Souvenirs d’Orient

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Souvenirs d’Orient
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 15 (p. 165-174).
SOUVENIRS D’ORIENT





A UN COMPAGNON DE VOYAGE.




Les chants que l’on entend le soir dans la campagne,
Plus ils vont s’éloignant, plus leur charme nous gagne;
Un peu rauques d’abord, ils se fondent en chœur;
Ainsi des souvenirs qui bercent notre cœur.
Ami, chacun des pas qu’on fait vers la vieillesse
Adoucit les échos lointains de la jeunesse,
Et du temps écoulé tout nous devient plus cher,
Jusques au souvenir du mal qu’on a souffert.
Notre premier voyage, à chaque jour qui passe,
Ne se pare-t-il pas d’une nouvelle grâce ?
Ah ! l’heure du départ, comme je la revois !
Nous étions ce jour-là plus riches que des rois,
Car nous avions vingt ans et la foi de notre âge;
Les vastes horizons tentaient notre courage;
Enfans cruels, encore ignorans des douleurs,
A peine songions-nous à nos mères en pleurs !
Emportés hors de nous par une ardeur sauvage,
Nous vîmes sans pâlir décroître le rivage,
Nous allions devant nous, certains de l’avenir,
Heureux d’être partis et sûrs de revenir.

Nous avions fréquenté déjà dans plus d’un livre.
Et ce vert Mont-Olympe où les dieux ont dû vivre,
Et sur son piédestal le divin Parthénon,

Et cette solitude où respira Memnon,
Et Stamboul, et Médine, et Sham fertile en pommes,
Où la tradition place les premiers hommes,
Jérusalem pleurant au milieu des déserts,
Et Bethléem, berceau du nouvel univers :
Ce qui nous attirait surtout vers ces lectures,
C’était, tu t’en souviens, l’amour des aventures.
Aussi, quand à Beyrouth, pour la première fois.
Hors des chemins battus et des communes lois,
Montés sur des chevaux aux jambes de gazelle,
Les outres pleines d’eau pendant à notre selle,
Nous vîmes un matin défiler devant nous
Notre humble caravane avec ses longs burnous.
Glissant dans nos fusils des balles de calibre,
Il nous sembla vraiment humer un air plus libre.
L’existence nomade et le gîte incertain,
Les Bédouins passant à l’horizon lointain,
La tente en poil de chèvre et le temple de marbre,
Et le repas frugal pris à l’ombre d’un arbre,
Derrière un pan de mur le berger endormi.
Et l’hôte inattendu qui devient un ami,
Et la halte joyeuse à la source d’eau fraîche,
Les hasards du voyage, et la chasse, et la pêche.
Les chacals se glissant à travers les moissons.
Et les bruns sangliers fuyant dans les buissons, —
Tout ce monde inconnu que poursuivaient nos rêves
Déroulait devant nous ses merveilleuses grèves.
Après avoir erré sous un soleil de plomb,
La lente caravane, auprès d’un mamelon.
S’arrêtera le soir, de fatigue épuisée;
La nuit descend du ciel, humide de rosée;
On allume le feu; déjà les cavaliers
Cueillent pour l’attiser le bois mort des halliers;
Le chameau s’agenouille au bruit du fouet tartare,
Les chevaux entravés vont paissant l’herbe rare;
A la clarté du feu naissent les gais propos;
Puis le silence vient : c’est l’heure du repos.
Mêlé pendant un jour à ces mœurs primitives,
Le voyageur s’émeut de ces scènes naïves;
Couché dans son manteau sur le sable, et des yeux
Embrassant vaguement l’immensité des cieux.
Il rêve de harems et de femmes voilées.
De célestes houris, d’almehs échevelées,

De filles du désert au superbe maintien
Et des palais dorés du conteur indien.

O divine folie! adorable jeunesse!
Tu nous versais alors ton immortelle ivresse,
Et ta chanson joyeuse, après dix ans passés,
Trouve encore un écho dans nos cœurs apaisés !
La goutte d’eau limpide, après un jour de fièvre,
Comme un présent du ciel tombe encor sur ma lèvre!
Les yeux remplis de sable et les membres perclus,
Les fatigues, la faim, je ne m’en souviens plus!
Je n’entends que le bruit de tes mille fontaines,
O Damas souriante au bout des longues plaines!
Je m’abrite à vos murs, couvens hospitaliers
Dont la porte s’ouvrait aux poudreux cavaliers!
— O mon cher compagnon, si de longues années
Blanchissent sur nos fronts de neige couronnées,
Au clair pétillement d’un fagot de genêts
Quand nous réchaufferons nos pieds sur les chenets.
Bien abrités du vent qui gronde à la fenêtre,
Vieillards glacés par l’âge et friands de bien-être,
Blottis dans nos fauteuils, et, faute d’avenir.
Nous retournant tous deux vers un doux souvenir,
En dépit de la goutte et de la sciatique.
Nous toucherons encor le sol asiatique,
Et nous te reverrons du coin de notre feu,
soleil qui souris dans un ciel toujours bleu,



AU SULTAN ABDUL-MEDJID.


I.


Abdul-Medjid! ô sultan redouté,
A Beylerbey, dans ton palais d’été,
D’un œil de maître tu regardes
Constantinople ouvrant sa Corne d’or.
Ces trois cités qui dorment près du port
Sous les tours où veillent tes gardes !

Ils sont à toi, tous ces rians jardins
Se déployant sur de vastes gradins,
Et ces maisons aux couleurs vives.

Et près de l’eau ces beaux villages blancs
Pareils de loin aux vols de goélands,
Hôtes paisibles de ces rives;

Les dômes bleus, les légers minarets,
Les champs des morts ombragés de cyprès,
Ces caps, ces golfes et ces îles,
Et ce vallon qui réunit deux mers
Où les vaisseaux des continens divers
Passent à l’ombre de tes villes;

A toi Beyrouth, Ismir et Bassorah,
A toi Mossoul et la verte Angorah,
A toi Bagdad bâtie en briques,
Alep aux khans encombrés de chameaux,
Diarbékir, Damas aux belles eaux,
Et Brousse, et ses mille fabriques î

Fils du prophète, ô sublime sultan.
Dans ton palais de richesse éclatant.
Entouré de tes capitaines.
Plein des soucis d’un pays à changer,
Entendras-tu ce salut étranger
Qui te vient des rives lointaines?


II.


Je me souviens qu’un jour, au milieu des rumeurs,
Au port de Scutari, je vis sur la jetée
Aborder ton caïk aux quatorze rameurs;
Le canon ébranlait la ville épouvantée.
Sur ton front éclatait l’étoile en diamans,
La foule devant toi s’inclinait jusqu’à terre,
— Ton règne commençait, tu n’avais pas vingt ans!
Quand sur le quai désert je restai solitaire.
D’un si nouveau spectacle ému secrètement.
Je doutai de ta force et de ta destinée,
Et, craignant pour ton ame un tel enivrement.
Je plaignis la Turquie à la nuit condamnée.
Mais Dieu, qui t’a marqué pour un plus haut destin,
A mesuré ton cœur à ta haute fortune;
Ton front n’est pas de ceux que le vertige atteint.

Toi qui vis au-dessus de la hauteur commune!
O maître souverain sur deux mondes dressé,
Tu touchais de la main, suivant ta fantaisie,
L’avenir lumineux, ou le sombre passé;
Vivant avec l’Europe, — ou mort avec l’Asie!
La vie a triomphé : le sort en est jeté !
De son trône descend l’orgueilleuse ignorance;
Et l’école est ouverte où croît en liberté
Tout un peuple d’enfans rendus à l’espérance.
Tes sujets devenus égaux devant la loi,
Les chrétiens accueillis, l’industrie honorée,
Les intrigans de cour rejetés loin de toi,
Et la peste elle-même en ses déserts rentrée;
Tous les fils du pouvoir en ta main réunis,
La féodalité découragée ou morte,
Et ton foyer ouvert à de nobles bannis :
Quels travaux accomplis par ta main juste et forte!
Ce n’est pas en un jour qu’un monde est transformé;
Mais le bon grain fermente, et dans ses flancs antiques,
Où dans l’ombre déjà la semence a germé,
La terre sent courir des frissons prophétiques !


III.


L’ère des combats va finir!
Un nouveau siècle vient d’éclore
Qui fécondera l’avenir,
Et ton règne est comme une aurore.
Du haut des coteaux du Bosphore,
Vois tes nations rajeunir.

De la Mecque au pays bulgare.
Dans le vieil empire ottoman
Le Grec, le Slave, le Tartare,
L’Arménien, le Turcoman,
Le Juif, l’Arabe et le Rouman,
Abjurent leur haine barbare.

Flottant sur l’on de des ruisseaux.
Les vieux chênes des deux Belgrades
Descendent dans les vastes eaux,
Et les plus légers des Sporades

Dans les bleus chantiers de tes rades
Se changent en hardis vaisseaux!

Le bruit des métiers et des forges
Trouble les échos du Thabor;
L’Olympe, du fond de ses gorges,
Verse le vin, l’argent et l’or,
Et la terre livre un trésor
De fruits, de blés, de foins et d’orges.

Damas trempe le fer rougi
Dans les eaux vives de ses fleuves;
Enfin le soufflet a mugi
Dans ses manufactures veuves,
Et l’acier fin des lames neuves
Sort des flots clairs du Baradji.

O Stamboul! ô mère du monde!
Centre du nouvel univers,
Quelle foule empressée abonde
Dans tes bazars toujours ouverts :
L’Angleterre y jette ses fers,
Et nous les vins de la Gironde.

Des ports de Sidon et de Tyr,
Des montagnes de la Judée
Rouges du sang d’un Dieu martyr,
Et des plaines de la Chaldée,
Et de l’Egypte fécondée,
Des hommes nouveaux vont sortir!

Arrière les chevaux numides!
Ils arrivent comme un torrent,
Emportés par des chars rapides
Qui dépasseraient en courant
La jument noire du Koran,
El-Borak aux pieds intrépides!

Sur la route qu’ils fouleront
La terre deviendra féconde!
Des fils magiques porteront
Tes volontés au bout du monde;
Et de Bagdad à Trébizonde
Les arts et les blés fleuriront !

IV.


C’est la réalité; ce n’est point un mirage :
C’est la divine fin promise à ton courage.
Saisis d’un bras hardi le sceptre redouté
Qui s’échappe des mains de la Fatalité.
La nature, elle seule, a des lois éternelles :
Pour un peuple nouveau dicte des lois nouvelles!
Mahomet t’applaudit. Marche, conduit par Dieu.
N’épuise pas ton cœur en un regard d’adieu;
Ne te retourne pas, marche, comme Moïse,
Les yeux toujours fixés sur la terre promise!


V.


C’est qu’elle était belle vraiment,
Dans sa nonchalance superbe.
Cette vieille Turquie où l’herbe
Disputait le sol au froment ;
Cette Turquie, avec son faste.
Ses vêtemens d’or étoiles.
Et son désert toujours plus vaste,
Et ses remparts démantelés!

Il attirait la poésie
Ce beau pays des contes bleus,
Où, sur un terrain fabuleux,
Dansait la jeune fantaisie.
Elle aimait ce ciel indulgent,
Ces hordes indisciplinées,
Ces longs fusils brodés d’argent,
Et ces lames damasquinées.

La poésie a des lauriers
Aujourd’hui pour une autre gloire.
Et recommande à la mémoire
D’autres noms que les noms guerriers.
Elle réserve son sourire
A l’inaltérable équité.
Et les caresses de sa lyre
A la paix, à la liberté!

VI.


Salut donc à ton nom! empereur magnifique!
Sultan Abdul-Medjid! conquérant pacifique !
Héros du progrès régulier !
Salut, fils de Mahmoud, jeune homme au doux visage,
Abdul-Medjid le juste! Abdul-Medjid le sage,
Abdul-Medjid l’hospitalier!


LE PONT DES CARAVANES.


Dans un faubourg de Smyrne, auprès d’un cimetière,
Court sur le sable fin une fraîche rivière,
Que franchit un pont délabré;
Un Turc, ami de l’ombre et du loisir tranquille,
Près de là, dans un arbre, a construit un asile
Pour le voyageur altéré.

Autour du tronc noueux, un escalier de planches
Conduit à ce café suspendu dans les branches
A l’abri des feux du soleil,
Où, dans un berceau vert, sous les feuilles tremblantes,
Les fumeurs, inclinant leurs têtes indolentes,
Rêvent dans un demi-sommeil.

La verdure au regard laisse plus d’un passage
Où s’encadre au soleil un coin de paysage.
Ici la rivière et ses bords.
Là les maisons de Smyrne et leurs façades peintes,
Et plus loin des mûriers, des joncs, des térébinthes,
Ou les cyprès du champ des morts;

Parfois, sur le chemin, quelques femmes chrétiennes,
Des Grecques d’Ionie, ou des Arméniennes,
Sous le féredjé violet;
Les femmes du harem que suivent des esclaves;
Ou des Francs inquiets, ou des effendis graves
Égrenant leur long chapelet;

D’autres fois ce seront des paysannes grecques
Amenant au marché des fleurs et des pastèques;
Des jardiniers de Bournabat
Chargés de paniers pleins de figues et d’olives,
Ou des cavaliers turcs, ou des familles juives
Qu’un mulet porte dans son bât.

Sur le pont les chameaux passent en longues files,
Balançant gravement sur leurs longs cous mobiles
Leur tête au regard bienveillant;
Un nègre sérieux et monté sur un âne
Traîne derrière lui la longue caravane,
Qui le suit d’un pied nonchalant.

En les voyant ainsi s’en aller par centaines,
L’esprit déjà bercé d’aventures lointaines,
On les suit de l’œil en rêvant :
Ce pont, c’est le chemin de l’Inde et de la Perse!
Sur ses cailloux luisans passe tout le commerce
Que fait Smyrne dans le Levant.

O fleuve du Mélès! ô pont des caravanes!
Que de fois j’ai cherché l’abri de vos platanes!
Je vieillis sans vous oublier;
Car le vent du matin, m’enivrant par bouffées,
M’entretenait de gloire et de contes de fées
Sous votre ombrage familier.


LE DROMADAIRE.


Regardez-le passer, dans l’ombre de la rue,
A travers cette foule au spectacle accourue,
Le grand dromadaire au poil roux :
Un singe galonné gambade sur sa bosse.
Et les enfans de rire! — et le cornac féroce
Le force à plier les genoux.

Ils se montrent du doigt la bête ridicule
Qui marche d’un pas lourd et dont la tête ondule
Au bout d’un cou mal emmanché,
Ses longs membres osseux chargés d’un corps énorme

Et son dos inégal, et sa croupe difforme
Et son flanc creux et déhanché.

Lui, calme, indifférent à cette foule vile.
D’un air mélancolique il traverse la ville
Pleine de boue et sans soleil;
Son œil intelligent, doux comme un œil de femme.
Dans un rêve lointain voit, sous un ciel de flamme,
Une plaine au sable vermeil,

Les déserts de l’Asie où règne le silence,
Où l’Arabe en passant accroche de sa lance
Les verts éventails des palmiers,
Et le gras pâturage où paissent les chamelles,
Et le pâtre qui fait jaillir de leurs mamelles
Le lait sous ses doigts familiers.

O dromadaire ami, voyageur intrépide.
Toi qui fais fuir le sol dans ta marche rapide
Sans craindre la soif ni la faim.
Roi frugal du désert, coureur inépuisable
Dont le pied hasardeux franchit les mers de sable,
O compagnon du pèlerin!

Ton instinct au désert devine la tempête,
Et ton flair délicat, la source d’eau secrète!
O richesse de l’Orient,
O noble dromadaire, hôte de la famille,
Dans ton pays natal, plus d’une jeune fille
Flattait ton col en souriant!

Est-ce toi que j’ai vu, sous un ciel sans nuage,
Au milieu des buissons passer comme un orage
Sur les bords déserts du Jourdain?
— O toi qui partageais le café de ton maître,
Hadjin impétueux, comment te reconnaître
Dans ce rôle de baladin?

Pardonne à ces enfans d’une terre étrangère :
— Leur cœur n’est pas méchant, mais leur tête est légère;
Pardonne à leur triste gaîté.
Car ils ne savent pas que sous ta rude écorce
Sont cachés des trésors de courage et de force,
De patience et de bonté!


CHARLES REYNAUD.