100%.png

Sodome (Argis)/00-1

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Alphonse Piaget (p. Dédicace-x).
I.  ►


A

PAUL VERLAINE

Hommage de respectueuse admiration.

PRÉFACE

Le livre que nous présentons, conformément au désir que l’auteur a bien voulu nous en exprimer, est triste, pensif et tendre, sans plus d’indulgence qu’il ne semble requis en un pareil sujet.

Nous avons longtemps non pas hésité, mais réfléchi avant de nous livrer à une tâche aussi grave ; mais, tout balancé, nous en assumons la responsabilité et les quelques lignes qui suivront seront sincères comme l’ouvrage, et nettes, et claires, et, nous osons l’espérer, définitives, autant qu’il est permis, comme lui.

Sauf le cas de monsieur Auguste, roman brillant et superficiel, un peu bien ridicule peut-être, même dans sa pitié digne d’ailleurs de cet écrivain qui n’eût guère, en somme, que de l’esprit, sauf quelques aberrations accessoires de Vautrin, les magnifiques et terriblement troublants sonnets de Shakspeare et de très rares choses de Gœthe, nous ne croyons pas que nulle littérature moderne se soit occupée d’une façon un peu spéciale du sujet que M. Henri d’Argis a traité si bien et si chastement ainsi qu’il convient de le reconnaître et de le proclamer.

L’exception morale dont il s’agit est, depuis l’avènement du christianisme, devenue un problème douloureux, une question absolument digne d’attention et des réflexions les plus profondes, de simple lieu commun et de léger paradoxe qu’elle se trouvait être dans l’antiquité païenne, depuis l’Iliade pour parler de temps déjà héroïques, jusqu’aux dialogues de Lucien, en passant par le Banquet, jusqu’à l’empire romain et la décadence.

Le moyen âge ne semble pas s’être douté, sinon dans les méticuleuses prévisions et précautions de ses théologiens d’un trouble aussi grave du cœur : il fallut que ce que l’on appelle la Renaissance, époque néfaste, éclatât d’une splendeur diabolique, pour apporter dans la simplicité bénie des fortes mœurs de nos arrière-ancêtres la langueur de telles mœurs.

Nous disons « langueur », car, bien que ces mœurs aient été celles des Grecs et des Romains, elles furent toujours considérées par leurs écrivains comme une exception, nous voulons le répéter.

Mais ces considérations sont purement historiques : on attend peut-être autre chose de nous ; il nous semble utile de chercher une cause à ces exceptions morales, à ces cas intellectuels (il ne peut être question ici, et dans l’ouvrage même, que de ceux-là, on l’a sans doute compris), et nous voulons dire en quelques mots ce que l’on trouvera dans Sodome.

Une surexcitation de l’intellect, avec un sentiment plastique peut-être exagéré, des déboires dans un amour qui devait rendre heureux, voilà, croyons-nous, l’origine habituelle d’une erreur qui, pour n’avoir pas eu cette excuse et n’être pas restée un cas intellectuel et moral, est punie si terriblement dans la Bible.

Peu de personnages, dans ce livre très simple : un prêtre, deux hommes, une femme : n’est-ce pas là un microcosme dans lequel peuvent évoluer tous les sentiments et tous les instincts de notre pauvre humanité : voilà les acteurs que M. d’Argis a choisis pour jouer ce drame poignant qui commence par des scrupules et finit par un remords, seul châtiment, mais combien affreux, d’une faute qui fut si peu commise !

Vous le voyez, le livre, avant tout, est chaste et juste.

Et cependant, mon cher d’Argis, laissez-moi vous le dire, ne craignez-vous pas les reproches ? Votre Soran, en somme, est coupable, et n’avez-vous pas fait ce coupable trop sympathique ? Car il est séduisant, votre Soran : il est beau d’abord, et puis si généreux et si grand, si spontané (cela ne suffit-il pas pour être bien malheureux) ! mais ce n’est peut-être pas être innocent que d’être malheureux, et celui qui s’alanguit, qui se laisse aller, qui ne lutte pas, n’est-il pas, en quelque sorte, criminel ? Et puis, ce titre que vous lancez comme un anathème ne vous semble-t-il pas audacieux ?

Voilà ce que l’on vous dira ; mais, moi qui suis votre ami, je vous dis : Votre roman, j’allais dire votre poème, est bon puisqu’il est humain et sévère, après tout, comme la science, et droit et direct, dans le tâtonnement d’un tel début, comme votre talent si simple, si naturel, et si franc, mais si timide comme tout ce qui est simple, et si complexe comme tout ce qui s’affirme ou veut s’affirmer.

Vous avez la volonté, l’élan, l’effort, et mieux encore que tout cela — l’essor vers une littérature vraiment amère.

Donc, courage et laissez dire.

PAUL VERLAINE.