Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Six semaines en corse (1887) Le tour de l’île en calèche/Le prince Roland

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LE PRINCE ROLAND


En 1887, le prince Roland Bonaparte avait vingt-neuf ans. Je ne le connaissais que de nom et ne l’avais oncques vu ni rencontré dans les forêts où je chasse, sur les flancs du Parnasse. Tout au plus savais-je par ouï-dire qu’il était fils de Pierre Bonaparte, petit-fils ainsi de Lucien, prince de Canino, et, par conséquent, arrière-neveu de l’Homme de Bronze.

Comme je sonnais alors ma quarante-deuxième année, je relevais d’une génération aussi peu que possible, et pour cause, bonapartiste, de telle sorte que, s’il n’y avait pas de mouflons en Corse, j’eusse probablement traversé cette vallée de larmes sans y avoir eu la révélation d’un charmant compagnon de voyage. Je lui dois six semaines des plus allègres de ma vie. On peut, autre Sénèque, m’exiler à Cyrnos, je n’en gémirai pas comme ce philosophe, car Vincent Bonnaud avait raison, c’est une île fortunée, ni plus ni moins.

Bonapartiste, non, assurément, mais de ceux aux yeux de qui l’expulsion des familles ayant régné sur la France était une mesure asinesque et indigne d’une république athénienne, oui, certes, j’en étais, et du droit qu’on a de ne pas être bête en démocratie. J’avais combattu cette loi du 22 juin 1880 dans les feuilles où je chroniquais et, mon Machiavel au poing, clamé la vieille maxime politique à savoir : qu’il n’est tel que d’avoir ses ennemis sous la main pour les tenir à l’œil et en respect. Je me trompe, elle est de La Palice.

Petit-fils de ce Lucien qui, seul des enfants de Lætitia n’avait jamais régné, et nulle part, Roland Bonaparte n’en avait pas moins été atteint à contrecoup, par la « loi de frousse ». Saint-Cyrien à l’époque, entraîné par vocation vers la vie militaire, il s’en était vu fermer les voies et la carrière, et il se trouvait virtuellement rayé des cadres d’une armée où son nom ne manquait pas cependant de quelque prestige, ce semble. Telle est la logique de l’ostracisme, ses coquilles sont des coquilles d’huîtres.

Le jeune prince avait donc quitté Saint-Cyr, emmenant avec lui Vincent Bonnaud qui était l’économe de l’École, et il s’était docilement empékiné pour ne pas effrayer Marianne. Élevé, d’ailleurs, par une mère de haute intelligence et d’une énergie peu commune il s’était, sous son influence, adonné aux sciences naturelles, notamment à l’ethnographie, la plus passionnante de toutes, qu’il approfondissait par des voyages d’études, et où il était déjà de première force. Il y trouvait en outre le liniment d’une grande douleur, ayant perdu, au bout d’un an de mariage, une femme aimante et aimée, qui lui avait apporté en dot l’une des plus grosses fortunes de l’Europe. Rien de plus difficile, sans qu’on s’en doute, que l’emploi digne et intelligent des revenus pléthoriques qui blent défier l’imagination même de la munificence. Comme il y a une urbanité, il y a un art du million dont les Montyons et les Petits Manteaux bleus légendaires n’enseignent pas toute la pratique, et loin de là. Que de preuves n’en avons-nous pas eues, grotesques ou scandaleuses, dans le Paris moderne, vaste cuve d’or en ébullition, et quel Balzac écrira le manuel du millionnaire !

Oh ! pas moi ! Au temps où les monographies, genre perdu et charmant, étaient encore à la mode, j’aurais peut-être pu en essayer une du type d’après le modèle aimable avec lequel j’ai couru la Corse en zigzag, comme les écoliers de Topffer la Suisse.

Il est certain que du haut de son mirliton d’airain le terrible chef de la dynastie césarienne, qui ne badinait pas avec l’étiquette, devait un peu loucher à notre petite caravane, composée des touristes les plus disparates, et menée en deux vieilles calèches ajacciennes, à tout le moins contemporaines du cardinal Fesch. Je ne sais pas dans quel musée de démolitions le piqueur du prince, Pascal Sinibaldi, corsicain lui-même, avait déniché ces carrosses d’évêque en tournée de confirmation, brimbalant et sonnant la crécelle, ni les quatre haridelles squelettiformes dont un équarrisseur génial les avait attelés, mais ce que je sais c’est que dans ces équipages royaux, le roi soleil traînant sa cour à Marly, nous apparaissait misérable, tant nous portions en nous cette joie qui dore les choses et métamorphose les êtres.

Comme il faut toujours songer que l’Histoire vous regarde, Vincent Bonnaud avait mobilisé un photographe dont la fonction était de fixer nos attitudes romantiques ou naturalistes devant les beaux spectacles de la nature, notamment aux pieds des montagnes. J’estime à cent et quelques le nombre des images du chasseur de mouflons prises dans les poses diverses de cette vénerie hyperbolique.

Le chiffre de mes portraits « ratant une aquarelle » est un peu moins considérable parce que le photographe ne les obtenait que par surprise et dans un mauvais éclairage. Mais celui dont les traits ne périront pas était le savant bibliothécaire du prince, Escard, toujours prêt à jouer les premiers plans et à orner de son sourire érudit les cimes, les vallées, les torrents, les ruines et les auberges qui justifiaient de quelque halte pittoresque. Cet excellent homme était unique pour la science aérométrique du vol d’oiseau. À n’importe quel arrêt, voire pendant la course, aux montées comme aux descentes, il disait infailliblement : — Nous sommes à « tant » au-dessus du niveau de la mer ! — Et c’était ça, car, quoique Gascon, il n’exagérait pas là-dessus ni en plus ni en moins d’un millimètre. — À quoi vous y reconnaissez-vous ? lui demandait le prince. — À la couleur de la neige, répondait le Périgourdin. — Et nous allions ainsi à travers villages et maquis, à l’aventure des routes, n’établissant des plans que pour y contrevenir, et pénétrant dans des coins inexplorés des Bædeker et des Joanne, à la façon des peintres et des zingaris, qui est la bonne. Le tourisme idéal est celui qui conduit à des lieux que le pied de l’Anglais n’a pas encore foulés. Ils sont rares, mais il en restait en Corse en 1887 et dont le prince Roland fut le Bas-de-Cuir, Vincent Bonnaud la Longue-Carabine et moi le Fenimore Cooper. Il s’y dresse probablement aujourd’hui des palaces hôtels suisses ou des « Sénatoriums », comme dit Populus.

Comme nous étions exposés par nos divagations de cabris à rester plus d’une fois sur notre appétit, aux heures où le cadran du ventre en marque le retour, notre guide, attentif aux péripéties, avait fait rôtir d’avance, à Ajaccio, douze douzaines de perdrix rouges, qu’on avait pendues par les pattes autour des calèches, enguirlandées ainsi de ces bartavelles. Il avait en outre arrimé dans les coffres une cargaison de cette charcuterie corse parfumée, dont le souvenir fait encore vibrer ma lyre dans sa boîte, et, dans les mannes balancées, d’autres provisions de bouche escaladaient avec nous les solitudes escarpées. Quant au vin, c’était le mois de la vendange et la Corse est une telle cave du bon Dieu que les vignerons ne sachant que faire de leurs récoltes en vident les tonneaux sur les chemins. Il n’en va pas de même pour l’eau, dont, faute de travaux d’art, l’île est presque dépourvue. Dans les bourgades où nous passions, les habitants venaient en groupes se plaindre au fils du prince Pierre de cette pénurie de fontaines publiques, et comme son père, il les en dotait sur sa cassette. — Je me promène avec la verge d’Aaron, remarquait-il en riant, et ils finiront par me ruiner en wallaces.

Pour les ascensions d’alpiniste dont il se payait l’ivresse sur les pics hautains de la chaîne, nous le laissions aller seul et chaussé de fer, avec un grand escogriffe de valet de chambre, nommé Eugène, dont la structure démentait toutes les lois anatomiques du corps humain. Cet échassier fabuleux, plus fabuleux que le mouflon, n’avait pas de ventre et les jambes lui commençaient presque au menton. Ouvertes, elles mesuraient un empan de deux mètres, et il n’était pente verticale et croulante qu’il n’arpentât en se jouant, la fleur aux dents. Comme le prince Roland est lui-même un grimpeur de puissantes guibolles et qu’ils étaient déjà dans les nuages quand nous étions encore dans les vallons, nous les attendions au bord des petits lacs abondants en truites et nous leur pêchions le repas du soir. Le maître revenait en loques, écorché vif des pieds et des mains ; Eugène n’avait pas un pli au faux-col, et au départ, il nous demandait de suivre à pied les calèches et leurs haridelles d’apocalypse pour se « dérouiller les mollets ».

— Nous venons pourtant de faire 2.700 mètres d’altitude ! soupirait Roland.

— Pardon, relevait Escard, 2.729 et trois centimètres, à vue de neige.

— C’est peu pour Votre Altesse, observait le faucheux de montagne.

— Eh bien, Eugène, je vous offrirai le Mont-Blanc.

— 4.810 ! chantait l’orographe inspiré.

— Le Gaurisankar alors, dans l’Himalaya. On ne va pas plus haut sur la planète.

— 8.839, exactement, et c’est dommage.

— Pourquoi ?

— J’aurais aimé le chiffre rond, les 8.840. Dieu aurait dû faire ça pour la science.

Et devisant ainsi autour du petit lac, comme autour d’un surtout d’argent, nous boulottions truites et bartavelles, dans la sensation pleine de la saine vie sauvage, la seule qui vaille d’être vécue.

Quant au mouflon, gibier d’hypothèse, au bout de six semaines de chasse aussi vaine que distraite, nous le découvrîmes enfin… à Monaco, confortablement installé dans un jardinet rocheux, reproduisant l’île de Corse, avec ses maquis aromatiques, et la petite fontaine bonapartiste qui signe notre exploration. C’était Némorin de Sartène ou pour mieux dire, l’un de ses rejetons, donné par Vincent Bonnaud, oncle de Dominique et le mien, le Jules Gérard du fauve et l’un des êtres les meilleurs dont ma philosophie m’ait acquis la sympathie en ce monde.

Quant au prince Roland Bonaparte, c’est à peine si depuis ce voyage à toutes brides et pareil à une fantasia, je l’ai, en vingt-cinq ans, revu deux ou trois fois au hasard de l’asphalte. Il est allé à la science, droit devant lui, par des enjambées plus amples que celles d’Eugène, et sa route était à contresens de la mienne. Il est aujourd’hui un savant considérable et se relie ainsi à la branche des spéculatifs de sa lignée. Il a rassuré Marianne. Sa bibliothèque à laquelle le brave et bon Escard a présidé jusqu’à sa mort, est, après les librairies publiques, la plus riche de Paris, et l’une des curiosités de la Ville Lumière. S’il ne donne plus de wallaces à la Corse, qui n’en a plus besoin, il ne s’endort point sur l’exercice de la fortune, et chaque jour les feuilles sont pleines de ses gestes de grand seigneur millionnaire. Je suis de ceux qui les suivent avec le plus d’intérêt à cause des six semaines de joie libre dont je lui ai la gratitude et que peu de camarades auront décrochées dans le commerce de la rime.

— En fait de Napoléons, disait Henri Rochefort dans sa Lanterne, je suis pour Napoléon II. Pareillement en fait de Bonapartes, je suis Roland bonapartiste et je m’en justifie sur ce voyage.