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Souriquet (Imagerie d’Épinal — Estampe n° 632)

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PELLERIN & Cie,
imp.-édit.
SOURIQUET IMAGERIE D’ÉPINAL, No 632
Je vais vous conter l’histoire d’un jeune souriceau qui prétendit dès l’âge adulte vivre à sa guise et courir les aventures, plutôt que d’attendre sous la direction des siens que la raison lui fût venue.
« Foin, disait-il en s’échappant, de la vie mesquine et sans attraits qu’on mène dans la famille : à moi le monde et ses plaisirs, les fêtes et les larges bombances. Bon pour les sots de se laisser endoctriner par les vieux radoteurs. »
Comme il s’aventurait sur la gouttière, il entendit une voix qui de l’intérieur l’appelait : c’était celle de sa mère.

Loin de se laisser toucher :

« Va-t’en voir s’il vienne » ricana-t-il.

Et il poursuivit son chemin, droit devant lui, au hasard, sans un regret, ne pensant qu’aux plaisirs qu’il se promettait d’une vie nouvelle, hors de la maussade et misérable soupente, sans les perpétuelles remontrances de ses parents.
Souriquet, c’était son nom, se servit de moulures dont était ornée la façade de la maison, pour descendre et gagner une fenêtre inférieure. Pour une première sortie, il était audacieux, le jeune drôle !
Il s’aventura hardiment dans l’appartement sur lequel s’ouvrait la fenêtre. Le hasard le favorisait : il tombait en pleine abondance dans un fruitier où il n’avait que l’embarras du choix parmi les meilleures et les plus belles espèces.
Dire qu’on m’avait toujours représenté le monde comme semé d’embûches ! Radoteurs, va ! Et comme il n’est de réel plaisir que le plaisir partagé, il se mit en quête de joyeux compagnons pour les associer à son heureuse fortune.
Il réunit aisément toute une bande de jeunes étourdis de sa sorte, et l’on mit au pillage les riches et savoureuses provisions entassées dans le fruitier.

Ce fut une fête complète.

Loin de s’alarmer de la mort de l’un d’eux survenant brusquement en pleine fête, et de penser comme les vieux routiers qu’il pouvait y avoir là-dessous quelque malice humaine, on se contenta de supposer une indigestion.
Cependant les ravages constatés dans le fruitier déterminèrent le propriétaire à recourir pour défendre son bien à des moyens plus efficaces que les quelques pincées de mort aux rats qu’il avait mises dans certains fruits.
Et une belle nuit, Souriquet se rendant au fruitier fut tout étonné d’y voir une drôle de machine qu’il n’avait pas encore remarquée. De cette espèce de boîte se dégageait, lui chatouillant délicieusement les narines, un parfum de lard frais.
Serait-ce, pensa notre écervelé, une nouvelle faveur de la fortune qui veut varier le menu ? Et de fait, au plafond de la boîte, un beau petit morceau de lard blanc et rosé était suspendu, embaumant l’air et appétissant comme tout.
Souriquet pénétra hardiment dans la boîte et engloutit l’appât. À ce moment un bruit le fit se retourner ; c’était la porte qui tombait lui barrant le passage. À l’autre extrémité il se heurta contre un grillage. À l’attaquer, il se rompit vainement les dents et se mit les pattes en sang. Il était pris.
Et tous les jours suivants ce furent de nouvelles captures. Les souricières ne désemplissaient pas et à la maison on ne finissait pas de compter les victimes.

Toute cette jeunesse folle aveuglée par la rage du plaisir, n’écoutait rien, ne voyait rien, ne s’alarmait en rien des vides qui se faisaient journellement dans ses rangs.

Tous ceux qui avaient échappé à la mort aux rats et aux souricières tombèrent sous la dent des chats.

Que ceci vous serve de leçon, enfants. Vous aussi vous serez tentés de vous lancer dans la vie en aveugles. Prenez-y bien garde, le sort des souriceaux vous attend si vous rejetez les leçons de l’expérience.