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Souvenirs d’Écosse/Hirta, l’Ile des Chasseurs

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Souvenirs d’Écosse

SOUVENIRS D’ECOSSE




Hirta, l’ile des Chasseurs.




Quoique placée dans un coin reculé de l’Europe, en dehors des grandes lignes de communication qui lient entre eux les peuples de notre continent, l’Ecosse est vraiment une terre de progrès. Je dirai plus, c’est une terre de prodiges, en fait de civilisation surtout. Ses habitans, qui, il y a moins de deux siècles, ne songeaient guère qu’à tuer ou à se faire tuer, ne pensent plus aujourd’hui qu’à vivre et à bien vivre. Chez eux, la soif du savoir et la soif des richesses, que des esprits chagrins ont flétrie du nom de cupidité, ont remplacé la brutalité et la soif du sang. La vie paisible (still life) a pris la place de la turbulence et de l’esprit batailleur ; et, dans les trois quarts du pays, l’aisance gagne chaque jour du terrain sur la misère. L’Ecossais est aussi industrieux aujourd’hui qu’il était brave autrefois, aussi éclairé qu’il était superstitieux, aussi poli qu’il était barbare ; ses luttes sont des luttes industrielles et savantes. Il est vrai que, comme il aime à acquérir, il aime toujours un peu à plaider. Comme au temps de Knox et du Covenant, il aime aussi à disputer ; mais il ne se sert plus, dans ses procès et dans ses querelles, que d’une seule arme, de l’arme de la parole. Les tribunaux, les revues, les académies, les meetings, sont ses champs de bataille, et la seule conquête qu’il paraisse ambitionner avant tout, c’est la conquête du bien-être.

Cette conquête, qui semblait naguère au-dessus de ses forces, lui est assurée aujourd’hui. Sans doute en Ecosse, comme dans tout le reste de la Grande-Bretagne, l’extrême misère est encore voisine d’une fabuleuse opulence ; et à côté de la table du riche qui met à contribution les parties les plus lointaines du monde connu, le Thibet, le Cachemire, la Chine, il y a de pauvres familles, à demi vêtues, qui, pendant des mois entiers, ont, pour seule nourriture, les warechs que la mer rejette sur leurs côtes ; mais chaque jour il se fait des pas de géant vers le mieux. L’Ecosse n’est plus une terre rude et solitaire, peuplée de clans barbares, et toute couverte de bruyères, de maigres bouleaux, et de ces hauts chardons, emblème du pays [1] ; c’est une riche contrée, dont le soc du laboureur sillonne toutes les plaines, dont les collines sont couvertes de belles plantations et de cultures variées, dont les montagnes les plus sauvages nourrissent d’innombrables troupeaux, et que les grands chemins et les canaux traversent en tous sens.

Ce que le bras de l’homme avait commencé, la vapeur va l’achever. Des steamers pénètrent dans toutes les baies, visitent tous les lacs, et, comme autant de ponts mobiles, joignent l’un à l’autre tous les caps, toutes les îles, toutes les langues de terre, qui font de cette contrée singulière une sorte de continent. Les rail-ways remplacent les steamers sur la terre ferme ; les uns sont déjà en activité, comme ceux de Dalkeith et de Pasley ; les autres, tels que celui de Glasgow à Edimbourg, tracés sur une grande échelle, vont rapprocher les villes et en accroître la prospérité industrielle. Cette prospérité cependant est déjà merveilleuse. Prenons Glasgow pour exemple. Glasgow, il y a un demi-siècle environ, en 1780, comptait à peine quarante mille habitans ; Glasgow en compte aujourd’hui, en 1837, deux cent vingt mille au moins, ce qui fait un accroissement de population de plus de trois mille individus par année. Le commerce de Glasgow doit son origine au vaisseau chargé de harengs, qu’en 1668, Walter Gibson expédia dans un des ports de la France, et qui en revint chargé de sel et d’eau-de-vie, et Glasgow, de nos jours, a la Clyde et Greenock pour ports ; Greenock, la principale cité maritime de l’Ecosse, dont les havres peuvent contenir plus de cinq cents bâtimens, et dont les vaisseaux font le commerce de l’Inde et de l’Amérique ; la Clyde, qui, le long de ses immenses quais, c’est-à-dire sur un espace de près de deux milles, voit s’amarrer un triple rang de navires,

La Clyde est la patrie première de la navigation à la vapeur. L’eau qui remplit la chaudière du premier steamer, et qui, se volatilisant, fit tourner sur les flancs d’un navire ces roues énormes que le bras d’un géant aurait eu peine à mouvoir ; cette eau fut puisée dans le lit de cette rivière qui n’était fameuse que par ses magnifiques cataractes (Corra Linn, Bonniton Linn, Dundass Linn). Le succès avait couronné la première grande expérience de Patrick Miller, en 1786, lorsqu’au grand étonnement des habitans des bords de la Clyde et de nombreux gentilshommes de ses amis qu’il avait réunis pour être témoins de ses essais, il remonta cette rivière sur un grand bâtiment sans voile, que la vapeur d’eau seule faisait mouvoir ; et cependant cette invention, dont les résultats n’ont pas de bornes, fut d’abord négligée. Ce ne fut qu’en 1812, long-temps après que Fulton, qui, dans un voyage en Ecosse, avait vu le vaisseau de Patrick Miller, eut mis à profit ses expériences et eut introduit les steam-boats sur la rivière d’Hudson, que la Clyde vit reparaître un nouveau bâtiment mu par la vapeur. Henry Bell de Glasgow, qui perfectionna l’invention de Patrick Miller, avait fait construire ce bâtiment sur un nouveau modèle. Depuis cette époque, des milliers de navires du même genre ont sillonné les eaux de cette rivière qu’agite un bouillonnement continuel, et qui semblent fumer sous les machines qui les couvrent. Dans le trajet de Glasgow à Greenock, par exemple, à toute heure du jour, de quelque côté que l’œil se tourne, on aperçoit à l’horizon les colonnes de fumée de ces steamers, toujours en mouvement, et, de quart d’heure en quart d’heure, le navire qui vous porte glisse le long des flancs de quelqu’un de ces rapides bâtimens. Des voyageurs en grand nombre, hommes des basses terres (Lowlanders), hommes des montagnes (Highlanders), habitans des îles, paysans, citadins, commerçans, couvrent le pont de chacun de ces navires. Ils poussent de grands cris et se saluent au passage. Dans les longues et belles journées du commencement de l’automne, de joyeuses troupes d’oisifs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, parties de Glasgow ou des bourgades environnantes pour un pèlerinage au Loch Lomond ou une promenade à Greenock, abritées du soleil par des tentes, dansent joyeusement sur le pont, au son de la cornemuse ou du violon, tandis que le steamer les emporte. Chaque petite ville, chaque bourg et presque chaque village des bords du Firth a son steamer pour se rendre à Glasgow ou à la ville la plus proche, comme chaque petite ville voisine d’une capitale située au milieu des terres a son coach ; souvent même un particulier a son steamer à lui, steamer de dimension naine et d’allure coquette, qui, naviguant à côté de ces puissans bâtimens qui font le trajet de Glasgow à Liverpool ou à Dublin, ressemble à un enfant jouant auprès d’un géant.

Sir Thomas Kennedy, fort aimable baronnet des environs de Glasgow, dont je fis la connaissance lors de mon premier voyage dans cette ville, a un petit steamer qui est un vrai bijou. Sa force égale celle de quatre chevaux vigoureux ; aussi le brave sir Thomas, qui a étudié à Oxford et qui se pique de latinité, l’appelle-t-il volontiers son quadrigium, quoique son véritable nom soit Kitty, Kitty la jolie, Kitty la coquette, Kitty la coureuse, Kitty la danseuse, selon l’occasion, l’allure et la mine que Kitty fait à la mer, c’est-à-dire selon que le temps est plus ou moins beau, le vent plus ou moins favorable. Kitty, du reste, est fort agréablement distribuée ; sa jolie cabine, placée à l’arrière, peut contenir huit ou neuf voyageurs, car sir Thomas aime la société. Trois hommes forment l’équipage du petit navire en temps ordinaire, dans les promenades sur la Clyde ; mais quand il se hasarde au-delà du Firth et du Loch-Long, l’équipage est augmenté de deux autres marins, plus un cuisinier, homme indispensable partout, mais sans prix à bord, pendant une traversée.

Le cuisinier de sir Thomas était certainement un homme parfait en son genre. Français d’origine et d’éducation, il n’avait pris de l’Angleterre que ce que l’Angleterre a de bon, c’est-à-dire le gigot aux légumes, le saumon grillé, le jambon rôti, le roast-beef saignant, le plumpudding, et tous les autres puddings où elle excelle. Sa cuisine, moitié française, moitié anglaise, charmait bien des heures du voyage, de ces heures où la mer paraît si monotone dans son uniformité, que le dos d’un poisson entrevu au passage est une distraction et presque un événement.

L’économie politique et l’économie domestique sont sœurs, de nom du moins ; sir Thomas partageait ses loisirs entre l’une et l’autre. Il eût voulu faire dîner le peuple comme il faisait dîner ses amis ; et quand on avait levé la nappe et servi les flacons de sherry, de porto, et le Champagne, tout en absorbant méthodiquement rasades sur rasades, il développait à ce sujet de magnifiques théories dont Say et Bentham eussent été jaloux.

Glasgow, voisine d’Edimbourg, a des habitudes d’esprit tout-à-fait opposées. Glasgow, en effet, n’est pas une ville intellectuelle et savante comme Edimbourg. Glasgow a perfectionné l’invention de la vapeur ; mais elle n’a pas, comme Edimbourg, dix-huit revues ou magazines et quatorze journaux [2], quoique cependant elle ne manque ni de journaux ni de revues. Différant en cela des Athéniens du Mid-Lothian, ses habitans préfèrent la table de Pythagore à l’art poétique de Pope et à la rhétorique de Blair. Les discussions des clubs ne roulent guère que sur le commerce et la politique ; la science ne s’y montre que comme l’auxiliaire et la très humble servante de l’industrie, et les femmes, même celles du quartier neuf, n’ont pas encore chaussé les bas bleus. Ces dames, en s’abordant, s’occupent des dernières nouvelles commerciales de Delhi ou de Calcutta, du prix des tissus de Cachemire, des foulards de l’Inde et du thé de la Chine, avec un intérêt aussi vif que les blue-stockings'' d’Edimbourg s’occupent du dernier ouvrage de Chambers ou de Chalmers, et des magazines de Blackwood, de Tait ou autres. Les hommes, tout en écoutant les dames, consomment prodigieusement de rhum ou de wiskey ; et, par le temps qui court, leur conversation, quand elle cesse d’être commerciale, ne roule guère que sur la réforme, le chemin de fer, le télégraphe électrique, ou la politique militante, quand il est question d’une tournée d’O’Connell ou d’un dîner donné à Peel.

Sir Thomas, comme tous ses compatriotes, avait une connaissance approfondie des chiffres et un grand respect pour eux : il avait fait fortune avec leur aide, et il professait pour l’addition et la multiplication bien entendues une sorte d’adoration qu’on eût pu comparer à celle des Juifs pour le veau d’or. Quoique baronnet, il n’avait pas cru déroger en se faisant commerçant et en gagnant, grâce au négoce, une demi-douzaine de millions.

Quand je le connus, sir Thomas, retiré des affaires, ne s’occupait plus d’économie domestique qu’avec son intendant et son cuisiner, et d’économie politique qu’en amateur. J’écrirais des volumes si je voulais raconter les longues conversations que nous avions sur son sujet favori, son hobby horse, le soir, non pas après boires, mais tout en buvant, car à Glasgow, comme dans tout autre ville du royaume uni, boire paraît le comble de la félicité humaine.

Sir Thomas connaissait parfaitement l’Ecosse, Kitty l’avait promené dans toutes les baies, les golfes et les détroits, les firth et les forth de ce pays, qui est aussi bizarrement déchiqueté par les eaux, qu’une feuille de papier découpée par un enfant. Il avait remonté toutes les rivières navigables, suivi tous les canaux, à commencer par le roi des canaux, le Celedonian Canal ; il n’avait pas oublié un seul des lacs où Kitty, grâce à sa légèreté et à la finesse de sa taille, avait pu se glisser. Il avait aussi fait de nombreuses promenades aux îles, de l’île d’Arran aux Schetland6isles. Il connaissait peut-être l’Ecosse mieux que Chalmers, qui nous a cependant donné un si excellent dictionnaire de ce pays. Sir Thomas, il est vrai, avait fait presque tous ses voyages en dînant, en digérant, ou en dormant ; mais enfin il les avait faits, et je ne sais pas quel miracle, tout en dormant, en dînant et en digérant, il avait beaucoup appris. Cette faculté d’observer au vol, et en s’occupant de tout autre chose, les Anglais la possèdent admirablement. Quand ils ont traversé le monde comme une balle ou un boulet, on est émerveillé de ce qu’ils ont vu au passage.

Un soir que, tout en promenant le carafon, nous causions économies politique et voyages : Croiriez-vous, nous dit sir Thomas, qu’à quelques centaines de milles de Glasgow, et à soixante milles seulement de Long-Island, il existe un pays, fort bien peuplé eu égard à son étendue, un pays tel que celui qu’ont rêvé les utopistes, un pays où règne l’égalité absolue, où la loi agraire est mise tout naturellement à exécution. Les habitans ne se partagent pas les terres, il est vrai, mais se partagent par parts égales les produits des terres, et ce partage, exécuté dans toute sa rigueur, loin de les appauvrir, les rend tous vraiment riches, riches à leur manière, et ce qui est plus merveilleux, selon leurs désirs. Ce pays ignore l’usage de l’argent, n’a pas d’armée, et peut s’en passer, ne paie pas de taxes, et n’a ni rois, ni lois, et par conséquent ni magistrats, ni avocats, ni plaideurs, ni gens qui aient envie de plaider.

— Quel est donc ce pays fortuné ? m’écriai-je en interrompant l’énumération de tous ces avantages.

— Voyez-vous, dit sir Thomas en me montrant une carte d’Ecosse, pendue à l’un des lambris de la salle, voyez-vous, là, à l’ouest des Hébrides, dans l’un des coins les moins fréquentés de la mer Atlantique, à cent quarante milles environ du continent, ce petit point noir auprès duquel on a écrit Hirta ou Saint-Kilda ? Voilà ma terre promise, ma république qui vaut mieux que la république de Platon, car ma république est possible, puisqu’elle existe ; tandis que celle de Platon n’était pas possible, et n’a jamais existé. Cette petite île, qu’ont oubliée les trois quarts des géographes, et que Chalmers, dans son Ecosse, a dignement réhabilitée, s’appelle Hirta ou Saint-Kilda, entendez-vous ?

— Oui, certes, mais j’admire mon ignorance ; je n’avais, je crois, jamais entendu prononcer ce nom : Hirta, Hirta !... Ce nom, du reste, qu’il soit scandinave ou gaélique, a quelque chose de sauvage qui n’eût pas mal sonné dans un poème d’Ossian.

— Ossian cependant n’a jamais chanté Hirta, cette terre de l’Océan aussi poétique que sa terre de Morven. En revanche, nos savans, qui déduisent habilement une étymologie, font venir ce nom de Hirta de Earth (terre), comme si on avait voulu dire Hirta, la terre par excellence.

— Et ce pays, vous l’avez vu ? Et ces habitans, dont vous m’avez vanté les mœurs, existent-ils ailleurs que dans votre imagination ?

— J’ai vu ce pays et ses bons habitans, et je compte les revoir encore.

— Je serais volontiers du voyage.

— En vérité ?

— Sur ma parole !

— Eh bien ! je vous prends au mot ; demain Kitty aura son équipage de campagne, et je vous mène à Hirta.

— C’est convenu.

— A demain !

— A demain !

Le lendemain, au point du jour, attachée l’un des anneaux de fer des quais de Glasgow, le petit steamer fumait, sifflait, grondait, et semblait bondir d’impatience. L’équipage était au grand complet, sir Thomas avait recruté deux amis (et, grâce à son cuisinier, il en avait beaucoup). Le temps était magnifique. En quelques minutes, la chaudière fut chauffée, le balancer joua, les roues tournèrent, et Kitty s’agita comme impatiente de prendre son élan.

— Vous aimez la chasse, me dit sir Thomas en faisant descendre dans la cabine, qu’il appelait son arsenal, une douzaine d’excellens fusils de chasse.

— Je l’aime de passion.

— Eh bien ! nous pourrons nous divertir.

Quand on eut embarqué un certain nombre de paniers dont je devinai le contenu aux précautions que le cuisinier prenait à les faire placer convenablement à fond de cale, sir Thomas donna le signal du départ, la chaîne fut détachée, l’ancre levée, et nous partîmes.

C’était un charmant et singulier spectacle de voir Kitty se glisser, entre les géans de son espèce, avec la légèreté d’une hirondelle traversant une bande de ramiers ou de corbeaux. Puis, quand nous fûmes sortis du milieu des rues mobiles de la ville flottante que Glasgow renferme dans son sein, les mouvemens du petit navire, sans rien perdre de leur légèreté, devinrent plus doux et plus réguliers ; nous glissâmes rapidement entre les deux rives de la Clyde canalisée dans une partie de son cours, et présentant, sur l’une et l’autre de ses rives, de charmans paysages.

Ces paysages sont frais et variés ; de temps en temps l’œil découvre de belles villa: de jolies montagnes, suffisamment boisées pour ce pays où les arbres sont rares, les dominent à l’horizon ; mais ils ont surtout ce qui manque à beaucoup d’autres scènes de la nature, la vie. La Clyde qui les traverse et que remontent et descendent processionellement de nombreux navires, les rail-ways qui aboutissent à ses rives, les hautes cheminées à vapeur qui, comme des obélisques à la tête flamboyante, s’élèvent aux environs de chaque hameau, et dont trois ou quatre au moins, de dimensions plus ou moins colossales, apparaissent toujours fumantes à l’horizon de chacun de ces paysages ; l’industrie, en un mot, voilà ce qui les anime et les fait vivre ; c’est l’ame de ce grand corps.

Le soleil brillait déjà de tout son éclat, lorsque le steamer glissa le long de la paroi méridionale du noir rocher qui couronne le vieux château de Dumbarton. Sir Thomas, qui avait tranquillement sommeillé depuis son départ de Glasgow, sortit en ce moment de la cabine, poussé, non par son goût pour le pittoresque, mais par ce mouvement physique de l’estomac vide qui chasse l’ours de sa caverne et le loup de la forêt, par le besoin et l’espoir d’un bon déjeuner.

— John, le déjeuner est-il prêt ? dit-il en apostrophant le cuisinier.

Yes, sir.

— Qu’on serve donc sur le pont. L’air est frais, la matinée est belle, et la tente nous garantira du soleil, s’il venait à trop chauffer. Qu’en dites-vous, messieurs ?

La motion de sir Thomas fut appuyée et votée à l’unanimité.

Le bonnet de dentelles blanches qui couvrait encore le haut de la tête du Ben Lomond, venait de se cacher derrière un rang de montagnes plus voisines, quand nous commençâmes notre déjeuner en avalant quelques douzaines d’huîtres de Leith, arrivées le matin même d’Edimbourg à l’instant de notre départ, c’est-à-dire aussi fraîches que des huîtres de Dieppe mangées à Rouen, mais je ne dirai pas aussi bonnes. Puis on attaqua le poisson bouilli et grillé, les viandes rouges et succulentes, et l’on arrosa le tout de thé, de via ou de café, selon les goûts.

Pendant une grande partie du jour, nous cheminâmes dans le firth de la Clyde et dans les détroits qui séparent l’île de Bute du continent, les kyles de Bute, détroits romantiques et pittoresques, mais monotones comme tout ce qui est pittoresque et romantique une journée durant. Le soleil s’abaissait, et les ombres des montagnes s’allongeaient d’une rive à l’autre du Loch Fine, lorsque Kitty doubla la pointe de Lamont. Nous dînâmes en longeant les côtes solitaires de la presqu’île de Cantire, et c’était vraiment ce que nous avions de mieux à faire, tant ce pays est aride et nu. La nuit était close depuis long-temps quand nous mouillâmes à l’entrée du Crinan-Canal, non loin du village de Lochgilphead ; la journée avait été bonne.

Le lendemain, au point du jour, Kitty avait repris sa course ; elle traversait, rapide comme la truite, le Crinan-Canal, enfilade de petits lacs, et évitait de cette façon le détour de plus de cent milles qu’il eût fallu faire autour de la presqu’île de Cantire. Sir Thomas se réveilla à temps pour me montrer, tout en fumant une demi-douzaine de cigarres et en avalant quelques gorgées de wiskey, le Sliamhgaoil, ou la montagne de l’amour.

— Sa physionomie n’a rien de bien amoureux, me dit-il, et ses dehors sont plutôt rudes que séduisans ; les souvenirs que la tradition y attache sont des souvenirs de mort. Ossian Diarmid, l’aïeul des Campbell, y fut tué. Malgré tout, c’est la montagne de l’amour ; et pourquoi ? personne ne le sait.

Nous eûmes bientôt traversé les détroits qui séparent Cantire de l’île montagneuse et rude de Jura, l’île de Jura de l’île de Mull, l’île de Mull du continent. Nous n’avions que faire à Staffa, tant de fois décrite et visitée ; nous laissâmes donc Staffa derrière nous, remettant à notre retour notre visite aux grottes musicales de Fingal (Vaimh Binn en langue gaélique). Nous ne nous arrêtâmes qu’un moment à Tomerbory, grand village, capitale de cette île de Mull, si capricieusement déchiquetée ; et tandis que nous renouvelions notre provision d’eau, de charbon et de viande fraîche, car nous allions traverser le grand bras de mer qui sépare Long-Island de l’Ecosse, sir Thomas, toujours un peu pédant, me montra, au fond de la baie où nous étions mouillés, l’endroit où, en 1588, le vaisseau amiral de l’invincible Armada, jeté là par la tempête dans ce coin reculé de l’Ecosse, s’était fait bravement sauter.

Je ne me rappelle du trajet nocturne de Mull à Long-Island que quelques phares allumés et brillant à notre droite sur les îles de Muck et de Canna. La nuit était douce et parfaitement sereine ; deux ou trois fois je montai sur le pont, et je vis avec satisfaction que l’équipage ne dormait pas, comme je l’avais craint un moment au silence qui régnait abord. L’homme placé au gouvernail, le chauffeur et l’homme de quart veillaient avec la même sollicitude que s’ils eussent eu à diriger un steamer de première classe. Ils avaient raison, car il s’agissait d’empêcher Kitty d’aller donner du nez contre un rocher, et de faire, à la suite de cette embrassade, quelque valse sous-marine.

L’île de Skye, que nous laissâmes derrière nous, à notre droite, au moment où le soleil se levait, ressemble en grand à l’île de Mull, qui ressemble à l’île de Jura, qui ressemble à toutes les îles jetées sur la côte ouest de l’Écosse, c’est-à-dire qu’elle est formée d’un assemblage très confus de montagnes couvertes de pâturages et de bruyères, au milieu desquelles la mer allonge ses mille bras, comme un polype gigantesque étend ses rameaux autour de la proie qu’il va dévorer. La proie est dure à ronger ; bien des siècles se sont écoulés, et bien des siècles s’écouleront encore avant que le grand polype ne soit venu à bout de la rude carcasse qu’il ronge depuis que le monde existe.

Kitty se conduisait parfaitement et ne paraissait nullement fatiguée de sa veillée ; nous passâmes donc rapidement entre les différens îlots du détroit de Harris. Vers le milieu du jour, nous coupâmes le 58e degré, courant à travers l’Atlantique, qui, devant nous, s’étendait sans bornes.

Une soixantaine de milles seulement nous séparaient encore de la terre promise vers laquelle nous voguions, et nous aurions pu aller réveiller ses habitans dans la nuit qui allait suivre. Mais sir Thomas était prudent ; il se souciait peu de s’aventurer, au milieu des ténèbres, sur une mer déserte et peu connue de son équipage ; il fit donc tourner à droite, et nous allâmes coucher à Vig, dans l’île de Lewis, la plus grande des Hébrides.

Les étoiles commençaient à peine à pâlir sur le dais gris du ciel, c’est-à-dire qu’il n’était guère qu’une heure et demie du matin, tant les nuits sont courtes dans ces régions plus rapprochées du pôle, vers la fin de juin, quand Kitty se remit lestement en marche. Lorsque le soleil se leva, nous avions perdu toute terre de vue. Plusieurs heures s’écoulèrent encore sans que notre œil découvrit rien à l’horizon devant nous.

— Où diable nous conduisez-vous, disais-je à sir Thomas, presque aussi ennuyé qu’un des compagnons de Christophe Colomb après le second mois de navigation ; de l’eau, toujours de l’eau ! Je crois que Kitty a fait fausse route, et que nous ne découvrirons pas aujourd’hui notre sixième partie du monde.

— Attendez encore une heure, me dit-il, et puis regardez là bas, à droite, du côté de ce nuage.

L’heure ne s’était pas encore écoulée, et le nuage ne s’était pas encore dissipé, qu’en effet je vis un point sombre apparaître lentement aux confins de la mer solitaire qui s’étendait devant nous.

— Hirta ! Hirta ! cria sir Thomas avec la même énergie qu’un mousse qui, de la hune où il est en vigie, crie : Terre ! après une traversée de six mois.

Kitty tourna gracieusement sa proue vers ce point noir, et telle était la rapidité avec laquelle nous avancions, que cet objet semblait sortir du sein des flots, grandir à vue d’œil, et courir vers nous.

Bientôt ses formes se dessinèrent nettement, et ses dimensions devinrent plus imposantes. Ce point devint un rocher, ce rocher une montagne, cette montagne une île entière, une île dont les côtes, taillées à pic, s’élevaient de tous côtés comme des murailles d’une prodigieuse hauteur. On eût dit une tour énorme, un pilier colossal jeté solitairement au milieu de l’Atlantique ; et, à voir la bizarrerie avec laquelle le sommet de l’île se découpait, formant plusieurs échancrures et plusieurs saillies que dominaient quatre pitons principaux dont l’un touchait aux nuages, et s’inclinant d’un côté jusqu’au rivage de la mer, il semblait que la tour avait été ruinée à moitié de sa hauteur, que le pilier avait été brisé par quelque terrible secousse, et que sa base, restée seule debout, plongeait dans l’Océan.

— On n’a pas tort d’appeler cette île escarpée le Ténériffe des Iles Britanniques, nous dit sir Thomas au moment où nous approchions de la côte. Le Conachan, cette pointe que vous voyez là-haut, encapuchonnée de nuages, ne s’élève pas, en effet, à moins de mille quatre cents pieds de hauteur au-dessus du niveau de l’Océan. Voyez du côté de la mer, cette montagne est taillée si perpendiculairement, qu’un homme assis à son sommet pourrait pécher à la ligne dans l’Océan, qui ronge sa base, si toutefois sa ligne avait mille quatre cents pieds de longueur. La hauteur de ce rocher est tellement extraordinaire, que, couché à plat ventre, du côté du précipice et regardant les flots au-dessous de vous, vous les voyez blanchir de leur écume le pied du rocher, et que votre oreille ne peut en entendre le bruit.

Nous tournions tout autour de l’île, et dans ce moment nous approchions du précipice.

— Voilà une arche magnifique, et à laquelle nos touristes des trois royaumes voudraient chaque année faire un pèlerinage obligé, comme à Staffa et à la Chaussée des Géans de la pauvre Irlande, si elle n’était placée aussi loin des routes fréquentées, et si d’ailleurs elle n’était en quelque sorte écrasée par le voisinage des falaises qui s’élèvent au-dessus d’elle. — Comme je tournais les yeux pour examiner cette arche formée d’un assemblage d’immenses roches qui se dressaient devant nous avec la plus sauvage magnificence, tout à coup les roches voisines semblèrent se dépouiller du vêtement blanc qui les enveloppait en entier, et ce vêtement, se soulevant et se déchirant eu quelque sorte avec le bruit du tonnerre, se déroula tout autour de la montagne, comme une toile blanche qu’agite le vent.

— Qu’est-ce ? m’écriai-je avec étonnement ; les rochers s’écroulent-ils ? Quel est ce nuage, ce tourbillon ?

— C’est un tourbillon vivant ; c’est la basse-cour du pays, que Kitty vient d’effaroucher en fumant son cigarito comme une belle Espagnole, et qui prend son vol. Tout à l’heure le rocher était blanc, car il était couvert de myriades de gannets [3] et d’oiseaux de mer ; maintenant il est noir. Tenez, le nuage redescend ; il n’y a plus que quelques lambeaux qui flottent encore çà et là le long du précipice comme des franges d’argent, et le rocher redevient blanc.

L’effroi que nous avions causé à tous ces oiseaux sauvages commençait, en effet, à se calmer. Deux ou trois fois encore ils reprirent leur vol en troupes innombrables, et vinrent tourbillonner à l’entour de la pauvre Kitty avec un épouvantable fracas. Leurs colonnes étaient tellement épaisses, que, par instans, l’air en était obscurci.

— Voilà bien le plus beau pigeonnier de l’Atlantique, reprit sir Thomas. Mac-Culloch, qui visita cette île il y a quelques années, a calculé combien de paires de gannets vivaient sur ce rocher, et combien de paires y naissaient chaque année. Ce nombre effraie l’imagination. Les habitans de l’ile en font cependant une prodigieuse consommation, car c’est là le fond de leur cuisine. C’est aussi leur principale richesse.

Après avoir fait le tour de l’île à peu près en entier, et avoir passé, du côté du nord-est, au pied d’un autre rocher presque aussi élevé que le Conachan, nous nous présentâmes à l’entrée d’une petite baie, la seule que possède l’île. Quoique le temps fût beau et la mer calme, les vagues dans cet endroit se soulevaient avec furie. Mais Kitty, malgré sa petite taille, n’était pas une enfant que ce tapage effrayât. Sa petitesse, d’ailleurs, lui était utile ; et comme elle connaissait le passage, elle se glissa lestement le long d’un rocher séparé de l’ile par une fissure, et sur lequel on voit les restes d’une ancienne construction. Quelques instans après, elle arrivait au fond d’une petite baie, où l’eau était tranquille comme un miroir. Là, la jolie voyageuse pouvait se reposer en sûreté. La soupape fut donc ouverte ; on laissa la vapeur s’échapper en sifflant ; l’ancre fut jetée, et nous nous préparâmes à descendre à terre.

Quelques femmes nous attendaient sur le rivage, à deux ou trois portées de fusil du steamer. Couvertes de plumes de la tête aux pieds, chaussées de peaux d’oiseaux auxquelles les plumes et les ailes restaient, elles avaient une physionomie de Mercures empennés assez amusante ; mais elles n’avaient ni la grâce ni la beauté de ce messager de l’Olympe. Comme nous mettions pied à terre, ces femmes et d’autres insulaires qui s’étaient joints à elles, hommes et enfans, accoururent vers nous, en poussant des cris joyeux. A voir les plumes dont tous ces personnages étaient couverts, les plumes faisant corps avec le tissu de leurs vêtemens, avec les touffes de leur chevelure, étant collées sur leur chair par la graisse ou la sueur, on eût pu se croire dans l’Ile des Génies ou bien dans l’Ile des Oiseaux, que Swift a si plaisamment décrites dans son conte du Tonneau.

Les hommes, en effet, ressemblaient à des oiseaux adultes, les plumes étant lissées sur leurs corps par les instrumens de travail ; les enfans ressemblaient à de petits hiboux tout mousseux, les plumes qui les couvraient étant plus hérissées ; car ils sortaient de leurs lits, que compose la plume seule, la plume sans enveloppe de toile. Au reste, tout paraissait plume dans ce pays. Les roches étaient blanches, et la mer était toute bigarrée d’animaux à plumes. Les maisons semblaient comme revêtues de plumes volantes, et la terre en était diaprée. Les plumes étaient semées sur le gazon des prairies, comme les fleurs au mois de mai. La plume pavait les rues du village, capitale de l’ile ; les fumiers en étaient à demi formés, et les plumes semblaient le seul grain que les indigènes eussent semé dans les sillons du peu de terrain labouré que nous vîmes en passant. L’atmosphère même en était remplie ; les plumes volaient autour de nous, comme les feuilles mortes, à l’automne, dans une grande forêt que le vent secoue. Aussi, au bout de quelques instans, nous avions pris l’uniforme du pays. Le plus désagréable de l’affaire était de respirer cet air rempli de molécules blanchâtres, et que le duvet des oiseaux épaississait ; les narines et la bouche s’en remplissaient, et à chaque instant il fallait éternuer vigoureusement pour n’en être pas étouffé.

My God ! s’écria sir Thomas avec impatience, tous les gannets du pays sont-ils donc dans le moment de la mue, pour que toutes leurs plumes courent ainsi la campagne ?

— Non, reprit l’un des insulaires, le steward du laird de Macleod doit venir ces jours-ci, et on a fait une grande chasse pour lui donner en plumes, comme on fait toujours, le cadeau de quarante livres que chaque année nous envoyons à son maître. On a tué deux ou trois mille gannets, et, depuis trois jours, toute la population est occupée à les plumer. Demain, une autre chasse doit avoir lieu ; vous arrivez à temps pour être de la partie.

— A merveille ! s’écria sir Thomas, à demain la chasse ; en attendant, nous allons faire un tour dans l’île et visiter la capitale.

La distance qui nous en séparait n’était pas grande ; cette capitale, ou plutôt ce village étant construit à un quart de mille au plus du bord de la mer, au sud-est de la baie où nous venions de débarquer. Le seul chemin qui y conduisait était tellement étroit et escarpé, que quelques hommes placés là eussent pu, en faisant rouler des pierres, empêcher une armée ennemie d’avancer dans l’île.

— Voilà la charte d’indépendance du pays, nous dit sir Thomas, en nous montrant ces rochers suspendus et prêts à écraser les passans ; on peut dire, sans jeu de mot, que celle-là est fondée sur le roc.

Tout en grimpant vers le village, sir Thomas nous racontait quelques particularités relatives à cette île qu’il regardait comme sa campagne de plaisance. Le nom de Saint-Kilda qu’elle porte en même temps que celui de Hirta l’embarrassait fort. — J’ai pâli plus d’un jour sur les bouquins des bibliothèques de Glasgow et d’Edimbourg, et j’ai feuilleté, un à un, les manuscrits de la bibliothèque des avocats de cette dernière ville, sans pouvoir découvrir quel était ce saint Kilda. Etait-il Écossais ou Irlandais ? les érudits d’Ecosse n’en ont jamais parlé, ni même entendu parler, et l’hagiologie irlandaise se tait complètement sur son compte. Au reste, si le saint patron de cette île est inconnu, cette île n’en est pas moins fort bonne chrétienne. Elle avait, en 1690, jusqu’à trois chapelles. Aujourd’hui le nombre est réduit, et deux sont en ruines. Le brave laird de Macleod, ajoutait-il, regarde Saint-Kilda comme sa propriété ; mais si les habitans de ce petit coin de rocher, au lieu d’accueillir son steward comme un ami qui leur apporte des nouvelles, s’avisaient de lui fermer la porte de l’île, je ne sais trop comment le laird de Macleod s’y prendrait pour l’enfoncer et faire acte de propriétaire.

Nous arrivâmes sur ces entrefaites dans la capitale de Saint-Kilda, capitale formée de deux rangées de maisons avec une rue pavée au milieu. Ces maisons, construites en pierres de taille, sans chaux ni mortier, mais liées plus ou moins bien entre elles par des couches de tourbe détrempée, sont plus hautes que celles des villages de Long-Island et des Hébrides. Elles n’ont pas de toits, seule façon d’éviter que les toits ne soient emportés par les ouragans épouvantables qui se déchaînent sur l’île pendant l’équinoxe. Les portes en bois ont des verrous de bois assez inutiles, dans un pays où il ne peut y avoir de voleurs, et où d’ailleurs il n’y a rien à voler. Le curé nous dit plus tard que c’étaient les mères de famille qui avaient fait placer ces verrous ; alors nous devinâmes pourquoi. Ces verrous ont-ils empêché les vols que ces bonnes femmes redoutaient ? Nous en doutons fort. Toutes les maisons sont divisées en deux parties, l’une, la partie intérieure, qui sert d’habitation à toute la famille, qui s’y couche dans des lits en pierre établis dans l’épaisseur de la muraille, comme autant de fours pouvant enfourner chacun trois ou quatre individus, selon l’âge et la taille. L’autre partie de la maison, plus voisine de la porte, reçoit les bestiaux dans les mauvais temps de l’hiver.

Le ministre, qui était venu au-devant de nous, nous offrit sa maison pour la nuit ; mais comme la propreté ne parait pas une des vertus chrétiennes de Saint-Kilda, et qu’elle n’était certainement pas une des vertus domestiques du bon prêtre, ainsi que nous pûmes en juger au premier coup d’œil, nous préférâmes à ce gîte rustique les cabines de Kitty, et nous priâmes seulement le bonhomme de faire avec nous un tour de promenade dans l’île. Cette promenade ne pouvait être longue, l’île n’ayant guère que trois milles, de l’est à l’ouest, et deux milles, du nord au sud ; mais elle n’en était pas moins pénible et fatigante, tant le sol est inégal.

Sir Thomas, en se hissant à travers les rochers et sur des pentes couvertes de troupeaux, soufflait comme un marsouin. Il ne perdait pourtant pas la parole, et il adressait, au ministre qui nous accompagnait, toutes les questions dont les voyageurs sont si prodigues.

— Combien d’habitans dans l’île ? lui dit il.

— Cent vingt et quelques autrefois ; de 1700 à 1764, cent quatre-vingt, mais dans cette fatale année (1764) la petite-vérole réduisit la population à quatre-vingt-huit individus.

— Ces hommes sont-ils d’origine irlandaise ou écossaise ?

— Ils sont de la même race que les habitans des Hébrides.

— Quelle langue parlent-ils ?

— La langue gaélique.

— Ils ne portent cependant ni plaids, ni toques, et je ne crois pas qu’ils aient jamais porté le philabeg (tablier des Ecossais) ; leur costume, en un mot, ne ressemble en rien au costume des Highlanders.

— Cela est vrai ; mais ils ne diffèrent des Highlanders que par le costume.

— Quelle est l’étendue des terres labourables ?

— Peu considérable : une centaine d’arpens environ. Les terres cultivables présentent une plus grande superficie ; mais on ne peut guère ensemencer utilement que ces pentes du sud-est, cette partie de l’île étant seule bien abritée contre les terribles vents du nord-ouest.

— Que sème-t-on dans les terres cultivées ? — De l’orge et de l’avoine, comme dans Long-Island, et cette orge, qui croit au milieu des tempêtes, est la plus belle des Highlands. L’avoine est mauvaise.

— Y a-t-il quelques jardins ?

— Aucun, le vent ne permettant à aucun arbre de croître. On plante seulement, dans les endroits les mieux abrités, quelques choux et des pommes de terre ; mais ces légumes sont à peine mangeables.

— Avec quels instrumens cultive-t-on la terre ?

— Avec la bêche et le caschrom, ou charrue à main (d’après le système de Rum-Rey).

— Qui cultive ces terres ?

— Tout le village, qui se partage le produit par parts égales.

— Et ce peu de terres cultivées peut nourrir toute la population ?

— Oui, tant le système de culture et d’assolement du pays rend les terres fertiles. Le sol cependant est assez pauvre de sa nature, mais nos travailleurs savent l’améliorer. Ils commencent par bêcher la terre avec soin, ils brisent ensuite les mottes avec un maillet et les ratissent pour en ôter jusqu’aux moindres fragmens de pierres, jusqu’aux moindres herbes ou racines sauvages ; ils couvrent ensuite cette terre ainsi travaillée d’un engrais qu’ils préparent avec un soin tout particulier et d’une manière fort originale. Voici de quelle façon ils s’y prennent : ils brûlent d’abord beaucoup de tourbe sèche, ils en étalent ensuite la cendre dans la chambre où ils mangent et dorment. Ils recouvrent cette cendre de terre, et recouvrent ensuite cette terre de cendres nouvelles, formant de cette façon plusieurs couches qu’ils arrosent, et qu’ils pétrissent avec les pieds jusqu’à ce qu’ils en aient fait une sorte de pâte sèche sur laquelle ils allument leurs feux de tourbe pendant tout l’hiver, transportant leur foyer d’une place à une autre, jusqu’à ce que toute la pâte formant parquet soit de nouveau pulvérisée ; alors sur cette poussière, ils déposent de nouvelles couches qu’ils brûlent encore, de sorte qu’à la fin de l’hiver, leurs maisons, dont, au reste, ils ont soin de tenir les murailles plus élevées qu’elles ne le sont dans aucune des îles de l’ouest, sont remplies de cendres aux deux tiers, et que ce singulier parquet allant presque toucher au plafond, leurs habitans ont peine à se tenir debout. Au printemps, chaque maison se vide, et l’engrais préparé de cette manière est d’une si excellente qualité, qu’il double certainement la fertilité des terres.

— J’en donnerai la recette à mes amis d’Ecosse, dit sir Thomas en riant ; je doute cependant qu’ils essaient jamais de s’en servir, ou plutôt de le fabriquer, nos fermiers surtout, qui tiennent à avoir les planchers de leurs maisonnettes si soigneusement balayés et tous leurs meubles si luisans.

— En effet, le balai n’est guère en usage à Saint-Kilda, à ce qu’il me semble.

— L’éponge non plus ; aussi je crains bien qu’à la fin de l’hiver, le corps de ces bons insulaires ne soit aussi fertile que leurs terres. Il doit certainement être terriblement fumé, et couvert d’une couche d’engrais. — Et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal, reprit le ministre. La vie même est aussi longue ici, plus longue peut-être, que dans le reste de l’Ecosse, grâce au régime rude et simple des habitans, et à l’absence du Wiskey. Saint-Kilda n’a pas de cabaret.

— Ce n’est pas une raison pour qu’il n’y ait pas de buveurs, reprit sir Thomas en riant. Il n’y avait pas de cabaret du temps de Noé, et le brave patriarche n’en appréciait pas moins une bonne bouteille de vin de Syrie. Cependant je ne pense pas qu’on plante jamais la vigne à Saint-Kilda.

— Mais quelles sont toutes ces petites maisons rondes, couvertes de dômes, qui ressemblent à autant de ruches d’abeilles ? demandai-je au ministre, que la plaisanterie un peu vive de sir Thomas avait rendu sérieux, en lui montrant plusieurs de ces bizarres édifices. Est-ce là les maisons de plaisance des habitans ?

— C’est leurs magasins et leurs greniers. Ces bâtisses vous semblent grossières, elles sont construites cependant avec un certain art. La pierre sèche dont elles sont formées, doit laisser de tous côtés un libre passage au vent, tandis que le haut est tout-à-fait impénétrable à la pluie. Les pluies sont si fréquentes et si abondantes dans l’île, que ni l’orge, ni l’avoine, ni le foin, ni la tourbe, ne pourraient sécher, si on les laissait en plein air ; mais aussitôt que la tourbe est divisée en mottes, et le blé ou l’herbe coupés, on les jette dans ces bâtimens, où, grâce aux courans d’air continuels, ils sèchent rapidement, sans être exposés à aucune fermentation. De cette façon jamais la récolte n’est perdue, ni même compromise.

— Voilà, par Arthur Young ! une invention que je veux, cette fois, rapporter en Ecosse, et dans Long-Island et l’île de Skye surtout ; elle ne peut manquer de faire fortune dans ces pays, où, deux années sur trois, les foins et la moitié des moissons pourrissent sur la terre.

— Cette manière de sécher et de conserver les grains n’y était pas autrefois inconnue, reprit le ministre. Dans mes longs loisirs, j’ai fait quelques recherches à ce sujet. Solinus la décrit comme commune à toutes les Hébrides ; soit négligence, soit paresse, on l’a perdue [4].

— Eh bien ! moi, je l’aurai retrouvée.

Et sir Thomas nota le procédé sur ses tablettes, entre un article de science usuelle et un article de chimie culinaire.

— Oui, reprit le pasteur, Solinus a décrit les greniers de Saint-Kilda ; d’autres écrivains anglais en ont parlé. L’un d’eux prétend même que tel temple du dieu Terme (comme le four d’Arthur Owen, par exemple), qui a fait gémir tant d’antiquaires, n’est autre chose qu’un grenier de Saint-Kilda, tant la largeur, la hauteur, toutes les dimensions, en un mot, sont semblables. Au lieu du temple d’un dieu, ce serait donc tout simplement un petit grenier saint-kildain resté debout en Ecosse. Les savans ont quelquefois plus d’imagination encore qu’ils n’ont de patience. — Oui, c’est un half-penny dont on a voulu faire un othon, dit sir Thomas en riant ; les antiquaires n’en font jamais d’autres. Mais, à propos de savans, et par conséquent à propos de bœuf, combien de têtes de bétail nourrit votre petite île ?

— Un millier à peu près ; soixante à quatre-vingts vaches et bœufs noirs, tels que ceux qui paissent dans ces pâturages là-bas, et huit à neuf cents moutons et chèvres. L’espèce des vaches est petite, mais vigoureuse, et le lait que l’on en tire, mêlé à celui des brebis et des chèvres, forme un des fromages les plus estimés, même à Long-Island ! nous dit le ministre avec une emphase qui témoignait de sa simplicité. La race des moutons est norvégienne ; leur queue est très courte, leur chair est extrêmement fine et délicate ; leur laine est brune, comme vous pouvez le voir, et quelquefois, ainsi qu’en Islande, leur tête se couvre de plusieurs cornes au-delà du nombre ordinaire.

— Leur chair est délicate, dit sir Thomas, qui semblait rêver depuis un moment et qui s’était tout simplement arrêté sur ce mot ; demain je veux goûter un quartier de mouton saint-kildain à mon déjeuner.

Des ordres furent donnés en conséquence par le ministre, pour qui les désirs d’un personnage aussi considérable que sir Thomas semblaient autant de commandemens, et nous continuâmes. Nous étions arrivés dans un endroit solitaire, entouré de rochers noirs et escarpés. Le ministre nous montra un enfoncement dans le sol, et, en regardant avec attention de ce côté, nous vîmes qu’une source jaillissait de cet endroit, et, coulant entre des rochers, formait aussitôt un filet d’eau considérable.

— C’est la seule rivière de Saint-Kilda, nous dit notre cicérone, on l’appelle Tober-nam-Bay. Deux autres petites sources, dans d’autres parties de l’île, suintent entre des rochers, mais elles sont loin de fournir autant d’eau que Tober-nam-Bay. D’où jaillit ce torrent d’eau douce, au milieu de l’eau salée qui nous entoure ? Nous l’ignorons ; Dieu le sait. Si cette eau venait à tarir, je ne sais trop si les deux autres petites sources suffiraient à la consommation des habitans de l’île. Mais depuis des siècles, l’eau de Tober-nam-Bay coule sans interruption, et toujours avec la même abondance.

Bientôt nous arrivâmes à un point très élevé d’où la vue plongeait dans l’espace. L’Océan nous entourait de tous côtés, sombre, désert et sans bornes. Le roc qui formait l’île, s’étendait sous nos pieds. Autour de nous croissait un gazon épais d’un vert éclatant et uniforme. Le fond du sol était noir comme dans tous les pâturages où la tourbe est abondante. Cette île n’a pas un seul arbre, pas un seul arbuste, le bois y est à peu près inconnu, et les bancs de tourbe qui s’étendent sous les pâturages, sont la seule ressource de ses habitans, qui, sans cela, manqueraient de combustible. Les quinze ou vingt petits chevaux de race shetlandaise que possède l’île, sont employés spécialement au transport de la tourbe ; nous en vîmes quelques-uns chargés de ces dalles noires, qui descendaient au milieu des rochers dont eux-mêmes paraissaient quelques fragmens détachés. Le soleil semblait tomber lentement sous nos pieds dans l’Océan, quand nous redescendîmes vers le village. Sir Thomas, aussi grand questionneur que le voyageur Arthur Young, par lequel il avait juré tout à l’heure, était passé du chapitre de l’agronomie au chapitre des mœurs. Ce chapitre n’était pas moins original.

Une si petite tribu, isolée de la sorte au sein de l’Atlantique, offre en effet un phénomène moral fort différent de tout ce qu’on rencontre dans toute autre partie de la Grande-Bretagne. Cette population ne peut manquer d’être entièrement distincte de toute autre population anglaise ou écossaise. Les habitans de Hirta ou Saint-Kilda ont certainement depuis des siècles gardé les mêmes habitudes et la même manière de vivre. Bien rarement ils quittent leur île ; plus rarement encore un étranger vient s’y établir. Leur petite communauté a donc un caractère aussi tranché qu’aucune autre des peuplades de l’Europe qu’on a qualifiées du nom de nation ; et ce caractère est d’autant plus prononcé, qu’au lieu d’être entourés par d’autres peuples qui l’affaiblissent par leur contact, les habitans de Hirta ne sont entourés que par l’Océan, et communiquent peu avec leurs voisins. Ce caractère consiste en une extrême douceur et une extrême simplicité de mœurs, résultant de l’ignorance du besoin, et du système de paix perpétuelle dont le hasard a voulu que ces insulaires, seuls dans toute l’Europe, pussent vraiment jouir. Nous ajouterons à cette douceur et à cette simplicité de mœurs une ignorance, heureuse sans doute, mais qu’on pourrait appeler une ignorance modèle. Un habitant de la terre de Van-Diemen, ou un indigène des Nouvelles-Hébrides, en sait beaucoup plus, certainement, sur ce qui s’est passé en Europe depuis quarante ans, que l’habitant de l’île de Hirta, qui fait partie cependant des anciennes Hébrides et de l’Europe. L’habitant de ces régions nouvellement découvertes, situées à l’autre bout de l’Océan, n’ignore pas qu’il y a eu dans ce coin du monde qu’on appelle Europe un homme du nom de Napoléon, un homme de cette race de géans qu’on croyait perdue, et qui est venu continuer de nos jours la chaîne héroïque qui commençait à Hercule et qui finissait à Charlemagne. L’Indien presque sauvage le sait, l’habitant de Hirta l’ignore, ou du moins il l’ignorait il y a bien peu d’années encore.

— Quand j’arrivai dans cette île, nous disait le ministre, qui n’y était pas né et qui n’était là que comme missionnaire de la société des connaissances chrétiennes ; quand j’arrivai dans cette île oubliée du monde, en 1822, les dernières nouvelles politiques que ses habitans eussent de l’Europe dataient de l’insurrection de 1745, époque où le général Campbell vint à la recherche du prétendant, qu’on disait caché dans leur île. Ces bonnes gens répondirent avec la simplicité qui leur est naturelle, aux émissaires du général dont la flotte les avait effrayés, qu’ils n’avaient jamais entendu parler d’un tel personnage, of such a person. Ils avaient su depuis, cependant, que la grande île, — ils appellent ainsi l’Angleterre, — avait été en guerre avec un pays bien éloigné, qu’on appelait l’Amérique ; mais ils ignoraient que cette guerre était terminée depuis long-temps. Quand ils virent le bâtiment qui nous portait, le maître d’école et moi, ils quittèrent le village, prirent tous la fuite, et se cachèrent dans leurs rochers ; ils prenaient notre navire pour un corsaire américain. Quant aux grandes guerres qui venaient de bouleverser le continent européen, ils n’en avaient pas entendu parler. Pour eux, il n’y avait ni Nelson, ni Wellington ; tous nos héros n’existaient pas !

— Ni Brummel le lion, ni notre célèbre vendeur de roast-beef, ni notre illustre faiseur de salade, ni Crockford, ce Satan du fameux enfer de bon ton. Je parierais même que nos insulaires mangent encore leur beef-steak avec les steel forks, et qu’ils ignorent les fourchettes françaises.

— Leurs steel forks, ce sont leurs doigts, répondit le ministre en riant ; — malgré la gravité obligée de son état, le brave homme savait entendre la plaisanterie et y répondre ; — et leurs beef-steaks sont plus souvent taillés sous l’aile d’un eider-duck [5] ou d’un gannet que dans un filet de bœuf. Au reste, un eider-duck et un gannet sont des mets très délicats, quand ils sont assaisonnés par un Saint-Kildain ; vous en goûterez demain, si votre cuisinier daigne placer sur votre table ce que je lui enverrai du presbytère.

— Certainement, dit sir Thomas, quand ce ne serait que pour la singularité du fait. Je veux mettre sur mes tablettes un menu de Saint-Kilda. Demain donc, nous goûterons la cuisine du presbytère de Hirta, mais servie sur la table de Kitty.

— Après la chasse, dit le ministre.

— Soit, après la chasse ; à demain donc. — Et là-dessus, nous quittâmes le bon ministre à l’entrée du village, dont l’odeur des gannets, mais surtout les tourbillons de plumes volantes, nous chassaient ; puis, nous rejoignîmes Kitty, que notre absence ennuyait fort et qui nous fit l’accueil le plus hospitalier.

La langue gaélique n’est guère plus harmonieuse que le chant du corbeau. Le lendemain, au point du jour, nous fûmes réveillés par les cris discordans d’une vingtaine d’insulaires, qui, le ministre en tête, nous attendaient sur le rivage. Du côté de l’Orient, le ciel commençait à se colorer de lueurs vives, quand nous mîmes pied à terre. Des teintes blanches et jaunes, sur lesquelles se détachaient quelques petits nuages d’un rose vif, le bariolaient. Ce spectacle éblouissant aurait pu inspirer un poète. Sir Thomas, qui, certes, n’était pas poète, fut cependant frappé de la splendeur de ce tableau, dont le cadre de rochers noirs qui l’entourait d’un côté, rehaussait l’éclat. Il alla même jusqu’à comparer, dans sa poésie un peu matérielle, ce ciel singulier à une jatte de lait dans laquelle on aurait délayé du safran et effeuillé des roses. Puis, après avoir avalé une gorgée de wiskey, ce chasse-brouillard d’Ecosse, quoique ce jour-là il n’y eût guère de brouillard à chasser, il enfourcha, sans étriers, un des poneys du pays. Je l’imitai. Mes compagnons de voyage et le ministre en firent autant ; et précédés et suivis des insulaires les plus jeunes, les plus vigoureux et les plus déterminés chasseurs de Hirta, nous grimpâmes processionnellement à travers les roches jusqu’aux pentes les plus élevées du Conachan, le géant de l’ile. Là, nous fîmes halte.

Le soleil était levé, mais il n’avait pas encore fait sa barbe, selon l’expression d’un poêle du pays, car Hirta a eu son poète ; en effet, la moitié de son disque plongeait encore dans la mer, dont les vagues agitées et écumantes ne figuraient pas mal la mousse de savon.

— Si nous déjeunions, dit sir Thomas en se laissant glisser d’un côté de son poney, ni plus ni moins légèrement que n’eût fait un chargement de tourbe ; l’air de ces montagnes est d’une vivacité qui rendrait l’homme anthropophage, mes dents semblent prêtes à rompre leur ban et à s’échapper de mes gencives, tant elles s’allongent, tant elles sont impatientes de fonctionner. Déjeunons.

La motion était opportune, elle fut adoptée à l’unanimité. Des œufs de gannets, que nos insulaires trouvaient d’autant plus délicats, que le jeune gannet (solan goose) qui les remplissait était plus voisin de l’époque où il aurait brisé sa coquille avec le bec, et dont, — on le croira aisément, — nous ne goûtâmes pas ; des viandes salées et fumées, du poisson frais, une moitié de mouton de Hirta, auquel nous fîmes honneur et qui justifiait sa réputation de délicatesse, composaient notre menu de la matinée. Le tout fut arrosé d’eau claire par les indigènes, et par nous de quelques bouteilles de sherry et de porto, que sir Thomas avait attachées au cou de nos poneys en guise de fontes de pistolets. Quand tout eut été consommé, que le dernier gannet cuit avant d’être né et la dernière côtelette de mouton hirtain eurent disparu : — A l’ouvrage maintenant, s’écria sir Thomas d’une voix à laquelle la plénitude de son estomac donnait la vibration retentissante du cor.

— A l’ouvrage ! et il s’assit tranquillement au bord du rocher, comme un homme qui veut, non pas travailler, mais voir travailler les autres. Je l’imitai, car je tenais autant que lui à mon cou, et, avant de me mettre de la partie, je voulais voir comment on la jouait. Je plaçai toutefois deux ou trois fusils à côté de moi. Je préparai mes munitions de guerre, quoique je susse que la poudre et le plomb n’entraient guère comme élément nécessaire dans la manière de chasser des habitans de Hirta. Cependant c’étaient des oiseaux que nos insulaires se proposaient de prendre, ils ne pouvaient le faire ni à la course ni au vol ; comment donc allaient-ils procéder ?

Tandis que je me creusais la tête, je vis nos hommes dérouler lestement de longues et fortes courroies dont deux poneys, qui marchaient à la queue de la caravane, étaient chargés. Ces courroies pouvaient avoir une cinquantaine de pieds de longueur. En les examinant avec attention, je vis qu’elles étaient formées de trois lanières de peaux de vache salées, tressées, ou plutôt tordues fortement, et recouvertes, dans toute leur longueur, d’une sorte d’étui, en peau de mouton, qui augmentait leur volume, sans cependant diminuer en rien leur souplesse. J’avais peine à m’expliquer l’usage de cette sorte de gaine ; plus tard, j’en compris l’utilité.

Quand plusieurs de ces courroies furent déroulées sur le gazon, nos hommes se divisèrent par couples. Chaque couple prit une courroie, et en essaya la force, qui était extraordinaire ; ces courroies, ainsi tressées, peuvent, en effet, porter des poids énormes. Chaque individu de chaque couple s’attacha ensuite par le milieu du corps à l’extrémité de chaque courroie, de façon à ce que les bras et les jambes restassent parfaitement libres.

Les premiers prêts s’avancèrent en courant au bord de l’abîme, à l’endroit où le Conachan tombait à pic dans la mer, dont l’écume blanchissait sa base à quatorze cents pieds au-dessous de nous. Je me couchai à plat ventre au bord du précipice pour suivre les mouvemens de nos intrépides chasseurs, et je remarquai, en effet, que le bruit des vagues, qui semblaient se déchaîner avec fureur au fond du gouffre, ne parvenait pas à mon oreille, tant sa profondeur était grande. Dans ce moment, l’un des chasseurs s’établit solidement sur la plate-forme du rocher, se cramponnant dans ses interstices avec les pieds et les mains ; l’autre se laissa glisser, ou plutôt tomber, le long de la muraille perpendiculaire du Conachan, en se cramponnant, de temps en temps, à ses saillies, mais le plus souvent se balançant dans le vide à l’extrémité de la corde. Bientôt les autres couples en firent autant, et une dizaine d’hommes furent suspendus le long de la paroi du roc, à plus de mille pieds au-dessus des flots.

Je sentis ma tête tourner, mes yeux voyaient double, les oreilles me tintaient horriblement, et j’éprouvais un indéfinissable malaise. Tous mes nerfs se tordaient comme si, moi aussi, j’eusse été suspendu dans le vide au bout de l’une de ces cordes, avec l’Océan au-dessous de moi, à une incommensurable profondeur. Eveillé, j’étais en proie à un horrible cauchemar ; la sensation devint même si pénible, que je criai à un de mes voisins de me retenir par les pieds, parce qu’il me semblait que le poids de ma tête m’entraînait dans le précipice.

Quant à nos chasseurs, ils paraissaient aussi joyeux au bout de leur corde qu’une jeune créole étendue dans un hamac, qui se balance au milieu d’un jardin, et aussi à leur aise que s’ils eussent eu, à deux ou trois pieds au-dessous d’eux, un moelleux tapis de gazon, au lieu de roches menaçantes et d’un abîme sans fond.

Je suivais toujours de l’œil, et autant que le cauchemar et l’étourdissement me le permettaient, les deux intrépides partners qui étaient descendus les premiers. Celui qui était suspendu sur les flots et qui ne ressemblait pas mal à une grenouille qui vient de mordre à l’hameçon d’un pécheur à la ligne, et que celui-ci secoue avec impatience, avait jusqu’alors plutôt paru penser à se balancer, à se donner de la grâce, et à faire des tours de force au bout de sa corde, qu’à chasser les solan goose et les gannets. Cependant, quand, tout en jouant, il eut bien examiné la roche et qu’il eut choisi sa place, il donna un violent mouvement de balancier à la corde. Ses mesures étaient si bien prises, qu’il s’arrêta juste à l’endroit qu’il avait choisi ; là se cramponnant avec les pieds et les mains, comme avec des tenailles d’acier, il resta collé à une saillie de la roche, tandis qu’à son tour son compagnon se laissait glisser au-dessous de lui . Les autres couples les imitèrent, et bientôt nos vingt chasseurs furent cramponnés à la paroi du rocher comme autant de mouches. Leurs mouvemens avaient été aperçus par les milliers d’oiseaux qui habitent les parois du Conachan, et des myriades de gannets, d’eider-ducks, de sea-fowls, en un mot, d’oiseaux de mer de toute espèce, volaient autour d’eux, les enveloppant par instant de leurs nuages épais, comme s’ils eussent voulu les aveugler et les étourdir ; mais nos chasseurs ne se laissaient ni intimider, ni distraire par ces bruyantes évolutions : ils saisissaient dans leurs nids, ou sur les aspérités du précipice, les jeunes oiseaux que leurs ailes trop faibles ne pouvaient encore soutenir, et dénichaient les œufs dont les trous étaient remplis.

Bientôt chacun d’eux eut autour du cou un large collier et autour de la taille une large ceinture de gannets, de sea-fowls et d’autres oiseaux sauvages, et, dans la poitrine, autant d’œufs que sa chemise pouvait en contenir. Alors ils employèrent, pour remonter, les mêmes manœuvres qui les avaient aidés à descendre, et ils vinrent fièrement déposer aux pieds de sir Thomas, qui applaudissait de la voix et du geste et qui faisait en leur honneur de copieuses libations de sherry et de porto, l’abondant produit de leur chasse.

Sans prendre un instant de repos, ils recommencèrent avec ardeur leur périlleuse exploration, visitant chaque corniche, chaque fissure du roc, dans toute sa hauteur. Tant d’activité nous faisait honte ; nous étions fatigués de rester inactifs. Nos yeux s’étaient habitués au précipice, aux mouvemens audacieux et à l’effrayant jeu de balancier de nos intrépides compagnons de chasse. Nous ne fûmes pourtant pas tentés de nous attacher au bout d’une courroie, comme ces braves insulaires nous le proposaient. Peut-être m’y serais-je décidé, si j’avais eu, à l’autre bout de la courroie, un des indigènes de Hirta ; mais sir Thomas ne m’inspirait pas assez de confiance, et, probablement, je ne lui en inspirais pas non plus assez pour que nous eussions la fantaisie de nous confier l’un ou l’autre à l’abîme. Nous nous bornâmes donc à prendre nos fusils de chasse, et descendant le long d’une corniche qui formait un angle droit avec la paroi du rocher le long duquel nos dénicheurs étaient suspendus, nous nous amusâmes, de ce point, à fusiller les gannets, tirant dans le plus épais du nuage et en abattant une douzaine à chaque coup. Les gannets, en tombant, roulaient le long du rocher auquel ils restaient souvent suspendus, et nous étions témoins des prouesses extraordinaires que faisaient nos compagnons pour aller les recueillir.

Du point où nous étions placés, ces hommes nous semblaient appliqués à la roche, le long de laquelle, n’apercevant pas les cordes qui les soutenaient, à cause de la distance, ils nous semblaient grimper, et, par instans, voler, comme autant de mouches. Ils accompagnaient leurs mouvemens d’un chant sourd et monotone qui ne ressemblait pas mal à un bourdonnement, et pouvait compléter l’illusion.

Leur audace, leur souplesse et leur dextérité étaient prodigieuses. Quelques momens leur suffisaient pour descendre et remonter le long de précipices de plus de six cents pieds de hauteur. Je les voyais quelquefois se lancer du haut d’un roc surplombant sur la mer et rester suspendus au bout de cette courroie que retenait la main seule de leur compagnon, avec la même sérénité que si cette courroie eût été fixée à un pieu de fer.

Cette manière de chasser est certainement la plus périlleuse que je connaisse ; il est presque sans exemple cependant qu’un accident arrive, tant leur adresse est grande, tant leurs bras sont sûrs et vigoureux, tant leurs courroies sont solides. Ces courroies, préparées comme je l’ai dit, passent d’une génération à l’autre et se transmettent dans les familles comme le plus précieux héritage. C’est un objet de luxe et d’utilité, le meuble qu’estime le plus l’habitant de Hirta. C’est toujours la courroie de chasse qui forme le premier article et le legs le plus important du testament d’un père. Une fille qui hérite de la courroie est regardée comme un des meilleurs partis de l’île, et de nombreux prétendans se disputent sa main. A la longue ces courroies devraient s’user, mais le sel les préserve pendant bien des années des atteintes du temps, et la peau de mouton qui les recouvre et qu’on renouvelle, quand elle commence à s’amincir et à s’user, protège le corps de la courroie contre les aspérités et les bords aigus du rocher. Il est sans exemple qu’une de ces courroies se soit brisée durant une chasse, et, si quelquefois un habitant de Hirta a fait, du haut du Conachan, une pirouette dans l’Océan, où il a trouvé un tombeau, ce n’est pas à sa courroie, c’est à sa maladresse ou à la méchanceté de son compagnon de chasse qu’il a dû s’en prendre. A la louange des bons habitans de Hirta, on ne se rappelle, dans leur île, qu’un seul accident causé par une malveillance avouée, et, hâtons-nous de le dire, l’homme qui s’en rendit coupable était étranger à Saint-Kilda. Sir Thomas et moi, nous étions fatigués de tuer des gannets ; nous remontâmes sur le haut du rocher, et nous nous assîmes sur une belle pelouse bien verte, dans un endroit d’où nous pouvions suivre la chasse et embrasser d’un seul coup d’œil l’île entière et l’Océan qui l’entourait. Le ministre vint se placer à côté de nous, et voici ce qu’il nous raconta au sujet du meurtre dont j’ai parlé tout à l’heure :

Il y a environ quinze ans, vers le milieu de l’année 1821, au moment où l’été commençait à rendre plus épais les gazons qui couvrent nos rochers, et où le terrible vent d’ouest ne souffle plus qu’à de rares intervalles, un bâtiment, qu’à son apparence on pouvait prendre pour un bâtiment de commerce, s’arrêta, un soir, à un mille de l’île, et détacha une chaloupe montée par quelques hommes, qui se dirigea vers la baie. A cette vue, nos insulaires, selon leur habitude en pareille occasion, se renfermèrent dans leur village ou s’enfuirent dans leurs rochers, ne sachant s’ils allaient avoir affaire à des amis ou à des ennemis. Les hommes qui montaient la chaloupe se dirigèrent vers la partie du rivage la plus voisine de l’entrée de la baie. Là, ils arrêtèrent leur embarcation. Quatre d’entre eux mirent pied à terre, portant sans beaucoup de précaution un corps étranger dont il était impossible de loin de deviner la forme, et qu’ils déposèrent à une quarantaine de pas du bord de la mer, dans un endroit que la marée ne pouvait atteindre ; puis, ils remontèrent dans leur chaloupe, regagnèrent le navire à force de rames, et, avant que les insulaires, revenus de leur terreur, fussent descendus sur le rivage pour voir quel pouvait être l’objet qu’on avait déposé dans leur île, le bâtiment avait remis à la voile et disparaissait au milieu des brumes de la nuit.

En approchant du corps informe qui avait été jeté sur la grève, nos compagnons furent effrayés d’entendre des gémissemens sourds partant d’un sac où se débattait violemment un être humain qu’on y avait renfermé. Quand la corde qui liait le sac fut déliée et le sac ouvert, un homme, jeune encore, en sortit en blasphémant et en maudissant le ciel, au lieu de le remercier. Il regarda avec fureur du côté de la mer où il supposait que le vaisseau qui l’avait apporté devait se trouver, et il sembla menacer du poing ceux qui l’avaient ainsi abandonné et qu’il ne pouvait plus découvrir. Nos amis qui venaient de le délivrer ne pouvaient comprendre son langage, mais il leur sembla qu’au lieu de leur rendre grâce pour le service qu’ils venaient de lui rendre, il leur reprochait, en les injuriant, de n’avoir pas fait main basse sur les auteurs de l’attentat dont il se prétendait victime. Ce ne fut qu’au bout de quelques jours, quand il commença à comprendre le langage des habitans de notre île, et à pouvoir se faire comprendre d’eux, qu’il leur raconta qu’il était originaire d’une grande île de l’ouest, qu’on appelait Irlande, et qu’il se nommait William Power ; il était, disait-il, contre-maître à bord d’un bâtiment de commerce qui se rendait à la Jamaïque. A peine sorti du port, l’équipage de ce bâtiment s’était révolté, avait tué le capitaine, qui avait tenté de s’opposer à la révolte, et l’avait déposé, lui, dans cette île, qui paraissait déserte.

Ce récit eût paru vraisemblable à des hommes moins simples que nos pauvres insulaires ; il ne faut donc pas s’étonner si ceux-ci ajoutèrent une foi aveugle aux paroles de Power, et si, au lieu de le regarder comme un criminel, dont ses compagnons avaient voulu se délivrer, d’une façon peu légale sans doute, ils l’accueillirent comme la victime d’un odieux complot.

Bien des mois s’écoulèrent sans qu’aucun bâtiment parût dans le voisinage de l’île, et sans qu’on eût des nouvelles de l’Europe. Power s’était facilement habitué à la vie rude des insulaires ; cette vie paraissait même lui plaire à cause de sa nouveauté et dos loisirs libres qu’elle lui laissait. La chasse n’était pas pour lui un métier, mais un plaisir auquel il se livrait avec ardeur. Les dangers qui accompagnaient ce plaisir semblaient plaire surtout à son esprit aventureux et téméraire ; il y excella bientôt, et il n’était guère de rocher escarpé dans l’île qu’il n’eût exploré, et le long duquel il ne descendit aussi intrépidement et avec autant de sang-froid, de confiance et d’adresse, que les plus vieux chasseurs de Hirta.

Cependant quand, vers la fin de l’automne, le steward du laird de Macleod vint dans la barque de son maître, la seule qu’on eût vue dans notre île depuis l’aventure de Power, chercher la petite cargaison de plumes dont, chaque année, nos bons habitans de Hirta font cadeau à ce laird, qui se dit leur seigneur, on fut étonné dans l’ile que Power ne s’empressât pas de profiter de cette occasion pour retourner dans son pays, qu’il marquât de la répugnance pour ce voyage, et qu’il repoussât même, avec une vivacité singulière, la proposition que lui fit le steward du laird de le conduire à Long-Island, où il trouverait de fréquentes occasions pour se rendre sur le continent d’Ecosse, et de là dans sa patrie.

— Je n’ai plus rien au monde, disait-il, et je ne regrette rien au monde. Mon état est perdu. Avec quoi vivrai-je en Irlande ? J’aime mieux vivre à Hirta, comme un colon, comme un indigène, puisque les habitans de Hirta ont bien voulu m’accueillir dans mon malheur, que de vivre dans mon pays comme mendiant.

Cette préférence que Power donnait à Hirta sur son pays, on ne savait trop comment se l’expliquer ; car Power ne tenait pas toujours un pareil langage. Avant l’arrivée du steward, il ne comparait jamais sa patrie d’adoption à sa véritable patrie, sans déprécier la première, sans exalter la seconde. A l’entendre, tout à Saint-Kilda était inférieur à ce qu’on voyait en Irlande, et nous le croyions aisément ; mais il se plaisait à le répéter à satiété à nos pauvres insulaires que ces discours mécontentaient, et qui se disaient quelquefois entre eux : Pourquoi l’étranger ne retourne-t-il donc pas dans son pays, si tout, dans son pays, est si magnifique ? Mais Power ne les écoutait pas et s’inquiétait peu de leur mécontentement. La contradiction rendait même son humeur plus acre et ses discours plus mordans.

— Vos vaches de Hirta, leur disait-il en riant d’un air méprisant, ne sont guère plus grosses que nos chèvres d’Irlande ; nos agneaux qui viennent de naître sont plus forts que vos brebis et vos béliers, et vos chevaux ont à peine la taille de nos ânes. Quant au blé, il croît chez nous comme l’herbe chez vous, et cette orge dont vous faites votre pain et dont vous vantez tant l’excellence, nos fermiers la trouveraient à peine bonne pour engraisser leurs porcs ou pour nourrir leur volaille. Il n’y a chez vous qu’une seule chose que nous n’ayons pas en Irlande, dans la même abondance, ce sont les gannets ; mais en Irlande on mange autant d’œufs de poule qu’on mange ici d’œufs de gannet, et autant d’oies et de poules grasses que chez vous d’eider-ducks et de sea-fowls.

Tout en dénigrant ainsi les productions de notre pauvre île, Power n’en continuait pas moins à manger notre pain d’orge qui ne lui coûtait rien et nos gannets qui ne lui donnaient que la peine de les chasser, peine qui, pour lui comme pour nous, n’était qu’un plaisir. Du reste, comme Power était un bon compagnon, qu’il savait une foule de joyeuses histoires et de joyeuses chansons qu’il traduisait et chantait de son mieux à ses hôtes de l’île, ceux-ci le supportaient malgré ses propos dédaigneux, et malgré sa conduite, quelquefois aussi blessante que ses discours. Les vieillards seuls, qu’un instinct de prudence et de bon sens tenait sur leurs gardes, éprouvaient pour lui un éloignement qu’ils ne cachaient pas ; mais les femmes et les jeunes gens l’aimaient comme ils aiment toujours ce qui est nouveau et hardi. Plus d’un an s’était passé depuis que Power habitait Hirta. Il ne parlait plus de l’Europe et ne paraissait même plus songer à nous quitter. Son caractère, cependant, était devenu plus impatient et plus sombre que jamais. Ce n’était pas à l’ennui qu’il fallait attribuer ses boutades ou son silence hautain. Quelle pouvait donc en être la cause ?

Il y avait dans notre île une jeune fille, belle de la beauté de nos pays septentrionaux, c’est-à-dire ayant des yeux bleus comme le myosotis de nos prairies, des cheveux blonds comme l’orge que le soleil de juillet a dorée, une peau blanche comme l’aile de la mouette, et un teint rosé comme une aurore de printemps. Cette jeune fille s’appelait Barra, et, selon l’usage de notre pays, Barra, long-temps avant son mariage, était fiancée à un de nos jeunes gens, nommé Harris. Harris, fort jeune encore, était un des admirateurs les plus ardens de l’étranger Power. Il s’était lié d’amitié avec lui, il l’avait pris pour compagnon de chasse, et souvent même il l’avait conduit dans la cabane de sa fiancée. Power n’avait pas tardé à ressentir pour Barra une passion que celle-ci n’avait pu partager, Harris occupant déjà vaguement son cœur. Power, cependant, avait employé toutes les séductions de son pays, où l’amour se fait sans franchise, comme une chose honteuse, parce que presque toujours son but est honteux, ce but n’étant que le plaisir des sens et non le bonheur du mariage, de la vie à deux. Power n’osait dire à Barra qu’il l’aimait, mais il s’efforçait de le lui faire voir, s’inquiétant peu, chose inouïe dans notre île, incivilisée il est vrai, de tromper son ami, et, s’il le pouvait, de lui ravir son bien le plus précieux. Mais tous ses efforts étaient inutiles. Barra était protégée moins encore par l’amour qu’elle ressentait pour Harris que par un sentiment secret qui lui disait de se méfier de l’étranger, et par la répugnance tacite et instinctive que sa conduite coupable lui faisait éprouver. Power, cependant, était un de ces hommes ardens et intraitables qu’aucun obstacle n’arrête quand il s’agit de satisfaire un désir, dût cet obstacle les pousser au crime. Un soir que Barra passait seule dans un ravin écarté, Power l’aborda d’un air sombre et résolu, lui fit cette fois sans détour l’aveu de son amour, et lui demanda d’un ton impérieux si elle consentirait jamais à être sa femme. Barra, toute rouge et toute tremblante, lui répondit d’abord : — « Je ne puis être ta femme, puisque je suis la fiancée d’un autre.

— Mais si ce fiancé de malheur te remettait l’anneau des fiançailles ? s’il te déliait de ton serment... Barra, qui n’était peut-être pas tout-à-fait insensible à la bonne mine, à la passion et aux pressantes instances de l’étranger, ou qui avait peur de lui, répondit en balbutiant : — Oh ! alors... nous verrions...

Power regarda ces paroles comme un aveu d’amour. Il quitta la jeune fille, qui courait plutôt qu’elle ne marchait devant lui, tant elle avait peur d’un tel amant, tant elle avait hâte d’arriver au village ; et, jurant par Satan qu’elle serait sa femme, il va trouver aussitôt son ami. Celui-ci, accroupi dans sa cabane, sur la cendre, prenait, à côté d’un grand feu de tourbe, son repas du soir.

— Le vent a soufflé tout le jour du côté de l’est, demain sera une belle journée pour la chasse le long du Conachan, dit-il à Harris, en se plaçant tranquillement à ses côtés.

— Je faisais tout à l’heure la même réflexion en mangeant les derniers œufs de gannet qui nous restent de notre chasse de l’autre jour, et je pensais à te proposer une partie pour demain.

— J’avais eu la même pensée et je venais te faire la même proposition.

— Tu es donc prêt pour demain ?

— Je suis prêt si tu l’es.

— A demain, donc ! Mais attends, avant de t’en aller, aide-moi à faire quelques points à l’enveloppe de peau de mouton de notre courroie ; les pointes des rochers y ont fait plusieurs trous : si nous ne bouchions pas ces trous, ces diables de rochers pourraient bien entamer la courroie, et alors malheur à celui qui pèserait quelques livres de plus que l’autre, ou plutôt malheur à tous deux, n’est-ce pas, ami ?

— Oh oui ! malheur ! répondit Power d’un air sombre, et il prit une aiguille et aida Harris à coudre quelques pièces dans les endroits usés par le frottement de la roche.

Quand ce travail fut fini, tous deux s’étendirent côte à côte, dans un de ces grands lits en pierre, ménagés dans l’épaisseur de la muraille, pareil aux lits de toutes nos maisons ; un de ces lits où la famille se place presque tout entière, et que vous preniez pour un four. Une couche de poussière de tourbe sèche couverte d’un lit de plumes de gannet d’un pied d’épaisseur couvre la pierre et sert de matelas. Tous deux se couchèrent donc dans ce lit, s’ensevelirent dans la plume de gannet qui sert à la fois de matelas et de couverture, et s’endormirent profondément jusqu’au point du jour. Power, réveillé le premier, frappa sur l’épaule de son camarade. Tous deux en un instant furent debout ; et, sans songer seulement à secouer la plume qui les couvrait, s’acheminèrent lestement vers le sommet du Conachan. La matinée était moins belle que la journée de la veille n’avait pu le faire augurer. Le vent avait tourné et soufflait avec violence du côté de l’ouest. Il balayait en grondant toute la face de la roche escarpée qui du sommet de Conachan tombe perpendiculairement dans la mer. Tantôt ses tourbillons remontaient en grondant de la base au sommet, tantôt ils se précipitaient du sommet à la base du roc avec un retentissement lugubre. Chacune de ses raffales semblait ébranler la montagne et détachait de ses flancs des milliers de gannets qui tourbillonnaient dans les airs, déroulant capricieusement leurs immenses et blanches spirales, et dont les colonnes ondoyaient et se repliaient sur elles-mêmes comme les longues flammes aux mâts d’un vaisseau.

— Nous avons bien fait de rajuster hier notre courroie, dit Harris, la chasse sera rude.

— Elle n’en aura que plus de charme, répondit Power.

Ces mots n’avaient sans doute pour objet que de piquer d’honneur son compagnon, qui semblait hésiter. Ce dessein fut accompli, car Harris, sans ajouter une parole de plus, commença à s’attacher la courroie autour de la ceinture. Power en fit autant ; puis tous deux, s’avançant au bord de l’abîme, commencèrent à tâter le précipice avec des précautions infinies. Harris, qui était né dans l’île, et qui, quoique plus jeune, avait une expérience de chasseur que Power ne pouvait avoir, Harris avait bien jugé des périls qui les attendaient ce jour-là. — La chasse sera rude, avait-il dit, n’osant peut-être dire : Le danger sera grand ; et en effet, la chasse était rude et le danger immense. La violence du vent semblait s’accroître d’instant en instant ; il soufflait presque avec la même énergie que dans les jours de tempête, et ses bouffées arrivaient de la haute mer avec tant d’impétuosité, que ce jour-là le bruit des vagues qui se brisaient au pied du rocher arrivait à l’oreille des deux chasseurs comme les détonnations d’un tonnerre lointain. Ces furieuses raffales semblaient devoir écraser les téméraires chasseurs sur la roche contre laquelle ils étaient appliqués. Quand, par instans, l’un d’eux pendait au bout de la courroie, elle se balançait avec tant de violence et avec de si brusques secousses, que son compagnon d’aventure, cramponné au rocher de toute l’énergie de ses muscles, avait besoin d’employer toute son adresse et toute sa vigueur pour n’être pas entraîné. La chasse d’ailleurs était mauvaise. Les œufs dont ils remplissaient leur sein se brisaient contre la pierre qu’ils heurtaient malgré eux, les gannets fuyaient effarouchés ; en un mot, nos chasseurs n’avaient que les périls de leur métier, ils n’en avaient ni les profits, ni les plaisirs. Tous deux cependant étaient parvenus au tiers de l’escarpement du Conachan….. Tenez, là-bas, ajouta le ministre en nous montrant la place du doigt, dans cet endroit où la roche surplombe d’une si effrayante manière sur la mer mugissante.

— Qui de nous deux descendra dans le poulailler, dit Power en rajustant fortement la courroie autour de ses reins, et en faisant mine de se préparer à descendre. (On appelle poulailler cet endroit à cause de l’abondance du gibier qui s’y rassemble.)

— Moi ! moi ! dit Harris, que la jeunesse poussait toujours en avant, et dont les démonstrations de son camarade stimulaient vivement le courage.

— Eh bien ! soit, d’autant plus que tu es le plus léger, et que par ce diable de vent qui vous secoue avec aussi peu de façon qu’un bœuf secoue le grelot qu’il a au cou, j’aurai moins de peine à te soutenir que tu n’en aurais à porter ton gros Irlandais. Harris ne se le fit pas dire deux fois, quoique le vent soufflât toujours avec rage. Quand il vit Power solidement établi sur la corniche qui dominait le poulailler, il se laissa doucement glisser le long du rocher, et bientôt il se trouva isolé de la haute muraille et complètement suspendu dans les airs, avec un précipice de plus de mille pieds de profondeur au-dessous de lui, La main de son compagnon le soutenait seule au-dessus de l’abîme ; la main seule de son compagnon pouvait l’en retirer. Harris, en effet, placé à une vingtaine de brasses au-dessous de Power, pouvait bien, en profitant des secousses que le vent donnait à la corde et du balancement qu’il lui imprimait, s’approcher du rocher et fouiller dans ses interstices et dans les trous et les lézardes que le temps y a faits, et où les oiseaux de mer déposent leurs nids ; mais comme ce rocher formait au-dessus de son corps une voûte à laquelle ses pieds avaient peine à toucher en même temps que ses mains, quelque effort qu’il fit en se couchant en arrière, Harris se trouvait dans la plus périlleuse et la plus effrayante des situations, et cependant il ne paraissait pas même songer au danger, confiant qu’il était dans la force d’Hercule et dans l’amitié de frère de son compagnon. Celui-ci paraissait examiner, avec une attention inquiète, chacun des mouvemens de son jeune camarade. Quand il le vit ainsi entièrement isolé du rocher, et qu’il lui sembla tout-à-fait impossible qu’il pût s’accrocher ou se retenir à aucune de ses aspérités : — Harris ! lui cria-t-il à travers la tempête, d’une voix qui domina le bruit du vent, Harris !... — Harris leva la tête avec inquiétude, et vit Power debout sur le bord du rocher, Power tout pâle et jetant sur lui des regards menaçans.

— Que veux-tu ? lui dit Harris.

— Harris, ta vie m’appartient.

— Comme la tienne m’appartenait tout à l’heure, comme elle m’appartiendra peut-être dans un moment.

— Harris, écoute-moi bien... Tu aimes Barra ?

— Oh ! oui... comme j’aime la chasse.

— Et tu es son fiancé ?

— Tu l’as dit.

— Eh bien ! moi aussi, je l’aime.

Harris pâlit, il commençait à comprendre son compagnon, sans toutefois pouvoir deviner ses projets.

— Je l’aime... je l’aime avec fureur. Je ne suis pas son fiancé, et je veux être son époux.

— Mais, frère, tu es fou... tu oublies la chasse... tu cries de façon à effaroucher toute la volaille du poulailler, et à faire fuir tous les gannets et les sea-fowls du Conachan.

— Au diable soient les gannets et les sea-fowls ! écoute et réponds-moi.

— Oui, mais tire un peu à toi la courroie ; je pourrai m’appuyer sur le bord du rocher, et je te répondrai plus à l’aise. — Tu es bien là où tu es. Écoute et réponds-moi. Veux-tu renoncer à Barra ?

— J’ai sa foi, Barra a la mienne.

— Veux-tu renoncer à Barra ? — Et Power accompagnait ces paroles d’un terrible froncement de sourcil, et armait lentement le coutelas qui pendait à sa ceinture.

— Renoncer à Barra ! Mais je l’aime...

— Tu l’aimes, moi aussi je l’aime ! — Et le couteau ouvert s’approchait de la courroie.

Harris pâlit d’une façon effrayante, ses dents grincèrent ; il regarda au-dessous de lui et vit la mer dans une infinie profondeur, la mer hérissée de quelques rocs noirs, blancs d’écume à leur ceinture ; il leva la tête et vit le ciel, le rocher surplombant, l’œil hagard de l’Irlandais et le couteau qui brillait auprès de la courroie. Ses lèvres se serrèrent avec désespoir ; il donna une violente impulsion à la corde, qui le rapprocha du rocher, mais à moins d’être un gannet ou un grimpereau de montagne, il était impossible de se cramponner à ce rocher incliné au-dessus de lui. La courroie cependant n’était pas encore coupée, et Harris, quand les balancemens de la corde eurent cessé, se retrouva à la même place que tout à l’heure. Son compagnon de chasse était toujours debout sur le bord du rocher ; Harris rencontra en frémissant son regard farouche et résolu.

— Veux-tu renoncer à Barra ?

— Et toi, frère, veux-tu ma mort ? — Le regard du malheureux jeune homme était suppliant, de grosses gouttes de sueur coulaient sur ses tempes, où ses cheveux étaient droits comme les dards d’un porc-épic. — Veux-tu ma mort, la mort d’un ami ?

— Non ; renonce à Barra, rends-moi son anneau de fiançailles, et tu vivras.

— Jamais !

— Jamais !... Tu l’auras voulu !

Le couteau s’approcha de la courroie, et la lame tranchante entama l’enveloppe de peau de mouton.

— Brigand d’étranger ! cria le malheureux Harris, ah ! brigand, du moins tu mourras avec moi ; et lançant à la tête de son compagnon un morceau de roc qu’il venait d’arracher dans les efforts qu’il faisait pour se retenir, il l’atteignit au milieu du front. Power chancela sur son étroite corniche, et son sang coula en abondance.

— Je serai donc vengé ! cria Harris plein d’une terrible joie, et se cramponnant à la corde que Power, aveuglé par le sang qui jaillissait à flots de sa blessure, s’efforçait de couper, il lui donna une violente secousse.

Power chancela de nouveau, essuya encore une fois le sang qui ruisselait sur son visage, et qui remplissait ses yeux, fit un dernier effort pour couper la courroie dont deux des lanières tordues avaient déjà cédé à l’acier, et pour se séparer de son compagnon qui, furieux et désespéré, bondissait au bout de la corde, comme le requin accroché au hameçon bondit au bout de la chaîne du pécheur. Cet effort fut vain.

Les secousses de Harris lui firent perdre l’équilibre ; Power glissa lentement de son côté. Déjà son corps pendait en entier sur le précipice, que ses mains s’efforçaient encore de saisir le bord du rocher dans lequel ses ongles entraient. Les secousses répétées de son compagnon l’en arrachèrent, et tous deux, liés encore chacun aux deux bouts de la courroie, tourbillonnant dans les airs, et décrivant des cercles effrayans, arrivèrent au fond de l’abîme, sans qu’une seule fois dans leur chute, de plus de mille pieds perpendiculaires, ils eussent touché la paroi du roc. Tous deux se brisèrent du même coup sur les pointes des rescifs, qui à la marée basse hérissent la surface de la mer, au pied du Conachan. Quand plusieurs autres chasseurs qui de loin avaient entendu leur terrible dialogue, qui avaient été témoins de leur dernière lutte, et qui accouraient pour sauver leur compatriote, furent, après bien des efforts, parvenus à l’endroit où ils étaient tombés, ils les trouvèrent encore liés tous deux à la fatale courroie. L’écume et le sang sortaient de la bouche et des narines de Power, qui semblait avoir expiré dans les convulsions de la rage. La figure de Harris était plus calme. Sans doute, après s’être aussi terriblement vengé, sa dernière pensée avait été une pensée de pardon. Des papiers que l’on trouva dans l’une des poches de la veste de Power, et qu’on m’apporta, car j’étais alors le seul homme dans l’île qui sût lire, m’apprirent que Power faisait partie de l’équipage d’un corsaire américain, dont le commandant, sans doute à la suite de quelque acte d’insubordination, l’avait fait jeter dans notre île.

— Et la morale de tout cela, c’est qu’à Hirta il n’y a eu qu’un seul vaurien, et que ce vaurien était Irlandais, s’écria sir Thomas à qui le long silence qu’il avait été obligé de garder pendant le récit du ministre commençait à peser ; d’où nos logiciens, chercheurs de l’absolu, ne manqueront pas de conclure que tous les Hirtains sont des gens vertueux, et tous les Irlandais des vauriens.

— La logique a été absurde de tout temps, elle a été l’arme la plus terrible des fanatiques et des imbéciles ; je lui préfère l’expérience. On fait les règles d’après l’expérience, mais jamais on ne fera ni on ne donnera de l’expérience avec les règles.

— A merveille ! si nos philosophes d’Edimbourg, nos Bacon d’aujourd’hui, qui font des revues mensuelles comme on faisait autrefois des in-folio, vous entendaient, ils vous sauteraient au cou et ne vous laisseraient pas en paix qu’ils ne vous eussent monnayé en articles, car nos amis n’aiment guère la logique. Moi, j’aime à en rire par instans, et cependant je suis logicien comme Bentham...

Ce mot me fît frémir, et me réveilla comme en sursaut. Que venait faire Bentham à Hirta ?... Je me hâtai de détourner le cours des pensées de sir Thomas, avant qu’il eût enfourché son dada favori.

— La chasse est terminée, lui dis-je, et là-bas je vois dans la baie Kitty qui semble impatiente de nous revoir, et dont le tuyau de poupe fume d’une manière tout-à-fait engageante...

— Ah ! parbleu, oui, c’est notre dîner qu’on prépare, dit sir Thomas en se levant vivement, tout d’une pièce, et en jetant autour de lui des regards effarés. — Holà ! mes amis, un poney ! un poney ! tout Saint-Kilda pour un poney ! criait-il de toute la force de ses poumons. — La voix de Richard III, offrant un royaume pour un cheval, avait un timbre moins éclatant et une énergie moins convaincante que celle de notre joyeux compagnon ; pour Richard, il est vrai, il ne s’agissait que d’une victoire et d’une couronne, et pour sir Thomas il s’agissait d’un dîner. Le poney fut bientôt trouvé. Sir Thomas s’installa gravement sur l’échine du pauvre animal ; j’en fis autant sur un coursier de pareille espèce. Nos amis nous imitèrent ; nous redescendîmes rapidement vers la mer, obéissant à l’instinct et aux caprices de nos poneys. Les insulaires qui nous accompagnaient, et qui, en descendant, suivaient la ligne droite, le plus court chemin, comme on sait, étaient chargés de gannets et d’oiseaux de toute espèce, jusqu’à perdre la forme humaine.

— La chasse a été bonne, on dînera bien ce soir à Hirta, dit sir Thomas en essuyant de grosses gouttes de sueur, que l’exercice un peu fatigant du poney faisait ruisseler de son front.

— Comme on dîne tous les jours, reprit le ministre ; le gibier, voilà l’ordinaire du pays, jamais il n’a manqué dans la belle saison ; et dans l’hiver, quand il émigré, le poisson le remplace. La Providence y a pourvu.

— Avais-je tort de vous dire que Hirta était une terre promise, l’Eden de l’Océan de l’ouest, s’écria vivement sir Thomas, à qui l’approche de la baie et la vue de Kitty rendaient la parole et la gaieté. Dites-moi, connaissez-vous un autre pays où la terre produise assez de grains, les montagnes assez de gibier, les troupeaux assez de viande et de lait, la mer assez de poisson pour nourrir tous ses habitans avec abondance ; un pays où il ne faille rien acheter, ni rien payer, où la terre et ses produits appartiennent à tous, en commun ? Je ne crains pas de le répéter, si l’île de Hirta ne réalise pas cette utopie, ce vieux rêve des poètes et des philosophes, où trouver un autre pays qui en approche au même degré ?

— Sir Thomas a raison, m’écriai-je en interrompant sa chaleureuse tirade et en prenant la parole à mon tour, pour donner au moins à mon compagnon le temps de reprendre haleine, sir Thomas a raison. Que la guerre se déchaîne autour de ces bons insulaires et fasse rage sur l’un et l’autre hémisphère, le bruit du canon n’arrive pas même à leur oreille ; et quand un ou deux millions d’hommes ont blanchi la terre de leurs os, pas un des habitans de Hirta n’a payé son tribut de mort aux champs de bataille, pas un d’eux ne dort du dernier sommeil dans ces glorieux cimetières. Il est vrai qu’en revanche ils n’attrapent ni grades, ni décorations, ni cordons, et qu’on ne rencontre parmi eux ni excellences, ni seigneuries ; ils n’ont ni Times, ni Courier, ni Sun, pour éclairer leur jugement tous les matins, et pour leur prédire tous les jours, comme infaillibles, des choses qui n’arriveront jamais. O’Connell peut faire une guerre acharnée à la pairie anglaise, et la pairie anglaise se venger par des roueries peu digues d’elle ; les Saint-Kildains s’en inquiètent peu. Savent-ils seulement ce que c’est qu’un pair ? ce que c’est qu’O’Connell ? Placés à quelques centaines de milles seulement de l’Irlande, ils sont hors de l’action du levier manié par le grand agitateur. À soixante milles des terres écossaises, dont on ne sait trop s’ils font partie, ils échappent aux collecteurs écossais, et l’impôt qu’ils paient à un laird, leur voisin, est un cadeau qu’ils veulent bien lui faire. Ils n’ont pas de gouvernement, et ils savent s’en passer ; ils n’ont pas de lois, et ils n’en ont pas besoin ; ils n’ont pas même de médecins, et il ne paraît pas qu’ils s’en portent plus mal, et qu’ils meurent plus jeunes qu’ailleurs. Ils n’ont qu’une seule occupation sérieuse : la chasse, ce plaisir de grand seigneur ; la chasse, qui les distrait, qui les fait vivre, qui leur donne une nourriture abondante, des vêtemens chauds, et tous les soirs un lit de duvet. Ils ont, par-dessus tout cela, l’élément le plus certain de bonheur, la modération des désirs. Où serait donc le bonheur, s’il n’habitait l’ile de Hirta. ? À — Autour d’une table bien servie, by Jove, s’écria sir Thomas en m’interrompant à son tour, et dans un instant nous allons en avoir la preuve. Le dîner de Kitty et le dîner du presbytère réunis nous attendent, et notre cher ministre nous a promis d’être des nôtres Allons ! —

Et, en achevant, le digne baronnet mettait pied à terre sur les rocailles de la baie.

— Quant à messieurs de Hirta, je ne veux pas les inviter à pareille fête. Je craindrais de troubler leur bonheur en leur donnant des désirs qu’ils ne doivent pas avoir, et en leur faisant connaître des joies qu’ils ne peuvent même rêver, ajouta-t-il en riant.

Le ministre nous suivit sans trop de façon. A table, il fit honneur au repas : il trouva nos conserves de chevreuil, de coqs de bruyère et de faisans aussi délicates que le meilleur gibier de l’île, quoique ce gibier, assaisonné à la mode de Hirta, c’est-à-dire rôti ou cuit au four, fût excellent. Le porto et le Champagne lui parurent préférables à l’eau de Tober-nam-Bay ; il l’avoua hautement et nous le prouva largement. Sir Thomas lui sut un gré infini de cette double manière d’être franc, et à la fin du repas, en portant un toast à la prospérité des habitans de Hirta et à la santé de leur digne ministre, il lui avoua cordialement qu’il avaitété content de lui ; compliment dont sir Thomas était fort avare, et qui prouvait, avant tout, que celui qui en était l’objet avait bu comme une éponge et mangé comme un crocodile. Le brave curé ne nous quitta que le lendemain au point du jour, au moment où le mécanicien de Kitty allait mettre en mouvement les nageoires du petit navire. Notre homme, qui, le soir, avant de s’endormir dans l’un des coins de la cabine, était allègre et dispos, comme David dansant devant l’arche, avait dans cet instant un aspect tout-à-fait morose.

— Hahnemann l’homœopathe serait content, dit sir Thomas en riant, s’il pouvait voir la longue figure et l’air consterné de notre joyeux compagnon d’hier. L’effet secondaire a, chez lui, remplacé l’effet primitif. Le voilà en proie à la réaction mélancolique d’un trop bon dîner.

— Et comme la réaction est en raison de l’action, ajoutai-je, il paraît fort triste et mécontent.

— Il n’en prêchera qu’avec plus d’éloquence à ses paroissiens la modération et la sobriété ; il aura pour lui la logique et l’expérience dont nous parlions tout à l’heure.

— Mais ses paroissiens de Hirta peuvent-ils n’être pas sobres et modérés ?

— Vous avez raison, dit sir Thomas ; j’oubliais que nous étions à Hirta, et je me croyais à Glasgow.

— Nous y serons dans soixante-dix heures, si le vent est bon, dit le mécanicien qui venait à nous ; faut-il lâcher la bride à Kitty ?

— Soit, dit sir Thomas, et le quadrigium prit sa course du côté de l’entrée de la baie.

— Hurra ! fit sir Thomas en saluant en signe d’adieu le pauvre ministre, qui, debout sur le rivage, au milieu d’une demi-douzaine de ses paroissiens plus matineux que les autres, nous regardait partir d’un œil morne et rêveur, comme s’il eût regretté de ne pouvoir être du voyage.

— Hurra !... fit le ministre, essayant de secouer sa mélancolie.

— Hurra ! firent les insulaires.

Tels furent nos adieux à Hirta.

Trois jours après, vers le soir, nous nous promenions dans la Trongate de Glasgow, coudoyés par des milliers d’ouvriers, de marchands et de matelots, assourdis par le bruit des machines, aveuglés par la lumière du gaz, enfumés par la vapeur du charbon de terre. Nous avions retrouvé le pays des steamers et des rail-ways, des cruches d’ale et de porter, et des journaux gigantesques, le Manchester de l’Ecosse, le sol classique de l’industrie et du bien-être.


FREDERIC MERCEY.

  1. The true scottish thistle.
  2. Edinburgh Review, Blackwood’s Magazine, New Scott Magazine, Tait’s Magazine, Scottish Register, Presbyterian Review, the Edinburgh philosophical Review, the Phrenological Review, et une dizaine d’autres publications s’occupant d’objets spéciaux, tels que la médecine, l’agriculture, la théologie, etc. — Journaux quotidiens, journaux paraissant plusieurs fois la semaine ou une fois la semaine : Edinburgh Evening Courant, Caledonian Mercury, Edinburgh Gazette, Edinburgh Advertiser, the Edinburgh Observer, the Scotsman, North-British Advertiser, Aikman’s-Advertiser, the Saturday-Evening-post, the Patriot, Weekly Journal, Weekly Chronicle, et deux ou trois autres petits recueils spéciaux.
  3. Gannet or solan goose (Sula Alba).
  4. Les chalets suisses et les petits chalets du duché de Bade et des montagnes de la Forêt-Noire sont construits d’après le même principe.
  5. Anas mollissima (édredon).