Sonnets à Lamartine

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Charles Beltjens Poèmes

Sonnets à Lamartine



 
I.

Et Mammon se fraie sa route
où'un chérubin désespère.
Lord Byron (Childe-Harold).


Béni cent fois le jour où le sol de la France,
Aux premiers braillements de ton sacré berceau,
Frémit comme un captif que réveille en sursaut,
Dans sa prison lugubre, un cri de délivrance.

L’Ange de la patrie, affolé de souffrance,
Voyait alors le sang rougir chaque ruisseau,
Les cadavres français s’entasser par monceau.
Et près des noirs, charniers sangloter l’Espérance.

Sur ta couche d’enfant épanchant ses douleurs,
Soudain il reconnut, en essuyant ses pleurs,
Un de ceux que le ciel aux grandeurs prédestine ;

Et, te baisant au front, il murmura : grandis !
Tu seras le vengeur des échafauds maudits,
Le justicier futur ; — tu seras Lamartine.



II.

Lamartine, quel nom ! — barde, tribun, prophète,
Quel génie, unissant tant de charmes divers,
Put ainsi que le tien éblouir l’univers,
Et si pur de la gloire escalader le faîte ?

Qui n’a senti plus fort battre son cœur en fête,
Et se mouiller ses yeux, en savourant tes vers,
Et, jetant l’anathème à ton siècle pervers,
Pleuré de ta vertu la sublime défaite ?

Mais va ! — si la tempête à ton chaste renom
Fit d’un injuste oubli subir la morne atteinte,
La clarté du soleil là-haut n’est pas éteinte ;

L’orage se dissipe, et voici que Memnon,
En revoyant son dieu vainqueur de la rafale,
Acclame son retour d’une voix triomphale.


III.

Aucun front ici-bas n’a dépassé le tien.
Toi, le chantre inspiré des grandes solitudes,
Ta voix sut au Forum dompter les multitudes,
De l’Etat chancelant ton bras fut le soutien.

Parmi les noms fameux que le monde retient,
Sur l’Olympe éclatant, dont nos vicissitudes
Ne peuvent plus ternir les blanches altitudes,
Un trône inviolable à jamais t’appartient.

Et nous, qui t’invoquons en disciples fidèles,
Pendant que, pour garder les nobles citadelles
Du Beau, du Vrai, du Grand, ton drapeau nous conduit,

Lamartine, sur nous étends tes ailes d’ange !
Et nous saurons combattre et noyer dans leur fange
Les reptiles impurs qui règnent aujourd’hui.


IV.

Ont-ils assez piaffé dans leur boue, insulté
La vergogne publique et la sainte nature.
Ces affreux myrmidons, ces nains dont la stature
Veut hausser sa misère à l’immortalité !

Ces charlatans du Mal, ivres d’insanité,
Ces pourceaux dégradés qui salissent l’ordure
Elle-même indignée, — est-ce qu’on les endure
Une minute encore dans leur impunité ?

Lamartine, au secours ! — avec les fiers génies
Dont la France a mené les illustres convois,
Apprends-nous à flétrir ce tas d’ignominies ;

Et nous verrons le peuple, aux accords de nos voix,
Pleurant de repentir, nous remettre au pavois,
Et traîner tous les dieux du jour aux gémonies.


V.

Quand la première fois résonna sur la terre,
Comme le chant lointain d’un autre firmament,
Ta douce voix de cygne, où vibraient vaguement
D’ineffables échos de l’éternel mystère ;

Le malheureux pleurant dans son coin solitaire,
Le penseur, le poète, et l’amante et l’amant,
Et le prêtre à l’autel, pleins de ravissement,
En regardant les cieux, ne purent que se taire.

Alors ils sont venus, leur hotte sur le dos.
Les chiffonniers de l’Art, chargés d’impurs fardeaux,
Dans le temple, en hurlant, brocanter leurs scandales ;

Mais j’aperçois le Temps, près des tables d’airain,
Qui se lève, et d’un coup de son pied souverain
Va les mettre dehors, tous ces hideux Vandales !


VI.

Dans la coupe terrestre, où notre soif s’abreuve,
Quand le sort à flots noirs nous verse le chagrin,
Quand le Juge d’en haut de son bras souverain
Tord notre impur métal au creuset de l’épreuve ;

Lorsque l’eau de nos yeux est la seule qui pleuve
Sur notre vie aride où brûle un ciel d’airain.
Et que l’âpre désir sans merci nous étreint
Comme un cerf altéré cherchant le cours du fleuve ;

Nous revenons à toi, Lamartine ! — Oh ! rends-nous.
Divin consolateur qu’on écoute à genoux,
Tes Méditations, rends-nous tes Harmonies !

Afin que nous puissions, dans le voyage humain.
Fort de ton viatique, en faisant le chemin,
Monter sans défaillance aux clartés infinies ?





À mes chers Confrères de l’Académie Lamartine,

Quand l’immonde laideur enfle son insolence
A ce point de vouloir, sous le dôme immortel
Du sacré Panthéon, conquérir un autel,
Et chez les demi-dieux asseoir sa pestilence,

Honte à qui parmi nous garderait le silence !
Félon qui souffrirait cet infâme cartel,
Sans bondir, furieux, comme un Charles-Martel,
En brandissant son arc, son épée ou sa lance !

Amis, serrons nos rangs ! et, s’il est sous les cieux
Des vivants dont le cœur supporte, insoucieux,
Cet opprobre inconnu dans nos saintes annales,

Epargnons-nous au moins l’exécrable remords
D’avoir en paix laissé sur la gloire des morts
Les Ilotes vainqueurs danser leurs Saturnales !




Publiés dans le Bulletin de l'Académie Lamartine, n°3 (10 Septembre 1888).