dangereux ébranlement. On peut en juger par l’effet qu’a produit, quelques années après, sur beaucoup d’esprits le traitement bien moins dur pourtant qu’on lui a fait subir.

Je viens de résumer les considérations qui dirigèrent le gouvernement anglais dans le choix auquel il crut devoir s’arrêter pour la résidence du héros vaincu. On a beaucoup parlé des inconvéniens du climat de Sainte-Hélène, et il en présente en effet ; mais des informations puisées à des sources non suspectes autorisaient le gouvernement anglais à penser que cette petite île réunissait aux conditions qui devaient la faire préférer pour cette destination, au point de vue de l’intérêt général, celles qui pouvaient en faire pour Napoléon un lieu de relégation aussi salubre, aussi peu pénible que le comportaient les circonstances. Napoléon lui-même en jugea d’abord ainsi : au rapport de M. de Las-Cases, il disait, non pas avant d’avoir vu Sainte-Hélène, mais lorsqu’il y était déjà depuis plusieurs semaines, qu’exil pour exil, c’était peut-être encore le meilleur qu’on eût pu lui assigner.

En appréciant la conduite du gouvernement anglais envers l’empereur, j’ai dû faire une large part aux nécessités de la politique ; j’ai justifié la détention et l’exil de celui qui était naguère le maître de l’Europe ; j’ai admis qu’on avait pu être autorisé à le placer, pour le salut de tous, dans une situation exceptionnelle, celle d’un prisonnier de guerre restant captif alors qu’il n’y avait plus de guerre, celle d’un homme condamné à perdre sa liberté par le jugement et dans l’intérêt de l’Europe, alors que son titre de souverain, reconnu naguère par le continent tout entier, le mettait en dehors de toute juridiction. Je ne crois pas, Dieu m’en préserve, que la politique justifie tout, comme Napoléon aimait à le répéter, comme il le disait encore à Sainte-Hélène, alors même que les conséquences de ce terrible axiome semblaient devoir se présenter à lui sous l’aspect le plus répugnant, mais je crois qu’elle excuse tout ce qui n’est pas contraire à l’humanité, à la foi jurée, aux principes de l’éternelle équité ; je crois qu’en certains cas, lorsqu’elle a en vue de grands intérêts généraux, auxquels on ne saurait pourvoir autrement, elle autorise de regrettables rigueurs. Je me hâte d’ajouter que ces rigueurs, pour ne pas être condamnables, pour ne pas entacher ceux qui sont condamnés à en être les instrumens, non-seulement doivent être renfermées dans les limites de la plus absolue nécessité, mais doivent encore être tempérées par tous les adoucissemens qu’il est possible d’y apporter. Manquer à ces ménagemens, ce n’est pas seulement méconnaître un devoir sacré, c’est commettre une grande faute politique, c’est s’exposer à la réprobation de l’histoire, lorsque la victime que l’on frappe, quels que puissent être ses torts et la défaveur qui s’attache à elle dans le présent, se recommande à la sympathie des générations futures, soit par de grandes vertus, soit par une grande gloire, soit par la hauteur de la position d’où elle a été précipitée.

Si Napoléon ne réunissait pas tous ces titres à l’admiration bienveillante de la postérité, il en possédait certainement plusieurs au degré le plus éminent où jamais homme les ait possédés. Le gouvernement britannique en a-t-il tenu un compte suffisant dans le traitement qu’il lui a fait subir ? Je ne le pense pas.

On pourrait s’y tromper, si l’on s’en rapportait à la lettre des instructions données par le secrétaire d’état des colonies, lord Bathurst, tant à sir Hudson Lowe lui-même qu’à l’amiral sir George Cockburn, chargé avant son arrivée du commandement de Sainte-Hélène, où il avait conduit Napoléon. Aux termes de ces instructions, renouvelées dans une forme presque identique toutes les fois que l’occasion s’en présentait, les rigueurs de la captivité du général Bonaparte, comme on affectait de l’appeler, ne devaient pas dépasser la mesure absolument exigée par la nécessité de s’assurer de sa personne ; toutes les facilités compatibles avec cette nécessité devaient lui être accordées. Malheureusement cette recommandation vague et générale n’était autre chose qu’un de ces lieux-communs d’humanité et de modération que l’on manque rarement de proclamer aux époques des plus grandes sévérités ; elle ne pouvait exercer beaucoup d’influence sur les procédés du gouverneur de Sainte-Hélène, alors que ces mêmes instructions lui rappelaient à chaque page que le premier de ses devoirs, celui auquel toute autre considération devait être subordonnée, c’était de rendre impossibles, non-seulement l’évasion du prisonnier, mais ses libres communications avec qui que ce fût en dehors du cercle de ses compagnons de captivité, alors qu’on s’attachait avant tout à lui présenter sous un aspect effrayant les conséquences que pourrait entraîner le moindre relâchement de la surveillance et la grave responsabilité qu’elles feraient peser sur lui.

Pour expliquer, je ne dis pas pour excuser complètement l’esprit qui présida à la rédaction de ces instructions, qui en caractérisa le développement et l’application, il importe de revenir sur ce que j’ai déjà indiqué de l’irritation presque universelle qui régnait alors contre Napoléon.

Les guerres prodigieuses, les succès inouis de l’empereur, l’abus orgueilleux qu’il en avait fait, les revers non moins inouis dont ils avaient été suivis, avaient infligé successivement à toutes les nations de l’Europe d’effroyables calamités. Les peuples et les souverains, également opprimés, s’étaient trouvés réunis contre Napoléon dans un sentiment commun d’exaspération et de vengeance, et ce sentiment, exalté encore par la terreur qu’il ne cessait de leur inspirer du fond même de sa prison, ne leur laissait pour ainsi dire pas, dans tout ce qui avait rapport à leur ancien dominateur, le libre usage de leur jugement. Encore effrayés du souvenir de sa puissance, si longtemps irrésistible, et craignant de la voir renaître, ils trouvaient à peine un motif suffisant de sécurité dans les vastes mers qui le séparaient de l’Europe, dans les précautions accumulées pour l’empêcher de sortir du lieu de son exil. Ne pouvant, ne voulant pas attenter à son existence physique, ils eussent désiré le tuer moralement pour effacer un passé qui ne leur rappelait pas seulement de grandes souffrances, mais des erreurs, des humiliations plus pénibles encore. Tel souverain aurait voulu oublier qu’il s’était dit l’ami de Napoléon, qu’il avait professé pour lui l’admiration la plus enthousiaste, et qu’ils avaient conspiré ensemble le partage de l’Europe ; tel autre ne se souvenait pas sans confusion de lui avoir donné sa fille pour conjurer sa redoutable inimitié, tel autre d’avoir humblement sollicité son alliance après avoir reçu de lui les plus sanglans affronts. Par une inconséquence qui caractérise la passion, on eût dit qu’ils croyaient se relever de cet abaissement en dégradant l’homme qui le leur avait infligé, en traitant comme un aventurier celui qu’ils avaient longtemps respecté comme le chef d’un grand empire, celui dont ils avaient recherché l’alliance et à qui ils avaient prodigué tant d’hommages au temps de sa toute-puissance. Ils semblaient penser que le meilleur moyen de rétablir dans l’esprit des peuples le respect de la royauté, c’était de mettre en quelque sorte hors de la loi commune le héros qui s’était assis sur un trône sans autre titre que sa gloire, et qu’en le dépouillant, non-seulement du pouvoir, mais encore du rang suprême, ils lui enlèveraient le dangereux prestige qu’il conservait encore sur les imaginations, — comme si le plus puissant, le plus dangereux des prestiges n’était pas celui d’une grande gloire unie à une grande infortune !

C’étaient là sans doute des vues fausses et étroites, mais qui s’expliquaient par les préjugés inhérens aux gouvernemens absolus, et aussi par des ressentimens trop justifiés. Le gouvernement anglais n’était pas dans la même situation. Par cela même qu’il n’avait jamais plié sous l’ascendant de Napoléon, qu’il n’avait jamais été son allié, qu’il n’avait jamais été réduit à la nécessité de lui demander la paix et de l’acheter par de durs sacrifices, qu’en un mot sa dignité n’était pas intéressée à effacer les traces du passé, il eût dû lui paraître plus facile de traiter avec de généreux égards le grand homme qu’il avait si longtemps combattu. Une telle générosité n’était malheureusement pas dans le caractère des hommes qui gouvernaient alors la Grande-Bretagne, et qui, appartenant presque tous à la portion la plus médiocre et la plus illibérale du parti tory, se trouvèrent appelés, par une étrange fortune, à accomplir la tâche où Pitt avait échoué. Ces hommes partageaient et peut-être même exagéraient à certains égards les préjugés les plus extrêmes des gouvernemens absolus du continent contre tout ce qui était sorti de la révolution française. Ils étaient d’ailleurs animés au plus haut degré de ce patriotisme violent, exclusif, qui caractérise les Anglais, qui de tout temps les a disposés à voir dans leurs ennemis, quels qu’ils soient, les ennemis du droit et de la justice, et à considérer comme le plus impardonnable des crimes celui de contrarier ou seulement d’inquiéter leurs intérêts. Napoléon avait lutté contre eux pendant quinze ans, il avait mis dans le péril le plus imminent les intérêts et presque l’existence de la Grande-Bretagne ; ce n’était qu’à l’aide des plus prodigieux efforts et des plus énormes sacrifices qu’elle avait échappé à ce péril. Il n’en fallait pas tant pour faire de l’empereur des Français, aux yeux de tous les Anglais, le plus odieux et le plus exécrable des tyrans, pour leur persuader que son règne n’avait été qu’un long brigandage, que ses adhérens eux-mêmes n’étaient que des malfaiteurs indignes de pitié, et qu’en laissant la vie à de tels misérables, on faisait acte de clémence ! On a vu à d’autres époques, dans des circonstances bien moins graves, bien moins irritantes, à quelles violences d’actes ou de paroles le patriotisme de nos voisins peut se laisser emporter contre les princes et les gouvernemens qui, même après avoir été longtemps leurs alliés, se sont permis de contrarier tant soit peu leur politique. Ces violences, on peut le croire, n’étaient rien auprès de celles de 1815. La génération actuelle à peine à comprendre d’aussi furieux ressentimens, une telle férocité de langage. Je n’en citerai qu’un exemple que je trouve rapporté dans le livre même de M. Forsyth.

Après la bataille de Waterloo, le maréchal Brune, qui commandait en Provence pour Napoléon, se rendant compte apparemment des dangers trop réels dont il était menacé et pensant à sortir de France, avait fait demander un passeport à lord Exmouth, qui bloquait la côte avec une escadre anglaise. Voici la réponse de lord Exmouth, traduite aussi littéralement que possible : « Puisqu’il parait que c’est la mode en France de permettre à cette bande de coquins de maréchaux de quitter tranquillement le pays, je ne m’opposerai pas à ce que le prince des drôles, le maréchal Brune, se rende sous pavillon blanc à Tunis. Quant à l’envoyer dans un pays chrétien, je ne pense pas que personne s’en arroge le pouvoir, car il n’est pas un pays ayant conservé son bon sens qui puisse vouloir recueillir de tels garnemens. » Si Brune a connu seulement la substance de cette réponse, et si elle a pu contribuer à lui faire prendre la route d’Avignon, où il devait trouver peu de jours après une mort affreuse, il faut croire, pour l’honneur de l’humanité, que lord Exmouth aura éprouvé quelques remords.

Je me suis étendu un peu longuement sur cette disposition générale des esprits, parce que c’est un des élémens nécessaires de l’appréciation du traitement que Napoléon eut à subir à Sainte-Hélène, parce que les torts qu’on eut envers lui ne seraient pas seulement dignes de blâme, mais incompréhensibles, si l’on ne tenait compte de l’atmosphère politique où l’on vivait alors. J’arrive à l’exposé des faits.

Le premier des torts dont je viens de parler, celui peut-être qui a entraîné les conséquences les plus graves, parce qu’elles se reproduisaient à chaque instant et qu’elles réveillaient sans cesse dans l’esprit du prisonnier le douloureux sentiment de la grandeur de sa chute, c’est le refus de le désigner par son titre impérial, c’est l’ordre donné de ne l’appeler que le général Bonaparte. Comme je l’ai déjà fait entendre, on croyait par là effacer, amoindrir au moins dans les imaginations le prestige de son ancienne puissance et rayer en quelque sorte de l’histoire quinze années d’un pénible souvenir. Refuser à l’homme que la France avait reconnu pendant dix ans pour son souverain, alors qu’elle était victorieuse de l’Europe, le rang qu’il avait si longtemps possédé, que tous les princes du continent avaient sanctionné par tant de traités, c’était, de la part de ces princes, une singulière inconséquence, assez difficile à concilier avec le soin de leur propre dignité et avec ce respect, cette inviolabilité du titre royal qu’ils croyaient pourtant assurer de la sorte. Quant à l’Angleterre, elle pouvait sans doute alléguer que jamais elle n’avait reconnu Napoléon en qualité d’empereur ; mais cela tenait uniquement à ce qu’ayant été constamment en guerre avec lui depuis le moment où il était monté sur le trône, elle n’avait pas eu l’occasion de signer un traité qui aurait constaté cette reconnaissance. Personne n’ignore qu’à plusieurs reprises il avait dépendu de lui de l’obtenir en renonçant seulement à quelques-unes de ses conquêtes les plus excentriques ou de ses prétentions les plus exagérées. À Châtillon même, au milieu de ses désastres, quelques jours avant la prise de Paris, le cabinet de Londres, sincère ou non, offrait encore de le reconnaître. Enfin le traité de Fontainebleau lui avait conservé, avec la pleine souveraineté de l’île d’Elbe, le titre d’empereur. Lord Castlereagh, il est vrai, en adhérant à ce traité, évita d’y apposer directement sa signature ; mais en vérité, si l’on devait croire que les ministres qui gouvernaient alors l’Angleterre attachèrent une importance réelle à cette subtilité, on ferait peu d’honneur à leur bon sens et à la gravité de leur esprit. Il n’en est pas moins certain que, pendant les dix mois qui s’écoulèrent entre le traité de Fontainebleau et le débarquement de Cannes, Napoléon, malgré l’immensité de sa chute, continuait à être pour tous les gouvernemens du continent un prince souverain, et que pour la première fois l’Angleterre elle-même le reconnaissait, le traitait comme tel. Il n’en est pas moins vrai que si, en reprenant les armes au mois de mars 1815, il s’exposa à toutes les chances que la guerre entraîne pour un souverain, telles que la perte de ses états, celle même de sa liberté, — il n’autorisa pas le cabinet de Vienne à le mettre hors la loi, incroyable extrémité de la passion politique dont les ministres anglais durent, au sein du parlement, désavouer le sens apparent et naturel ! Il ne donna pas même au congrès le droit, de le dépouiller de ce caractère royal qui, dans l’intérêt du principe et du prestige monarchiques, doit sans doute être d’un très difficile accès pour quiconque n’est pas né sur les marches du trône, mais que ce même intérêt prescrit bien plus impérieusement encore de respecter à jamais, à travers toutes les vicissitudes de la fortune, dans l’homme qui l’a une fois obtenu du consentement d’un peuple et de l’assentiment des gouvernemens étrangers.

Il est, je crois, peu d’esprits tant soit peu sensés qui méconnaissent aujourd’hui d’aussi incontestables vérités. M. Forsyth avoue que le refus de traiter Napoléon captif en prince souverain n’était pas fondé en raison, qu’il avait quelque chose de puéril, que Napoléon devait naturellement voir une insulte préméditée dans l’affectation qu’on mettait à l’appeler le général Bonaparte, et que des difficultés sans nombre ne pouvaient manquer d’en résulter dans ses rapports avec le gouverneur de Sainte-Hélène. Cherchant une excuse à ce qui n’était, comme je l’ai expliqué, que l’effet des passions et des préjugés du temps, il pense que l’on craignait, en maintenant à Napoléon la qualification impériale, de s’imposer envers lui des ménagemens qui eussent rendu plus difficile et moins efficace la surveillance dont il devait être l’objet. Une telle interprétation se réfute d’elle-même. Ce n’était pas la première fois qu’on voyait un souverain prisonnier de guerre, et pour ne citer qu’un exemple, Charles-Quint avait pu soumettre François Ier à une captivité qui fut par momens bien rigoureuse, sans cesser pourtant de le traiter en roi.

Je parlerai bientôt des fâcheuses conséquences de la détermination prise à cet égard par les puissances alliées ; mais il en est une que je dois signaler dès à présent. Si le traitement fait à Napoléon dans son exil ne fut pas, même au point de vue du bien-être matériel, ce que les convenances eussent demandé, il faut s’en prendre, j’en suis convaincu, moins à une dureté de cœur qui aurait été inconcevable, moins à un misérable esprit d’économie qui cependant y eut bien aussi quelque part, qu’à la crainte de paraître faire pour Napoléon plus qu’on n’eût fait pour un particulier d’un rang élevé et lui reconnaître ainsi le rang princier dont on mettait tant de prix à le dégrader. Cela ressort des instructions émanées de lord Bathurst, qui recommandent d’accorder, autant que possible au général Bonaparte tout le bien-être et l’établissement dont jouissent d’ordinaire les officiers du rang de général en chef. Une lettre qui sert de supplément à ces instructions contient le passage suivant, conçu dans le même esprit : « Bien que l’intention du gouvernement de sa majesté soit que l’appartement occupé par le général Bonaparte soit suffisamment garni, il faut éviter soigneusement toute dépense non nécessaire, et le mobilier doit être solide et bien choisi sans profusion d’ornemens. » On peut croire que c’est dans la même pensée qu’on défendit de loger Napoléon dans l’habitation assignée au gouverneur de l’île, quoique ce fût la seule où on eût pu l’établir d’une manière vraiment convenable, et qu’on le relégua à Longwood, maison de campagne occupée jusqu’à cette époque par un simple lieutenant-colonel sous-gouverneur, demeure tellement insuffisante, malgré les additions et les réparations qu’on y fit à la hâte, qu’on dut bientôt reconnaître la nécessité d’en construire une autre, qui venait seulement d’être achevée lorsque la mort de l’empereur la rendit inutile. On avait pensé apparemment que déloger le gardien au bénéfice du prisonnier, c’eût été traiter ce dernier autrement qu’on ne traite un prisonnier ordinaire, et c’est précisément ce qu’on ne voulait pas.

Ce système renfermait, on peut le dire, le germe de tous les incidens pénibles, de toutes les collisions qui devaient marquer d’un caractère si déplorable la captivité de Napoléon. Le choix du fonctionnaire que le cabinet de Londres chargea de l’appliquer fut mal calculé d’ailleurs pour en atténuer les inconvéniens. On aurait dû se préoccuper avant tout de la nécessité d’appeler au gouvernement de Sainte-Hélène un homme ferme et exact, mais qui, par l’élévation, la liberté, la largeur de son esprit, la bienveillance de son caractère, l’agrément de ses manières, fût en mesure de tempérer la rigueur des devoirs dont on le chargeait, qui, par sa position, fût assez considérable pour ne pas craindre de prendre beaucoup sur lui et d’agir au besoin suivant les circonstances. Un tel homme, j’en conviens, était difficile à trouver, surtout dans le parti qui gouvernait alors l’Angleterre, et s’il eût existé, on peut douter qu’il eût accepté facilement une telle mission. Ce qui est certain, c’est que cet homme n’était pas sir Hudson Lowe, qui, malgré une carrière honorable, une véritable capacité à certains égards et, quoi qu’on ait pu dire, une conscience droite et même scrupuleuse ; était, sous bien des rapports essentiels, particulièrement impropre au poste qu’on jugea à propos de lui confier.

Il n’appartenait pas à cette aristocratie qui alors dominait de si haut la société anglaise. Fils d’un chirurgien militaire, né, par une singulière coïncidence, la même année que Napoléon, engagé dès son plus jeune âge dans la profession des armes, sa carrière avait été aussi lente qu’active et pénible. Pendant bien des années, par un autre hasard non moins bizarre, il avait commandé en Corse même, en Égypte, en Sicile, dans le royaume de Naples, dans les Iles-Ioniennes, des corps d’insurgés et de réfugiés corses au service de l’Angleterre. Il avait fait preuve de sang-froid, de courage, d’instinct militaire, et même de quelques talens administratifs dans un bon nombre d’expéditions difficiles et laborieuses, mais qui, accomplies loin des grands théâtres où se décidaient les destinées du monde, n’appelaient que médiocrement l’attention publique, et ne désignaient ni à la faveur ni à la gloire ceux qui y prenaient part. Aussi, malgré l’activité et la continuité de ses services, n’était-il encore, à quarante-quatre ans, que colonel d’état-major, lorsqu’en 1813, au moment où venait de se former la grande coalition sous laquelle Napoléon devait enfin succomber, il fut attaché en qualité de commissaire anglais au quartier-général de l’armée prussienne de Silésie, commandée par le général Blücher. Pendant les deux campagnes que dura cette guerre, il assista à tous les combats livrés en Allemagne et en France. Il résulte du témoignage des généraux prussiens et particulièrement du chef d’état-major Gneisenau, avec qui il resta toujours en relations d’amitié et de correspondance, que dans les vicissitudes si multipliées et si rapides de cette lutte formidable sir Hudson Lowe se fit remarquer, non-seulement par une rare intrépidité, mais par de véritables talens, par beaucoup de jugement, par un imperturbable sang-froid. Appelé plus d’une fois, malgré l’infériorité de son grade, à émettre sur les opérations militaires un avis qui avait quelque poids, parce qu’on y voyait en quelque sorte celui de son gouvernement, il se prononça toujours, même au milieu des revers, même alors que le découragement avait gagné une grande partie des coalisés, pour les partis les plus énergiques. « Jamais, lui écrivait plus tard le général Gneisenau dans un langage passionné qui caractérise l’époque, jamais vous n’avez dévié de la conviction, que, pour ramener l’Europe à un juste équilibre et pour renverser le gouvernement du jacobinisme impérial, il fallait prendre sa capitale. » Une lettre écrite par sir Hudson Lowe le 17 janvier 1814, au plus fort des succès éclatans, mais éphémères, que Napoléon remportait en Champagne, confirme l’assertion du général prussien. Dans cette lettre, adressée à sir Charles Stewart, il insistait pour qu’après s’être engagé comme on l’avait fait dans l’intérieur de la France, on n’hésitât pas à marcher sur Paris avec la pensée bien arrêtée d’y renverser l’empire, « le peuple français, disait-il, n’a pas assez de ressort pour le faire de lui-même. Il semble que toute susceptibilité d’honneur personnel et national soit éteinte chez les Français quant au point de savoir par qui ils sont gouvernés, mais ils verraient avec une complète indifférence les alliés se charger pour eux de cette tache. » Ce fut sir Hudson Lowe qui porta en Angleterre la nouvelle de l’abdication de Napoléon. Élevé enfin au grade d’officier général, décoré de l’ordre du Bain et des ordres de Prusse et de Russie, il fut chargé, après la paix, de l’inspection des forteresses que les Anglais continuaient à occuper dans les Pays-Bas. En 1815, lorsque le 20 mars eut rallumé pour quelques jours la guerre européenne, on lui donna le commandement des forces anglaises réunies à Gênes. Il ne tarda pas à occuper avec ces forces la ville de Marseille, et en cette occasion il eut à coopérer avec l’amiral lord Exmouth, dont j’ai cité la conduite envers le maréchal Brune.

Placé ainsi, pendant les dernières années de la guerre, dans une position plus élevée, où ses facultés purent se déployer tout entières, et qui lui permit de prendre une part directe, bien que secondaire, à des événemens décisifs, sir Hudson Lowe n’y puisa pourtant pas ce sens politique, cette largeur de vues que l’expérience et le spectacle des grandes affaires donnent aux hommes capables d’en comprendre la portée. Le hasard le rapprocha alors plus particulièrement de cet état-major prussien, en qui tant d’héroïsme et de patriotisme se mêlait à une haine si aveuglément furieuse contre Napoléon et contre la France. On peut supposer qu’un tel milieu exerça une influence fâcheuse sur l’esprit du gouverneur futur de Sainte-Hélène. Doué d’un caractère honnête et consciencieux, d’un esprit intelligent et généralement judicieux, mais étroit, défiant et susceptible de préventions, sir Hudson Lowe ne déguisait pas, à beaucoup près, ses imperfections par l’agrément de ses manières. Tous ceux qui l’ont connu, ceux mêmes qui le jugent avec le plus de bienveillance, s’accordent à dire que sa physionomie, son abord, son langage, avaient une froideur, une sécheresse disgracieuse, qui, de l’aveu de M. Forsyth, eussent dû le faire exclure de la mission difficile et délicate pour laquelle il fut désigné. Cette mission, il était certes bien loin de s’y attendre, lorsque le 1er août 1815 il reçut à Marseille, où il commandait les forces anglaises, la nouvelle du choix qu’on avait fait de lui. Il partit immédiatement pour Londres, où il devait recevoir ses instructions. Pour lui donner plus d’autorité, on le fit lieutenant-général, commandeur de l’ordre du Bain, et on lui promit de la part du premier ministre, lord Liverpool, que s’il gardait seulement trois ans les fonctions dont il allait prendre possession, la bienveillance du gouvernement ne s’arrêterait pas là. Ce n’était pas trop sans doute de ces faveurs, de ces promesses et du traitement considérable qui lui fut assigné, pour lui faire accepter avec résignation la destination lointaine et compromettante à laquelle il se voyait ainsi condamné. Il se ménagea lui-même une consolation et une ressource plus efficace contre les ennuis de cet exil en se mariant avant de quitter l’Angleterre.

Parti de Portsmouth le 29 janvier 1816, c’est seulement le 14 avril qu’il arriva à Sainte-Hélène, où Napoléon l’avait précédé de six mois. Il y avait été conduit par le contre-amiral sir George Cockburn, commandant de la station navale du Cap, qui, comme je l’ai dit, exerça provisoirement jusqu’à l’arrivée de sir Hudson Lowe les fonctions de gouverneur de l’île. Napoléon et la plupart des historiens de sa captivité ont affecté de faire l’éloge du contre-amiral comme pour mieux accabler son successeur, en rejetant exclusivement sur ce dernier la responsabilité des tristes querelles qui éclatèrent presque aussitôt après son arrivée. À les en croire, sir George Cockburn avait su tempérer par sa loyale franchise la rigueur de ses devoirs. Il est possible que ses manières fussent moins répulsives que celles de sir Hudson Lowe, mais on ne voit pas, en consultant les documens écrits, que, pendant la courte durée de ses fonctions intérimaires, l’état des choses ait été bien diffèrent de ce qu’il devint par la suite. Les esprits n’avaient pas encore eu le temps de se porter à ce degré d’exaspération et d’aigreur où ils arrivèrent plus tard, mais déjà Napoléon avait manifesté contre son gardien provisoire une violente irritation qui éclata pour la première fois à l’occasion du refus qu’on lui fit de le laisser parcourir sans escorte certaines parties de l’île. Des propos injurieux avaient été tenus, des lettres blessantes échangées entre l’amiral et les serviteurs de l’empereur. Dans une réponse de l’amiral au comte Bertrand, qui, en lui transmettant les plaintes de Napoléon, avait désigné son maître par le titre impérial, on trouve cette phrase qui, si elle eût été écrite par sir Hudson Lowe, aurait été bien souvent citée comme une cruelle ironie : « Vous m’obligez à vous dire d’une manière officielle que je n’ai pas connaissance qu’il existe en ce moment dans cette île aucun empereur, ni que j’y aie amené aucune personne revêtue de cette dignité. » Il semblerait d’ailleurs que cette incroyable phrase n’était pas une mauvaise plaisanterie, mais bien une précaution pédantesque prise pour garantir la responsabilité de sir George Cockburn, qui, écrivant quelques jours après à lord Hathurst pour l’informer de cet incident, affectait sérieusement de n’être pas absolument certain que ce fût du général Bonaparte que le comte Bertrand eût voulu parler.


II

Ce fut le 17 avril que sir Hudson Lowe se présenta pour la première fois devant Napoléon. La veille, l’empereur captif avait refusé de le recevoir sous prétexte d’indisposition, mais en réalité parce qu’on avait négligé de l’avertir à l’avance de sa visite. Ce premier entretien, dans lequel il fut beaucoup question de la Corse et de l’Égypte, où sir Hudson Lowe avait fait la guerre, ne parut pas laisser de lui une impression défavorable à Napoléon, qui, tout en remarquant la sécheresse de sa conversation, exprima l’opinion qu’on pourrait s’entendre facilement avec lui.

Cette illusion ne devait pas durer. Il y avait dans la situation des difficultés dont il n’eût pas été donné à l’homme le plus habile de triompher, bien moins encore à sir Hudson Lowe.

Qu’on se représente le héros qui, trois ans auparavant, gouvernait encore l’Europe - maintenant captif sur un rocher à deux mille lieues de notre continent, soumis à toutes les volontés du général obscur que le gouvernement britannique avait rendu dépositaire de ses pouvoirs, gardé presque à vue jusque dans l’étroite et incommode demeure où on l’avait établi, ne pouvant s’en éloigner au-delà d’une certaine distance que sous l’escorte d’un officier anglais, ne pouvant recevoir aucune visite, soit des habitans de l’île, soit des voyageurs qui touchaient à Sainte-Hélène en revenant des Indes, qu’avec l’autorisation du gouverneur, ni entretenir aucune correspondance, même avec sa famille, sans qu’elle passât sous les yeux de ce gouverneur. Qu’on se représente le génie dont l’activité sans égale remplissait et ébranlait naguère le monde réduit à s’agiter dans les limites resserrées de sa prison et n’ayant plus d’autre emploi, d’autres distractions que d’incessantes querelles avec ses gardiens : l’imagination pourrait difficilement concevoir une existence plus douloureuse.

Il y aurait de l’exagération à dire que la position de sir Hudson Lowe n’était guère moins cruelle, mais elle était certainement dès le principe et surtout elle ne tarda pas à devenir extrêmement pénible. On voit, par sa correspondance, que les difficultés très diverses et en quelque sorte contradictoires contre lesquelles il avait à lutter, les dangers opposés dont il avait à se garantir, lui apparurent dès le premier moment avec une grande netteté. Il comprenait très bien que l’honneur de son gouvernement, que le sien même exigeaient qu’il fit tout ce qui dépendrait de lui pour adoucir le sort de son prisonnier ; mais la pensée de sa responsabilité envers l’Angleterre et l’Europe, si grandement intéressées à ce que Napoléon ne recouvrât pas sa liberté, la crainte de la réprobation à laquelle il se verrait exposé, si, par un excès de ménagement, par l’impulsion d’une générosité mal entendue, il venait à compromettre le repos du monde, obsédaient sans cesse son imagination. S’il eût pu se distraire un moment de ces pensées, elles lui eussent été bien vite rappelées par les dépêches qu’il recevait de lord Bathurst, et aussi, suivant toute apparence, par ses correspondances particulières. On peut s’en faire une idée par ce que lui écrivait le 17 octobre 1817 son ancien ami de l’armée de Silésie, le général prussien Gneisenau : « Vous êtes, lui disait-il, le gardien du repos de l’Europe. De votre vigilance et de votre force de caractère dépend notre salut. Dès que vous vous relâcherez de vos mesures de rigueur contre le plus rusé scélérat du monde, dès que vous permettrez à vos subalternes de lui accorder des faveurs par une pitié mal entendue, notre repos sera compromis… La paix en France n’est pas rétablie, les choses ont même empiré. Tant qu’un soldat de Napoléon existera et tant qu’un commis de son administration ne sera pas ministre ou préfet, la tranquillité ne rentrera pas dans cette nation ambitieuse, cupide et vindicative. Si Bonaparte mettait le pied sur le sol de France, il régnerait plus absolument que jamais, et il pourrait encore ébranler les fondemens de l’Europe. Les regards de la nation se portent sur le jeune Napoléon. » Cette lettre se terminait par l’expression des inquiétudes qu’inspirait au général prussien la probabilité de la prochaine évacuation de la France par les forces alliées ; il disait que, le renouvellement de la guerre ne pouvant manquer d’en être bientôt la conséquence, il allait faire préparer ses équipages.

Tenu ainsi en éveil et sans cesse surexcité dans ses inquiétudes et dans les défiances auxquelles son caractère le portait naturellement, sir Hudson Lowe n’en fit pas moins de grands, de louables efforts pour concilier les devoirs opposés qui pesaient ainsi sur lui. Son esprit peu souple n’y mit pas toujours beaucoup d’adresse, il ne sut pas toujours éviter des tracasseries blessantes et inutiles ; mais sa bonne volonté ne peut être douteuse pour quiconque aura la patience de lire avec un peu d’attention ses volumineuses dépêches. Malheureusement cette bonne volonté, contrariée dans plusieurs circonstances importantes, comme nous le verrons bientôt, par les obstacles que le cabinet de Londres opposa à ses intentions conciliantes, devait d’ailleurs échouer contre l’irritation de Napoléon et contre des calculs que j’expliquerai plus tard.

Il ne faut pas perdre de vue ce fait important, que les rapports personnels de Napoléon avec sir Hudson Lowe ont été très rares, qu’ils ne se sont vus que cinq fois, que dans deux de ces cinq entrevues, dans la dernière surtout, qui eut lieu quatre mois seulement après l’arrivée du général à Sainte-Hélène, Napoléon se livra contre lui à des emportemens si extrêmes, que toute communication directe entre eux devint moralement impossible. Cela résulte, non pas seulement du récit qu’en fait sir Hudson Lowe, mais de l’aveu même de Napoléon, consigné dans les mémoires de MM. de Las-Cases et de Montholon. Il y reconnaît que sa conduite à l’égard du gouverneur ne peut être excusée que par la situation en quelque sorte désespérée à laquelle on l’avait réduit, et il y constate le calme parfait que sir Hudson Lowe sut conserver pendant cette scène extraordinaire. Il est vrai qu’ingénieux à lui trouver des torts, il se plaît à voir dans ce calme même une preuve d’insensibilité et d’absence de délicatesse. Quoi qu’il en soit, passé ces quatre premiers mois, les communications de Napoléon avec le gouverneur n’eurent plus lieu que par l’intermédiaire de ses compagnons de captivité. Sir Hudson Lowe eut encore à essuyer de quelques-uns d’entre eux, soit de vive voix, soit par écrit, des insultes qui souvent leur étaient commandées par Napoléon ; mais il mit à repousser ces agressions un mélange de modération et de fermeté dont on doit conclure qu’il avait un sentiment assez juste des devoirs de sa position.

Je n’entrerai pas dans le détail fastidieux des difficultés toujours renaissantes qui ravivaient à chaque instant une irritation dont la cause première était dans les situations respectives : il me suffira d’indiquer les points principaux qui seuls doivent appeler sur ce triste sujet l’attention de l’historien.

On a vu combien les difficultés avaient été gratuitement aggravées par la mesquine et ridicule affectation de considérer Napoléon comme un simple particulier. Cette affectation n’était rien moins que la lutte de la théorie du droit divin contre la vérité des faits ; elle devait par conséquent échouer, et la force des choses suffisait pour la déjouer. On peut, si l’on ne rougit pas d’une barbarie dont les gouvernemens de 1815 étaient heureusement incapables, enfermer dans un cachot un souverain déchu, on peut l’accabler d’ignobles et barbares outrages comme le malheureux Louis XVI, et la férocité même d’un pareil traitement est encore un hommage involontaire à la grandeur dont on s’efforce d’effacer ainsi les traces ; on peut, en un mot, traiter un roi captif plus mal qu’on ne traiterait un prisonnier ordinaire : — ce qui est impossible, c’est de le traiter de la même manière, c’est de faire disparaître par une apparence d’égalité la distance qui, aux yeux de tous, le sépare de la condition commune. Vainement affectait-on de ne donner à Napoléon que le titre de général et de se servir, en lui parlant, de l’appellation de monsieur ; ceux même qui faisaient usage de ces formules en semblaient gênés, ils n’abordaient pas Napoléon comme ils eussent abordé toute autre personne. Les étrangers qui désiraient le visiter étaient reçus en audience, et devaient s’adresser pour l’obtenir à celui de ses serviteurs qui continuait à porter le titre de grand-maréchal. Un officier d’état-major avait été établi à résidence à Longwood, et les instructions du gouvernement anglais lui prescrivaient de s’assurer par ses propres yeux, deux fois par jour au moins, de la présence du prisonnier. Non-seulement cet officier fut toujours exclu de la société de Napoléon, ce qui était assez naturel, mais il se trouva à plusieurs reprises, pendant des semaines entières, dans l’impossibilité d’accomplir cette prescription, Napoléon se tenant renfermé dans sa chambre, soit par motif de santé, soit par mécontentement, par caprice, quelquefois même, à ce qu’il semble, pour se donner le plaisir un peu puéril de tourmenter son gardien, qui se fatiguait du matin au soir, souvent sans succès, à essayer de l’entrevoir au passage ou à travers une fenêtre. Le cabinet de Londres, se voyant ainsi bravé, ordonna à sir Hudson Lowe de recourir à la force, s’il le fallait absolument, pour assurer à son délégué la possibilité de pénétrer chaque jour dans l’appartement d’où Napoléon s’opiniâtrait à ne plus sortir. Sir Hudson Lowe en fit plusieurs fois la menace, mais il ne l’exécuta pas, comprenant l’effet moral que produirait une pareille violence. Il ne donna non plus aucune suite, malgré les ordres formels de lord Bathurst, à l’intention annoncée à plusieurs reprises de renvoyer et de regarder comme non avenues toutes les lettres des serviteurs de Napoléon dans lesquelles ils donneraient à leur maître le titre d’empereur, ou du moins s’il renvoya quelques-unes de ces lettres, ce ne fut que pour la forme, après en avoir pris copie et en se réservant de tenir compte des réclamations qu’elles contenaient. De même il prit sur lui, dans bien des cas, d’éluder les instructions qui lui enjoignaient d’intercepter les livres et les présens de toute espèce envoyés en hommage à Napoléon, lorsque la suscription ou un signe matériel quelconque ferait allusion à son titre impérial. En chaque occasion, il avertissait, il menaçait pour l’avenir, mais presque toujours il trouvait quelque raison, quelque prétexte pour passer par dessus ces transgressions.

Chargé, au moment de son arrivée à Sainte-Hélène, d’exiger des officiers et des domestiques attachés au service de celui qu’on voulait appeler le général Bonaparte l’engagement écrit de se soumettre à certains règlemens de police et de surveillance, il avait consenti à recevoir d’eux cet engagement dans une forme qui non-seulement impliquait de leur part la persistance à voir un empereur dans leur maître, mais encore constituait une sorte de protestation contre les procédés du gouvernement anglais. Cette extrême condescendance ne fut pas approuvée à Londres, et le gouverneur dut demander aux malheureux exilés une déclaration nouvelle, qu’ils ne signèrent qu’après de longues hésitations et sous la menace d’être renvoyés en Europe.

Évidemment sir Hudson Lowe sentait tout ce que ces misérables querelles d’étiquette ajoutaient à la difficulté de sa tâche, tout ce qu’elles y mêlaient de puéril, d’inutilement vexatoire, et il eût été heureux d’y mettre fin. Sur une suggestion du général Bertrand, il consentit, pour son compte, à employer dans sa correspondance avec Longwood la désignation de Napoléon Bonaparte à la place de celle de général Bonaparte, qui, je ne sais pourquoi, déplaisait plus particulièrement à l’empereur. Napoléon, dans un des momens assez rares où il cherchait sérieusement des moyens d’accommodement, avait parlé de se mettre sur le pied de l’incognito et de prendre le nom de quelqu’un de ses anciens amis morts depuis longtemps sur les champs de bataille, celui du colonel Muiron, le plus ancien de ses aides de camp, ou celui de Duroc. Sir Hudson Lowe s’empressa d’accueillir une idée qui lui paraissait propre à tout concilier et de la transmettre à son gouvernement. La réponse que lui fit lord Bathurst est singulière : « A cet égard, lui dit-il, je ne vous donnerai probablement aucune instruction. Il peut sembler dur de repousser une telle proposition, et cependant, si on l’accepte, il pourrait en résulter beaucoup d’embarras. Vous n’encouragerez donc pas la reprise de cette conversation. La proposition ne vous ayant pas été faite formellement, une réponse officielle n’est pas nécessaire. » On à peine a comprendre quels sont ces inconvéniens dont lord Barthurst se montrait si effrayé. M. Forsyth suppose qu’il craignait de reconnaître indirectement à Napoléon le caractère de prince souverain en lui permettant un incognito qui n’est guère usité que parmi les princes. Cette conjecture n’est pas sans vraisemblance. Rien ne caractérise mieux la mesquinerie des vues qui dirigeaient parfois la politique du cabinet anglais de cette époque.

Ce n’est pas, à beaucoup près, la seule circonstance où sir Hudson Lowe ait fait preuve de sentimens plus élevés et d’un jugement plus droit que son gouvernement. Très peu de temps après son arrivée à Sainte-Hélène, lord Bathurst, s’effarouchant du chiffre auquel se montaient les frais de la détention de Napoléon et cédant moins encore peut-être, comme je l’ai déjà fait entendre, à un calcul de misérable économie qu’à la crainte de donner trop d’éclat à l’établissement du héros captif, écrivit au gouverneur de prendre les dispositions nécessaires pour réduire les dépenses de Longwood à 8,000 liv. sterl., c’est-à-dire à moins de moitié de ce qu’elles avaient été jusqu’alors. Si le général Bonaparte voulait y ajouter quelque chose, remarquait lord Bathurst, c’était à lui d’y pourvoir à l’aide des fonds dont on croyait savoir qu’il pouvait disposer. — Il fallait ignorer complètement l’état des choses à Sainte-Hélène, la stérilité, le peu de ressources du pays, la nécessité de faire venir du dehors et de bien loin tout ce qui sortait du cercle des premières nécessités de la vie, la cherté, la difficulté des transports, pour se persuader que 8,000 livres sterling pussent suffire à l’entretien tant soit peu convenable de Napoléon et des serviteurs de divers ordres qui l’avaient accompagné. Lord Bathurst, pour faciliter une telle économie, recommandait, il est vrai, de renvoyer en Europe une partie de ces serviteurs, dont le nombre, qui n’avait pourtant rien d’excessif, l’inquiétait ; mais sir Hudson Lowe, tout en procédant avec ménagement à cette réduction du personnel, reconnut sans hésiter que la somme fixée par lord Bathurst était absolument insuffisante, et prit sur lui de la porter à 12,000 livres sterling. Les raisons qu’il en donna étaient tellement péremptoires, que lord Bathurst ne put s’empêcher de l’approuver. Plus tard même, il l’autorisa à dépasser au besoin les limites de ce budget, en sorte que les premières instructions, dont il avait bien fallu donner connaissance à Napoléon pour expliquer le renvoi d’une partie de ses domestiques, n’eurent d’autre résultat que de lui fournir un texte de plaintes contre les procédés du gouvernement anglais. Il déclara au surplus qu’il ne demandait rien, qu’il saurait vivre, s’il le fallait, du pain des soldats, qu’il était prêt à acquitter de ses deniers tout ce que son entretien pouvait coûter à l’Angleterre, mais qu’il fallait pour cela qu’on le laissât communiquer librement et par lettres fermées avec les personnes qui étaient, en Europe, les dépositaires de sa fortune. Sir Hudson Lowe n’ayant pu y consentir, parce qu’il lui était prescrit de ne transmettre les lettres de ses prisonniers qu’après en avoir pris connaissance, Napoléon fit briser et vendre son argenterie, comme pour proclamer bien haut que l’Angleterre le réduisait à cette dernière ressource. En réalité, aucune nécessité ne l’obligeait à y recourir ; ce n’était qu’un appel à l’opinion, une tentative, assez bien calculée, pour émouvoir les sympathies publiques. Sir Hudson Lowe se montra très contrarié d’un incident si malencontreusement préparé par la faute de son gouvernement.

On sait qu’il avait été interdit à Napoléon de se promener en dehors de certaines limites sans être accompagné par un officier anglais qui ne devait jamais le perdre de vue. Plutôt que de subir un assujettissement qui représentait trop vivement à son esprit son état de captivité, il préféra renoncer à l’exercice du cheval, que les médecins jugeaient nécessaire à sa santé. Sir Hudson Lowe s’ingénia vainement pendant plusieurs années à combiner, à proposer des termes moyens pour concilier avec les susceptibilités de Napoléon les précautions qu’exigeait sa responsabilité. Toutes ses tentatives d’accommodement furent repoussées.

Le règlement par lequel il avait cru devoir soumettre ceux qui voulaient visiter les hôtes de Longwood à se munir d’une autorisation émanée de lui ne suscita pas moins de contestations. Sir Hudson Lowe échoua encore dans ses essais de transaction ; Napoléon, plutôt que de se prêter à une formalité dans laquelle il voyait en quelque sorte un stigmate d’esclavage, renonça presque absolument aux relations qu’il s’était d’abord montré disposé à entretenir avec la société de l’île. Renfermé avec les siens dans sa triste demeure, où il n’admettait guère que le médecin O’Meara et l’amiral sir Pulteney Malcolme, commandant de la station navale depuis le départ de sir George Cockburne, sa solitude était à peine interrompue de loin en loin par la visite de quelques personnages de distinction qui touchaient à Sainte-Hélène en traversant l’Océan pour se rendre d’Angleterre aux Indes ou des Indes en Angleterre. Une curiosité facile à comprendre les portait à demander à être admis auprès de l’ancien maître du monde, de celui dont le nom avait rempli si longtemps toutes les bouches de la renommée. Quelquefois Napoléon, souffrant ou irrité, refusait de les recevoir ; le plus souvent au contraire il leur donnait audience, soit pour se distraire, soit surtout dans l’espérance d’agir sur leur esprit, de les convaincre de la réalité de ses griefs contre le gouverneur, contre le ministère anglais, et, par leur intermédiaire, de donner à ces griefs une grande publicité. Sir Hudson Lowe ne gênait en rien ces entrevues ; croyant très sincèrement que sa conduite ne donnait lieu à aucune accusation fondée et que Napoléon était traité avec tous les ménagemens que permettait la prudence et qu’autorisaient ses instructions, il pensait avoir tout à gagner à ce que des personnes dignes de foi pussent rendre témoignage de sa situation. Parfois aussi il espérait que tel de ces voyageurs éminens lord Amherst par exemple, pourrait inspirer quelque confiance à Napoléon, lui faire entendre raison et devenir l’instrument d’un rapprochement désirable pour tout le monde. Lord Balhurst voyait ces entrevues d’un tout autre œil : il eût voulu qu’on y mit des restrictions, son esprit soupçonneux ne les jugeant pas exemptes d’inconvéniens et de dangers. S’il ne les prohibait pas d’une manière absolue, ce n’était pas par égard pour Napoléon, ce n’était pas pour ménager quelques distractions à son douloureux exil. Voici l’étrange raison qu’il donnait à sir Hudson Lowe de sa tolérance : « Il serait dur et il paraîtrait suspect de ne pas accorder satisfaction à la curiosité qu’on éprouve naturellement de voir un homme aussi extraordinaire. »

Sauf ces rares exceptions, Napoléon se trouvait donc réduit à la société du petit nombre de serviteurs qui avaient voulu partager son exil. Il leur dictait ses mémoires, il se faisait aider par eux dans les recherches nécessaires à la préparation de ces précieux travaux, et en cela leur concours lui était sans doute fort utile ; mais ce n’était pas dans ses entretiens avec eux qu’il pouvait puiser les consolations et la force morale dont il aurait eu besoin pour supporter dignement son infortune. J’aborde un sujet délicat. J’ai à parler d’hommes qui ont à peine cessé de vivre, et dont il ne serait ni convenable ni généreux de scruter la conduite avec trop de rigueur. Pour la plupart, c’était sans doute un noble dévouement qui les avait décidés à suivre leur ancien maître, lorsqu’il s’était vu abandonné par la fortune : mais l’épreuve qu’ils avaient acceptée se trouva au-dessus de leurs forces, et plusieurs donnèrent lieu de penser que des motifs personnels avaient eu aussi une grande part à leur détermination. Bientôt aigris par les privations, par les souffrances de toute nature que leur infligeait ce lointain exil, on les vit chercher à s’en distraire par des moyens qui ne pouvaient qu’augmenter leur malheur et celui de Napoléon. Les jalousies, les susceptibilités d’une cour où l’on se dispute la faveur du prince, ne tardèrent pas à éclater dans cette prison ; d’irréconciliables inimitiés s’y déclarèrent, on en vint jusqu’à se provoquer en duel. À l’exception d’un seul, qui, persécuté par ses compagnons et tombé dans la disgrâce de l’empereur, eut le tort de se laisser entraîner par son dépit à des relations trop intimes et trop confidentielles avec les autorités anglaises, tous ces infortunés s’accordaient d’ailleurs en un point, — une irritation profonde contre sir Hudson Lowe. Tous semblaient éprouver quelque adoucissement à leurs maux en entretenant l’exaspération de Napoléon au lieu de s’efforcer de la calmer. Seulement, suivant la différence de leur caractère et de leur tempérament, tel d’entre eux, plus franc, plus simple d’esprit et de mœurs, ne cédait, en se livrant à de violens emportemens, qu’à un sentiment d’irritation bien naturel dans la position où il se trouvait ; tel autre, dominé par sa vanité, paraissait chercher avant tout, dans les plaintes déclamatoires auxquelles il s’abandonnait, un moyen d’exhausser le piédestal de la statue qu’il s’élevait à lui-même à côté du grand empereur ; tel autre encore, plus porté à l’intrigue et à la dissimulation, trouvait évidemment un secret plaisir à se rendre, entre Napoléon et le gouverneur, l’intermédiaire de négociations tortueuses qui aboutissaient rarement à un résultat satisfaisant. Quelques mois s’étaient à peine écoulés depuis leur arrivée au lieu de leur relégation, que déjà ils ne pouvaient plus cacher la lassitude insupportable qu’ils éprouvaient d’une telle existence, et leur disposition à saisir toute occasion honorable ou spécieuse d’y mettre un terme.

La haine qu’on exprimait avec tant de vivacité dans cette triste cour de Longwood contre la politique et les agens de l’Angleterre était sincère, je n’ai pas besoin de le répéter ; elle trouvait dans les positions respectives comme dans les souvenirs du passé une explication plus que suffisante. Il est pourtant certain qu’il se mêlait une part de calcul aux expressions violentes par lesquelles elle se manifestait, et que les accusations exagérées dont le ministère anglais et surtout sir Hudson Lowe étaient assaillis tenaient à un plan de conduite qu’il faut expliquer avec quelque détail.

Napoléon, quelle que fut la profondeur de sa chute, n’avait pas la conviction que sa carrière politique fût entièrement terminée. L’espoir de quitter un jour Sainte-Hélène ne s’éteignit jamais absolument en lui. Ce n’est pas qu’il paraisse avoir beaucoup compté sur une évasion clandestine, dont le projet fut, dit-on, formé à plusieurs reprises par ses partisans dévoués, et qui aurait eu lieu à bord de quelque bâtiment expédié des États-Unis ou du Brésil ; c’était sur d’autres prévisions qu’il fondait ses rêves d’avenir. Il pensait que le nouvel ordre de choses établi en France ne pourrait s’y soutenir, que l’opinion lui redeviendrait favorable, et qu’un jour on serait forcé de le rappeler, parce qu’on reconnaîtrait que seul il avait la force de gouverner ce pays. Méconnaissant le caractère de la nation anglaise et le génie de ses institutions, il s’exagérait l’importance des agressions passionnées dirigées dans le parlement et dans les journaux contre le ministère tory ; il se persuadait que ce ministère y succomberait avant peu, et que celui qui le remplacerait, choisi dans les rangs du parti whig, qui blâmait si énergiquement les rigueurs de la prison de Sainte-Hélène, ne manquerait pas d’y mettre fin. Lord Holland, non content de parler en sa faveur dans le parlement, lui envoyait des présens, lui faisait parvenir des témoignages d’admiration et de sympathie. Comment admettre que ce même lord Holland, devenu l’un des membres influens d’un nouveau cabinet, ne s’empresserait pas de rendre à la liberté le héros dont il avait déclaré la détention contraire au droit des gens ? Comment croire même que les whigs, maîtres du pouvoir, pussent joindre leurs efforts à ceux des puissances continentales pour empêcher le peuple français d’expulser la maison de Bourbon et de relever le trône impérial, eux qui n’avaient cessé de proclamer le droit appartenant aux peuples de se donner les gouvernemens qui leur conviennent le mieux ? C’était donc sur l’avènement des whigs que reposait le principal espoir de Napoléon ; mais pour aider à cet avènement, pour leur faciliter ce qu’il les croyait disposés à faire en sa faveur, il fallait exciter en Angleterre une vive indignation contre les détenteurs actuels du pouvoir, contre ceux qu’on accusait d’exercer sur le grand captif des traitemens si barbares ; il fallait éveiller jusque dans les esprits naguère encore les plus hostiles envers lui ce sentiment de sympathie qui s’attache presque infailliblement à une grande infortune, lorsque celui qu’elle atteint est tombé du faite de la gloire et de la prospérité.

Une sorte de conspiration s’organisa dans cette pensée parmi les exilés contre sir Hudson Lowe et ses commettans. Cette conspiration, bien excusable sans doute dans les circonstances, mais qui, comme toutes les conspirations, ne pouvait se poursuivre qu’aux dépens de la franchise, et de la vérité, fut méditée dès les premiers instans du séjour à Sainte-Hélène. Ce que je dis ici n’est pas une simple conjecture, ce n’est pas même une simple déduction de faits évidens, incontestables, qui ne s’expliqueraient pas autrement. Nous avons à ce sujet les aveux formels des intéressés. M. de Las-Cases s’exprime ainsi, à la date du 30 novembre 1815, c’est-à-dire bien avant l’arrivée de sir Hudson Lowe, dans un passage de son Mémorial qui a été retranché à l’impression : « Il ne nous restait que des armes morales. Pour en faire l’usage le plus avantageux, il fallait réduire en système notre attitude, nos paroles, nos sentimens, nos privations même ; il fallait qu’une nombreuse population en Europe prit un vif intérêt à nous, et que l’opposition en Angleterre ne manquât pas d’attaquer le ministère au sujet de la violence de ses procédés envers nous. » - M. de Montholon disait un jour à un officier anglais qui avait failli être désigné par sir Hudson Lowe pour résider à Longwood en qualité de surveillant officiel : » Mon cher ami, vous l’avez échappé belle, si vous étiez venu ici avec cette commission, nous aurions très certainement ruiné votre réputation. C’était une partie de notre système. » Bien des années après, M. de Montholon, de retour en France et visité par le même officier, qui s’efforçait apparemment de justifier sir Hudson Lowe, lui répondait : « Que voulez-vous ? Un ange descendu du ciel ne nous aurait pas convenu comme gouverneur de Sainte-Hélène. »

Ainsi s’explique, presque autant que par les souffrances véritables des prisonniers, le ton d’exaspération qui caractérisa presque constamment leurs rapports avec les agens anglais. Ces souffrances étaient grandes sans doute : pour Napoléon surtout, pour cette âme de feu, pour cet esprit dominateur, elles devaient être intolérables ; mais on voulait qu’elles pussent être comprises par toutes les imaginations, et dans cette pensée on ne craignait pas d’en surcharger le tableau, de faire appel aux instincts de la foule. Comme on ne pouvait guère espérer qu’elle se rendit un compte exact de toutes les douleurs morales du grand homme, on cherchait à exciter sa sympathie par des griefs plus appropriés à toutes les intelligences. Des réclamations incessantes, amères, injurieuses non-seulement contre ce qu’il y avait d’excessif dans les mesures de sûreté prescrites par le gouverneur, mais contre les précautions les plus simples exigées évidemment par la situation, des lamentations déclamatoires sur la mauvaise qualité ou l’insuffisance des alimens, du mobilier, des objets de chauffage, d’opiniâtres refus opposés à tous les expédiens que sir Hudson Lowe mettait en avant pour remédier à ces sujets de plainte, une attention minutieuse à signaler de sa part comme des insultes, comme des énormités, des procédés maladroits provenant d’un simple manque de tact, à dénaturer les propos les plus innocens pour y trouver une offense, une menace, quelquefois même à donner, par une interprétation forcée, un sens ironique et cruellement blessant à des paroles qu’il avait voulu rendre bienveillantes, — tel est, on peut le dire, le résumé des communications échangées, pendant plus de quatre années, entre sir Hudson Lowe et ses prisonniers. Tantôt le grand empereur s’abandonne aux plus violens emportemens contre sir Hudson Lowe, qu’il traite de bourreau, de brigand, d’homme sans honneur, et contre les ministres anglais, qu’il accuse de vouloir l’assassiner ; tantôt, dans ses conversations avec les Anglais admis en sa présence, dans les lettres et les notes qu’il dicte à ses serviteurs, ou dans ses entretiens confidentiels avec eux, il épuise toute la force, toute la subtilité de son esprit à contester la légalité des traitemens qu’on lui fait subir, il affaiblit par de pures chicanes ce qu’il y a de vrai, de fondé dans ses plaintes, et ne semble pas comprendre que, sous l’étreinte de la nécessité, le silence d’une résignation dédaigneuse est le seul asile où sa dignité puisse s’abriter. Pour quiconque aime la grandeur morale, pour quiconque éprouve le noble besoin d’aimer et d’admirer l’âme de ceux dont il admire le génie, c’est sans doute un spectacle pénible que ce qui se passait à Longwood. Peut-on affirmer avec la même certitude que ce spectacle fût mal calculé pour le résultat qu’on se proposait ? Il semblerait que ce mélange d’emportemens, de déclamations, de subtilités, dût amoindrir aux yeux de tous celui sur qui on s’efforçait d’appeler l’intérêt. C’est là une de ces erreurs où tombent fréquemment les esprits élevés et délicats que l’expérience n’a pas suffisamment habitués à se défier de leurs impressions personnelles, erreurs qui les exposent à de funestes mécomptes lorsqu’ils sont appelés au maniement des affaires. Ils se persuadent que la fausseté, l’exagération des sentimens et des idées qui révoltent leur intelligence produisent le même effet sur les masses. Ils se trompent. C’est par des moyens grossiers qu’on agit puissamment sur les imaginations vulgaires, surtout lorsqu’on veut les abuser ; c’est en frappant fort plus qu’en frappant juste qu’on réussit à les entraîner, et ces imaginations vulgaires composant en effet l’immense majorité, leur ébranlement forme bientôt une sorte d’opinion universelle à laquelle finissent par se laisser plus ou moins entraîner les esprits éclairés, quelquefois sans se rendre bien compte des élémens qui ont concouru à la constituer.


III

On put bientôt s’apercevoir des résultats de l’attitude prise par les prisonniers de Longwood. Les informations qu’ils faisaient parvenir en Europe, souvent par des voies clandestines, sur le traitement subi par Napoléon, étaient publiées dans les journaux anglais, et retentissaient même dans le parlement. Les ministres y opposaient des réponses dont l’exactitude matérielle produisait peu d’effet, parce que l’accent de dureté haineuse qui y régnait paraissait prouver que Napoléon était réellement entre les mains d’ennemis implacables, aussi étrangers à la modération qu’à la générosité. Comme il arrive toujours, comme on devrait toujours s’y attendre dans des circonstances analogues, une réaction commençait déjà à s’opérer en Angleterre, en France surtout, en faveur de l’homme illustre et malheureux que poursuivaient naguère les ressentimens de l’Europe, et il était facile de prévoir que cette réaction grandirait à mesure que le temps, faisant éclore des générations nouvelles, affaiblirait le souvenir des calamités dont il avait affligé le monde.

À Sainte-Hélène même, cette modification des esprits commençait à être sensible. Napoléon et ses amis avaient très bien compris que le meilleur moyen d’accréditer leurs accusations contre les ministres anglais et contre sir Hudson Lowe, c’était de les concentrer sur eux, sur ce dernier particulièrement, d’affecter de croire que les rigueurs qui leur étaient reprochées avec tant de virulence étaient le résultat de leurs inspirations personnelles, et que la nation britannique, le prince régent lui-même, loin de s’associer à une telle malveillance, en eussent été profondément indignés, s’ils avaient connu toute la vérité. Napoléon mettait donc tout en œuvre pour circonvenir, pour capter ceux des fonctionnaires, des officiers et des voyageurs anglais qu’il avait occasion d’entretenir. On sait quel était au besoin son talent de séduction. L’auréole dont l’entouraient les souvenirs de son ancienne puissance et sa gloire incomparable lui donnait d’ailleurs une grande action sur les imaginations et sur les amours-propres. Sir Hudson Lowe, dont l’esprit défiant était naturellement tenu en éveil par la crainte de ne pas être soutenu dans l’accomplissement de ses pénibles devoirs et de se trouver seul exposé aux sévérités de l’opinion, crut bientôt apercevoir dans quelques officiers de la garnison une certaine tendance à se rapprocher plus qu’il ne lui convenait des habitans de Longwood. Il lui était facile de parer à cet inconvénient, mais l’attitude prise par le commandant de la station, sir Pulteney Malcolme, lui causa plus d’embarras et de souci, parce que l’amiral n’était pas soumis à son autorité, et qu’il n’aurait pu, sans un éclat compromettant, lui interdire des relations dont il était pourtant très contrarié. Il paraît que la contenance et les manières de cet officier général, bien différentes de celles du gouverneur, avaient un caractère de cordiale franchise qui rendait son commerce très agréable. Ce n’était pas sur lui d’ailleurs que pouvait retomber l’odieux des mesures qui causaient tant d’irritation à Napoléon. Aussi trouva-t-il à Longwood un accueil très caressant, où il entrait sans doute un peu de calcul. Il n’y fut pas insensible. Ses visites se multiplièrent, et toujours il était reçu avec empressement et familiarité. Il était difficile que sir Hudson Lowe, à qui les portes de Longwood étaient fermées, n’éprouvât pas quelque jalousie de la faveur si marquée qu’on témoignait à l’amiral. Il n’accusait pas précisément la loyauté de sir Pulteney Malcolme. qui, lorsque le gouverneur était trop vivement attaqué en sa présence, ne manquait jamais de prendre sa défense ; mais sir Hudson Lowe trouvait qu’il ne le faisait pas d’une manière assez absolue ni assez chaleureusement, il le soupçonnait de ne pas lui dire tout ce qui se passait dans ces entretiens si fréquens, et il trouvait peu convenable qu’un haut fonctionnaire anglais parût si assidûment dans un lieu où le gouvernement britannique et son représentant étaient sans cesse injuriés et outragés. Il craignait que cette assiduité et les ménagemens de langage qu’elle supposait n’eussent pour effet d’encourager l’opiniâtreté et les emportemens de Napoléon, en lui faisant espérer un appui et un interprète auprès du cabinet de Londres. Aussi, lorsque Napoléon, qui, par momens, semblait se fatiguer de ses luttes perpétuelles contre le gouverneur et chercher des moyens de réconciliation, lui fit proposer d’accepter entre eux la médiation de l’amiral, sir Hudson Lowe, dont le premier mouvement avait été d’accéder à cette proposition, suscita plus tard ou du moins se donna peu de peine pour aplanir des obstacles qui ne permirent pas d’y donner suite. Comme il l’expliqua à lord Bathurst, son motif véritable était la crainte que sir Pulteney ne l’engageât à trop de concessions. Il éprouva un véritable soulagement, lorsque, la durée du commandement de l’amiral étant expirée, il fut remplacé par un autre officier qui eut très peu de relations avec Longwood.

Il y avait certainement de l’exagération dans les ombrages que le brave commandant de la station inspirait à sir Hudson Lowe, mais je n’en dirai pas autant de ceux qu’il conçut d’un autre fonctionnaire anglais, destiné, malgré sa position subalterne, à jouer un rôle considérable dans la triste histoire dont j’esquisse ici le résumé. Le chirurgien O’Meara, se trouvant par hasard à bord du bâtiment qui transporta l’empereur à Sainte-Hélène, s’était offert à rester auprès de lui pour soigner sa santé et avait été accepté. Il n’était pourtant pas entré au service personnel de Napoléon, et il continuait à être considéré comme un chirurgien de la marine militaire, à la solde du gouvernement britannique. Résidant à Longwood même, où il avait à donner les secours de son art non-seulement à Napoléon, mais aux personnes qui l’avaient accompagné, il sut de bonne heure y inspirer confiance et s’y mettre sur le pied d’une grande intimité. Il est évident qu’il pensa dès ce premier moment à faire pour lui-même de cette position un moyen de fortune ; mais dans les commencemens il semblerait que ses vues et ses projets n’étaient pas ce qu’ils devinrent ensuite. Tandis que, par son activité officieuse et intelligente, il parvenait à se rendre l’intermédiaire quelquefois assez utile de communications délicates entre l’empereur et sir Hudson Lowe, il entretenait avec un des employés supérieurs de l’amirauté une correspondance confidentielle dans laquelle il l’informait, avec le plus minutieux détail, de tout ce qui survenait à Longwood. Comme il savait que cette correspondance était mise sous les yeux des ministres et même du prince-régent, il s’attachait à la rendre piquante en flattant les haines, en amusant la curiosité de ses nobles lecteurs par des récits qui peignaient sous un aspect peu favorable le caractère de ses malheureux patiens, sans en excepter le grand homme, dont il devait plus tard se faire l’ardent apologiste. Nous n’avons pas le texte de ces lettres, mais on doit penser qu’elles ne différaient pas, pour le fond, de certains rapporte qu’il adressait à la même époque au lieutenant-colonel sir Thomas Reade, un des principaux officiers de l’état-major du gouverneur. Il ne rougissait pas d’y révéler, d’un ton goguenard, les défaillances de prisonniers aigris par le malheur, affaiblis par la souffrance physique. Ses sarcasmes, parfois aussi peu décens par l’expression que révoltans par le sentiment qui les inspirait, n’épargnaient pas même des femmes qui, en se confiant à ses soins, ne devaient certes pas s’attendre à une trahison aussi odieuse.

Il faut dire que la correspondance du docteur O’Meara avec l’amirauté fut longtemps ignorée de sir Hudson Lowe, et que, lorsqu’il en apprit l’existence, il en témoigna un très vif déplaisir, parce qu’elle lui parut constituer un véritable désordre et empiéter même sur son autorité de gouverneur appelé à connaître et à diriger tout ce qui se passait dans l’île, par cela même qu’il y était responsable de tout. Le ministère anglais eût dû comprendre d’ailleurs qu’il y avait peu à compter sur la fidélité de celui qui pouvait oublier à ce point les devoirs de la délicatesse, ou, pour mieux dire, de la probité. Bientôt, soit qu’O’Meara crût plus utile à ses intérêts d’entrer dans de nouvelles voies, soit qu’il n’eût pu se soustraire ! à l’ascendant moral de Napoléon, il prit un autre ton, une autre attitude. Le caractère de sa correspondance avec l’amirauté se modifia. Elle devint hostile à sir Hudson Lowe, qu’il accusait d’aggraver le sort de ses captifs en multipliant des restrictions et des mesures de rigueur dont, suivant lui, tout le monde à Sainte-Hélène en dehors de l’état-major s’accordait à reconnaître la parfaite inutilité. Sir Hudson, à qui naturellement il ne tenait pas un pareil langage, ne tarda pourtant pas à s’apercevoir de ce changement de dispositions. Il lui fit, sur la manière dont il remplissait à Longwood les devoirs de sa profession, sur la position qu’il avait acceptée à l’égard de Napoléon, sur les informations qu’il se permettait de lui donner sans y être autorisé, des observations sévères que le docteur reçut très mal et même assez peu respectueusement. Il en résulta de très vives explications et une sorte de rupture. Un peu plus tard, O’Meara s’étant prêté à transmettre, sans en avoir donné avis au gouverneur, des présens destinés par l’empereur à deux ecclésiastiques anglais qui avaient rendu les derniers devoirs religieux à un de ses domestiques, sir Hudson Lowe, irrité outre mesure de cette intervention irrégulière, qui violait les règlemens établis, décida que l’auteur d’une telle infraction serait désormais soumis aux mêmes restrictions que les autres habitans de Longwood, et que, comme eux, il ne pourrait en sortir sans l’accomplissement de formalités assez gênantes. O’Meara déclara qu’à aucun prix il ne subirait la condition de prisonnier qu’on lui faisait ainsi, et il offrit sa démission des fonctions de médecin de l’empereur. Sir Hudson Lowe l’accepta d’abord ; mais Napoléon, dont la santé était dès lors assez sérieusement ébranlée, s’étant refusé d’une manière absolue à voir aucun autre médecin et ayant même affecté de craindre qu’en le séparant de l’homme de sa confiance, on n’eût pensé à se ménager les moyens d’attenter à sa vie, le gouverneur recula devant la grave responsabilité qu’il eût pu encourir en persistant dans ses rigueurs. Tout en continuant à témoigner au docteur son mécontentement par des procédés qui n’étaient pas toujours très judicieux, il consentit à suspendre, jusqu’à ce qu’on eût pu recevoir des ordres de Londres, l’interdiction dont il l’avait frappé, et à le laisser retourner à Longwood. Cette situation forcée se prolongea encore pendant quelques mois. Sur ces entrefaites, le ministère anglais avait acquis la preuve que le docteur s’était rendu le docile instrument des intrigues des prisonniers. Toute hésitation cessa dès ce moment, et sir Hudson Lowe reçut l’ordre de le faire partir sans retard pour l’Angleterre. Arrivé à Londres et animé contre le gouverneur d’un désir de vengeance auquel il devait donner plus tard une ample satisfaction, il remit à l’amirauté un mémoire où il donnait à entendre que ce général avait voulu l’engager à empoisonner l’empereur. L’amirauté, indignée de cette audacieuse calomnie, le raya des contrôles de la marine.

Napoléon s’opiniâtra longtemps à ne recevoir les secours d’aucun autre médecin. Au bout de quelques mois cependant, se trouvant sérieusement indisposé, il fit appeler, non pas celui que le gouverneur avait voulu mettre à sa disposition, mais un docteur Stockoë, chirurgien de la marine comme O’Meara. Stockoë ne tarda pas à exciter aussi les soupçons de l’autorité, devenue plus défiante. On lui reprocha d’avoir eu avec Napoléon et les autres prisonniers des communications étrangères aux devoirs qu’il remplissait auprès d’eux. Blessé de quelques paroles un peu vives que lui fit entendre à ce sujet l’amiral Plampin, successeur de sir Pulteney Malcolme, il ne voulut pas rester dans un poste aussi glissant et obtint de retourner en Angleterre. Ce qui est singulier, c’est que le gouvernement britannique crut devoir le renvoyer à Sainte-Hélène, non pas, comme on le crut d’abord à Longwood, en témoignage de désapprobation du blâme dont il avait été l’objet, mais tout au contraire pour le faire juger par un conseil de guerre sur le fait de désobéissance à ses instructions. Le conseil de guerre prononça contre lui la peine de la destitution. Les faits qui motivèrent sa condamnation ne sont pas bien connus. Autant qu’on peut en juger, il y avait eu de sa part plutôt un entraînement irréfléchi, une complaisance imprudente envers le grand homme avec qui il s’était trouvé en relations, qu’une connivence positive et préméditée. Après son éloignement, Napoléon, de plus en plus exaspéré, comme on peut bien le penser, repoussa plus que jamais l’assistance des médecins désignés par le gouverneur. L’arrivée du docteur Antonmarchi, choisi par son oncle le cardinal Fesch, sur l’invitation du cabinet de Londres, mit fin à cette difficulté.

J’entre dans bien des détails, dans des détails qui peuvent sembler fastidieux, et cependant je sens qu’il faudrait les multiplier beaucoup pour donner une idée même incomplète des querelles incessantes qui mettaient aux prises sir Hudson Lowe et son terrible prisonnier. La présence de trois agens étrangers fut encore pour le gouverneur une occasion de tracasseries et d’embarras pénibles. En vertu d’un arrangement conclu à Paris en 1815, la France, l’Autriche et la Russie avaient nommé des commissaires qui devaient résider à Sainte-Hélène et, sans être responsables de la garde de Napoléon, s’assurer de sa présence dans le lieu de sa relégation : tels étaient les termes de leur commission. En leur assignant des fonctions aussi peu déterminées et qui ne leur conféraient aucun pouvoir positif, on ne s’était évidemment pas rendu compte de la situation fausse où on les plaçait et des conséquences qu’elle entraînerait presque infailliblement. Sir Hudson Lowe les comprit du premier coup d’œil, et ce fut avec un véritable déplaisir qu’il vit arriver les commissaires. Napoléon ayant absolument refusé de les recevoir en leur qualité officielle, le gouverneur, s’appuyant sur des ordres venus de Londres, s’opposa constamment à ce qu’ils fussent admis auprès de lui en qualité de simples particuliers. Ils en furent très contrariés et ne se soumirent pas sans difficulté à cette prohibition. N’ayant plus dès lors rien à faire à Sainte-Hélène, ils durent se borner à envoyer à leurs cours une espèce de gazette des nouvelles plus ou moins exactes qu’il leur était possible de recueillir sur l’intérieur de Longwood. Comme ils ne pouvaient voir Napoléon, ils cherchèrent à se créer des relations avec ses compagnons de captivité, et ceux-ci, de leur côté, s’y prêtèrent d’autant plus volontiers, que c’était pour eux un moyen d’avoir avec le dehors quelque communication non absolument soumise au contrôle du gouverneur. Ces relations prirent peu à peu un certain caractère d’intimité. De part et d’autre, on croyait avoir à se plaindre de sir Hudson Lowe, et l’on peut supposer que les commissaires écoutaient avec complaisance les plaintes des Français exilés, ne fût-ce que pour provoquer des confidences plus explicites et se procurer ainsi des matériaux propres à rendre leurs dépêches plus piquantes. Sir Hudson Lowe s’effaroucha de cette espèce de connivence dont probablement il s’exagérait la portée. Sur les plaintes qu’il en fit, le cabinet de Vienne prit un prétexte pour rappeler son commissaire, le baron de Stürmer. Le comte de Balmain, commissaire de la Russie, sollicita lui-même son rappel. Le commissaire français, le marquis de Montchenu, resta seul à Sainte-Hélène jusqu’à la mort de Napoléon. C’était un ancien émigré, assez bon homme, mais d’un esprit très borné et dont la vanité se faisait de grandes illusions sur l’importance de la mission dont il était chargé. Après avoir subi pendant quatre années l’interdiction de pénétrer à Longwood, il prit enfin le parti d’écrire à sir Hudson Lowe que ses instructions ne lui permettaient pas de s’y soumettre plus longtemps, qu’il irait s’assurer par lui-même au premier beau jour de la présence de Bonaparte, que, n’entendant pas l’anglais, il ne se laisserait pas arrêter par les observations qu’un factionnaire pourrait lui adresser, et qu’il passerait outre au risque de recevoir un coup de feu dont le bruit retentirait dans toute l’Europe. Sir Hudson Lowe s’inquiéta peu de cette menace, et le marquis n’y donna aucune suite.

Le gouverneur était d’autant moins disposé à se départir des précautions qu’il jugeait nécessaires, que la correspondance de lord Bathurst l’entretenait sans cesse de projets formés au dehors pour délivrer Napoléon, et qu’à plusieurs reprises, malgré les peines terribles votées par les deux chambres contre les auteurs de machinations semblables, il put découvrir à Sainte-Hélène les traces d’intelligences secrètes et plus que suspectes. Le sentiment du devoir et de la responsabilité lui commandait nécessairement quelque sévérité envers ceux qui essayaient de mettre sa vigilance en défaut. On a vu sa conduite à l’égard d’O’Meara. L’année d’auparavant, ayant acquis la preuve positive d’une tentative faite par un des principaux serviteurs de Napoléon, M. de Las-Cases, pour correspondre avec l’Angleterre par une voie secrète, sir Hudson Lowe l’avait fait enlever brusquement de Longwood sans lui permettre de prendre congé de son maître, en annonçant qu’il le renverrait en Europe par la plus prochaine occasion. Il parut bientôt, il est vrai, vouloir revenir sur ce premier emportement : non-seulement M. de Las-Cases, dans la nouvelle résidence où il avait été transféré en attendant son départ, fut traité avec les soins les plus recherchés, mais sir Hudson Lowe lui proposa de le laisser retourner auprès de Napoléon jusqu’à ce qu’on eut reçu de Londres des ordres positifs. M. de Las-Cases n’accepta pas cette faveur : il répondit, dans le langage déclamatoire qui lui était familier, qu’il ne lui était plus possible de se présenter devant l’empereur après avoir été flétri par l’arbitraire. En réalité, il lui tardait de quitter un pays où il se plaisait peu sans doute et où la santé de son jeune fils avait beaucoup souffert.

Autant sir Hudson Lowe se montrait inflexible lorsque le dépôt dont on l’avait chargé lui paraissait pouvoir être compromis par trop de complaisance, autant, je ne saurais trop le répéter, il faisait preuve, en toute autre occasion, de patience et de longanimité. J’ai déjà dit la persistance de ses tentatives pour concilier avec l’accomplissement de ce qu’il regardait comme son devoir l’amélioration du sort de son prisonnier. Bien que toutes ses propositions fussent repoussées à Longwood avec une injurieuse amertume, il ne se décourageait pas. Les provocations, les injures, les accusations les plus mal fondées le trouvaient impassible. Je n’entends pas seulement parler du calme qu’il opposa constamment aux violences de Napoléon : à l’égard d’un tel homme réduit à une telle infortune, la moindre représaille eût été aussi inconvenante que cruelle. Lord Bathurst lui-même recommandait au gouverneur de tout souffrir de la part du général Bonaparte. « La hauteur d’où il a été précipité, ajoutait ce ministre dans un langage où la modération même gardait l’accent de la haine, les circonstances qui ont accompagné sa chute auraient suffi pour bouleverser un esprit beaucoup moins irritable que le sien, et l’on doit supposer d’ailleurs que les réflexions auxquelles il peut se livrer, soit sur les moyens par lesquels il était arrivé à ce haut degré de puissance, soit sur la manière dont il l’a exercé, ne sont pas de nature à le consoler beaucoup. » Mais lord Bathurst ne pensait pas qu’il convint d’user de la même tolérance envers les serviteurs de Napoléon qui s’étaient associés librement à sa fortune, et dont par conséquent la captivité était toute volontaire. Sir Hudson Lowe n’entra pas dans la voie de rigueur qu’on lui indiquait ainsi. Insulté par écrit et même de vive voix par le général Bertrand, il se borna à rompre toutes relations avec lui et à refuser pendant quelque temps de l’accepter comme intermédiaire de ses rapports avec l’empereur. Il avait pensé un moment à le renvoyer de Sainte-Hélène comme M. de Las-Cases, et lord Bathurst lui avait donné pleins pouvoirs à cet effet. Il s’en abstint pourtant, et les motifs qu’il donna de ce changement de résolution lui font honneur : il craignait de rendre trop pénible la situation de Napoléon en le réduisant à un isolement presque complet ; il lui répugnait aussi de placer Mme Bertrand, dont le caractère lui inspirait une haute estime, et qui était alors en état de grossesse, dans l’alternative de se séparer de son mari ou d’entreprendre avec lui une longue et pénible traversée.

De telles préoccupations étonneront ceux qui se sont habitués à considérer le célèbre gouverneur de Sainte-Hélène comme un geôlier inaccessible à toute humanité. C’est qu’en effet les sentimens généreux ne lui étaient rien moins qu’étrangers. Dans plus d’un passage de sa correspondance, il les exprime même avec une délicatesse qui semble peu en rapport avec la raideur habituelle de son esprit. J’en citerai ici quelques exemples qu’il me serait facile de rendre nombreux.

Le général Bertrand venait d’être condamné à mort par un conseil de guerre français, et sa condamnation était annoncée dans un des journaux apportés à Sainte-Hélène par un bâtiment qui arrivait d’Angleterre. Sir Hudson Lowe, séparant ce journal de ceux que, suivant l’usage, il transmettait à Longwood, l’envoya au général sous une enveloppe particulière avec un billet ainsi conçu : « Je considère comme un devoir de vous envoyer cette gazette à part de toutes les autres, de peur qu’elle ne tombe de prime-abord sous les yeux de la comtesse Bertrand. Un esprit à l’épreuve des événemens peut lire avec calme la nouvelle qu’elle contient, et comme il faut bien qu’elle finisse par arriver à votre connaissance, j’ai pensé qu’il valait mieux vous la faire parvenir sans retard pour diminuer autant que possible le sentiment pénible que votre famille aurait éprouvé en apprenant sans préparation l’arrêt rendu en France. C’est avec un sentiment bien douloureux que je me rends l’organe de cette communication. »

Pour apprécier comme il convient le ton de ce billet, il ne faut pas oublier la nature des rapports qui existaient entre sir Hudson Lowe et le général Bertrand.

À peu près à la même époque, écrivant à ce même général pour lui annoncer que l’amiral Plampin désirait être présenté à Longwood par son prédécesseur sir Pulteney Malcolme, qui voulait lui-même, avant de s’embarquer pour l’Angleterre, faire ses adieux à Napoléon, le gouverneur en prenait occasion de faire entendre avec beaucoup de dignité et de convenance qu’en ce qui le concernait personnellement, il serait heureux de rentrer en relations directes avec son illustre captif pour peu qu’on lui en laissât entrevoir le désir. « Si je ne propose pas, disait-il, d’accompagner l’amiral dans cette visite comme j’ai, dans le temps, accompagné son prédécesseur, je vous prie, monsieur le comte, de ne pas laisser ignorer que ce n’est en aucune façon faute d’une courtoisie que je considère comme un de mes devoirs, mais par suite de l’idée que la présentation de l’amiral Plampin dans la forme que je viens de suggérer… serait à tout autre égard plus agréable. Si cependant je me trompais, je vous prie de me le faire savoir pour que je puisse agir en conséquence. » A une avance aussi marquée, le général Bertrand répondit sèchement que l’empereur recevrait les deux amiraux.

Un des prisonniers de Longwood, le général Gourgaud, brouillé avec ses compagnons et avec l’empereur lui-même, dont il croyait avoir beaucoup à se plaindre, se préparait à quitter Sainte-Hélène : il eut avec le gouverneur un entretien dans lequel, emporté par son ressentiment, il se laissa aller à des confidences peu convenables dans sa position. Bien d’autres, à la place de sir Hudson Lowe, auraient cru rester dans les limites de la plus scrupuleuse loyauté en profitant de cet entraînement non provoqué pour obtenir d’utiles informations sur les pensées secrètes et les projets des prisonniers. Il n’en jugea pas ainsi. Voici en quels termes il rendit compte à lord Bathurst de cette conversation : « Le général Gourgaud me parlait avec une excessive rapidité et un vif sentiment d’irritation contre ceux dont il allait se séparer ; mais comme il aurait pu penser plus tard que j’avais tiré un avantage illégitime de l’état où il se trouvait pour l’exciter à des révélations que, dans d’autres momens, il eût été moins disposé à faire, je ne l’ai pas encouragé à continuer sur ce ton, et plus tard il a exprimé à l’officier que j’avais chargé de l’accompagner sa reconnaissance de la délicatesse que j’avais mise dans mon entretien avec lui. »

Les détails sur lesquels je m’appesantis ainsi sont peu importans en eux-mêmes sans doute ; ils prouvent seulement que sir Hudson Lowe avait le sentiment des convenances et des égards dus au malheur, mais c’est précisément ce qu’on a voulu lui contester et ce qu’il m’a paru juste d’établir.


IV

Le temps s’écoulait, les passions politiques se calmaient peu à peu, ou plutôt, comme il arrive d’ordinaire, elles prenaient une autre direction par suite des événemens nouveaux qui commençaient à agiter l’Europe. Le nom de Napoléon n’avait pas cessé d’être l’épouvantail des rois, la crainte de le voir s’échapper à bord d’un des bâtimens de commerce auxquels on ne pouvait absolument interdire l’accès de l’île de Sainte-Hélène préoccupait toujours les gouvernemens ; mais l’empereur captif n’était plus au même degré qu’en 1815 l’objet de la haine et du ressentiment des peuples, et les ministres anglais eux-mêmes commencèrent bientôt à comprendre que l’opinion n’approuverait pas les traitemens trop sévères qu’on lui ferait subir. Cette conviction, sans modifier beaucoup leurs sentimens personnels, eut pour effet de les amener à des ménagemens qui avaient toujours été dans la pensée de sir Hudson Lowe. Non contens de renoncer, comme je l’ai dit, aux mesquines économies qu’ils lui avaient ordonnées, ils en vinrent à lui laisser à peu près carte blanche pour les dépenses qu’il jugerait utiles. Ils l’engagèrent même à se désister, autant que la prudence le permettrait, des restrictions de diverse nature qui irritaient tant Napoléon, auxquelles il se dérobait par une réclusion presque absolue, et qui, en l’empêchant ainsi de se livrer à des exercices, à des distractions indispensables à sa santé, pouvaient abréger son existence. Naguère on trouvait excessif le nombre des serviteurs dont l’empereur déchu était entouré ; maintenant on craignait au contraire que ceux qui lui tenaient encore compagnie ne voulussent s’éloigner, et qu’il ne restât dans un isolement trop pénible ; on recommandait au gouverneur de supporter beaucoup de mauvais procédés de leur part avant de se décider à les expulser comme il avait expulse M. de Las-Cases, d’éviter toutes les occasions de querelles, de ne pas s’engager avec les prisonniers dans des correspondances prolongées, de se prêter avec empressement à toute tentative de rapprochement, de faire droit autant que possible à tous les griefs, ne fussent-ils qu’apparens, enfin de pourvoir avec un soin extrême au bien-être des habitans de Longwood, afin de déjouer la tactique qui consisterait, de leur part, à appeler l’intérêt sur eux-mêmes et l’indignation sur leurs gardiens en se laissant manquer du nécessaire. On avait pu remarquer en effet, en plusieurs occasions, qu’ils mettaient une affectation évidente à dissimuler pendant quelque temps l’insuffisance ou la mauvaise qualité de certains approvisionnemens qui leur étaient fournis, se réservant de les signaler plus tard avec une bruyante exagération comme un témoignage de l’abandon où on les laissait.

Telles sont en résumé les instructions données à sir Hudson Lowe par lord Bathurst et son sous-secrétaire d’état, M. Goulburn, dans vingt dépêches écrites en 1817, 1818 et 1810. Ces dépêches ne peuvent d’ailleurs laisser aucun doute sur les mobiles réels de cette politique plus modérée. On y chercherait en vain la trace d’une impulsion généreuse ou élevée. Pour donner la mesure des sentimens qui les ont dictées, j’en extrairai quelques lignes qui me paraissent éminemment caractéristiques. Lord Bathurst, après avoir invité le gouverneur à revenir sur les réductions qu’il s’était vu forcé de faire dans les dépenses de table de Napoléon, ajoutait dans un langage d’une vulgarité vraiment révoltante : « Il serait d’une mauvaise politique de le priver des plaisirs de la table, et il doit vivre comme vivrait un officier-général aimant le bien-être… Je ne pense pas qu’il existe en ce pays aucune disposition, excepté parmi ceux qui désirent le voir s’échapper, à se plaindre de ce qu’on le tient serré de près, pourvu qu’on lui fasse faire bonne chère, qu’il soit bien logé et qu’on le traite avec les égards dus à son malheur. »

Sir Hudson Lowe redoubla d’efforts pour atteindre le but qu’il s’était toujours proposé, celui d’alléger à Napoléon le poids nécessairement si lourd de sa captivité et de calmer son exaspération. Le succès complet d’une telle entreprise n’était pas possible, il semble pourtant qu’elle ne fut pas tout à fait sans résultat. Les explications pénibles, les scènes violentes devinrent plus rares. À plusieurs reprises, M. de Montholon, qui composait alors, avec le général Bertrand, toute la cour impériale, remercia le gouverneur de ses auditions, et lui donna même l’assurance que l’empereur n’y était pas insensible. Sir Hudson Lowe crut devoir attribuer, au moins en partie, ces dispositions plus calmes de l’esprit de Napoléon à l’éloignement de M. de Las-Cases et du docteur O’Meara, qui, suivant lui, avaient toujours travaillé à l’irriter et à l’aigrir. Cette conjecture peut ne pas être dénuée de fondement, mais d’autres causes suffiraient à expliquer le changement dont il s’agit. La santé et les forces de l’empereur déclinaient, ce qui, sans qu’il s’en rendit peut-être bien compte, devait rendre moins ardent en lui le désir de recouvrer une liberté d’action dont il n’était plus en état de faire beaucoup d’usage. Les années écoulées, la direction que prenaient les affaires de l’Europe, ne pouvaient manquer d’ailleurs d’affaiblir les illusions qu’il s’était faites d’abord sur la possibilité d’un prompt retour de fortune en faveur du système et des idées dont il avait été le représentant ; ce n’était pas un esprit tel que le sien qui pouvait se persuader que le libéralisme ardent auquel l’Europe commençait à se livrer préparât les voies à une résurrection prochaine du bonapartisme.

Quoi qu’il en soit, tout l’ensemble de sa conduite parut alors indiquer, non pas sans doute qu’il renonçait d’une manière absolue à l’espoir de quitter Sainte-Hélène (quelques mois avant sa mort il faisait encore écrire à lord Liverpool pour demander d’être ramené en Europe), mais qu’il se résignait à la nécessité, et que, si sa prison ne pouvait pas être changée, il ne lui serait pas indifférent qu’elle reçût des améliorations. On travaillait depuis longtemps à lui construire une maison plus commode que celle qu’il occupait. Jusqu’à cette époque, en dépit des instances réitérées de sir Hudson Lowe, il s’était opiniâtrement refusé à intervenir dans les arrangemens intérieurs de cette maison et à donner la moindre indication sur ses convenances personnelles, comme s’il eût craint de sanctionner par cette intervention le fait de sa captivité. Bien que ces refus systématiques eussent eu pour résultat de retarder les travaux, ils touchaient pourtant à leur terme. On vit tout à coup Napoléon s’enquérir avec intérêt de ces arrangemens, dont il avait jusque-là dédaigné de prendre connaissance, et y demander même des modifications auxquelles on se prêta avec empressement. Il y avait déjà quelque temps qu’un grand changement s’était fait dans ses habitudes. Après s’être tenu pendant plusieurs années presque constamment renfermé dans son appartement, il sortit de cette clôture pour se promener tous les jours dans son jardin. La passion de l’horticulture s’empara de lui, et il y porta la fougue habituelle de sa volonté. Il se mit à bouleverser l’étroit terrain dont il pouvait disposer avec la même impétuosité qu’il avait jadis bouleversé l’Europe, à planter, à déraciner, à arroser de ses propres mains. Tous ses serviteurs durent s’associer à ses travaux, sans en excepter un abbé que le cardinal Fesch lui avait envoyé en qualité de chapelain.

Le caractère de Napoléon se retrouvait jusque dans les distractions si nouvelles auxquelles il s’abandonnait. Incapable de supporter patiemment la contradiction la plus légère, il tuait à coups de fusil les animaux dont l’apparition inattendue venait le troubler au milieu de ses travaux. On le vit abattre ainsi non-seulement des oiseaux domestiques, mais, des chevreuils, des bœufs même, sans trop s’inquiéter du sentiment pénible que pouvaient en éprouver les propriétaires de ces animaux, qui appartenaient pour la plupart à quelqu’une des personnes de sa suite. Il prit goût peu à peu à cette espèce de chasse, et en rechercha les occasions. Comme il y mettait assez peu de précautions, les Anglais conçurent la crainte qu’il n’en résultât quelque grave accident. Sir Hudson Lowe en rendit compte à Londres ; on consulta les avocats de la couronne pour savoir ce qu’il y aurait à faire judiciairement dans le cas où une créature humaine viendrait à tomber sous les coups mal dirigés de Napoléon : on ne dit pas quelle fut leur réponse.

Le ministère anglais avait appris avec une vive satisfaction le nouveau genre de vie adopté par son prisonnier, et dont on pouvait conclure qu’il se résignait à sa destinée. Lord Bathurst écrivit au gouverneur une lettre dont je crois devoir citer les termes, parce que c’est peut-être la première pièce émanant de ce ministre qui exprime une courtoisie tant soit peu bienveillante envers Napoléon : « Comme il résulte de vos dernières dépêches, y est-il dit, que le général Bonaparte trouve depuis quelque temps beaucoup d’amusement à perfectionner le jardin de Longwood et à y cultiver des plantes et des arbrisseaux, il sera bon que vous saisissiez la première occasion de lui témoigner le plaisir qu’aurait le gouvernement de sa majesté britannique à faire tout ce qui est en son pouvoir pour lui venir en aide. Faites-le donc savoir en temps opportun au général Bonaparte, et donnez-lui l’assurance que, s’il existe au Cap ou dans quelque autre établissement anglais ou en Angleterre même des plantes qu’il désire ajouter à celles qu’il possède, aucun effort ne me coûtera pour me les procurer et les envoyer à Sainte-Hélène par la voie la plus prompte. »

Cette offre n’eut pas de suite : le goût du jardinage avait déjà quitté Napoléon ; mais il ne revint pourtant pas à ses habitudes de réclusion. Il reprit ses courses à cheval depuis si longtemps interrompues, et lorsque sa santé toujours déclinante les lui eut rendues difficiles ou même impossibles, il les remplaça par des promenades en calèche. Dans une de ces promenades, il fit même ce qui ne lui était pas arrivé jusqu’alors : il s’arrêta dans une maison de campagne appartenant à un sujet anglais, s’y fit servir à déjeuner, et s’entretint familièrement avec les maîtres de la maison.

Ce qui prouve mieux encore que tout ce que je viens de raconter l’apaisement qui s’était fait dans son esprit et la disposition où il était de s’arranger pour tirer le meilleur parti possible de sa situation, c’est le soin avec lequel il s’occupait alors des moyens de recomposer son entourage. Le général Bertrand et M. de Montholon, les seuls des premiers compagnons de son exil qui lui restassent encore, désiraient retourner en Europe et n’attendaient pour quitter Sainte-Hélène que le moment où ils seraient remplacés auprès de lui par d’autres serviteurs assez dévoués pour consentir à partager sa prison. Le général Drouot figurait au premier rang parmi ceux que Napoléon eût vus arriver avec plaisir. À son défaut, il eût désiré un autre officier-général ayant servi sous ses ordres directs, connaissant ses habitudes et son caractère, et en même temps un homme appartenant à la carrière civile, un ancien conseiller d’état, un ancien chambellan, un ecclésiastique même, ou bien un ami de sa jeunesse, dont l’intimité avec lui remontât à l’époque où il n’était encore qu’officier d’artillerie, pourvu qu’il eût de la gravité et un esprit cultivé. Il désignait également le duc de Vicence, le duc de Rovigo, M. de Ségur, M. de Montesquiou, M. Daru, M. de Turenne, le savant Denon, le poète Arnault. Il demandait, pour succéder à l’abbé Bonavita, que lui avait envoyé le cardinal Fesch, un prêtre plus intelligent, instruit, bien élevé, capable de discuter avec lui les questions les plus ardues et les plus profondes de la théologie. « Bien que je m’affaiblisse de jour en jour, disait-il, et que je sois très mal, je n’en suis pas encore au point de demander les secours de la religion : mais si j’en arrivais là, est-ce à un homme tel que l’abbé Bonavita que je pourrais m’adresser pour m’éclairer et obtenir une assistance spirituelle ? Qui sait ? Voltaire lui-même a demandé les consolations de la religion avant de mourir, et peut-être trouverais-je aussi de grandes consolations dans la société d’un ecclésiastique capable de me donner du goût pour des entretiens religieux qui pourraient me rendre dévot. » A la place du docteur Antonmarchi, qu’il ne pouvait plus souffrir, et qui pensait à retourner en Europe, il voulait un médecin vraiment savant, un de ceux qui, l’ayant soigné autrefois, comprenaient son tempérament, ou, si cela n’était pas possible, quelque médecin en chef d’armée indiqué par Desgenettes, par Percy, par Larrey surtout. Il insistait d’ailleurs beaucoup pour que sa famille ne fût pas chargée de ces arrangemens, comme elle l’avait été une première fois du choix de l’aumônier et du chirurgien dont il se montrait si peu satisfait. Sans doute, disait-il, il avait été naturel qu’on s’adressât d’abord à elle, mais l’impossibilité où elle était de communiquer avec la France la mettait hors d’état de s’acquitter convenablement d’une telle commission. Il fallait que les gouvernemens anglais et français s’en chargeassent eux-mêmes, le gouvernement français particulièrement, alors composé en grande partie, comme Napoléon le faisait remarquer, d’hommes qui avaient été à son service et qui savaient parfaitement ce qui pouvait lui convenir, de M. Pasquier, par exemple, avec qui il avait jadis l’habitude de converser chaque jour pendant des heures entières et de discuter le caractère des gens, de M. Monnier, qui était aussi dans sa grande familiarité, de MM. de Ségur, Siméon, Daru, de M. de Latour-Maubourg, son ancien aide de camp, son compagnon d’armes en Égypte, de M. Decazes lui-même, qui l’avait connu intimement, et qui savait des secrets dont il n’avait parlé à aucune autre personne.

Les détails que je viens de rapporter sont le résumé d’une longue conversation que sir Hudson Lowe eut le 27 janvier 1821 avec M. de Montholon, comme aussi d’une note [1] que ce dernier lui remit trois jours après par ordre de l’empereur, qui d’ailleurs y renouvelait à tout hasard la demande d’être ramené en Europe sous un climat plus favorable au rétablissement de sa santé. Avant qu’on eût eu le temps de recevoir à Sainte-Hélène la réponse du cabinet de Londres, Napoléon avait cessé de vivre.

Jusqu’au dernier moment de son existence, alors même que la décroissance de ses forces ne lui permettait plus d’illusions sur son avenir personnel, il ne cessa de s’intéresser vivement à ce qui se passait en France et en Europe. L’insuffisance des documens et des informations qu’on laissait arriver jusqu’à lui fut à plusieurs reprises, dans les premiers temps, un de ses griefs les plus sensibles. Lord Bathurst et sir Hudson Lowe auraient voulu lui cacher les publications faites en Angleterre dans un esprit d’opposition trop violent ; ils craignaient que ces écrits n’exaltassent ses espérances et ne lui fissent concevoir de dangereux projets. Ce qui est étrange, O’Meara fut sévèrement réprimandé pour lui avoir donné connaissance de l’ordonnance du 5 septembre 1816 sans y avoir été autorisé. On parut renoncer plus tard à ces puériles précautions.

La correspondance de sir Hudson Lowe contient naturellement, sur la manière dont Napoléon jugeait les événemens contemporains, des informations moins nombreuses que celles qu’on peut trouver dans les mémoires des compagnons de sa captivité. Pour être moins abondantes, ces informations n’en sont pas moins dignes d’être recueillies, et je n’hésite même pas à dire qu’à beaucoup d’égards elles me paraissent devoir inspirer plus de confiance. Ceci exige quelques explications.

Il fut un temps, — peu éloigné de l’époque actuelle par le nombre des années, bien qu’il en semble séparé par d’immenses espaces, — où la passion de la liberté et les opinions libérales plus ou moins bien comprises avaient à ce point conquis la France, qu’en dehors de ces idées il n’y avait plus pour personne aucune chance de popularité. Tous les partis alors, sans en excepter ceux dont elles étaient en quelque sorte la négation, leur demandaient des armes, des moyens de succès, et peut-être s’y croyaient-ils sincèrement convertis, tant est grande la facilité de la plupart des hommes à entrer avec une certaine bonne foi dans l’ordre de sentimens et de principes qui s’accorde le mieux avec leurs intérêts du moment. En ce temps-là, les admirateurs de Napoléon, ceux qui s’efforçaient de réhabiliter sa mémoire un moment compromise après la catastrophe de 1815 et de réagir contre le dénigrement excessif dont il avait été l’objet, imaginèrent un moyen singulier de concilier le culte qu’ils lui rendaient avec les idées alors dominantes et qu’ils ne voulaient pas froisser. Ils prétendirent que s’il n’avait pas donné à la France des institutions libres, c’était uniquement parce que l’état intérieur du pays et les guerres continuelles où il se trouvait engagé avaient rendu momentanément la dictature nécessaire, mais que la liberté avait été constamment le but vers lequel il s’était efforcé de la diriger, le régime auquel il avait voulu la préparer. Plus tard, lorsque les doctrines ultra-démocratiques et socialistes commencèrent à remplacer dans la faveur des masses celles du vrai libéralisme, on adopta un autre point de vue : l’empereur, disait-on, avait en effet une grande aversion pour les fictions constitutionnelles, mais cette aversion tenait à ce qu’il y voyait la violation des droits du peuple et de la souveraineté nationale au profit exclusif d’une oligarchie bourgeoise. Aujourd’hui, telle est la disposition des esprits, que ce serait un mauvais moyen de recommander Napoléon à la sympathie publique que de lui prêter de pareilles pensées. Un ouvrage récemment publié, les Mémoires du roi Joseph, suffirait, à défaut de tant d’autres preuves, pour démontrer qu’il en était bien éloigné au temps de sa puissance. La correspondance de sir Hudson Lowe fournira, s’il le faut, à ses apologistes les moyens d’établir tout aussi péremptoirement que l’infortune et la captivité ne l’en avaient pas rapproché. Je me bornerai à en citer quelques passages qui me paraissent tout à fait concluans dans ce sens.

Parlant des projets d’une réforme parlementaire qui se débattaient dès lors en Angleterre, Napoléon disait qu’une telle entreprise était pleine des plus grands dangers, et que de proche en proche elle devait mener à une révolution.

Ce qu’il blâmait dans le gouvernement de Louis XVIII, et en cela il était en parfait accord avec les ultra-royalistes, c’étaient les tendances révolutionnaires qui, suivant lui, exposaient ce gouvernement à d’extrêmes périls. « Ce n’est pas ainsi, disait-il, que s’opèrent les changemens de dynastie ; la prudence voulait que le roi se défit de tous les maréchaux… Labédoyère et Ney n’étaient pas les seuls dangereux [2]. »

Il signalait comme une grande faute le rappel des proscrits de 1815, des conventionnels surtout. Il n’avait pu se défendre de quelque satisfaction en voyant la royauté employer quelques-uns de ses anciens généraux ; « mais, disait-il après la chute de M. Decazes, à présent que le ministre jacobin est renvoyé, on fera bien de les renvoyer aussi. Hors de place, ils perdront toute leur influence, qu’ils ne devaient qu’à leurs emplois. »

La loi électorale du 5 février 1817, si chère aux libéraux, si odieuse au côté droit, lui paraissait un véritable attentat contre la monarchie et les droits du souverain ; suivant lui, elle devait avoir pour résultat de faire nommer les députés par la canaille. La loi sur l’avancement militaire, à laquelle s’est attaché le nom du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et qui, repoussée d’abord par tant de préventions et de défiances, mais justifiée depuis par l’expérience, est devenue la plus inébranlable de nos institutions, cette loi, bien plus encore que la loi électorale, excitait l’indignation de Napoléon. Il lui reprochait d’exclure en fait de l’armée les hommes de naissance, d’éducation et de talent, en sorte qu’on n’aurait plus que des officiers sans-culottes ; il voyait un crime de lèse-majesté dans cette restriction des droits de la royauté proposée par un de ses ministres, ajoutant que si un des siens lui eût présenté un pareil projet pendant qu’il était sur le trône, il l’aurait fait punir comme un traître.

Il pensait que Louis XVIII ne vivrait pas assez longtemps pour être témoin de la chute de sa famille, mais qu’ayant assez de sagacité pour la prévoir, il se disait : « C’est l’affaire de mes successeurs, je puis résister moi-même, mais ils seront écrasés. » Il royait qu’auprès la mort de ce roi, la lutte principale serait entre le duc d’Orléans et le duc de Reichstadt. Il faisait à ce sujet cette réflexion singulière : « C’est un grand malheur pour la France que la vie de mon fils, car il a de grands droits. »

Les conspirations qui commencèrent en 1820 à agiter la France en même temps que des révolutions libérales bouleversaient le midi de l’Europe, ces conspirations où le bonapartisme et le jacobinisme se trouvaient coalisés, lui inspiraient très peu de sympathie. Il disait que si les conspirateurs eussent réussi à renverser les Bourbons, ils auraient commencé par appeler au trône le duc de Reichstadt, mais que bientôt après ils se seraient débarrassés de lui par un assassinat et auraient proclamé la république avec un régime analogue à celui de 1793.

De tels discours peuvent avoir été, de la part de Napoléon, la manifestation d’impressions premières plutôt que de jugemens réfléchis ; les intermédiaires qui nous les ont transmis peuvent n’en avoir gardé qu’un souvenir imparfait. Je ne crains pas de dire cependant qu’ils ont un grand caractère de vraisemblance, qu’ils répondent parfaitement à la pensée habituelle de l’empereur telle qu’elle ressort de ses actes et de son caractère connu, et que si dans leur ensemble ils ne nous le montrent pas sous l’aspect qui plairait le plus aux esprits généreux et élevés, ils lui conservent au moins une physionomie dont la rudesse n’est pas sans grandeur, tandis que plusieurs de ses historiens, en lui prêtant après coup soit un libéralisme philanthropique et sentimental, soit une adoration niaise de la démocratie, étaient presque parvenus à tourner en ridicule cette gigantesque et terrible figure.

Ces mouvemens révolutionnaires pour lesquels Napoléon témoignait tant de dégoût faisaient craindre cependant au gouvernement anglais qu’il n’essayât d’en tirer parti. Le 12 avril 1820, lord Bathurst, tout en approuvant quelques facilités nouvelles que sir Hudson Lowe avait accordées à son prisonnier, lui recommandait de redoubler de vigilance et de se défier même des dispositions plus conciliantes et plus calmes qui sembleraient se manifester a Longwood. « La révolution qui vient d’éclater en Espagne, disait-il, et qui paraît être principalement l’œuvre de l’armée, a naturellement excité en France une grande fermentation, surtout parmi les restes de l’armée de la Loire. Dans de telles circonstances, le général Bonaparte apparaissant sur le territoire français serait certainement très bien accueilli, non-seulement par ceux qui lui sont personnellement attachés, mais par tous ceux que leur esprit révolutionnaire porte à désirer un changement quelconque… On ne peut donc douter qu’il ne soit fortement invité à s’échapper, et peut-être quelque entreprise est-elle déjà combinée à cet effet. » Une autre lettre de lord Bathurst, écrite quelques mois après, le 30 septembre, lorsque les révolutions de Naples et de Portugal avaient déjà suivi celle d’Espagne, et peu de semaines après qu’on eut découvert à Paris un grand complot militaire, exprime encore les mêmes inquiétudes et recommande les mêmes précautions.

Déjà cependant Napoléon, affaibli par une maladie dont la véritable nature était encore inconnue, n’était plus en état de penser aux vastes projets dont on s’effrayait à Londres. Le ministère anglais refusa longtemps de croire à la réalité ou du moins à la gravité de cette maladie : il y soupçonnait apparemment quelque artifice imaginé pour endormir sa vigilance. Le 16 février 1821. il doutait encore, mais son incrédulité commençait à être ébranlée. Lord Bathurst écrivit ce jour-là à sir Hudson Lowe une lettre inspirée par ce sentiment si naturel au cœur humain qui fait qu’à l’approche de la mort de ceux qu’on a détestés et redoutés pendant leur vie, les haines les plus violentes et les plus enracinées rougissent en quelque sorte d’elles-mêmes, et font place à une mélancolique commisération où se mêle une sorte de remords. « Je sais, disait-il, combien il est difficile de faire au général Bonaparte une communication quelconque qui ne risque d’être mal interprétée par lui. Cependant, s’il est réellement malade, il pourra trouver quelque consolation à apprendre que les rapports qui ont été faits à plusieurs reprises, dans ces derniers temps, sur l’affaiblissement de sa santé, n’ont pas été reçus avec indifférence. Vous lui ferez donc savoir que sa majesté a reçu avec beaucoup d’intérêt les dernières informations arrivées sur son indisposition, et qu’elle a le plus vif désir de lui procurer tous les soulagemens que comporte sa situation. Vous lui donnerez l’assurance que toute l’assistance médicale qu’il pourra désirer sera mise à sa disposition, et qu’il n’est pas d’arrangement compatible avec la sûreté de la garde de sa personne (sa majesté ne pouvant en ce moment lui donner l’espérance d’être éloigné de Sainte-Hélène) auquel elle ne se prête avec empressement, s’il peut en résulter quelque adoucissement à ses souffrances. »

Je doute que Napoléon eût été fort touché de ces protestations de bienveillance ; suivant toute apparence, elles n’étaient pas encore arrivées à Sainte-Hélène lorsqu’il rendit le dernier soupir, le 5 mai, un peu avant six heures du matin, au milieu d’un effroyable ouragan. C’est seulement quelques jours avant sa mort que, cédant aux pressantes instances de ses serviteurs, il avait enfin consenti à voir le principal médecin de l’île, le docteur Arnott, dont sir Hudson Lowe lui offrait depuis si longtemps les secours, et qui, pas plus que le docteur Antonmarchi, ne reconnut d’abord, ni l’imminence du danger, ni la nature de la maladie.

Sir Hudson Lowe dut se rendre à Longwood pour constater officiellement le décès de l’empereur. Il put enfin contempler mort le grand homme qui, depuis cinq années, soumis à son pouvoir absolu, l’avait banni de sa présence. En se retirant, il témoigna ainsi les impressions qu’il venait de recevoir de cette dernière et solennelle visite : « Messieurs, dit-il aux officiers qui l’accompagnaient, c’était le plus grand ennemi de l’Angleterre ; c’était aussi le mien, mais je lui pardonne tout. À la mort d’un aussi grand homme, on ne doit éprouver que tristesse et profond regret. » Ce peu de paroles, qui expriment avec si peu de tact et de convenance un sentiment en lui-même honnête et bon, peignent parfaitement sir Hudson Lowe.

C’est encore un trait caractéristique que le refus qu’il fit de permettre qu’on plaçât sur la tombe de l’empereur une inscription ainsi conçue : Napoléon, né à Ajaccio le 15 août 1769, mort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821. Il exigeait qu’on ajoutai au nom de Napoléon celui de Bonaparte.

Une circonstance remarquable, c’est que Napoléon, peu avant d’expirer, demanda instamment au général Bertrand de faire tout ce qu’il pourrait faire honorablement pour se réconcilier avec sir Hudson Lowe, disant qu’il y réussirait sans doute, puisque, par sa mort, la seule cause de leurs querelles aurait disparu. La comtesse Bertrand en fit part à l’amiral Lambert, commandant de la station navale, et elle ajouta que son mari avait le plus grand désir de se conformer à la volonté de l’empereur. Sir Hudson Lowe, dès qu’il en lui informé, manifesta beaucoup d’empressement à se prêter au rapprochement qu’on lui offrait, et le général Bertrand étant allé le voir avec M. de Montholon, il leur fit l’accueil le plus courtois. Pour que Napoléon, qui, jusqu’à son dernier moment, se montra si peu disposé à oublier les injures de l’Angleterre, ait recommandé une pareille démarche à son grand-maréchal, il fallait certes qu’il fut bien convaincu que tous les torts n’étaient pas du côté du gouverneur.

Sir Hudson Lowe, dont la mission se trouvait ainsi terminée, quitta Sainte-Hélène le 25 juillet pour retourner en Europe. À son arrivée à Londres, il reçut de la bouche de George IV l’assurance que sa conduite avait obtenu au plus haut point l’approbation royale, et on lui donna la propriété d’un régiment, ce qui, dans le système d’organisation de l’armée anglaise, complète la position d’un officier-général. L’heureux avenir que semblaient lui promettre ces témoignages de faveur, et qui n’eût été que l’accomplissement des promesses par lesquelles on l’avait engagé à accepter le gouvernement de Sainte-Hélène, ne devait pourtant pas se réaliser. Bientôt sa position devint aussi fausse que pénible. Dénoncé à l’indignation publique par des imputations, tantôt calomnieuses, tantôt exagérées, attaqué en tout pays, en Angleterre même par le parti libéral qui se faisait des torts qu’on lui reprochait un moyen d’agression contre le ministère tory, il ne tarda pas à s’apercevoir que l’opinion lui était hostile. Le docteur O’Meara publia dans le courant de l’année 1822 son livre intitulé Napoléon en exil ou la Voix de Sainte-Hélène. Ce pamphlet, dans lequel les plus audacieux mensonges étaient artificieusement entremêlés de faits réels qui leur donnaient un air de vraisemblance, produisit un effet prodigieux. Sir Hudson Lowe, qu’il livrait à la haine et au mépris du monde civilisé, voulut intenter une poursuite judiciaire contre l’auteur. Mal dirigé par ses conseils, qui ne l’avertirent pas des délais légaux, il perdit un temps précieux à réunir les matériaux de sa défense, et lorsqu’il voulut agir, il apprit trop tard que la prescription était déjà acquise au délit dont il demandait la réparation. Lord Bathurst lui conseillait d’employer la voix de la presse pour réfuter ses accusateurs, pour les convaincre de calomnie. Il ne suivit pas cet avis, et il eut tort sans doute, bien que de nombreux exemples autorisent à douter que le simple exposé de la vérité eût suffi pour faire tomber des mensonges qui flattaient les passions des partis et la malignité publique. Fort du sentiment de son innocence, fermement convaincu qu’il n’avait fait qu’accomplir son devoir et pouvant se rendre le témoignage d’être resté plus d’une fois en-deçà de la rigueur de ses instructions, il eût voulu que le gouvernement prit hautement sa défense et le protégeât par quelque faveur éclatante contre des accusations dont on semblait reconnaître tacitement la justice en le laissant dans l’inaction et dans l’oubli. Son insistance ne pouvait manquer de devenir importune. Lord Liverpool, qui, je ne sais pourquoi, l’avait pris en aversion, poussa son mauvais vouloir jusqu’à refuser, malgré lord Bathurst, de lui allouer la pension ordinairement accordée aux officiers placés dans la position où il se trouvait, et que son peu de fortune lui rendait presque nécessaire. Lord Bathurst, plus bienveillant, lui offrit le petit gouvernement d’Antigoa, que des considérations de famille ne lui permirent pas d’accepter. Enfin en 1825, après quatre années d’attente et de sollicitations, il obtint, non pas le gouvernement de Ceylan, mais l’emploi subordonné de commandant des forces militaires dans cette possession importante.

L’ancien gouverneur de Sainte-Hélène résidait déjà depuis trois ans à Ceylan, lorsqu’une circonstance singulière le décida à demander un congé. Walter Scott venait de publier son Histoire de Napoléon, et dans le récit de sa captivité, tout en s’attachant à disculper complètement le ministère anglais, il avait admis comme incontestables certains torts provenant de la prétendue irascibilité du gouverneur de Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe en fut d’autant plus blessé, que ce reproche prenait un caractère particulier de gravité sous la plume d’un écrivain aussi peu suspect de bonapartisme. Il s’empressa de retourner à Londres pour y chercher encore les moyens de se justifier. Lorsqu’il y arriva, les tories, un moment écartés du pouvoir par la défection et le triomphe de Canning, venaient d’y rentrer après sa mort ; le duc de Wellington était premier ministre, sir Robert Peel ministre de l’intérieur, et lord Bathurst président du conseil. Ce dernier détourna sir Hudson Lowe de la pensée qu’il avait eue de faire une réponse publique à Walter Scott. Pour le déterminer à reprendre la route de Ceylan, il lui fit espérer le gouvernement de cette colonie, dont la vacance paraissait devoir être prochaine ; mais lorsque le malheureux général essaya d’obtenir du duc de Wellington la confirmation positive de cette espèce de promesse, le duc refusa en termes très formels de prendre envers lui aucun engagement, reconnaissant d’ailleurs qu’on l’avait maltraité, et qu’il avait sujet de se plaindre. Encouragé par cette déclaration, sir Hudson Lowe insinua que si des considérations politiques ne permettaient pas de l’employer, il se contenterait d’une retraite honorable. Le duc lui ayant répondu avec une certaine susceptibilité qu’aucun motif de cette nature ne l’empêcherait de l’employer partout où il croirait ses services utiles, il demanda à être envoyé en qualité de commissaire anglais au quartier-général de l’armée russe qui combattait alors les Turcs dans les principautés du Danube. C’était étrangement méconnaître la politique de l’Angleterre dans celle question. « Nous nous tenons en dehors de tout cela, » s’écria le duc. En désespoir de cause, sir Hudson Lowe se rabattit sur une pension ; mais le premier ministre lui objecta qu’on ne déciderait jamais le parlement à la voter, et comme il insistait, disant que tout son désir était de voir le parlement appelé à se prononcer sur ce point, le duc répliqua brusquement qu’il était inutile d’en parler davantage, attendu que sir Robert Peel ne se chargerait jamais de cette proposition.

Ainsi repoussé de tous côtés, sir Hudson Lowe repartit pour Ceylan. Bientôt les événemens de 1830, l’avènement d’un ministère whig où figuraient les hommes mêmes qui jadis avaient stigmatisé dans le parlement les rigueurs vraies ou supposées exercées sur Napoléon, les liens étroits qui s’établirent entre ce ministère et la France, alors gouvernée par l’ancienne opposition libérale et bonapartiste, vinrent détruire les espérances qu’il pouvait encore conserver. Il donna sa démission en 1831 et rentra en Angleterre, où il est mort en 1844, à l’âge de soixante-quinze ans, sans avoir exercé, depuis son retour de Ceylan, aucun emploi public ni obtenu, malgré ses réclamations réitérées, aucune récompense de ses services. La défaveur qui s’était depuis longtemps attachée à son nom n’avait cessé de s’accroître. Les imaginations se le représentaient comme le type du tyran oppresseur, insensible et froidement cruel. Dès 1833, lord Teynham, combattant dans la chambre des lords un bill qui avait pour but de placer l’Irlande sous un régime d’exception, avait cru ne pouvoir mieux en faire concevoir les dangers qu’en supposant le cas où le noble marquis qui gouvernait alors ce royaume (lord Normanby) aurait été remplacé par un sir Hudson Lowe. Cette inconvenance avait, il est vrai, provoqué des murmures, le duc de Wellington et lord Bathurst avaient fait entendre en faveur du général si cruellement outragé de chaleureuses réclamations, et lord Teynham s’était rétracté ; mais cette réparation, qui donna à sir Hudson Lowe un moment de vive satisfaction, ne pouvait rien contre des préventions si profondément enracinées. L’espèce de légende qui faisait de lui le geôlier, le bourreau de Napoléon était déjà consacrée par une sorte de prescription, et il y a peu d’années un écrivain, un jurisconsulte illustre, lord Campbell, dans son Histoire des Chanceliers, s’est laissé entraîner au courant de l’opinion jusqu’au point de le comparer aux meurtriers de Jeanne d’Arc ! On sait que, s’étant hasardé à venir à Paris, il avait dû en partir précipitamment pour se soustraire aux violences dont il était menacé, et qu’en Allemagne il avait été insulté par un des prisonniers de Sainte-Hélène.

Ce fut certes une triste destinée que celle de sir Hudson Lowe pendant les dernières années de sa vie. Nous avons assez prouvé qu’elle n’était pas méritée, et cependant il en ressort une grande leçon. Il est dans la nature de l’esprit humain, et c’est un de ses plus nobles côtés, de s’émouvoir profondément des grandes calamités qui viennent frapper les hommes éminens soit par leur génie, soit par de grandes vertus, soit seulement par un rang éclatant. En temps de révolution, les passions de parti, les ressentimens plus ou moins légitimes peuvent momentanément imposer silence à ces sympathies ; mais aussitôt que l’orage commence à se calmer, elles reprennent toute leur force, et une réaction, exagérée comme toutes les réactions, vient alors accabler ceux qui, dans l’entraînement de la haine et de la prospérité, n’ont pas su respecter d’illustres infortunes. Le ministère tory avait méconnu dans une certaine mesure, envers Napoléon, les devoirs d’une modération généreuse : l’opinion en a fait justice ; mais, comme il arrive trop souvent, cette justice a moins frappé les véritables coupables que l’homme qui, condamné par sa position à être l’instrument de leurs rigueurs, s’était souvent efforcé de les adoucir et quelquefois y était parvenu.

En lisant les tristes récits dont je viens de terminer l’analyse, on se prend souvent à regretter que Napoléon, au lieu de se livrer à des emportemens peu dignes de lui, au lieu d’épuiser la vigueur et la subtilité de son esprit en luttes impuissantes contre la nécessité, n’ait pas su se renfermer dans une résignation fière et dédaigneuse qui eût ajouté une gloire nouvelle à toutes les gloires dont son nom brillait déjà, et qu’il n’ait pas compris qu’après avoir, du temps de sa puissance, infligé tant de souffrances et d’oppression, le soin de sa propre dignité lui imposait la loi de supporter avec calme les maux de l’exil et de la prison lorsqu’ils venaient l’atteindre à son tour. On se demande si, entouré d’amis plus éclairés, plus indépendans, qui eussent eu tout à la fois assez de sens pour comprendre la situation et assez de fermeté pour essayer de la lui faire comprendre, pour résister à ses emportemens au lieu de s’y associer ou de les encourager, d’hommes enfin tels que le duc de Vicence ou le général Drouot, il n’aurait pas eu dans sa prison une plus grande et plus noble attitude. Je ne le pense pas. Son caractère impérieux se fût mal accommodé des conseils de modération qu’on eût voulu lui faire entendre dans les circonstances où il se trouvait placé ; il y aurait vu une sorte de révolte. Depuis longtemps, malheureusement pour lui, la docilité la plus absolue était la qualité qu’il appréciait le plus dans ses serviteurs, et des conseils trop opposés aux passions impétueuses dont il était agité lui seraient promptement devenus importuns. C’est d’ailleurs singulièrement méconnaître sa nature que de croire qu’il aurait pu s’habituer à l’existence passive à laquelle il était réduit. Le trait distinctif de Napoléon et des trois ou quatre grands hommes du premier ordre que l’histoire présente avec lui dans la série des siècles, ce qui a fait leur force irrésistible, ce qui les met hors de pair par rapport au reste de l’humanité, c’est moins encore la grandeur de leur intelligence et de leurs talens que la prodigieuse activité dont ils étaient doués. Les autres hommes, les plus énergiques même, épuisés par leurs travaux, sentent tôt ou tard le besoin du repos, et au milieu même de ces travaux ils en éprouvent d’avance le désir, ils y aspirent comme au but suprême de leurs efforts et de leurs sacrifices. Rien de semblable pour Napoléon et pour ses rares émules : l’action est en quelque sorte leur élément vital et nécessaire. De là vint, je le répète, la force incomparable dont il disposa longtemps, mais de là vint aussi sa chute si terrible et si prompte le jour où, se sentant toujours le même degré d’énergie et ne voyant pas qu’il avait lassé celle de la nation française plus encore peut-être qu’il n’avait épuisé ses ressources, il voulut persister dans ces entreprises gigantesques en dehors desquelles il semblait ne pouvoir plus exister. Croire qu’un tel homme aurait pu, avec ses souvenirs dévorans, se résigner à la prison dans l’exil, c’est, encore une fois, le méconnaître étrangement. Il n’y avait rien en lui du sage ni du philosophe. Ses immenses facultés étaient toutes tournées vers l’action ; faute d’emploi, elles devaient retomber sur lui-même et l’écraser. Ce n’est pas avec nos organisations vulgaires, si promptes à se fatiguer, si faciles à la distraction, que nous pouvons nous faire une idée, même approximative, des tourmens du géant enchaîné. Pour tout autre, Sainte-Hélène eût été une dure prison ; pour lui, ce devait être un enfer véritable, quoi qu’on eût pu faire pour adoucir sa captivité.


L. DE VIEL-CASTEL.


  1. Les Récits de M. de Montholon contiennent la note, mais ne donnent pas la conversation, beaucoup plus curieuse.
  2. Quelques-unes de ces opinions de Napoléon se retrouvent dans les Récits de M. de Montholon, mais avec des modifications ou des additions qui en altèrent beaucoup le sens.