Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Quatre têtes de peintres anglais/IV

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IV

FREDERIC LEIGHTON


Notes. — Troisième visite aux maîtres anglais. Frederic Leighton. Gros personnage. Président de la Royale Académie.

— Peintre, statuaire, et écrivain d’art. — Quel âge ? — 1830. — Le demi-siècle alors ? — Yes. — Qui est-ce ? — Leur Cabanel, pour ainsi dire. — Mince ! — Par conséquent… haut du col !

Et tirant le sien jusqu’aux oreilles, Pépé (de Nittis) dit encore : — mon petit Berge, pas d’impair, tout artiste anglais porte le saint sacrement ; mais, l’artiste anglais « officiel », c’est un suisse de cathédrale.

— La hallebarde alors ? — Tout le temps. Donc prépare des paroles graves. — Sois tranquille, je parle le pompier comme Charles Blanc lui-même. Mais ce Leighton ? — Eh bien ? — C’est un autre Leighton sans doute que le Leighton de l’Universelle Exhibition de 78 ? — Non, c’est le même, il n’y en a pas deux. — Est-ce que tu te paies ma tête, comme ça, avant déjeuner ? — Pourquoi ? — Parce que si ton Leighton est le mien, id est : le Président du Jury International de la Grande Foire aux toiles peintes, c’est un homme charmant, pas poseur pour un sou et plus Parisien que toi et moi ensemblement. Je l’ai vu, de mes yeux esthétiques vu, autour de son « Athlète luttant avec Python », sauter de joie comme un gamin aux compliments dont ce Toulousain de Falguière l’encensait sur ce concerto de violon d’Ingres, « la master pièce de la statuaire anglaise », et je te réponds qu’il y grimpait, à sa hallebarde !

Mais de Nittis s’obstine dans sa physiologie comparée. L’Anglais chez lui est tout autre qu’à l’étranger et, à Paris, il se débraille. Le titre de Président de la Royale Académie équivaut ici à celui de gouverneur des Indes, au bas mot. Frederic Leighton, aoh, c’est la Queen peintre, statuaire, musicienne, et tout !… Etc., etc. … — Enfin nous verrons bien ! Et je prépare mes facultés, comme Kléber à Héliopolis.

En cab, et à Holland Park, car c’est encore au Holland Park que gîte le Cabanel anglais, porte à porte avec Watts, d’ésotérique voisinage.

Pépé tire la sonnette comme pour un bourdon d’incendie, décidément c’est le rite. Une livrée nous ouvre le jardinet. Nous lui remettons nos cartes, et tout de suite nous sommes introduits dans un petit salon d’attente, peu décoré et assez froid, où traînent des revues et des journaux illustrés, comme chez les dentistes et les grands avocats.

Leighton paraît. C’est lui, c’est parfaitement lui, je ne saurais le méconnaître, le Leighton du jury de 1878, grand, élancé, portant haut un front intelligent, vaste, que couronnent encore des cheveux blonds, abondants et bouclés. La bouche est fine, les yeux bleus, doux, rêveurs, les extrémités aristocratiques, l’allure est souple et certainement entretenue par les exercices corporels qui sont l’hygiène de l’Angleterre. Mais tout cela comme dans le brouillard, et peint par Watts. Il reste immobile et, debout, la hallebarde dans le dos.

Ce n’est pas ce qu’on appelle : recevoir à bras ouverts, non, mais c’est mieux que l’accueil fait par un joueur de quilles à un chien fou qui traverse le stade. — Que désirez-vous ? — Mais… — En deux mots ? — Vous voir. — Qui êtes-vous ?…

De Nittis indique nos cartes sur le plateau. Il les prend, les lit et tout change. Il ne les avait pas regardées. Il est débordé de visites oiseuses, obsédé de mangeurs de temps. L’Académie n’est pas une sinécure et sa Présidence est une scie. Que n’est-il resté en Italie où l’on vit si heureux et si libre ! Il voudrait être pifferaro, ou lazzarone sur le port de Naples et manger des pastèques au soleil en chantant la Santa Lucia ! Voilà son rêve.

Il rit, gesticule, se démène et soupire. Ce n’est pas le Leighton, puritain d’art, de Pépé, c’est le mien, celui de Paris, épanoui, vibrant, artiste entre des artistes, désacadémisé, j’allais mettre désanglicisé. Ah ça ! pourquoi sont-ils comme ça chez eux et à quoi tend cette attitude de façade pédagogique et mamamouchique, s’ils la perdent en passant la Manche ? Il est parfaitement bon enfant ce peintre de la reine. Le voilà qui, pour nous conduire à son studio, enjambe trois à trois les marches de l’escalier ; avec la hâte joyeuse d’un écolier qui va recevoir un prix de gymnastique sur l’estrade. Eh bien alors ? Ah ! quelle blague que l’Angleterre !

Leighton, qui ne me connaît pas du tout, même de nom (c’est bien fait pour le Journal officiel) ne savait pas que de Nittis fût Napolitain, et il s’en étonne à sa peinture. Il a vu de lui un tableau si profondément britannique qu’il n’y en a pas de plus britannique. C’est son « Dimanche à Londres ». Ce dimanche, où l’ennui biblique est symbolisé par un policeman, seul sur un refuge, dans une rue absolument déserte et vide de tout être vivant à perte de vue, lui paraît digne d’Hogarth pour la « moralité ». Mon camarade grimace au compliment, il en préférerait un autre sur la qualité de la facture. Il n’aime pas Hogarth pas plus que Crkshnk (Cruikshank) d’ailleurs. — Moi non plus, lâche Leighton, en éclatant de rire.

Ça y est, cet homme est des nôtres, c’est un faux Anglais qui cache son jeu, un dépaysé qui pleure Batignolles peut-être ? Ne pas aimer Hogarth à Londres, oser ça ! C’est par de tels antiloyalismes que les lord Byron commencent et ils en meurent à Missolonghi, pour la Grèce.

Sa Présidence, délivrée de tout cant par son aveu pendable, nous fait visiter sa maison, du rez-de-chaussée aux combles. Nul ne se livre comme un Anglo-saxon quand il se livre, il vous montrerait son vase de nuit.

Voici d’abord et avant tout ses quatre Corot, l’honneur de son toit, dit-il. Il les a achetés à la vente de Decamps, dont ils ornaient l’atelier. Grandes pièces décoratives de la première manière, l’italienne, d’un velours de ton délicieux. Peppino en bave. Puis six études de Théodore Rousseau, enlevées en une heure dans la Forêt sacrée, morceau de peintre pour peintres et gens de métier. — Tout à la France alors ? Rule Francia, God save Grevy !

Et voici les faïences.

Il en a maison pleine, sur les murs, les plafonds, les planchers, les rampes et les meubles, toutes orientales et du plus bel orient, c’est le cas de le dire, car elles miroitent, fusent comme dans la caverne alibabesque du conte arabe. Leighton brûle d’une passion furieuse pour les choses émaillées. Ses voyages innombrables n’ont d’autre but que d’en découvrir et posséder. Il ferait toute la Chine sur une jambe pour une soucoupe de la famille verte. Sa collection n’a point d’égale et même d’équivalente au monde, jure-t-il et je le crois. Encore ne voyons-nous pas ce qu’il a, là-haut, dans des caisses. Et il nous montre, par la baie, le pavillon hispanomoresque qu’il fait édifier au bout du jardin pour les suspendre. Il a de quoi le revêtir entièrement d’azulejos, comme l’Alhambra. Il y a dissipé deux ou trois héritages, et il s’en vante radieusement.

Par une disposition voulue, plus originale qu’heureuse, ces pièces coruscantes où le jour tourne comme sur des cadrans solaires, encadrent des panneaux mémorables de Primitifs, du Titien, de Rubens et d’Albrecht Dürer, qui s’en éteignent d’autant, à dire la vérité. L’effet est inquiétant de ces reliques dans un brasier. Si elles brûlaient ?

— Mon cher maître, observe de Nittis, comment arrivez-vous à peindre au milieu des gerbes d’un tel feu d’artifice ? C’est à se passer le couteau à palette au travers du corps.

Et il va, comme étourdi, vers la toile que l’hôte a sur le chevalet, un portrait de jeune femme. — Ne regardez pas ça, crie Leighton, et d’un geste rapide il voile le portrait, c’est une commande.

Puis, sous prétexte de nous montrer le plus beau Satzuma connu, et qui l’est à s’en faire bouddhiste, il nous entraîne à une collation improvisée où j’ai certainement bu une coupe de vin olympien des dieux, tel qu’Hébé le verse encore au pauvre Jupiter et dont deux doigts suffiraient, je vous le jure, à changer les neuf muses en dix-huit bacchantes. Le nom de ce vin ? Leighton nous le dit, mais en anglais, et de Nittis, déjà incapable de le traduire, n’a jamais pu se rappeler. — Tout ce dont je me souviens c’est qu’il a porté un toast à la France et aux Français et que tu lui as répondu assez bêtement : Vous en êtes un autre ! — J’étais gris, Peppino, gris de ces faïences. Et puis était-ce donc si bête ? Il n’est Anglais que pour la forme, le Président de la Royale Académie. — « Si qu’on » le leur troquait contre Cbnl ? fait-il d’une langue encore lourde ? — Qui Cbnl ? — Décidément, tu n’as pas le don des idiomes.

Étions-nous dans l’état de grâce voulu pour visiter la Nationale Galerie, je n’ose le certifier, mais il était propice peut-être pour voir les Turner, et nous nous y résolûmes. Portique de l’édifice désolant, plus laid, s’il est possible que le Wellington en Achille, au grand nez de bronze, d’Hyde Park. Entrons. Mais le musée est fermé. C’est le jour des copistes et des élèves peintres, le jeudi ; nous nous donnons pour tels et nous passons. Le gardien est bonhomme, il nous tend la main, conciergement.

Miséricorde, que de peintresses, et fagotées ! C’est certainement un singe qui les habille. On leur mettrait dessous des orgues de Barbarie. Il y en a une costumée en mi-partie, bleue sur le devant et rouge sur le derrière, qui est très entourée. On se l’arrache ; elle paraît jouir d’une autorité critique assez considérable. Si elle est contente des copies, elle se tourne du côté bleu, et si elle ne l’est pas du côté rouge. Pépé dixit. Du reste, tous les chevalets de ces vierges sont dressés autour des « Têtes d’Anges » de Reynolds. Les « Têtes d’Anges » de Reynolds sont à la Nationale ce que « La Cruche Cassée » est au Louvre. Pas une chaumière des Trois Royaumes qui n’en ait une reproduction, à l’huile, au pastel, à l’aquarelle, à la sanguine, aux deux crayons. Le commerce des « Têtes d’Anges » est immense. Les nymphes de la Diane mi-partie n’y suffisent pas. Elles en font en chambre, de mémoire, sans se marier, jusqu’à soixante ans et davantage, mortes encore peut-être.

Et voici le redoutable Hogarth et sa salle. C’est ici qu’il prêche. Devant la série aux douze stations de son Mariage à la mode, des familles de quakers s’alignent, serrées sur des banquettes, et, quatre heures durant, contemplent cet art évangélique atroce. Je comprends que de Nittis l’ai trouvée mauvaise d’être rapproché par Leighton, même par blague, de ce savetier de la peinture.

Vite à Turner. Nous n’avons rien de lui au Louvre, et partout ailleurs il est si rare que je n’ai pas encore vu un seul de ses ouvrages. Il paraît qu’il a renom de fou chez les experts. Fou, il l’est, mais quel fou ! Sa salle à la Nationale est un flamboiement de coloris, ou plutôt un jardin enchanté aux fleurs magiques. Il tiendrait tête, lui, j’en réponds, aux faïences orientales du Président. Oui, fou, si c’est l’être que de chercher l’impossible et de livrer combat à la pâte colorée, pauvre matière, qui ne rayonne pas. Et les motifs, incendies en mer, trombes et avalanches dans les montagnes, locomotives sur des ponts trouant les ténèbres, ballets de gnomes et de sorcières, éclipses de soleil ou de lune, tout le monde des cauchemars, toutes les visions de l’opium, rêves sur rêves comme balbutiés en extase, par cris inarticulés, poignants de sincérité et déchirants d’impuissance. Si ce n’est pas sublime, qu’est-ce qui l’est ?

Et la suite des Venise, portraits de cette aimée qu’il ne vit jamais, la Venise de Turner, paradisiaque, gemmée, rose thé, transparente, noyée dans les vapeurs de l’infini et qui roule dans les yeux comme les châteaux de nuées omnicolores du soleil couchant, en septembre.