Soixante ans de souvenirs/I/5

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Hetzel (p. 83-103).


CHAPITRE V

LE JOUR OÙ J’EUS VINGT ET UN ANS


I

Le jour où j’eus vingt et un ans, il m’arriva une chose que je ne croyais pas possible, et qui ne m’est jamais arrivée depuis ; j’ai pleuré devant une addition.

Comment ? Le voici.

Je perdis ma mère en 1809, j’avais deux ans et demi ; mon père en 1812, j’en avais cinq. La maladie de mon père, absent de chez lui depuis plus d’un an, avait laissé la maison en grand désarroi. Sa mort changea le trouble en complet désordre. Mes grands parents, fort âgés, et se tenant à l’écart, à la suite de certaines dissensions de famille, abandonnèrent la liquidation de la succession aux soins d’un homme d’affaires peu probe et encore plus négligent. Mon père laissait une bibliothèque admirable, qu’il eût été facile de me conserver ; elle fut vendue en bloc et au rabais à un marchand de rencontre. Mon père laissait une correspondance et des papiers qui eussent été pour moi du plus haut intérêt ; ils furent vendus dans la cour de la maison, au poids. Enfin, le résultat final de cette gestion, plus que malhabile, se traduisit par un déficit, qui fit tomber mon patrimoine à sept mille livres de rentes. Quelques années plus tard, cet homme d’affaires étant mort, mes parents pensèrent, pour le remplacer, à un viel ami de mon père, qui avait la double réputation d’un homme de bien et d’un homme de talent. L’idée était excellente ; mais on craignait fort qu’il ne refusât. Il accepta, n’y mettant qu’une seule condition, c’est que cette ennuyeuse besogne ne lui rapporterait que la peine de la faire. Huit ans après, le 15 février 1828, c’était le jour de ma majorité, appelé par lui, j’entrai dans son cabinet ; il voulait me rendre ses comptes. Il alla prendre, dans un casier, deux cartons verts ; il en tire huit cahiers, recouverts en papier gris-bleu, attachés soigneusement par une ficelle rouge : chaque cahier contenait une année de sa gestion. Il me les fit lire l’un après l’autre, page à page, me montra l’emploi de chaque trimestre, les économies qu’il avait réalisées, les placements qu’il avait faits, les baux qu’il avait renouvelés, les changements de valeurs qu’il avait opérés ; et toutes ces additions réunies se soldaient en un total définitif de vingt et un mille livres de rente. Mon patrimoine avait triplé. Les larmes me jaillirent des yeux. Oh ! ce qui m’émeut ainsi, je puis le dire en toute sincérité, ce ne fut pas cet accroissement inespéré de fortune, tout agréable qu’il me parût, ce fut de voir de mes yeux, de toucher de mes mains ces huit ans de paternité volontaire, de penser à tout ce que cet excellent homme avait pris sur ses travaux d’homme de lettres, sur ses plaisirs d’homme du monde, sur ses devoirs de père de famille, pour reconstruire lentement le petit héritage du fils orphelin de son ami. Il faut pourtant que je le nomme, cet être rare ! C’était M. Bouilly. J’éprouve une grande joie à pouvoir parler de lui ; mais qu’on ne craigne pas que je tombe dans le panégyrique ; j’ai mieux à faire que de le vanter, c’est de le raconter. Il n’y perdra pas.

Chose étrange que la réputation ! Le nom de M. Bouilly a été dans son temps, et est resté dans le nôtre, le symbole de la sensiblerie. Or, celui qu’on nommait le larmoyeur était le plus gai compagnon, le plus franc rieur, le conteur le plus amusant que j’aie connu. Quarante ans passés, à travers cinq ou six révolutions, dans le barreau, dans les fonctions publiques, au théâtre, lui avaient meublé la tête d’un tel répertoire de faits, de mots, de personnages typiques, tragiques, comiques, et il faisait revivre tout ce monde évanoui, avec une telle verse, qu’on se croyait au spectacle en l’écoutant. Faut-il dire, ce qu’il aimait avant tout, c’était ce que nos pères nommaient les histoires salées ! Plus il y avait de périls dans un récit, plus il s’y jetait résolument et plus il s’en tirait gaillardement, surtout s’il y avait des femmes pour l’écouter. Comment ? A force de gaieté communicative, de franc et de bon rire. Oui, de rire ! D’où venait donc sa réputation ? Était-ce calomnie ? Nullement. Il avait en effet les larmes très faciles ; mais de ce qu’on pleure facilement, il ne s’ensuit pas qu’on soit un pleurard. Témoin Scribe et Sardou. En voilà deux qu’on n’accusera certes pas de sensiblerie ! Hé bien, Scribe ne pouvait pas lire, raconter, faire une scène touchante, sans pleurer. Je le vois encore, à la lecture d’Adrienne Lecouvreur, pendant le cinquième acte, essuyer dix fois ses verres de lunettes, parce que ses larmes les obscurcissaient. Un jour où nous étions lancés tous deux dans l’ébauche de je ne sais quelle situation pathétique, il se jeta à mes genoux et m’embrassa les mains en fondant en larmes. Quand Sardou entend un trait émouvant, il pleure ; quand il parle de gens qu’il aime profondément, il pleure ; quand il lit un de ses beaux drames, il pleure. Scribe et Sardou sont-ils donc des larmoyeurs ? Nullement. Ce sont des appareils électriques. Leurs nerfs ressemblent à des fils qui frémissent et font étincelle à la plus légère commotion. Tel était M. Bouilly. Du reste je ne puis mieux le définir qu’en lui appliquant les trois noms qu’il se donnait à lui-même. Il s’appelait le vieux libéral, le vieux charpentier dramatique, et le vieux conteur. Son parrain politique fut Mirabeau. Jeune homme, il avait débuté par un acte héroïque. Dans une émeute à Chinon, il se jeta résolument au-devant d’une bande de massacreurs, et paya, d’une blessure au menton, le salut de vingt prisonniers. C’est cette générosité d’âme qui lui avait acquis l’amitié de Mirabeau ; et l’impression qu’il avait gardée de cet être extraordinaire était toujours vibrante en lui. Une scène de la Constituante surtout lui était restée en mémoire. On avait contesté à Mirabeau le titre d’ami du peuple. Il s’élança à la tribune : « Ah ! Mirabeau n’est pas l’ami du peuple ! » s’écria-t-il ; et il commença à énumérer un à un, fait par fait, chapitre par chapitre, pour ainsi dire, tous les services qu’il avait rendus à l’État, faisant précéder chaque période de la phrase accusatrice qui partait de ses lèvres avec le sifflement d’une flèche ! Puis, tout à coup, s’interrompant… « Eh bien, l’on a raison ! dit-il d’une voix tonnante ! Non, Mirabeau n’est pas l’ami du peuple !… » Et alors, avec un geste d’une familiarité saisissante, il ouvre son gilet, il ouvre le jabot de sa chemise, et, frappant sur sa poitrine nue et velue… « Non ! s’écria-t-il, Mirabeau n’est pas l’ami du peuple, car il est le peuple lui-même !… » Quand M. Bouilly me racontait cette scène, ses lèvres tremblaient, ses joues frémissaient, ses yeux ruisselaient. Tout l’enthousiasme un peu déclamatoire, mais sincère, de cette époque, revivait en lui !


II

Sedaine fut son parrain dramatique. C’est de lui qu’il tenait cet art de la composition, de la préparation et de la progression, qui constitue une pièce bien charpentée. On se moque beaucoup aujourd’hui des charpentiers dramatiques ; on les appelle des carcassiers. Carcassiers, soit ! il me semble que le corps humain ne se trouve pas trop mal d’avoir une carcasse, et que les architectes n’ont pas absolument tort de n’élever une maison qu’après en avoir fait le plan. Racine disant : Quand mon plan est fait, ma pièce est faite ; il comptait ses beaux vers pour rien, peut-être bien parce qu’il était sûr de les faire beaux, mais certainement aussi, parce qu’il savait que la beauté de son plan serait pour quelque chose dans la beauté de ses vers. Au théâtre, quand une situation est spirituelle, les mots les plus simples diviennent des mots d’esprit. M. Bouilly, grâce à ce talent de composition, fut applaudi à la fois sur les trois premières scènes de Paris : à la Comédie-Française, à l’Opéra Comique et au Vaudeville : L’Abbé de l’Épée compte, dans les annales du théâtre, comme un des triomphes dramatiques de l’époque. Gœthe écrit textuellement dans ses mémoires : « Je viens de lire un opéra-comique, intitulé Les deux Journées, et signé d’un M. Bouilly, qui me semble une des pièces françaises les plus intéressantes et les mieux conduites que je connaisse. » J’ai souvent entendu répéter à Scribe que le renouvellement du vaudeville datait de Fanchon la vielleuse et de Haine aux femmes, de M. Bouilly. Enfin, de son temps, on disait de lui, dans le style de son temps : « Bouilly marche au temple de Mémoire, l’épée au côté, et il ne lui faut que deux journées pour y arriver. » Malheureusement, s’il n’y a rien de si brillant que les succès de théâtre, rien non plus n’est si éphémère. L’œuvre du vieux charpentier dramatique n’est pourtant pas encore tout à fait morte. J’en ai eu une preuve frappante. Il y a une quinzaine d’années, M. Ballande vint me demander une conférence pour une de ces matinées théâtres dont il fut le créateur. J’acceptai, à une condition, c’est que la pièce jouée serait L’Abbé de l’Épée, et que L’Abbé de l’Épée serait le sujet de la conférence. Ainsi fut fait. Je n’exaltai pas l’ouvrage, je le décomposai. Sans phrases laudatives, sans apologie, je me bornai à mettre en relief l’architecture du drame, ou plutôt à mettre l’architecte en action. Je tâchai de faire assister le public à la création de l’ouvrage dans la tête de l’auteur, laissant ensuite les spectateurs à leurs appréciations personnelles. L’effet produit fut considérable. J’eus le joie de voir une émotion profonde, unanime, accueillir l’œuvre de mon vieil ami. Plusieurs représentations n’épuisèrent pas la curiosité du public. La pièce refit son tour de France, et retrouva partout le même succès ; d’où ma conviction, qu’il ne lui manque, pour être tout à fait durable, que d’avoir été écrite à une autre époque ; c’est-à-dire dans un autre style. Si l’on débarrassait çà et là le dialogue, et ce serait chose facile, de la phraséologie sentimentale du moment, l’élève de Sedaine figurerait au répertoire comme son maître ; L’Abbé de l’Épée aurait sa place à côté du Philosophe sans le savoir.

Mais laissons l’ouvrage et parlons de l’auteur ; il nous offre un utile exemple.

On parle beaucoup de professions meurtrières ; on énumère les métiers dont l’exercice devient parfois mortel. Je n’en sais pas de plus plein de périls que la carrière dramatique. Ce n’est pas, comme dans les états manuels, le corps qui est en danger, c’est le caractère, c’est l’âme. L’atmosphère qu’on y respire est aussi malsaine que l’air vicié des manufactures, que l’air raréfié des mines, car on vit côte à côte avec les vices les plus ardents et les plus délétères du cœur humain, l’amour-propre, l’intérêt, l’envie. Ces terribles passions y règnent avec une telle violence, que les têtes les mieux faites ont besoin d’un effort de volonté pour s’en défendre. Les succès vous enivrent. Les revers vous humilient. Ce qu’il y a de public, de connu, dans les événements de théâtre, ajoute à ces alternatives quelque chose de particulièrement âpre et amer. Que d’auteurs se consument à suivre l’apparition et la disparition de leur nom sur l’affiche, à compter leurs recettes qui baissent et celles de leurs confrères qui haussent, à se repaître avidement des articles de journal qui les attaquent ! Qui le croirait ! Les plus applaudis sont souvent les plus sensibles aux critiques. Les plus enviés n’échappent pas toujours pour eux-mêmes à l’envie. Rien de plus rare qu’un auteur dramatique vraiment heureux. M. Bouilly a été ce rara avis. Certes, ce n’est pas que les occasions de dépit et d’irritation lui aient manqué. La critique, sous sa forme la plus cruelle, la moquerie, l’a harcelé au milieu de tous ses succès ; son nom même était texte à raillerie, on prétendait que ses œuvres ressemblaient à son nom. Eh bien, au milieu de ces malveillances, de ces jalousies, de ces agitations de toute sorte, il planait, lui, toujours souriant, bienveillant, serein et moqueur. Lui apportait-on quelque article dénigrant ? Il allait à son secrétaire, en tirait un petit carnet de maroquin vert sur lequel étaient inscrits ses bénéfices de théâtre, il faisait le calcul de son année, et ajoutait : « Quand l’auteur de cet article en aura gagné autant, je le croirai ; jusque-là, je m’en rapporte au public et au caissier du théâtre. Ce n’est pas de l’amour-propre, c’est de l’arithmétique. »

Son caractère faisait vraiment de lui une créature très particulière, et il vaut qu’on s’y arrête un moment.

Les contrastes les plus accusés s’y fondaient harmonieusement. Je n’ai jamais connu homme plus généreux, et plus ordonné ; très optimiste, et nullement dupe ; très sensible, et très pratique. Les petits cahiers gris de ses comptes de tutelle sont son véritable portrait ; les chiffres et le cœur y marchent côte à côte. M. Bouilly avait toujours de quoi donner, parce qu’il ne gaspillait jamais. Jamais M. Bouilly ne montait dans un fiacre sans appeler le cocher mon brave et sans lui dire : « J’aurai soin de vous. » Et il en avait toujours soin. Un de ses goûts favoris fut la bâtisse. Propriétaire d’une petite maison avec un petit jardin, rue Sainte-Anne, n° 67, il l’aimait doublement, d’abord parce que c’était le fruit de son travail, puis parce qu’il pouvait toujours y faire des changements. Ajouter une aile à son cabinet, construire un petit kiosque, élever un étage, étaient autant de joies pour lui. Qui le poussait ? Le désir d’embellir son logis, de le rendre plus commode ? Sans doute ; mais surtout le plaisir de faire travailler, de voir travailler. Ce qu’il aimait avant tout dans l’ouvrage, c’étaient les ouvriers. A peine les maçons, les menuisiers, les charpentiers, les peintres installés chez lui, il allait causer avec eux, il leur faisait apporter du vin, il s’informait de leur santé, de leur femme, de leurs enfants. Figurez-vous Don Juan avec M. Dimanche ; mais un Don Juan sympathique, sincère, et ne cherchant que l’occasion de payer à M. Dimanche l’agent qu’il ne lui doit pas. Sans doute, sa curiosité d’auteur dramatique avait sa part dans son intérêt pour les ouvriers. Il les faisait parler pour voir comment ils parlaient ; il les interrogeait sur leurs sentiments, sur leurs habitudes, pour enchâsser dans ses pièces leurs mots de nature, leurs traits saisis sur le vif ; mais il leur payait des droits d’auteur, et la conversation se terminait toujours par quelque cadeau ou par quelque bon conseil.

Un autre charme de cette délicieuse nature, c’est qu’il mettait de l’imagination en tout et partout. Les actes les plus ordinaires de la vie, les événements les plus simples, se transformaient pour lui en scènes, en dialogues, qui bientôt à leur tour passaient dans sa tête à l’état de réalités. Il croyait tout ce qu’il s’imaginait. J’entre un matin chez lui. ― « T’ai-je raconté, me dit-il, la rencontre que j’ai faite l’autre semaine au musée du Louvre ? ― Non. ― C’était le lundi, jour où le public n’est pas admis. Le conservateur, avec qui je suis lié, m’avait amené devant un tableau de maître, acquis depuis quelques jours. Tout à coup une porte s’ouvre, et je vois entrer… qui ? Le roi Louis XVIII ! On le poussait dans une petite voiture roulante. Je me hâte de m’esquiver ; mais l’aide de camp de service m’ayant reconnu, me nomma au roi, qui me fit de la main et de la tête le plus gracieux salut. ― Cela ne m’étonne pas », lui dis-je ; et je pars. Huit jours après je reviens. ― « T’ai-je raconté, me dit-il, ma rencontre et ma conversation avec Louis XVIII, au musée du Louvre ? ― Votre rencontre, oui ; mais non votre conversation. ― Elle a été courte, mais assez curieuse. L’aide de camp m’ayant nommé à lui, le roi me fit signe de m’approcher, et me dit un mot bienveillant sur L’Abbé de l’Epée. Moi, qui sais son goût pour Horace, je lui ripostai par un vers de son poète favori, qui se trouvait une allusion assez délicate à son goût pour les arts. Il sourit, et je m’éloignai avec un salut respectueux. » Quelques jours plus tard, je le trouve dans son cabinet, avec le sourire sur les lèvres. ― « T’ai-je raconté, me dit-il, ma conversation avec Louis XVIII ? ― Quelques mots à peine. ― Oh ! nous nous sommes dit des choses… très intéressantes. Une citation d’Horace a engagé la partie. Puis, tu comprends bien qu’on n’a pas toujours un roi pour interlocuteur, et ma foi… le vieux libéral s’est lancé ! Et je lui ai adroitement glissé quelques vérités qu’il n’est pas habitué à entendre ! Il a répondu !… J’ai répondu à mon tour !… » Et là-dessus le voilà qui me raconte tout un dialogue, avec répliques, ripostes, interruptions ; sur quoi, sa femme entrant, et écoutant : ― « Mon Dieu ! Bouilly, lui dit-elle, que tu es donc cachotier ! Tu ne m’as jamais dit un mot de cette conversation. ― Par une bien bonne raison, répondit-il en éclatant de rire, c’est que je l’ai arrangée ce matin, dans mon lit, en rêvassant, et que je viens de faire la scène pour Ernest. »

Il est pour les auteurs dramatiques un moment terrible à passer ; c’est entre cinquante et soixante ans, à l’âge crépusculaire de l’imagination. Elle n’est pas encore éteinte, mais elle s’éteint. Ce qui était clarté n’est plus que lueur. On a encore assez de force d’esprit pour trouver une scène, pour écrire un dialogue ; mais inventer une pièce, en faire une œuvre vivante, l’exécuter dans toutes ses parties, voilà ce que l’âge vous défend. De là mille tiraillements douloureux. On s’épuise en essais avortés, en commencements qui n’aboutissent pas. Ces fragments de talent s’agitent en vous comme des tronçons encore vivants, qui travaillent à se reformer en un corps, et ne le peuvent pas. Eh bien, M. Bouilly eut le bonheur de trouver à utiliser ces restes d’imagination, grâce à un de ces hasards qui ne se rencontrent que sur le chemin des homme de cœur. Il avait une fille d’une douzaine d’années, spirituelle, vive, intelligente, mais qui se refusait absolument à apprendre l’orthographe. Il imagina de la faire venir tous les matins dans son cabinet, de lui dicter un conte qu’il improvisait en le dictant, et où il avait l’art de mêler au récit des principales difficultés grammaticales ; puis, au moment le plus intéressant, il s’interrompait tout à coup, en lui disant : « Je te dicterai la fin du conte quand tu m’apporteras le commencement, recopié sans une seule faute. » Le résultat ? on le devine… Non ! On ne le devine pas. Le résultat fut qu’à ce jeu, le père gagna encore plus que la fille… Car si la fille, au bout d’un an, avait appris l’orthographe, le père, lui, se trouva avoir fait une douzaine de contes charmants, marqués au bon coin de l’auteur dramatique, bien composés, contenant tous, non seulement des leçons d’orthographe, mais une fable intéressante, et, sous cette fable, une ingénieuse leçon de morale. Un libraire voulut absolument publier le livre. Succès immense. Le premier volume en appelle un second : même effet. Après les Contes à ma fille, viennent les Conseils à ma fille ; après les Jeunes filles, les Jeunes femmes ; après les Jeunes femmes, les Jeunes mères ; puis les Mères de famille ; puis les Encouragements de la Jeunesse, son meilleur ouvrage, dédié aux jeunes gens. Une nouvelle carrière s’était ouverte devant lui. Le père avait fait une seconde popularité à l’auteur dramatique. On l’appelait non seulement, comme Berquin, l’ami des enfants, mais l’ami des familles. Enfin, telle était sa réputation qu’elle le conduisit… jusqu’aux Tuileries ! La duchesse de Berry, vive, prime-sautière, et qui rêvait toujours de réconcilier la monarchie avec la société nouvelle, eut l’idée de demander au conteur à la mode, des récits pour ses enfants. Voilà donc l’élève de Mirabeau, le vieux libéral, introduit au pavillon Marsan, mêlé familièrement aux jeux et aux études des deux enfants, devenu une sorte de précepteur amateur pour la petite fille qui devait être la duchesse de Parme, et pour le petit garçon qui devait s’appeler le comte de Chambord. A en juger par les résultats, l’élève ne profita pas beaucoup des leçons ; mais heureusement elles ne furent pas perdues pour le maître. D’abord, il y garda toute son indépendance ; puis les Contes aux Enfants de France eurent un succès considérable… tous les courtisans les achetèrent : c’est ainsi que M. Bouilly tripla la dot de sa fille avec les Contes à ma fille.

Soudain, vers 1830, le malheur s’abattit, comme un oiseau de proie, sur cette vie si heureuse. En trois jours, à trente-trois ans, sa fille, mariée à un avocat de grand talent, mourut entre ses bras. Ce que fut pour lui un tel coup, on le comprend. Il était frappé en plein cœur ; frappé deux fois… sa fille était à la fois son enfant et son œuvre ; frappé à l’âge où les blessures ne se ferment pas ; il avait soixante-huit ans. Quand on est jeune, on souffre peut-être plus ; mais la vie vous ressaisit malgré vous ; les occupations, les passions, les devoirs vous disputent à la douleur. Mais, septuagénaire, que lui restait-il ? La ressource du travail lui échappait ; sa plume de conteur lui tombait des mains comme sa plume d’auteur dramatique ; le vide se faisait de tous côtés autour de lui. Heureusement, il y a en nous quelque chose qui survit à tout, qui se mêle à tout, qui marque de son empreinte nos sentiments comme nos idées, nos chagrins comme nos joies, c’est notre caractère. Nous ne souffrons pas seulement avec notre cœur, nous souffrons aussi avec notre caractère. Un caractère heureux, si tendre que soit le cœur qui lui est associé, ne ressent pas le chagrin de la même façon qu’un caractère malheureux. Le célèbre docteur Hahnemann, me parlant un jour du rôle immense que joue l’individualité dans les affections pathologiques, me dit ce mot profond : Il n’y a pas de maladies, il y a des malades. On peut dire, dans le même sens : Il n’y a pas d’affliction, il y a des affligés. Certaines natures semblent faites pour les désespoirs mornes. Quand un malheur les atteint, elles s’y plongent, elles s’y enfoncent, elles s’y ensevelissent. Rien n’existe désormais pour elles que ce qui n’est plus. La douleur est dans leur âme comme une maladie mortelle qui ronge tout le reste. Elles ont un chagrin fixe, comme on a une idée fixe. Leurs yeux, toujours attachés sur le même point, semblent toujours regarder au delà. J’ai vu des mères blessées de cette incurable blessure. Tel n’était pas M. Bouilly. Il avait dans le caractère une élasticité, un ressort, une faculté de rebondissement, qui le défendait contre ces chagrins farouches. Certes, il était bien profondément malheureux, le pauvre homme ! Son corps même avait fléchi sous le coup ; ses jambes pouvaient à peine le porter ! C’était pitié de voir ce visage, fait pour exprimer la bienveillance et la gaîté, bouleversé par les sanglots, de voir ces yeux d’où coulaient si doucement les larmes de la pitié et de la sympathie, tout brûlés par les pleurs. Eh bien, le croirait-on ? ce fut cette sympathie même qui lui vint d’abord en aide contre le désespoir. Son cœur affectueux avait tellement besoin de se répandre, qu’il regrettait presque autant le sentiment perdu que l’être perdu ; il avait soif d’amour paternel ! J’en puis citer deux témoignages bien frappants. J’ai, dans mon cabinet de travail, un portrait de lui, avec ces deux vers écrits de sa main :

 
Au fils de mon ami, par qui j’ai retrouvé
L’illusion d’un père, au jeune Legouvé.


Sa pauvre âme éperdue se raccrochait à tous les semblants de l’affection ravie. A ce moment venait d’arriver à Paris une jeune artiste de génie, qu’il avait connue et protégée dans son enfance, Maria Malibran. Elle fut pour lui délicieuse de commisération et de tendresse. Il avait suspendu au pied de son lit, dans son alcôve, de façon à ce que ses yeux en s’ouvrant le rencontrassent tout d’abord, un portrait de sa fille par Robert Lelèvre. La Malibran, venant un jour chez lui sans le trouver, profita de son absence pour écrire sur le cadre de ce portrait :


Ne pleure pas !Elle n’est qu’endormie.


Qu’on juge de son émotion lorsqu’en rentrant, il vit… non, il entendit ce mot… car ce vers parlait ! C’était le son, c’était le cri de pitié de cette voix qui enchantait alors tout Paris ! Le pauvre homme courut chez elle, et tomba dans ses bras en fondant en larmes et en s’écriant… « Ma fille ! Ma fille ! Vous me rendez ma fille !

Hélas ! il faut bien le dire, ce n’était là qu’une illusion que ne trompait personne, pas même lui, un touchant mensonge qui abusait un moment sa douleur, mais ne la guérissait pas, et les années sombres s’approchaient ! C’est alors que, peu à peu, son heureuse nature lui créa une occupation nouvelle, lui révéla un talent qu’il ne se connaissait pas, lui rendit ce dont l’homme d’intelligence ne peut se passer, le travail, lui ouvrit enfin une sorte de dernière carrière, proportionnée aux forces et aux besoins d’esprit de son âge. Peu de chose nous suffit à soixante-dix ans pour remplir notre vie. Notre machine marche à moins de frais que dans la jeunesse ; nous brûlons moins de charbon. Or, le talent nouveau que se découvrit M. Bouilly, fut le talent d’orateur ; son occupation nouvelle, la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie est, pour les uns, un objet de terreur ; pour les autres, un objet de risée ; pour ceux-ci, un prétexte à mauvais dîners et à mauvais discours ; pour ceux-là, l’occasion d’excellentes œuvres de charité. Pour M. Bouilly, ce fut l’emploi de ses meilleures facultés naturelles : la sympathie d’abord ; il se trouvait du coup à la tête de vingt-cinq mille frères ! La générosité, il y avait toujours là quelque chose à donner ; l’éloquence, il y avait toujours là quelque chose à dire ; enfin, son fond même de vieux libéral y avait sa place, la franc-maçonnerie étant toujours de l’opposition. Les premiers grades étaient alors occupés par des hommes fort considérables : Philippe Dupin, Berville, Mauguin. M. Bouilly arriva facilement aux titres les plus élevés. Président de la loge des Amis de la vérité et membre supérieur du Grand-Orient, les réunions maçonniques, les cérémonies maçonniques, les banquets maçonniques, lui devinrent autant de sujets de discours, dont la préparation le mettait en verve, comme jadis ses premières représentations. Il les composait ainsi qu’une scène de théâtre, avec un plaisir de plus, celui de les agrémenter de citations latines. Le goût était alors aux citations, aux inscriptions, aux devises. Scribe, dans sa terre de Séricourt, ne construisait pas un kiosque, un moulin, une laiterie, une vacherie, sans l’orner de quelque distique ou quatrain de sa façon. En voici un fort joli, qui donnera l’idée des autres :

 
Le travail a payé cet asile champêtre :
Passant, qui que tu sois, je te le dois peut-être.


M. Bouilly n’avait pas dans son cabinet un seul meuble qui ne portât quelque inscription latine. Sur le socle de sa pendule, un vers de Virgile ; sur la frise de sa bibliothèque, un vers d’Horace ; sous le portrait de Bossuet, une ligne de Tacite ; sous le buste de Molière, un hémistiche de Juvénal. En outre, il avait rassemblé, sur un petit carnet, une foule de maximes, de remarques, de traits spirituels ou profonds, tirés de Sénèque, de Cicéron, de Quintilien ; il se donnait ainsi l’innocente illusion de se croire un fort humaniste. C’est dans ce trésor qu’il allait puiser, les jours de discours maçonniques ; il appelait cela piquer la perdrix.

Je l’avouerai, quand, avec la gaieté quelque peu railleuse de mes vingt ans, j’assistais à un de ces banquets, car j’y assistais… Il avait tenu absolument à m’enrégimenter dans le bataillon sacré ; j’avais été reçu comme louveteau (fils de franc-maçon) ; j’avais juré sur une tête de mort, et sous peine de mort, de ne jamais révéler le secret de l’ordre, et certes, jamais je n’ai mieux tenu aucun serment, n’ayant jamais pu découvrir en quoi consistait ce secret… Je l’avouerai donc, quand je me voyais assis à un de ces banquets, avec mon petit tablier d’apprenti, et mon petit marteau brodé en sautoir, quand je contemplais, au haut bout de la table, ces hommes graves, chamarrés de leurs insignes, de leurs emblèmes, de leurs rubans de souverain prince rose-croix, et prenant au sérieux leurs personnages, je ne pouvais m’empêcher d’abord de sourire un peu, tout bas, de moi et d’eux. Mais quand M. Bouilly se levait et prenait la parole, ce tableau un peu étrange disparaissait pour moi. Je ne voyais plus que lui. Il parlait si bien ! Il avait tant de grâce et de bonhomie ! Il avait tant de succès ! Il savait si habilement tirer l’argent de la poche des autres, et il puisait si largement dans la sienne au profit de toutes les misères, que toute idée de raillerie s’en allait bien vite ; et je ne pensais plus qu’à bénir cette institution, qui lui faisait un moment oublier sa douleur, et lui rendait quelques-unes des meilleures heures de sa jeunesse. Qui le croirait cependant ? Cette tête si bien faite, cet esprit si libre de toutes les petites faiblesses de l’artiste, faiblit un moment, et une blessure d’amour-propre avança la fin de sa vie. Le théâtre de l’Opéra-Comique avait repris avec un succès immense Richard Cœur de Lion de Grétry et de Sedaine. Cette reprise amena celle des Deux Journées, et M. Bouilly rêva le même triomphe pour Chérubini et pour lui. Mais Chérubini n’était pas Grétry ; sa musique trop sévère et trop récente encore n’avait pas eu le temps de rajeunir… Elle n’était pas vieille, elle n’était que vieillie. Le succès fut honorable, mais sans éclat. A la dixième représentation, les Deux Journées apparurent sur l’affiche un dimanche, premier signe d’insuccès ; on les joua en lever de rideau à sept heures, second symptôme de déclin ; la salle n’était qu’à moitié pleine, troisième blessure. Les auteurs dramatiques ressemblent à l’air, ils ont horreur du vide. M. Bouilly, qui avait amené à sa pièce une famille amie, fut touché au cœur Il sortit après le premier acte, en disant : « Ces gens-là me feront mourir ! » Les émotions morales, dans la vieillesse, couvrent souvent le corps d’une sueur subite, qui prédispose aux refroidissements mortels. Rentré chez lui tout frissonnant, il se coucha pour ne plus se relever. Mais, dès que le danger se montra, sa force d’âme reparut. Les trois jours que dura sa maladie furent trois jours de calme et de sérénité souriante. Le dernier soir, en le quittant à minuit, je lui demandais : « Comment vous trouvez-vous ? ― Bien ― Vous ne souffrez pas ? ― De nulle part… » A six heures du matin il s’éteignait.

Quarante-trois années se sont passées depuis ce jour. Mon grand chagrin s’est apaisé, mais mon regret dure toujours. Pendant ces quarante-trois ans, il ne m’est jamais arrivé un seul bonheur que je ne me sois senti le cœur un peu serré de ne pouvoir le partager avec lui. Le jour de ma réception à l’Académie, en 1858, il me manqua beaucoup. Je ne pus m’empêcher de regarder, avec regret, la place qu’il occupait trente-sept ans auparavant, à la séance où j’eus mon prix de poésie. Très souffrant ce jour-là, le corps plié en deux par une attaque de sciatique, il s’était traîné à l’Institut ! Il était aussi heureux que moi. Je lui dis en sortant : « Mon cher ami, vous m’avez rendu, il y a un an, vos comptes de tuteur ; je vous rends aujourd’hui mes comptes de pupille ! » Cher et excellent homme ! Je ne sais pas ce que l’autre vie me destine ; mais, j’y regretterais toujours quelque chose, si je ne l’y retrouvaispas.