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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/5

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première partie

LA CHUTE DU SECOND EMPIRE


CHAPITRE IV

LE DÉPART DE L’IMPÉRATRICE



UNE NOTE DE 1870. — JOIE DE LA POPULATION. — VISITE À L’AMBASSADE D’ITALIE. — LES RÊVES DE L’IMPÉRATRICE. — PRÉPARATIFS DE DÉPART. — RAPPORTS INQUIÉTANTS. — « IL N’Y A PLUS RIEN À FAIRE. » — PLACE SAINT-GERMAIN-L’AUXERROIS. — LEURS EXCELLENCES L’AMBASSADEUR D’AUTRICHE ET L’AMBASSADEUR D’ITALIE. — ESQUIVÉS. — TENTATIVES INUTILES. — CHEZ LE DENTISTE EVANS. — DÉPART EN LANDAU. — ARRIVÉE À DEAUVILLE. — LE YACHT La Gazelle. — SIR JOHN BURGOYNE MONTAGU. — L’ÉQUIPAGE DE La Gazelle. — VISITE INEXPLIQUÉE. — À BORD DE La Gazelle. — TEMPÊTE EN MER. — LE JOURNAL DU BORD. — ARRIVÉE À L’ÎLE DE WIGHT. — DÉBARQUEMENT DE L’IMPÉRATRICE EN ANGLETERRE. — SOUPIR DE SOULAGEMENT. — L’EMPEREUR. — INJURES ET CALOMNIES. — L’EMPEREUR A CHERCHÉ LA MORT À SEDAN. — LES TARES DE L’ORIGINE. — LA NATION EXASPÉRÉE. — LE RÉSULTAT DU SYSTÈME IMPÉRIAL. — CONSÉQUENCES INATTENDUES DE LA RÉVOLUTION DU 4 SEPTEMBRE.



JE retrouve une note que j’ai écrite dans la nuit du 4 au 5 septembre ; je la transcris sans y changer un mot, car elle indique un état d’âme, et je n’étais pas le seul à le supporter : « Comme au 24 février, comme au 15 mai 1848, le suffrage universel, plus heureux que Narcisse, a réussi à se violer lui-même. Les électeurs ont renvoyé les élus ; la souveraineté nationale s’est mise à la porte. Du reste, calme parfait, pas un accident. On a fait garder les appartements des Tuileries, on s’est promené autour du palais. Le soir, sur les boulevards, les cafés regorgent ; chacun prend sa chope ou sa demi-tasse. Le monde peut s’écrouler, le Parisien n’en doit pas moins avaler son absinthe avant le dîner et son café après. Quel étrange peuple ! On considère la chute du gouvernement comme une victoire intérieure, on s’imagine que les armées ennemies vont s’arrêter, en présence de la République, et personne ne pense plus aux Prussiens. Quelqu’un sait-il encore que quatre-vingt mille de nos soldats défilent à travers l’Allemagne sur les routes de la captivité et que le suprême espoir du pays, les cent vingt mille hommes de Bazaine sont acculés sous Metz et n’en peuvent plus sortir ; sait-on que le gouffre est ouvert et que rien ne peut nous empêcher d’y tomber ? On chante, on rit, on a des éclats de voix ; le passé est clos ; l’avenir n’est pas ; on croit qu’un changement d’étiquette a changé le destin ; c’est à désespérer. Voilà revenir des Champs-Élysées parlementaires les vieilles ombres qui s’étaient si piteusement évanouies en 1848 — Crémieux, Jules Favre, Garnier-Pagès, quelques Arago. Seront-elles plus heureuses et mieux avisées aujourd’hui ? La République vient d’accepter la nécessité de traiter sur les murs de Paris ; et à quelles conditions ? N’aurait-il pas été plus sage d’infliger cette honte à l’Empire et de le répudier après ? On ne pense pas à tout, et les impatients ont commis là une faute qu’ils auront à expier plus tard. L’élan sans doute sera plus vif, mais l’organisation sera moins forte, et c’est de discipline surtout que nous avons besoin. Les Italiens vont prendre Rome, et, si l’Autriche est encore ambitieuse, elle profitera de l’occasion pour ressaisir la haute Italie et punir ainsi cette tribu de notre race qui n’a pas compris que nous étions le porte-glaive autour duquel la famille latine devait se grouper, car notre affaiblissement entraînera sa perte. J’ai le cœur écrasé et jamais je n’ai tant souffert à la place où gît le sentiment de la patrie ! »

Après dix-sept ans écoulés, je n’ai rien à retrancher à cette page ; j’y mettrais sans doute aujourd’hui un peu moins d’amertume, mais je n’y modifierais que des mots ; la pensée resterait intacte. En cette journée, je n’avais pu rester au logis. Agité de toutes les angoisses d’un homme qui désespère de l’avenir de son pays qu’il aime passionnément, j’étais sorti, j’avais erré, je m’étais mêlé à la foule et j’y avais entendu proférer des sornettes dont j’étais consterné. La quantité et la qualité des inepties qui germent, qui s’épanouissent spontanément dans les multitudes ne peuvent se comprendre. J’avais aperçu les masses de garde nationale et de peuple sur la place de la Concorde ; j’avais vu la tourbe qui se bousculait le long des quais pour aller constituer un gouvernement à l’Hôtel de Ville ; j’avais traversé la cour des Tuileries, pendant que les badauds regardaient les fenêtres du palais où n’était plus l’Impératrice.

Je me souviens de m’être arrêté sur la place du Carrousel à contempler un spectacle qui méritait les applaudissements des passants ; un homme d’une trentaine d’années, de vêtement correct et de bonne tenue, donnait le bras à une femme jolie et dont l’élégance était de bon aloi. Il était escorté d’un peintre en bâtiment portant son échelle et un pot de peinture noire. Partout où l’on pouvait atteindre et où l’homme apercevait un emblème impérial, il faisait un signe ; le peintre appliquait son échelle, barbouillait l’N ou l’aigle impériale et souriait avec la satisfaction d’un ouvrier qui fait bonne besogne. Lorsque l’on eut ainsi maculé les murailles, l’homme, tournant vers le groupe de benêts qui l’escortait son visage illuminé de joie, s’écria d’une voix vibrante : « Ils n’ont qu’à venir maintenant les Prussiens, on les recevra de la belle manière ! » Je ne plaisante pas en disant que cet imbécile représentait, en ce jour de désespoir, l’opinion des neuf dixièmes de la population. Le peuple est un enfant : le moindre jouet lui fait oublier son chagrin et son devoir.

Parlant de la soirée du 4 septembre, Jules Favre a écrit : « Jamais Paris n’a été plus joyeux ni plus calme. » En parlant ainsi, il n’a dit que la vérité, et, lorsque l’on se reporte aux malheurs qui ont suivi cette journée, on en reste stupéfait. C’était plus que de la joie ; que l’on me passe le mot, c’était de la ribote. Bergstedt, chargé des affaires de Suède, écrivait au comte de Fersen, en date du 11 août 1792, à propos de la journée de la veille, qui, elle aussi, ouvrait la porte aux folies, aux désordres, aux massacres : « Passé sept heures du soir, on aurait cru qu’il y avait une réjouissance publique ; on entendait partout chanter ; les cabarets étaient pleins. » Mêmes causes, mêmes effets ; même imprévoyance, même châtiment.

Lorsque je rentrai chez moi, Piétri m’y attendait ; il était venu me demander asile et me donnait ainsi, je le répète, une preuve de confiance dont je lui ai toujours gardé gratitude. En le voyant, je ne pus m’empêcher de me rappeler que, dix-neuf ans auparavant, à la date du coup d’État de décembre, Madier de Montjau — dit en plaisantant le furibond Madier — était venu chercher un refuge à mes côtés. De tout ce qu’il possédait à l’hôtel de la préfecture de Police, Piétri n’avait pris soin de sauver qu’un seul objet, la liste de ses agents secrets, qu’il avait voulu soustraire et qu’il a soustraite à des curiosités trop intéressées pour n’être pas périlleuses. J’ai connu le nom de quelques-uns des personnages qui faisaient ce laid métier et j’ai été bien surpris. J’ai tout lieu de croire que plusieurs d’entre eux ont conservé sous la République les habitudes qu’ils avaient sous l’Empire.

Piétri me raconta qu’il avait été appelé aux Tuileries par l’Impératrice elle-même, qui, sous prétexte de lui demander des renseignements, l’avait éloigné de la préfecture où sa vie pouvait être en danger. Il savait qu’elle avait quitté le palais ; il pensait qu’elle était cachée à Paris même, probablement à l’ambassade d’Italie, ou à l’ambassade d’Autriche ; à cet égard, il en était réduit aux conjectures. Il désirait lui faire savoir qu’il se tenait à ses ordres et qu’il était prêt à se rendre auprès d’elle, afin de pourvoir à son départ et de l’accompagner dans sa fuite, si elle y consentait. Il me demanda d’aller chez Nigra, l’ambassadeur d’Italie, le prier de faire faire la commission à celle qu’il considérait toujours comme sa souveraine. Nigra était chez lui, aux Champs-Élysées, dans l’ancien hôtel de la comtesse Le Hon, qu’il habitait. Nous nous connaissions de longue date, nous avions souvent chassé ensemble, et il existait entre nous de la familiarité, plutôt que de l’intimité. Sa belle prestance, son joli visage, son regard conquérant, son éloquence trop préparée, la finesse qui lui tenait lieu d’esprit, l’air important qu’il affectait dans certaines circonstances me laissaient peu d’illusion sur sa valeur intime ; il me paraissait de ceux dont on dit : « Je ne lui donnerais pas mon petit doigt à mordre » ; et, en fait, je ne le lui ai jamais donné.

J’expliquai à Nigra le motif de ma visite ; il me remercia et me répondit textuellement : « Si nous avons besoin de Piétri, je vous ferai prévenir. » Je lui fournis toutes les indications nécessaires pour parvenir jusqu’à moi, à quelque heure que ce fût de la nuit, et je me retirai, après avoir échangé avec lui, qui avait pris ses airs de paladin, une poignée de main où il mit « toute son âme ». Rentré près de Piétri, je lui rendis compte de l’entrevue. Il m’écouta, ébaucha un sourire plein de tristesse et d’ironie. « Il ne sait pas où elle est. » Je fis un bond ; quoi ! cet Amadis, ce chevalier langoureux, cet ensorcelé d’amour, ignorait, en tel péril, ce que devenait la dame de ses pensées ! Piétri secoua la tête : « Il ne s’en doute pas. » Je regimbai plus fort et m’écriai : « C’est impossible ! » J’étais un niais ; Piétri avait raison ; Nigra ne savait pas où était l’Impératrice. Ce qui s’était passé, je ne l’ignore plus aujourd’hui et je peux le raconter.

Aussitôt après la défaite de Wœrth, l’Impératrice avait quitté le palais de Saint-Cloud et était venue s’établir aux Tuileries, au centre même du gouvernement qu’elle comptait diriger et de la population qu’elle voulait rassurer. Elle vécut d’illusions et de rêves. Les illusions étaient entretenues par les gens de l’entourage, qui lui démontraient, par toute sorte d’exemples historiques plus ou moins bien choisis, qu’un échec ne préjuge en rien des résultats d’une campagne, et on se berçait des souvenirs de Sébastopol et de Solférino. Les rêves naissaient naturellement en elle, la saisissaient et l’enlevaient à la réalité ; elle s’y complaisait ; égarée dans la contemplation des apothéoses, elle se voyait triomphante, à la tête de troupes enivrées de sa présence, arrachant la victoire à l’ennemi, acclamée par le peuple éperdu, associée à l’Empire qu’elle avait sauvé et réalisant enfin sa suprême ambition, qui était d’être sacrée à Reims. Elle l’a dit depuis : « Quels beaux rêves j’ai faits dans ce temps-là ! » Elle n’est point à blâmer ; elle subissait un état pathologique comme en subit toute femme secouée par des émotions trop violentes. Elle n’avait plus qu’une perception confuse des événements, et son esprit avait perdu toute perspicacité. Un jour, à cette époque, vers le milieu du mois d’août, je dis à Piétri : « Comment est l’Impératrice ? » Il me répondit, avec l’expression découragée d’un homme qui a parlé sans être écouté : « Elle est dans les nuages. »

L’imbécillité du général de Failly à Beaumont et la déroute qui en fut la conséquence dissipèrent les illusions et les songes. La pauvre femme se réveilla brusquement. Elle comprit que toute fortune abandonnait la France et que l’Empire ne survivrait pas à la ruine militaire du pays. Elle se raidit contre cette destinée que, plus que tout autre, elle avait concouru à faire, et, comme le gladiateur antique, elle se tint prête à tomber avec grâce. De cette heure jusqu’à la minute où elle quitta son palais, elle fut très correcte, malgré des intermittences de larmes et de colère que nulle femme ne peut éviter. Elle donna ses ordres ; dès le 1er septembre, on prépara les paquets du départ ; elle expédia des papiers en lieu sûr et en brûla d’autres. Un sac de voyage facile à tenir en main reçut des objets indispensables, des bijoux de prix et une vingtaine de mille francs en or ; en outre, elle se munit d’une lettre de change représentant une somme considérable et dont la signature avait cours en tout pays du monde.

Le 3 septembre, elle ne conservait plus de doute sur le sort qui l’attendait et il est probable qu’elle ne s’est associée que par condescendance aux efforts que l’on a eu l’intention de tenter pour sauver un trône que la défaite venait de briser.

Elle savait, en outre, que, par le fait seul des circonstances et par suite de l’engouement public, le général Trochu était devenu un arbitre souverain et elle se sentait abandonnée par lui. Elle était donc résignée. Peut-être même, dans ces heures d’angoisse où la pensée tourbillonne sur elle-même, se figura-t-elle qu’elle ferait tête à l’émeute ; on peut le croire, car, peu de temps après sa chute, elle a dit : « Si je n’avais eu à craindre que d’être tuée, je serais restée. »

Après le Conseil des ministres tenu le 4 septembre aux Tuileries, pendant que le Corps législatif essayait de délibérer et que le peuple allait faire acte de souveraineté, en commettant un crime de plus contre lui-même, l’Impératrice était très entourée ; le service de sa maison était à ses côtés ; l’amiral Jurien de La Gravière, Conti, secrétaire de l’Empereur, le général Lepic, les chambellans comte Lezai-Marnésia, E. de Banes, Gardenne, comte de Cossé-Brissac, les dames d’honneur étaient à leur poste ; la maréchale Canrobert, la maréchale duchesse de Malakoff se tenaient auprès de la souveraine dont elles étaient les amies ; les plus empressés étaient les ambassadeurs d’Autriche et d’Italie, Metternich et Nigra. Les antichambres commençaient à être désertées par la valetaille, qui avait pris peur ; seul, le suisse, hallebarde en main, restait impassible dans le grand escalier.

Les grilles du Carrousel, les grilles du jardin étaient fermées ; un bataillon de mobiles de je ne sais plus quel département et des voltigeurs de la garde impériale (bataillon ou régiment ? je ne me souviens pas) étaient chargés de la défense du palais, sous le commandement du général Mellinet, un vieux brave, amateur passionné de musique, qu’un soufflet d’obus avait défiguré devant Sébastopol. L’Impératrice le fit appeler et lui demanda s’il pouvait protéger les Tuileries et en défendre l’accès sans faire usage des armes. Le général répondit : « C’est impossible. »

L’Impératrice fit alors partir la maréchale Canrobert, la maréchale Pélissier et ses dames d’honneur, ne gardant auprès d’elle que la sœur du général Bourbaki, Mme Lebreton, sur le dévouement de laquelle elle savait pouvoir compter. Je crois bien qu’à ce moment encore elle eut quelque hésitation ; on savait que la séance du Corps législatif s’annonçait comme devant être tumultueuse et que la foule devenait menaçante. De minute en minute, les rapports arrivaient de plus en plus inquiétants ; des personnes venaient qui lui parlaient à l’oreille. Elle envoya son chambellan Lezai-Marnésia chez Piétri, le préfet de Police, avec ordre de le ramener. Piétri arriva vers trois heures un quart ; son premier mot fut : « La trahison est complète ; les troupes qui devaient protéger le Corps législatif nous ont abandonnés et la Chambre est envahie. » Il y eut un instant de silence, puis il ajouta : « Il est de mon devoir de prévenir Votre Majesté que le peuple va se porter sur les Tuileries ; je l’engage à pourvoir à sa sûreté. » L’Impératrice, maîtresse d’elle et très calme, demanda : « Sait-on où est le général Trochu ? » Le comte de Cossé-Brissac répondit : « Madame, il est chez lui ; on entend d’ici les cris des bataillons de gardes nationaux qui l’acclament, en passant devant son hôtel. » (Aujourd’hui, 1887, résidence du ministre des Finances.) À ce moment, Jérôme David, Henri Chevreau, Busson-Billault arrivèrent de la Chambre des députés. L’un d’eux, je ne sais plus lequel, remit à l’Impératrice un papier froissé où elle put lire, écrit au crayon :

« Attendu que la patrie est en danger, attendu que tout le temps nécessaire a été donné à l’Assemblée nationale pour proclamer la déchéance ; attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier, issu du suffrage universel et libre ; nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont, à jamais, cessé de régner sur la France. »

L’Impératrice demanda : « Et qu’a fait la Chambre ? » On lui répondit : « La Chambre n’existe plus ; les députés, la foule, les gardes nationaux sont partis pour l’Hôtel de Ville, afin d’y proclamer la République. » L’Impératrice répéta la question : « Et le général Trochu ? » Busson-Billault répondit : « Lui aussi, il va à l’Hôtel de Ville ; on vient de l’affirmer. » Elle se tourna vers Henri Chevreau, pour qui elle avait du goût et dont l’esprit l’avait souvent amusée ; elle lui dit : « Que faire ? » Chevreau, dont la voix tremblait d’émotion et dont les yeux étaient humides, répondit : « Du moment que le général gouverneur de Paris, commandant la garde nationale et l’armée, ayant de plus à sa disposition, à sa dévotion, les vingt mille mobiles de la Seine, se met à la tête du mouvement et même du nouveau gouvernement, il n’y a plus rien, absolument rien à faire. »

On vint avertir l’Impératrice que la foule ébranlait les portes du Carrousel et du jardin des Tuileries ; que ces grilles allaient être forcées, que les voltigeurs de la garde pourraient, à coups de fusil, arrêter momentanément la masse des émeutiers qui hurlaient : « À bas l’Espagnole ! Mort à Badinguet ! » mais que ce ne serait qu’une halte dans la poussée et que le palais ne tarderait pas à être envahi. Nigra, Piétri, Conti, Chevreau, Metternich, Jérôme David adjuraient l’Impératrice de s’éloigner pendant qu’il en était temps encore. Chevreau m’a raconté que, la voyant indécise, il s’était approché d’elle et, à voix très basse, lui avait dit : « Rappelez-vous la princesse de Lamballe ! »

Elle passa dans sa chambre à coucher, après avoir fait signe à Mme Lebreton, à Jurien de La Gravière, à Metternich, à Nigra, à Conti de la suivre. Ne la voyant pas reparaître, on s’inquiéta ; Cossé-Brissac entra chez elle ; il y trouva une femme de chambre espagnole qui pleurait et dit : « Elle est partie. » Cossé-Brissac revint dans le salon, et, comme aux heures de cérémonies solennelles, il dit : « Messieurs, Sa Majesté l’Impératrice régente n’étant plus au palais, vous pouvez vous retirer. » On s’en alla. Les trois chambellans descendirent ensemble le grand escalier, après avoir allumé une cigarette ; Lezai-Marnésia, avisant le suisse qui, le tricorne en tête, gardait toujours le vestibule, lui dit : « Mon ami, posez votre hallebarde ; tout est fini. » Il était alors quatre heures moins un quart.

Précédée par l’amiral Jurien de La Gravière, qui portait un trousseau de clefs, appuyée sur le bras de Mme Lebreton, escortée à droite et à gauche par Metternich et Nigra, suivie par Conti, l’Impératrice traversa le pavillon de Flore, la salle des États, la grande galerie de tableaux et les musées du Louvre, la galerie d’Apollon, descendit un petit escalier tournant qui aboutit sous la voûte placée en face de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. L’amiral Jurien de La Gravière avait successivement ouvert toutes les portes. Arrivée au dernier palier, elle le congédia. Comme il insistait pour la suivre, elle répondit : « Non, non ; un groupe trop nombreux nous ferait remarquer ; je ne veux être accompagnée que des ambassadeurs d’Autriche et d’Italie. » À Conti, qui lui offrait de la conduire en lieu sûr, elle répondit : « Je vous défends de venir avec moi ; je serai cette nuit en Belgique ; soyez-y demain et tâchez de savoir où est mon fils. » Et comme Conti lui disait que son appui et au besoin son secours ne lui seraient pas inutiles, elle indiqua des yeux Metternich et Nigra : « Qu’ai-je à craindre avec eux ? »

Sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, devant la colonnade du Louvre, là même où, le 29 juillet 1830, dix-sept insurgés, pénétrant dans le Louvre, avaient produit cette panique qui mit en fuite les restes de l’armée de Charles X, on avisa un de ces grands fiacres à quatre places et à la galerie sur l’impériale que l’on emploie pour le service des gares de chemins de fer. L’Impératrice y monta avec Mme Lebreton ; elle tassait ses jupes pour faire place à ses deux cavaliers servants, lorsque la portière fut brusquement fermée. Elle regarda : Metternich et Nigra avaient disparu. On aurait dit un conte de fées. « Lorsque la princesse se retourna, pour remercier son libérateur, elle ne put l’apercevoir, car le Prince charmant, protégé par le bon génie, s’était envolé à travers les airs. » Libérateur ? Prince charmant ? N’en parlons plus ; ils ont peut-être craint de compromettre les couronnes d’Autriche et d’Italie. Avant d’être souveraine, on est femme, et le coup a dû être sensible au cœur de celle pour qui on avait tant soupiré.

Elle ne perdit point la tête et donna ordre au cocher de la conduire au magasin des Trois Quartiers, situé au coin de la rue Duphot et du boulevard. Pendant que le « sapin » roulait lentement, essayant de couper la foule qui encombrait la rue de Rivoli et se dirigeait vers l’Hôtel de Ville, elle tenait conseil avec Mme Lebreton. « Où aller ? » Quelques noms furent prononcés. Arrivée aux Trois Quartiers, Mme Lebreton paya le cocher ; puis les deux femmes, se donnant le bras, voilées, marchant vite, traversèrent le boulevard et allèrent prendre une autre voiture à la station de la place de la Madeleine. Là, nulle foule, quelques passants, comme d’habitude ; en ce moment, toute la population refluait vers le Corps législatif, les Tuileries, la place de Grève, l’hôtel du général Trochu. Dans le quartier du faubourg Saint-Honoré, de la Chaussée-d’Antin, de la Madeleine, on ne se serait jamais douté que Paris venait de s’accorder encore une révolution.

Elle se fit mener rue du Faubourg-Saint-Honoré, chez le conseiller d’État Besson[1], qu’elle connaissait et qu’elle appréciait. Quoique le portier eût répondu à Mme Lebreton que M. Besson était sorti, l’Impératrice gravit l’escalier jusqu’à l’appartement, espérant sans doute qu’un domestique lui ouvrirait et la laisserait attendre. Elle sonna plusieurs fois ; la porte resta close, nul pas ne retentit dans l’antichambre ; le maître était absent, et sans doute les domestiques, en bons badauds qu’ils étaient, avaient décampé, pour aller voir l’« émeute ». Elle remonta dans la voiture et, après une minute d’hésitation, indiqua une adresse : avenue de Villiers. Là elle se croyait certaine de trouver un refuge et de pouvoir organiser son départ ; elle allait chez son écuyer, le marquis de Piennes. La porte fut ouverte par une femme de chambre qui répondit que M. le marquis n’y était pas et que l’on ne savait quand il rentrerait. Mme Lebreton dit qu’elle avait à lui parler, qu’elle attendrait son retour, et fit mine d’entrer. La femme de chambre regardait l’Impératrice, qui ne disait mot et rajustait son voile ; elle la reconnut. « Oui, l’attendre, pour qu’il soit arrêté et fusillé avec vous ; allez-vous-en et remerciez-moi de ne pas vous dénoncer ! » Elle repoussa la porte avec violence. L’Impératrice et Mme Lebreton restèrent interdites : que devenir ?

Elle regagna sa voiture et dit au cocher de la conduire avenue de l’Impératrice, au Bois de Boulogne. Où allait-elle ? Chez son dentiste, chez le docteur Thomas Evans — le bel Evans, comme l’on disait volontiers dans le monde de la haute galanterie. C’était un Américain, habile en son métier, ayant fait une fortune considérable à réparer les dentitions avariées, fort en vogue, précieux, important, puffiste énergique et devant en grande partie sa réputation au prix élevé où il cotait ses services. Son hôtel de l’avenue de l’Impératrice avait un faux air de palais et l’on disait que les vingt chevaux qui remplissaient son écurie étaient des animaux de choix. Son « cabinet » de la rue de la Paix était fréquenté par la bonne compagnie, mais il se réservait un jour, qu’il consacrait aux filles en renom.

Beaucoup de bruits plus ou moins faux couraient sur son compte et on lui attribuait des bonnes fortunes qui prouvent que sa jolie figure faisait oublier son infimité. Il ne faisait, du reste, que se conformer aux exemples que lui avait légués son prédécesseur, le célèbre Brunster, qui était venu s’établir à Paris, aux temps de la monarchie de Juillet. Ses relations avaient été de qualité ; il était même invité aux bals des Tuileries, où il était bien accueilli par Louis-Philippe, qui s’efforçait d’avoir peu de préjugés et qui avait de mauvaises dents. Aujourd’hui (1887), Evans, en partie retiré des affaires, alourdi, teint bourgeonné, ne s’occupe plus du commun des mortels ; mais il a conservé une clientèle de sélection, qui le force à de nombreux voyages ; il est le dentiste de toutes les mâchoires couronnées.

C’est chez ce personnage, à la fois humble et vaniteux, que se rendait l’Impératrice, que deux ambassadeurs venaient d’abandonner aux hasards des rues de Paris, de la foule et des ressentiments populaires. Ce ne fut point sans peine qu’elle fut admise près de ce dentiste, qui s’était fait celer pour des causes que j’ignore. L’insistance des deux femmes — aidée d’une pièce de vingt francs — fut telle que le valet de pied de service à l’antichambre se décida à aller avertir son maître, qui arriva en maugréant. Je me hâte de dire que Thomas Evans se mit sans hésitation et sans réserve aux ordres des fugitives. Une seule chose lui causait quelque embarras ; ce jour-là même, il avait du monde à dîner et il se demandait comment il pourrait « décommander » ses vingt-deux convives invités. « Gardez-vous-en bien, lui dit l’Impératrice, cela pourrait donner l’éveil aux soupçons. » Il fut donc convenu que le dîner aurait lieu et que, dans le courant de la nuit, on partirait en voiture pour un port de mer, d’où l’on essaierait de se rendre en Angleterre.

L’Impératrice fut installée dans un petit salon isolé dont on ferma les portes ; Thomas Evans apporta quelque nourriture et s’éloigna, car sept heures venaient de sonner et les convives arrivaient. Seule avec Mme Lebreton, assise ou, pour mieux dire, affaissée sur un canapé, la femme reparut ; à cette première étape sur la route qui devait être celle de l’exil, elle éprouva une de ces détentes subites que suivent les larmes et que la faiblesse accompagne. Tant qu’elle s’était sentie en danger de ne point trouver d’asile, d’être reconnue, insultée, massacrée peut-être dans un mouvement spontané de la foule, elle s’était guindée, comme l’on dit en pays normand, décidée à faire bon visage aux cruautés du destin et à tomber sans défaillance. Maintenant qu’elle était en sécurité relative, que le premier pas avait été franchi sans malheur, elle ne luttait plus contre elle-même ; sa nature à la fois molle et nerveuse reprit ses droits ; elle s’abandonna et se mit à pleurer. La tête enfoncée dans un coussin, elle sanglotait, et comme les larmes sont sympathiques, Mme Lebreton ne put retenir les siennes. Dans ce petit salon d’un dentiste enrichi, ce fut un concert de gémissements que l’on étouffait pour ne point appeler l’attention. Que le lecteur se rassure ; je ne ferai point de parallèle entre les splendeurs impériales et les misères de la fugitive.

Vers dix heures du soir, elle commença à s’agiter. L’impatience la gagnait et peut-être aussi la peur, car seule, loin du péril qui avait stimulé son courage, à l’abri des regards dont elle avait voulu commander l’admiration, elle ressemblait à une actrice qui, son rôle terminé et rentrée dans sa loge, se débarrasse de sa défroque, quitte ses grands airs et redevient une bonne femme toute simple, ouverte aux impressions, dédaignant les conventions et reprenant son costume, ses habitudes, son langage de la vie courante. Elle s’inquiétait : « Pourquoi ne partons-nous pas ? Si l’on a retrouvé nos traces, je suis perdue. » Evans avait réussi à se débarrasser de ses convives et, à minuit, on put monter dans un landau attelé de deux bons chevaux. Sur le siège à côté du cocher, le neveu de Thomas Evans, jeune homme auquel on s’était confié et qui en cas de danger pouvait n’être pas inutile ; dans l’intérieur, l’Impératrice, le visage couvert d’un voile de dentelles noires, Mme Lebreton et Evans. Il avait été décidé que l’on se rendrait à Trouville, où l’on comptait pouvoir facilement fréter un bateau de pêche ; les chalutiers sont d’excellents mariniers, et leurs bateaux solides peuvent tenir la mer par les gros temps.

Le voyage fut morne ; on n’était pas sans inquiétude ; on ne s’arrêta pas ; on mangeait dans la voiture ; lorsque l’on traversait des villes et des villages, l’Impératrice, blottie dans un coin, feignait de dormir. À Évreux, on loua une paire de chevaux et l’on continua jusqu’à Lisieux. Là, une imprudence faillit mettre les voyageurs en péril. Dans la grande rue, un agent de police malmenait un ouvrier. Emportée par un premier, par un bon mouvement, l’Impératrice s’écria : « Lâchez cet homme, je vous l’ordonne ; je suis l’Impératrice. » Trois ou quatre passants s’arrêtèrent. Evans ne manqua point de présence d’esprit ; il se toucha le front, pour indiquer que l’on avait affaire à une folle et, sans encombre, on put gagner une auberge. Les chevaux n’en pouvaient plus ; les roues du landau se détraquaient, il fallait du repos aux uns, un charron aux autres ; on loua un char à bancs et l’on repartit. Le 6 septembre, vers midi, on parvint au bout du voyage, à Deauville, après trente-six heures de route ininterrompue. Evans installa dans une maison meublée l’Impératrice, qui était devenue une dame anglaise frappée d’aliénation mentale, voyageant avec son médecin, avec sa femme de chambre, et que l’on reconduisait en Angleterre.

Vers deux heures, Thomas Evans et son neveu allèrent sur le port pour examiner les bateaux. Il avisa, amarré au quai, un yacht anglais de quarante-deux tonneaux nommé La Gazelle et qui battait pavillon anglais. Il demanda l’autorisation de le visiter. Le propriétaire était à bord ; c’était Sir John Burgoyne Montagu. Evans se présenta : « Docteur Thomas Evans, membre de la Société internationale de Secours aux blessés. » Puis, abordant sans détour la question qui le poignait, il dit à Sir John Burgoyne : « Je vous prie de prendre immédiatement à votre bord l’impératrice Eugénie, qui est cachée à Deauville, où elle peut être arrêtée d’un instant à l’autre. » Sir John, ancien officier aux gardes de la Reine, un peu rude de façons et ayant vécu à Paris, se mit à rire et répondit : « Est-ce que vous croyez que je suis homme à me laisser « blaguer » par des yankees ? »

À cette riposte, le visage d’Evans exprima une telle émotion et un si cruel désappointement que Sir John comprit qu’on ne voulait point le « blaguer », et qu’il se trouvait en présence d’une infortune digne de pitié ; tout de suite alors, il dit : « J’y consens, je fais prendre les dispositions nécessaires et je réclame la responsabilité de tout ce qui s’en pourra suivre. L’embarquement en plein jour est impossible. Ce soir à onze heures, trouvez-vous sur le quai, je vous y rencontrerai. » Evans insista pour que le départ s’effectuât plus tôt. Il disait : « Je possède à Paris un hôtel dans lequel il y a pour plus de quatre millions d’objets d’art ; si l’on apprend que j’ai favorisé la fuite de l’Impératrice, ma maison sera pillée et ça sera une grosse perte pour moi. » Sir John répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y pouvait rien. Puis il expliqua brièvement et d’un ton qui repoussait toute réplique, que Deauville étant un port de marée, on n’en pouvait sortir qu’avec le « flot », c’est-à-dire à la haute mer, et que, La Gazelle étant un yacht à voiles, on ne le manœuvrait pas aussi facilement qu’un navire à vapeur. Evans fut forcé de se rendre à ces observations et rendez-vous fut pris pour le soir.

La journée s’écoula sans incident ; à bord de La Gazelle, tous les préparatifs furent faits pour le départ et on se tint prêt à agir aussitôt que le moment serait venu. Le temps ne semblait pas propice ; il soufflait bonne brise ; la mer devait être forte au large, le baromètre n’était point rassurant. Dès que la nuit fut tombée, Sir John Burgoyne parcourut Trouville et Deauville, afin de se rendre compte de l’esprit de la population et de constater que la présence de l’Impératrice était ignorée. À Deauville, dans cette petite ville qui avait été inventée par le duc de Morny et improvisée par l’Empire, on ne paraissait pas ému des événements, ni accablé de regrets.

Au casino, on dansait avec entrain, sans se soucier des monarchies qui s’écroulaient, des armées qui s’effondraient, du sol de la France que piétinait l’ennemi ? Bon petit peuple qui sourit à son propre désastre et n’en perd pas un rigodon ! Sir John, qui, pour écarter tout soupçon, se donnait une apparence désintéressée et une attitude indifférente, qui, en qualité d’Anglais, n’était point fâché sans doute de participer à un fait que les circonstances rendaient excentric, dansa et prit place dans un quadrille des lanciers. Donc à Deauville on s’amusait paisiblement, sinon patriotiquement : Sir John Burgoyne fut rassuré. De ce côté, rien à craindre.

À Trouville, on était bruyant ; nulle autorité régulière ne remplaçait encore les fonctionnaires de l’Empire que l’on s’était hâté de congédier ; toute licence était laissée à la population, qui en profitait. Les cabarets étaient pleins ; on est bon buveur sur les côtes normandes et on le prouvait. Les matelots et les mobiles, ivres de cidre et de cette abominable eau-de-vie que l’on appelle du calvados, braillaient La Marseillaise, choquaient leurs verres, criaient « Vive la République », se promettaient toutes victoires et montraient énergiquement le poing aux ennemis qui n’avaient point encore quitté la région des Ardennes. Sir John parcourut plusieurs cabarets où il fut bien accueilli, car, à Trouville, tout le monde connaissait le « milord ».

En voyant cette effervescence des esprits et ce désordre, il fut inquiet. Si la présence de l’Impératrice à son bord venait à être seulement soupçonnée, on pouvait avoir un malheur à redouter, dans l’état d’exaltation où la triple ivresse de l’alcool, de la révolution et de la guerre avait mis les têtes. C’était un homme de résolution et qui ne s’arrêtait guère aux demi-moyens. Il revint à son yacht, réunit l’équipage et dit : « Tout à l’heure, l’Impératrice des Français viendra parmi vous se confier à votre loyauté ; si une agression était tentée contre elle, vous vous souviendrez qu’elle est sous la sauvegarde du pavillon de la vieille Angleterre et vous la protégerez, dussiez-vous périr. » Simplement les matelots répondirent en jurant de faire leur devoir. On rassembla quelques armes, des barres d’anspect, et on attendit.

Vers onze heures et demie, il se produisit un incident qui a été fort commenté et sur lequel la clarté n’a jamais été faite. Un jeune homme de nationalité russe, avec lequel Sir John Burgoyne avait échangé quelques paroles de politesse au casino de Deauville, se présenta accompagné d’un personnage inconnu, de façons communes et obséquieuses. Il demanda la permission de visiter le yacht. L’heure était mal choisie et indue. Sir John éprouva quelque défiance, mais s’empressa de faire lui-même les honneurs de son bateau afin de bien laisser constater que l’on n’y découvrirait rien d’anormal. La curiosité fut excessive et n’épargna aucun des recoins du navire, mais elle fut déçue ; rien, absolument rien ne put la mettre en soupçon. On se quitta, après avoir bu un verre de sherry.

Un matelot suivit ces visiteurs nocturnes ; ils se dirigèrent vers Trouville en remontant les quais de la Touques. Sir John eut un souci de moins, mais il resta persuadé qu’il avait eu affaire à des gens de police, chargés de surveiller les ports où l’Impératrice pouvait s’embarquer. Le fait me semble douteux ; cependant je crois savoir que des ordres avaient été expédiés dans ce sens : voulait-on s’assurer du départ, ou s’emparer de la personne ? Je l’ignore ; mais il est probable que l’on voulait simplement avoir la preuve que l’Impératrice avait quitté la France.

Je copie le journal du bord : « Mercredi 7 septembre 1870, minuit cinq minutes. — Descendu sur le quai, et peu d’instants après, rencontré deux dames escortées d’un monsieur qui portait un sac de voyage. L’une d’elles, s’approchant de moi, me dit : « Vous êtes, je crois, le gentleman anglais qui veut bien me conduire en Angleterre. Je suis l’Impératrice. » En prononçant ces mots, elle éclata en sanglots. Je me nommai et elle prit le bras que je m’empressai de lui offrir. Nous nous embarquâmes sur La Gazelle et je lui présentai Lady Burgoyne. À peine assise, elle demanda des journaux et pria milady de lui donner des nouvelles de l’Empereur et du Prince impérial. »

Elle était en sûreté sous pavillon anglais, mais elle ne pouvait encore quitter la terre de France, car le flot ne devait battre son plein qu’à sept heures du matin, et à cette heure-là seulement le yacht, franchissant le goulet de Trouville, pouvait gagner la haute mer. L’Impératrice avait été engagée par Lady Burgoyne à se coucher et à prendre un repos dont elle devait avoir besoin. Elle refusa, rassembla les journaux sur la table du « carré » et se mit à lire. Elle jeta un cri de joie en apprenant par le Times que son fils était arrivé à Douvres par la voie d’Ostende. En même temps, elle lisait que Napoléon III était parvenu à la résidence de Wilhelmshœhe, que le roi de Prusse lui avait assignée, et elle eut connaissance des faits qui s’étaient passés à Paris, depuis son départ.

Avec la volubilité qui lui était familière, lorsqu’une émotion l’avait saisie, elle raconta à Lady Burgoyne les incidents de sa dernière journée de régence et l’incertitude de sa fuite à travers Paris soulevé. Elle fut amère, elle fut violente, elle pleurait en disant qu’à la minute suprême, elle s’était vue délaissée par ceux sur lesquels elle avait le droit de compter. Elle trépignait de colère : « Avant même que j’en sois partie, mes domestiques entraient dans mes appartements et me volaient sous mes yeux ; du reste, ç’a été la même chose à Madrid pour cette pauvre reine Isabelle. » On essayait de la calmer avec ces lieux communs que l’on répète à toute infortune, quoiqu’on les sache inutiles. Elle avoua que dans la journée, à Deauville, elle avait eu peur, s’attendant à toute minute à être arrêtée : « Car », disait-elle, avec une sorte de vanité féminine dont elle n’avait point conscience, « il me paraît impossible que l’on ne m’ait point reconnue. »

Le tumulte de la ville s’était apaisé ; l’ivresse et la fatigue avaient éteint le bruit ; vers trois heures du matin, les cabarets avaient clos leurs portes et Trouville dormait. Ce n’était plus de ce côté que l’on regardait, c’était vers la mer. Les matelots sifflaient, la brise et la tempête leur répondaient. Des rafales accompagnées de grains brutaux passaient sur le port. On touchait au jour de la pleine lune et l’on pouvait voir les nuages emportés par le vent du Sud-Ouest galoper dans le ciel. On entendait au loin les mugissements de la mer qui montait. Pourrait-on affronter le péril ? À cette même heure où Sir John n’était pas sans inquiétude sur l’issue du voyage, un de ses cousins, Hugh Burgoyne, commandant le navire de guerre à tourelle Le Capitaine, périssait corps et biens, avec cinq cents hommes d’équipage, au large du cap Finistère et sombrait au plein. Ce qui sauva La Gazelle, dans la traversée furieuse qu’elle allait effectuer, ce fut sa gracilité ; elle bondissait sur les vagues auxquelles elle n’offrait aucune prise.

Journal du bord : « Mercredi, 7 septembre 1870, à six heures trente minutes, halé le navire jusqu’aux portes du bassin. Brise fraîche du S.-O. Embarqué un pilote. Fait nos adieux au maître du port, un brave homme qui s’était montré plein de prévenances pour nous. À l’ouverture des portes du bassin, hissé en tête du mât le pavillon de l’escadre blanche et établi nos voiles hautes. À sept heures trente minutes, renvoyé le pilote ; sous la grande voile et deux focs ; la brise très fraîche, forte houle de fond, grosse pluie, temps brumeux. À neuf heures, la brise fraîchit encore. » « La brise fraîchit encore », cela n’a guère de signification pour les gens qui ne sont point du métier. Je serai mieux compris que le livre de bord en disant que l’on venait d’entrer dans la tourmente. Par les gros temps, la mer est dure dans la Manche, bordée de côtes trop rapprochées et où les vagues n’ont point, pour s’allonger, les immenses étendues de l’Océan. L’Impératrice se coucha, essayant de dormir et n’y parvenant pas, car les soubresauts de La Gazelle la jetaient hors de sa couchette. On tenait bon dans le vent arrière qui promettait de laisser atteindre rapidement la côte d’Angleterre. À midi, au milieu d’une bourrasque qui emporta la voile de fortune et sa baume, le vent sauta au Nord-Ouest et souffla en foudre. Dès lors, il devenait impossible de porter en route indiquée ; il fallut fuir dans la tempête, virant de bout en bout, quand elle se déplaçait. La journée fut terrible. Sir John Burgoyne avait pris le commandement de son yacht et resta sur le pont avec son équipage ; le capitaine et les hommes furent admirables d’énergie et d’habileté.

C’est un miracle que l’on n’ait pas coulé ; des paquets de mer embarquaient à bord ; jusque dans les cabines on était trempé. Les passagers souffraient ; le dentiste, qui était du voyage, regrettait le cabinet où il extirpait les molaires récalcitrantes. Mme Lebreton s’efforçait de faire bonne contenance, mais elle parlait de son frère, le général Bourbaki, que sans doute « elle ne reverrait jamais ». L’Impératrice, tout en désespérant de son salut, avait conservé son sang-froid et peut-être, si j’en crois certaines paroles qui lui sont échappées, un jour qu’elle racontait cette traversée, éprouvait-elle quelque orgueil, en se disant que les événements et les éléments déchaînés contre elle semblaient s’acharner à sa perte, « comme si la nature et les hommes avaient été jaloux d’elle ». Lady Burgoyne ne contribua pas peu à rassurer la voyageuse ; aimable, enjouée, pleine de grâce et d’attention, elle faisait les honneurs de cette pauvre petite barque, secouée par l’ouragan, avec autant d’aisance que si elle eût été à Londres, dans le salon de son hôtel.

Vers cinq heures et demie du soir, on signala l’île de Wight droit dans le lit du vent. Les heures qui suivirent furent les plus pénibles ; la tempête était exaspérée ; je ne dirai pas que le bateau lui résista, mais il était si leste qu’il lui échappait. Sir John est fier de La Gazelle ; à sept heures, il écrit sur le livre du bord : « Le yacht se comporte d’une manière splendide. » Enfin tant d’intrépidité devait trouver sa récompense ; le 8 septembre à minuit quarante-cinq minutes, on signale un feu à l’avant ; c’est la terre et c’est le salut. Le livre du bord dit :

« Doublé la pointe du Warner, trouvé un grand nombre de navires au mouillage du Matherbasck ; la mer y est encore très grosse… À deux heures quarante-cinq minutes du matin, rangé de très près la plage de Ryde et mouillé l’ancre. À trois heures, grâce au zèle du maître d’hôtel et du cuisinier, un souper confortable est servi et Sa Majesté vient de se mettre à table avec nous. »

On soupa et je puis dire que l’on soupa gaiement. Avoir triomphé de tant de périls, cela mettait l’âme en repos. Depuis quatre jours, l’Impératrice avait vécu dans des angoisses que chaque incident renouvelait et dont les causes multiples rendaient l’oppression plus poignante. À cette heure, près d’une terre où sa personne devenait inviolable, percevant encore les bruits de l’ouragan auquel on n’avait échappé que par un prodige, il est probable qu’elle se sentit heureuse de vivre et qu’à l’horizon d’un avenir prochain elle aperçut l’étoile de l’espérance qui brillait encore. Nous sommes ainsi faits, et il suffit que nous ne soyons pas morts pour croire à des destinées heureuses. Il ne faut pas la blâmer si, à peine sortie saine et sauve de deux tempêtes, dont la plus menaçante n’était peut-être pas la dernière, elle parla, sans forfanterie, d’un retour de fortune et si, faisant allusion à ceux qui l’avaient si lestement abandonnée, elle se mit à rire de leur « fragilité » et de la naïveté dont elle avait fait preuve lorsqu’elle avait compté sur eux. Elle disait avec une expansion de gaieté où il y avait quelque chose de trop éclatant pour être naturel : « C’est une bonne leçon et elle ne sera pas perdue pour moi. » Madame, le destin n’a point permis que Votre Majesté en profitât, et cependant là, dans ce yacht, on choqua des verres de vin de Champagne, en buvant à la prompte résurrection de l’Empire.

Ce fut le 11 septembre, par une dépêche venue d’Angleterre, que le chevalier Nigra, ambassadeur d’Italie, que le prince Richard de Metternich, ambassadeur d’Autriche, apprirent que l’impératrice Eugénie était sauvée et réfugiée en Angleterre, où la reine avait envoyé de chaleureuses félicitations à Sir John Burgoyne Montagu. Jusque-là, ils avaient ignoré ce qu’elle était devenue. Ils la croyaient en Belgique, car le comte de Kératry, le nouveau préfet de Police, qui n’en savait pas plus qu’eux, racontait confidentiellement, mais volontiers, qu’il s’était fait un devoir de faciliter son départ et qu’elle était heureusement arrivée à Bruxelles. J’en suis fâché pour le comte de Kératry, gentilhomme breton et ancien officier ; en disant cela, il n’ignorait pourtant pas qu’à la prière de Conti, profondément inquiet de n’avoir pas trouvé l’Impératrice au rendez-vous qu’elle lui avait assigné en le quittant, le roi des Belges l’avait fait chercher et qu’elle n’avait été découverte dans aucune ville de Belgique. J’imagine que Metternich et Nigra ont poussé un soupir de soulagement en connaissant enfin avec certitude le lieu de refuge de celle dont ils étaient les amoureux platoniques.

Le palais des Tuileries et le Palais-Royal étaient déserts. Les Bonaparte qui en avaient été les hôtes étaient emportés à leur tour par l’orage chronique auquel ne purent résister ni les Bourbons, ni les Orléans. L’Empereur, prisonnier de guerre, se comparait peut-être au roi Jean ou à François Ier et promenait sa mélancolie sous les ombrages témoins des bombances de son oncle Jérôme ; l’Impératrice réunie à son fils, qui pleurait en demandant à aller retrouver son père, cherchait une demeure où prendre pied et découvrait à Chislehurst la maison de Camden Place, que lui céda un ancien protecteur de Miss Howard, dont Napoléon III avait été l’amant. Le prince Napoléon, plus calomnié que jamais, ayant échoué dans la mission que l’Empereur lui avait confiée près de Victor-Emmanuel, s’était retiré en Suisse, dans sa villa de Prangins, où sa femme, la princesse Clotilde, toujours résignée, toujours perdue dans les contemplations intimes de la foi, venait le rejoindre, le 10 septembre, pendant qu’une certaine comtesse de Canisy, plus forte de corsage que d’intelligence, s’installait à Genève, afin de le désennuyer.

Ainsi finit ce règne, qui avait mal commencé et qui se termina plus mal encore. Aux heures de la plus haute puissance de Napoléon III, lorsque, après la guerre de Crimée et le traité de Paris, il était maître en Europe, on a dit de lui : « C’est une incapacité méconnue. » C’est un mot spirituel comme la France en est prodigue, mais la fin de l’Empire le justifia. Quelles qu’aient été ses indécisions, ses observations, ses rêveries et ses fautes, il ne méritait pas les injures dont, après la défaite, il fut accablé. La nation ne s’aperçut pas qu’en vomissant un torrent d’insultes contre le chef qu’elle avait choisi, acclamé quatre fois, auquel elle avait obéi sans effort, elle s’insultait elle-même, car elle l’avait encouragé dans les sottises qui nous ont perdus. Les nations ne raisonnent pas, je le sais, elles sentent et s’emportent dans des haines qui, trop souvent, n’ont pas plus de raison d’être que leur engouement.

Cette injustice ne frappa point seulement le souverain, elle flagella notre armée. Après les batailles disproportionnées où nous avons succombé, nos pauvres soldats, qui n’avaient pu que se faire tuer, furent traités de « capitulards » ; de l’Empereur on a dit couramment : « C’est un lâche. » Pendant la période d’investissement, lorsque la garde nationale demandait à se battre et prétendait qu’on l’envoyait à la boucherie, lorsqu’on la conviait à entrer en contact avec les Allemands, un cabotin de vingtième ordre, dont j’ai oublié le nom, obtint un succès réel sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin en se grimant de façon à ressembler au captif de Wilhelmshœhe, en portant l’uniforme de général où les décorations étaient figurées par des seringues, des bassinoires, des pieds-de-biche, et en chantant une sornette de circonstance intitulée : Le Sire de Fich-tong-Kang. L’air et les paroles devinrent populaires ; on les braillait dans les postes, dans les cabarets, à la caserne, derrière les remparts et dans les collèges qui n’avaient point congédié leurs élèves ; contre l’Allemagne implacable, ce fut le chant de guerre de Paris.

Ses ennemis ont été plus justes pour Napoléon III que ses anciens électeurs, que ses anciens sujets. Le Staatsanzeiger (Journal officiel) de Berlin dit, à la date du 10 septembre 1870 : « D’après des informations dignes de foi, en particulier sur le témoignage de témoins oculaires, l’empereur Napoléon, pendant la bataille de Sedan, s’est exposé à notre feu de telle manière que son intention était indubitablement de chercher la mort. » Le journal allemand n’a dit que la vérité. Les généraux Reille et Pajol, l’écuyer Davilliers, qui étaient dans son état-major, le général Lebrun, qui commandait à Bazeilles, me l’ont dit, lorsque l’Empereur n’existait plus et que nul intérêt ne pouvait les guider. Oui, il a voulu mourir. En honte de la défaite, par dégoût de la vie et des événements qu’il prévoyait ? Qui peut le savoir, qui a jamais lu dans cette âme fermée, qu’un visage impassible rendait plus impénétrable encore ? Davilliers, fils adoptif du maréchal Regnault de Saint-Jean-d’Angely, qui approchait familièrement Napoléon III et qui, du moins, l’a connu, s’il ne l’a pénétré, m’a dit : « Il a voulu se faire tuer, il a voulu tomber au champ d’honneur, afin d’assurer la couronne à son fils. » Cela est possible et je le croirais volontiers ; malheureusement la mort s’en écarta ; ne meurt pas qui veut dans les batailles ; la destinée épargna sa vie, comme si elle eût voulu ne rien enlever à son expiation.

Les tares de l’origine ont toujours pesé sur lui ; le savait-il ? Nous ne l’ignorions pas, et on disait : « Ce régime durerait-il cent ans, il ne durera pas. » Comme un homme qui meurt d’un mal dont il a trouvé le germe dans son berceau, l’Empire était destiné à périr, et à périr violemment par le fait même de sa naissance. Le 4 Septembre est la contrepartie du 2 Décembre. Les deux dates se font équilibre dans l’histoire ; jamais talion ne fut plus complet. Le pouvoir exécutif chasse la représentation nationale — la représentation nationale chasse le pouvoir exécutif ; celui qui seul avait prêté serment chasse ceux qui l’avaient reçu —ceux qui avaient prêté serment chassent celui à qui ils l’avaient prêté ; le 2 Décembre devait tôt ou tard amener un 4 Septembre ; les faits ont des déductions logiques qui ne se soucient pas des hommes et auxquelles nul ne peut se soustraire. Il y avait si longtemps que bien des gens ont pu dire : « C’est oublié ! » L’homme oublie, mais l’effet n’oublie jamais la cause. Certaines taches politiques sont comme la tache de sang sur la main de Lady Macbeth ; la mer ne suffirait pas à l’effacer.

Pour les gens avisés, à voir dans la presse, dans les réunions publiques et même à la tribune parlementaire, l’usage que l’on faisait de la liberté reconquise depuis le 2 janvier 1870, on pouvait comprendre que l’échéance était prochaine — une victoire l’eût ajournée, mais non pas fait rentrer au néant. Seulement je me demande sur quel dogme on va asseoir la souveraineté et, par ce mot, j’entends simplement le pouvoir exécutif. La France a décapité et chassé le droit divin en 1793 et en 1830 ; elle a brisé le droit parlementaire en février 1848 ; le 15 mai de la même année, elle a violé le suffrage universel dont, le 4 septembre elle a conspué et renvoyé l’élu. Que lui reste-t-il à inventer, pour le rejeter après ? Le 2 Décembre et le 4 Septembre représentent cet acte incompréhensible de la souveraineté du peuple qui se combat et se détruit elle-même : c’est un suicide.

Ce qui excuse la nation au 4 Septembre, c’est qu’elle était désespérée et qu’elle ne s’est pas doutée qu’en cette catastrophe elle avait sa part, et sa part considérable de responsabilité. Du reste, dès le début de la guerre, et comme si l’on en eût prévu le dénouement sinistre, chacun semblait avoir abdiqué sa responsabilité devant une responsabilité supérieure en laquelle on se confiait, mais que l’on ne désignait pas. La nation comptait sur l’armée, l’armée comptait sur les généraux, les généraux comptaient sur l’Empereur ; l’Empereur comptait sans doute sur un de ces coups de la fortune qui l’ont si fidèlement servi, jusqu’aux jours qui suivirent les préliminaires de Villafranca. Après le désastre, tous s’accusèrent : les généraux ont trahi, disaient les soldats ; les soldats n’ont pas obéi, disaient les généraux. On était assourdi de ces clameurs, qui n’étaient que du bruit et que l’on prenait pour des preuves.

La nation, stupéfaite, ahurie, discutait au lieu d’agir, s’agitait tumultueusement, faisait appel aux haines plus encore qu’à la concorde, prenait les mauvaises routes ou tournait sur place, pareille à un troupeau qui se heurte, se tasse, s’étouffe et croit avancer parce qu’il remue. Seul le chef de l’État, mesurant le gouffre ouvert sous ses pieds et dans lequel il s’engloutissait, put constater avec horreur que la France s’était désorganisée, désagrégée, anéantie sous le long règne de silence, sous le système sans contrôle qu’il lui avait imposé et qu’elle avait subi avec une si parfaite docilité. Il était trop tard pour remédier à tant de maux ; on ne remonte pas les courants, et celui qui coulait d’Allemagne avec une violence régulière passa sur la France, qu’il laissa meurtrie, blessée jusqu’au fond du cœur et à demi submergée.

On eût bien étonné les hommes du 4 Septembre, qui se croyaient des vainqueurs parce qu’ils avaient donné la dernière poussée à l’Empire déjà écroulé sur lui-même, si on leur avait dit qu’ils apportaient à la Prusse un secours qu’elle n’eût osé attendre d’aucun allié, car ils en rendaient les forces invincibles, en triplaient les exigences et en assuraient le triomphe ; ils ne pensaient guère, à l’heure où ils se proclamaient eux-mêmes à l’Hôtel de Ville, que cette souveraineté populaire qu’ils invoquaient pour excuser leur usurpation sur le Corps législatif mettait toutes les chances du côté du droit divin et conviait la fortune à seconder les armes du roi Guillaume. Si on les eût avertis que leur imprudence ou leur ambition allait frapper la France d’un coup qui serait presque mortel, ils auraient levé les épaules et n’en auraient rien cru ; ce n’eût été cependant que la vérité.

Lord John Russell a dit dans ses Mémoires : « Les Français, qui venaient de succomber, par leur faute même, et sous leur propre agression, déposèrent leur souverain à la suite d’une révolution de la populace et laissèrent escalader le pouvoir par la plus infime minorité des députés au Corps législatif. La République acheva sans rémission la ruine que l’Empire avait commencée. »

La révolution du 4 Septembre ne profita pas qu’à la Prusse, qui ne négligea pas d’en tirer bon parti. Elle profita aussi aux ministres du 2 janvier. Dans le bouleversement de toute organisation, dans l’effondrement du pays, après la défaite continue et les abominations de la Commune, on les oublia. Ils durent à tant de malheurs de n’être pas traduits devant une cour de justice. La journée du 4 Septembre les sauva ; c’est à cela du moins qu’elle aura servi.

Baden-Baden, 21 octobre 1887.
  1. Besson (Paul) 1831-1894. Avocat et homme politique catholique, conseiller d’État depuis 1867, député à l’Assemblée nationale de 1871. (N. d. É.)