Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Mesdames tantes

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CHAPITRE VII

mesdames tantes

Je vivais tranquille et paisible.
J.-B. Rousseau


À la cour de leur père, Mesdames jouissaient de cette considération que la vertu arrache toujours aux hommes les plus immoraux. Au milieu de ses débauches, Louis XV conservait pour ses filles ce respect que leur conduite, leur soumission, leur amour filial devaient lui inspirer.

Elles n’étaient même pas tout à fait étrangères au gouvernement ; elles étaient souvent consultées, surtout quand il s’agissait des nominations religieuses. Mais à la mort du roi tout changea pour elles. Outre que les liens des familles vont toujours en s’affaiblissant, leurs vertus brillaient moins dans une cour où, malgré la calomnie, les mœurs étaient pures, et dont le chef était l’exemple de ses sujets. Le roi, d’ailleurs, tout naturellement, consultait plus volontiers son épouse et ses frères que des collatéraux. Le changement survenu dans la position de Mesdames, l’âge, qui altère toujours un peu l’égalité de l’humeur, enfin, l’espèce d’oubli dans lequel on les laissait, tout contribua donc à rompre l’intimité qui aurait pu exister entre les tantes et les neveux. Mais si la reine et les princesses ses belles-sœurs n’aimaient point Mesdames, qui auraient voulu prendre vis-a-vis d’elles un ton de supériorité qui leur déplaisait, Louis XVI eut toujours pour elles, outre le respect qu’il leur devait, un attachement marqué ; car ce prince, si bon, ne pouvait pas ne point aimer celles qui avaient remplacé pour lui, dans son enfance, les auteurs de ses jours.

La position de Mesdames à la cour étant ainsi obscure et nulle, on les y voyait à peine. Elles passaient la plus grande partie de l’année, soit à Bellevue, sur ce coteau magnifique d’où l’on domine l’orgueilleuse cité et les charmantes campagnes qui l’environnent, soit à l’Hermitage, petit jardin situé à l’extrémité de Versailles, du côté du chemin qui conduit à Marly.

Des quatre filles de Louis XV qui survécurent à leur père, il ne restait plus que madame Adélaïde et madame Victoire. La troisième, madame Sophie, était morte deux ans auparavant, et la dernière, madame Louise, avait disparu du monde par une de ces soudaines résolutions qui ne peuvent être inspirées que par une grande piété ou par un esprit vif et ardent que les petits moyens ne satisfont pas ; résolutions qui, en tout état de cause, font toujours l’étonnement des gens du monde.

Ce fut en 1771 que madame Louise, malgré les prières de son père, les larmes de ses sœurs, s’arracha aux délices de la cour pour aller, à trente-quatre ans, s’ensevelir dans un cloître de carmélites, et oublier, sous un cilice et dans un des ordres religieux les plus austères, les vaines grandeurs de la terre. La calomnie essaya bien de la poursuivre encore jusque-là, mais elle ne trouva point d’écho. Cependant bien des gens reprochèrent à madame Louise de s’être retirée à une si faible distance de la cour, de voir trop de monde, et, au milieu des travaux les plus bas qu’elle pratiquait comme la dernière religieuse, de se mêler encore des affaires du monde et des intérêts de l’État. Sans doute, plus éloignée de sa famille, vouée à une solitude plus profonde, son abnégation eût pu paraître plus complète ; mais son sacrifice n’était-il pas déjà assez grand, et sans s’arrêter à se demander si les exemples de vertu de madame Louise n’eussent pas été d’une plus grande utilité à la cour qu’au fond d’un cloître, ne sera-t-il pas toujours vrai de dire qu’il a fallu un grand courage pour prendre une semblable résolution ?

Madame Louise mourut en décembre 1787. Cet événement fit si peu de bruit, qu’étant alors malade, je ne l’appris que longtemps après. Cela n’était point étonnant, car les princesses qui, du vivant de Louis XV, l’allaient voir assez souvent, n’avaient point tardé à l’oublier.

J’ai déjà dit que, à la cour, on ne leur témoignait pas à elles-mêmes beaucoup plus d’attentions, et cet abandon avait, je pense, un peu aigri leur humeur. Aussi étaient-elles assez difficiles dans leur service ; le moindre retard était payé de vifs reproches. Si je ne craignais d’être accusé de rancune, j’en citerais quelques preuves qui me sont personnelles. Je dirai seulement ici que je fus un jour vertement tancé par madame Adélaïde pour avoir mis mes mains dans son manchon, qu’elle m’avait donné à porter en montant un escalier.

Si les portraits que j’ai vus de Louis XV sont exacts, cette princesse lui ressemblait et avait son regard imposant. Madame Victoire était plus petite et avait plus d’embonpoint.

Mesdames tantes qui, au 5 octobre, avaient eu la facilité de rester à Bellevue, ne venaient que l’hiver à Paris. Se voyant de peu de ressources à leur neveu dont elles ne pouvaient avoir la confiance, et craignant de se voir contrariées dans leurs opinions religieuses, elles se décidèrent à faire le voyage de Rome. Peut-être que, du sein de leur solitude où elles se trouvaient placées à un point de vue qui leur permettait de mieux juger des choses, elles avaient plus sûrement prévu tous les malheurs qui menaçaient leur famille. Elles allaient donc s’en séparer pour la vie, et sans avoir pu décider madame Élisabeth à quitter son frère et à les suivre.

Malgré les précautions dont elles s’étaient entourées et tous les passeports qu’elles s’étaient fait délivrer, elles se virent arrêtées par une petite municipalité qui, à l’exemple de tant d’autres, se pensant souveraine, se mit bravement au-dessus de la loi. Elles restèrent donc à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, jusqu’à ce que leur écuyer, M. de Boisheul, qu’elles avaient renvoyé à Paris, en rapportât un décret de l’Assemblée nationale qui ordonnait la mise en liberté des deux princesses, coupables, aux yeux de quelques factieux, d’avoir voulu profiter de la liberté accordée à tout individu par les lois de la nation. ·

Sans doute Mesdames ne trouvèrent point le bonheur à Rome. Le bruit de la chute du trône de leurs pères, les malheurs de leur famille vinrent troubler la paix dont elles auraient pu jouir dans la ville éternelle. Elles purent du moins porter au pied des autels leurs larmes et leurs prières pour leur coupable patrie, jusqu’au jour où des conquêtes, que la prudence du chef de l’Église le plus respectable n’avait su ni prévenir ni arrêter, les forcèrent à abandonner la cité hospitalière qui les avait accueillies. Elles quittèrent donc Rome pour se retirer à Naples ; et, après avoir bien souvent changé d’asile, madame Adélaïde eut la douleur de voir mourir sa sœur cadette, à Trieste. Bientôt le chagrin abrégeant sa pénible existence, elle mourut elle-même à Clâgenfurth sans avoir eu, depuis son départ de France, la consolation de se voir réunie à un seul membre de sa famille[1].

Mesdames logeaient, à Versailles, dans le rez-de-chaussée, du côté de la chapelle, sous les grands appartements, à l’endroit où l’on voit à présent un cabinet d’histoire naturelle.

J’ai lu souvent des lettres de madame Adélaïde à sa dame d’atours, madame la duchesse de Montmorency-Laval, retirée en Allemagne. Cette princesse écrivait agréablement ; son esprit se déployait avec autant d’aisance que de grâce. Pendant mon séjour à la cour elle fut très-malade. Elle fut opérée de la fistule, à Bellevue, et supporta ces atroces douleurs avec un grand courage. Si, comme je l’ai dit, Louis XVI n’avait point pour ses tantes cet attachement intime qui se traduit par une entière confiance, il montra, au moins dans cet événement, combien leur existence lui était précieuse.

  1. Il ne faut pas prendre ceci à la lettre. Outre leur nièce, Madame Clotilde, mariée au prince de Piémont, Mesdames retrouvèrent en Italie le comte d’Artois, qui vint les recevoir à la frontière et les accompagna jusqu’à Bologne. (Note des éditeurs.)