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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/« La vie moderne »/VII

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VII

LA SOUPE À L’OIGNON


Mes relations d’amitié avec Antoine Vollon datent d’une soupe à l’oignon. C’était déjà et depuis longtemps un maître célèbre de son art. Il avait plusieurs de ses toiles au Musée du Luxembourg et aucune collection d’amateur ne pouvait passer pour complète s’il y manquait une « nature morte » de ce Chardin moderne.

L’homme en Vollon était à la fois très fin, très timide et très brusque. Il ne tenait en ce monde qu’à son indépendance, mais il y tenait comme à sa peau même et sans la moindre concession aux usages, convenances, que dis-je, à ses propres intérêts. Il n’allait que là où il lui plaisait d’aller, à son heure selon son gré, la plupart du temps à l’improviste. Je ne crois pas qu’il ait jamais répondu à une lettre, et je suis sûr qu’il ne s’est oncques rendu à un rendez-vous. Il avait plusieurs ateliers où il apparaissait inopinément et qu’il délaissait de même, sans raison connue ou devinable, car ses amis ne cherchaient point à en forcer l’accès et les marchands avaient renoncé à en tirer la sonnette sourde. Aucun homme ne se sera mieux soustrait à l’emprise des contingences, nul ne fut plus libre de sa vie, plus maître de ses heures, plus heureux.

Il était venu me voir à La Vie Moderne, de lui-même, en passant, sans présentation, par curiosité simple d’artiste, et m’avait apporté un dessin à reproduire, — une vue panoramique de la Seine pendant une débâcle — qui était admirable. Antoine Vollon ne se consolait pas de l’iniquité systématique par où on le spécialisait dans la nature morte. Pour un vrai peintre, ayant l’œil et la main, comme on l’était autrefois et comme il faudrait qu’on le fût encore, il n’y a pas de genres en peinture, et celui qui fait bien une cloyère de poissons, un panier de roses ou une corbeille de fruits, est apte à réussir une étude de nu, un portrait ou un paysage. Tel était son avis qui d’ailleurs est le bon. Je me rappelais avoir vu, au musée des copies organisé par Jules Simon, une reproduction de « la Ronde de nuit » plus rembrandtesque que l’original même, si l’on peut dire, dont l’auteur était précisément Antoine Vollon, le maître des cuirasses et des casques. Je connaissais encore, sous sa signature, des paysages d’une lumière digne du Lorrain, et rien ne m’avait fait oublier cette pêcheuse du Pollet, de grandeur naturelle qui, pour l’éclat vivant de sa carnation laissait loin Gustave Courbet et atteignait à Rubens.

— Alors elle vous plaît, sourit-il, cette débâcle de la Seine ? — Et sans attendre ma réponse : — Je l’ai prise sur la berge, au milieu des débardeurs, à six heures du matin, et dessinée avec un morceau de charbon. Ça ne vous arrive pas, hein, dans votre partie, d’être sur pied à six heures du matin ?

— Moins souvent que de nous coucher à la même heure. Mais j’ai vu lever l’aurore. Émile de Girardin a dit que Paris est aux matineux. Je peux l’être tout comme un autre.

— Vrai ? si je sonnais un jour à votre porte à six heures du matin, je vous trouverais debout et habillé ?

— J’aurais même déjà fumé deux pipes.

— Nous verrons ça. Mais point de date, je veux vous surprendre.

Dès le lendemain, comme je m’y attendais, du reste, Vollon carillonnait à mon pavillon. Il était six heures et un quart. Il m’avait laissé le quart d’heure de grâce. Je l’espérais en tenue de ville. — Sacrebleu, fit-il, c’est pourtant vrai ! — Et je lus dans ses yeux que j’avais fait la conquête de ce travailleur.

— Ce n’est pas tout, repris-je, avez-vous déjeuné ? Non ? Venez.

Et l’ayant introduit dans la salle à manger, je découvris devant lui une soupière d’où se dégagea l’arôme et les benjoins d’une oignonnée « pour artistes ». — Elle mijote depuis trente minutes sur un feu doux, et voici, à côté d’elle, comme un chevalier auprès de sa dame, le flacon de bourgogne blanc auquel elle donne droit et d’office sur terre française.

Le peintre était tombé par le poète. Vollon en conçut pour moi, comme dit Alceste, une estime incroyable, dont il prodigua les marques à mon journal. Cette soupe à l’oignon, présentée, au chant du coq, à l’heure des maçons, valut à La Vie Moderne nombre de pièces coopératives rehaussées d’aquarelle où s’exaltait la paniconographie de l’excellent Charles Gillot, Guzman de son art.

Antoine Vollon, qui était Lyonnais, conservait dans la mêlée parisienne, la malice ethnique des canuts, gens à qui l’on n’en donne guère à accroire, et qu’on ne prend pas sans vert. L’oignonnée avalée et le bourgogne sablé, il me regarda en dessous, d’un air rusé, et fit :

— Oui, mais à présent, parbleu, vous allez vous recoucher ?

— Où allons-nous ? dis-je simplement en coiffant le chapeau et m’armant de la canne, je vous suis aux enfers.

Eh bien ! c’est ça, vous me verrez peindre. Vous savez que je ne m’y prends pas comme tout le monde.

Nous sortîmes des fortifs et nous nous engageâmes dans le vieux Neuilly qui n’était pas encore le parc anglais, semé et bordé de villas de tous les styles, qu’on voit aujourd’hui à travers les grilles d’or, avec leurs pelouses uniformément tondues, leurs vasques, bêtes comme des lieux communs, leurs terrasses en béton-pierre et l’endimanchement de leur luxe boursicotier. L’ancien Neuilly, le Neuilly suburbain, aggloméré autour de la vieille route, restait encore indemne de l’haussmannisation qui commençait à « Bois-de-Boulogniser » les environs de Paris. Il était plein de coins pittoresques, de motifs « amusants », disait Vollon, qui paraissait les connaître, comme un Indien de Fenimore les sentes de la forêt vierge.

Il me faisait enfiler des venelles invraisemblables où neigeait la manne des acacias en fleurs, barrées de lilas sauvages, et mamelonnées de murs à demi écroulés que reprenaient victorieusement les pariétaires cristallisées par la rosée. Nous longions des tonnelles de treillages brodées d’ombellifères, d’antiques masures contemporaines au moins des Ordonnances, des poulaillers cocoriquants, des fumiers d’ocre et de bitume, des hangars aux carrioles dressées, des pavillons de garde désaffectés, des bâtis indécis, des cours d’auberges à rouliers, des bouchons aux enseignes facétieuses, des « renommées de lapin sauté » où, pareilles à des grenadiers abattus par la bombe meurtrière, les quilles gisaient près de la boule, éventées par l’escarpolette. Au tournant, nous débouchions sur le mirage éblouissant de cent, deux cents miroirs d’Archimède qui étaient les châssis de verre des maraîchers pépiniéristes, flamboyant au lever du soleil. Et là dedans l’air léger du matin, aérant les tons et les formes, sous un ciel gris perle qu’ouataient de petites nuées rosâtres frangées d’azur, gaies comme une sortie d’école de filles.

— Eh bien, me disait mon guide, en veux-tu-en-voilà des Daubigny, des Corot, des Diaz, des Rousseau et des Charles Jacques.

— Et des Antoine Vollon, fis-je, car selon votre promesse, j’ai hâte de vous voir peindre.

— Oh ! moi, c’est bien simple. Je ne choisis pas, je m’assieds n’importe où. Tout est beau dans la nature, tout y fait paysage, même sous la pluie et dans le brouillard. Vous allez voir. Tenez, cette ruelle qui descend à la Seine, elle est superbe dans sa lumière. Une, deux, trois, à l’abordage.

Il vida cinq ou six tubes, pas plus, sur sa palette, et en quelques coups de brosse il établit l’assiette du motif, à droite et à gauche, avec une sûreté de dessin prodigieuse. Puis, du manche de la brosse, il délimita les contours de la pâte même, et il les fondit en valeur avec l’ongle de l’index, comme au polissoir. Cela fait, il pétrit du couteau à palette un bloc de matière colorée qu’il dosa en véritable alchimiste, il l’étala sur le haut et dans le travers de la toile, jeta le couteau et, du gras du pouce, il modela le ciel argenté, avec ses petites nuées dansantes, comme on caresse une soie ou des cheveux blonds d’enfant, puis il y mit toute la main en riant de mon effarement. — On n’obtient de bon ciels que comme ça, croyez-moi, affirmait-il. Je l’ai appris de Ruysdaël, en Hollande. Mais le maître des murs ensoleillés, ce n’est pas Decamps, c’est Van der Meer. Je ne sais pas comment il eût rendu celui de cette vieille baraque lépreuse et cabossée que vous avez là, sous les yeux, mais il y a manière.

Et ramassant un plâtras sous ses pieds, il l’enduisit d’un mélange d’ocre et de blanc bleuté et se mit à crépir, c’est le mot, la baraque à la façon des ornemanistes.

— Et, à présent, allons déjeuner, s’écria-t-il en repliant bagage : — Pas une tache, vous voyez ! Mes élèves s’en fourrent eux, jusque dans la barbe. Ne fait pas du Vollon qui veut !

Un franc rire à la fois narquois et bon enfant égayait ses yeux et ses lèvres. Il dressa les mains au-dessus de la tête, comme un prestidigitateur après son tour d’escamotage, les essuya à une touffe d’herbe, les savonna d’une motte de terre broyée, et il m’emmena au bord de la rivière. Je lui avais offert l’oignonnée, il me devait la goujonnée. C’était son tour et sa tournée, sans parler d’un petit vin gris de Lorraine dont je lui dirais des nouvelles. Le cabaret était à cent pas de là, sous le pont, un rendez-vous de pêcheurs à la ligne, « amusant » comme un Jan Steen, avec une belle fille haute en verbe comme en couleurs, qui ressemblait au Frans Hals de la galerie Lacaze, au Louvre.

Ce fut au cours de ce déjeuner de paysagiste où de bonnes histoires d’atelier alternaient avec des aperçus d’esthétique la plus hautaine, que le grand peintre me sollicita d’un service si singulier en sa modestie que je le mets encore, en y pensant, au compte du vin gris de Lorraine.

Antoine Vollon hantait beaucoup chez Alexandre Dumas, pour qui il professait une admiration d’ailleurs réciproquement rendue. C’était l’auteur de la Dame aux Camélias qui lui avait acheté ce fameux « Casque d’Henri II » qui est le parangon de la facture en nature morte. Il lui gagnait aussi, au jeu de billard, des esquisses proposées pour enjeu par l’artiste lui-même. Or, à la table de l’académicien, Vollon se trouvait souvent gêné et mal à l’aise au milieu des savants, des lettrés et souvent des membres de l’Institut, dont son hôte était l’amphitryon. — Je ne sais que leur dire et surtout que leur répondre, me confiait-il. Je n’ai point reçu d’instruction, à Lyon, et je n’ai point le temps de boucher le grand trou de ma tête. Obligez-moi de me choisir les douze livres qu’il faut avoir lus, les fondamentaux seulement, pour ne pas avoir l’air d’un âne en société et ne pas faire honte à M. Alexandre Dumas. J’ai recours à votre amitié.

— Mon cher maître, lui dis-je, il n’y a pas d’abord douze livres fondamentaux dans les littératures humaines, il y en a douze cent mille ou pas un, et un centenaire ne vit que trente-six mille cinq cents jours. Ensuite vous êtes trop modeste. Quand vous dînerez chez Dumas, avec des princes de la science et des lettres, vous n’ayez qu’à leur parler peinture, ils vous laisseront tous le crachoir et pour cause.