Souvenirs (Tolstoï)/53

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 196-199).


LIII

LA SECONDE CONFESSION


Les pas de notre confesseur me tirèrent de ma rêverie. « Bonjour, dit-il en passant sa main sur ses cheveux gris. Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Je lui demandai sa bénédiction et j’éprouvai un plaisir tout particulier à baiser sa petite main jaunâtre.

Quand je lui eus expliqué ce qui m’amenait, il s’approcha sans mot dire des images et commença.

La confession achevée, après que, surmontant ma honte, j’eus dit tout ce que j’avais sur la conscience, il posa ses deux mains sur ma tête et dit de sa voix basse et bien timbrée :

« La bénédiction de notre Père céleste soit sur toi, mon fils. Puisse-t-il conserver en toi à jamais la foi, la douceur et l’humilité ! Amen ! »

J’étais complètement heureux. Des larmes de bonheur me serraient la gorge ; je baisai le pan de sa soutane en drap léger et relevai la tête. Le visage du moine était parfaitement calme.

Il m’était agréable de sentir mon humilité, et, de peur de faire fuir cette sensation, je pris congé à la hâte. Je sortis de l’enceinte du couvent sans regarder à droite ni à gauche, pour éviter les distractions, et je remontai sur mon siège branlant. Cependant les cahots de mon équipage et la variété des objets qui me passaient devant les yeux donnèrent promptement un autre cours à mes idées, et je ne tardai pas à me représenter mon confesseur occupé à se dire qu’il n’avait jamais rencontré, dans toute sa vie, une aussi belle âme de jeune homme que la mienne, et qu’il n’en rencontrerait jamais, car il n’en existait pas. J’en étais, pour ma part, convaincu, et cette conviction me causait une telle joie que j’avais besoin d’en faire part à quelqu’un.

J’avais une envie terrible de causer avec n’importe qui. N’ayant que le cocher sous la main, je m’adressai à lui.

« Eh bien, ai-je été longtemps ? lui demandai-je.

— Comme ça ; mais il y a belle heure que mon cheval aurait dû manger ; je suis de nuit, » répondit le vieux, qui paraissait moins renfrogné qu’en venant.

C’était l’influence du soleil.

« Eh bien, à moi il m’a semblé que j’ai été une minute en tout. Sais-tu ce que j’allais faire au couvent ? ajoutai-je en m’installant dans un creux, tout près du cocher.

— Quéque ça me fait ? On mène le voyageur où il vous dit d’aller.

— Non, devine. Qu’est-ce que tu crois ? poursuivis-je.

— Un enterrement peut-être ? Acheter une place ?

— Non, frère. Sais-tu pourquoi je suis venu ?

— Je ne peux pas savoir, barine. »

La voix du cocher me paraissait tellement celle d’un brave homme, que je résolus de lui expliquer, pour son édification, le sujet de ma course et jusqu’à mes sentiments.

« Veux-tu que je te raconte ?… Figure-toi que… »

Et je lui racontai tout, en lui décrivant par le menu mes beaux sentiments. Je rougis encore quand j’y pense.

« Ah ! c’est ça ! » dit le cocher d’un air incrédule.

Pendant longtemps, après que j’eus fini de parler, il se tut et demeura immobile sur son siège. Son seul mouvement était de ramener de temps en temps sur ses jambes le pan de son armiak, qu’il maintenait avec le pied, mais qui s’échappait continuellement parce que la trépidation faisait sautiller ses grosses bottes sur la planche. Je m’imaginais déjà qu’il était en train de se dire, comme mon confesseur, que dans tout l’univers on ne trouverait pas un jeune homme comme moi, lorsqu’il se tourna de mon côté.

« Alors, barine, votre affaire, c’est une affaire de seigneur ?

— Quoi ?

— Votre affaire, c’est une affaire de seigneur ? répéta-t-il en bafouillant avec sa bouche édentée.

— Il n’a rien compris ! » pensai-je.

Et je ne lui adressai plus la parole jusqu’à la maison.

Ce n’était plus un sentiment d’humilité et de dévotion que j’avais éprouvé en revenant ; c’était le contentement de moi-même à la pensée d’avoir eu ce sentiment. Ma satisfaction dura jusqu’à notre porte, sans que j’en fusse distrait par la vue de la foule bariolée des gens du peuple, grouillant au soleil dans toutes les rues. Mais, arrivé à notre porte, ma satisfaction s’évanouit. Je n’avais pas les 80 copecks promis au cocher. Gavrilo, le maître d’hôtel, à qui je devais déjà de l’argent, refusait de m’en prêter d’autre. Le cocher, me voyant traverser la cour deux fois en courant, devina ce que je cherchais. Il descendit de son siège, et lui, qui m’avait paru si brave homme, il se mit à déblatérer à haute voix, avec l’intention évidente de me blesser, contre les gaillards qui prennent des voitures sans avoir de quoi les payer.

Toute la maison dormait encore. Je ne pouvais demander les 80 copecks qu’aux domestiques. À la fin, Vassili paya ma voiture, sur ma parole d’honneur de le rembourser. Je lus sur sa figure qu’il n’en croyait pas un mot ; mais il m’était attaché et se rappelait le service que je lui avais rendu.

Ce qui me restait des sentiments du départ s’en alla en fumée. Lorsque je m’habillai pour aller à l’église avec les autres et qu’il se trouva que mon habit n’avait pas été recousu et n’était pas mettable, je péchai d’une manière effroyable. Je m’approchai de la communion dans une disposition d’esprit singulière. Mes idées se dépêchaient, pour ainsi dire, et je ne croyais plus du tout, mais du tout, à mes inclinations vertueuses.