100%.png

Souvenirs d’une morte vivante/09

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie A. Lapie (p. 55-58).


CHAPITRE VII


Avant de m’étendre plus longuement dans mon récit, je crois utile de donner quelques notes biographiques sur mon père et sa famille.

Il est né au mois d’octobre 1817, à Happonvilliers, près de Chartres (Eure et Loire), il était fils de bourgeois assez riches, sa famille était très religieuse. Ces parents avaient cinq enfants, trois filles et deux fils ; c’était une ancienne famille, très estimée dans le pays dont ils étaient la providence.

Les trois filles se marièrent bien.

Les deux fils furent élevés au séminaire de Chartres.

Le fils aîné fit de brillantes études, il fût ordonné prêtre.

Mon père, le plus jeune des cinq, resta au séminaire jusqu’à l’âge de 19 ans. Mes grands-parents voulaient aussi qu’il fût dans les ordres, mon père refusa de continuer ses études.

Malgré le désespoir de sa mère, au retour des vacances, il s’obstina à ne pas rentrer au séminaire, mais il y fut conduit d’autorité. Huit jours plus tard, après la messe, il se sauva de cet établissement, il se rendit chez un cordonnier, fournisseur de la famille, le priant de bien vouloir le garder pendant quelques jours.

Les parents prévenus, arrivèrent à Chartres ; ils insistèrent encore pour qu’il rentrât au séminaire.

« Non, jamais je n’y retournerai. Je ferai n’importe quelle profession, cela m’est égal, mais je ne serai pas prêtre ; se retournant vers le cordonnier, il lui dit : Voulez-vous m’apprendre votre métier ? » Au grand ébahissement de ses parents.

Voyant qu’ils n’obtiendraient rien de plus, ils le laissèrent libre du choix de sa profession (due au hasard des circonstances).

Il fit donc son apprentissage dans cette bonne ville de Chartres, au grand désespoir de sa famille (cependant il était bon fils et bon élève).

À 20 ans il faisait déjà de la politique, il blessait ses parents en faisant une propagande active antiroyaliste dans son propre, pays. Eux étaient partisans de Charles X, mon père était républicain.

Un jour son frère était très fâché qu’il vînt ainsi troubler la paix du village, il voulut lui jouer un tour de sa façon ; mon père voulut faire un discours ; on lui avait organisé une estrade sur un grand tonneau à cidre, mettant une planche sur laquelle il devait faire sa harangue. Mon oncle ayant eu vent de la chose, fut l’instigateur d’une mauvaise plaisanterie, le tonneau fut rempli d’eau, et au beau milieu de son discours, mon père frappa du pied avec force pour donner plus de couleurs, afin d’en mieux pénétrer son auditoire ; la planche cassa, mon père fut englouti dans le tonneau, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, naturellement il était furieux de cette désagréable surprise.

Cette vilaine farce rallia un grand nombre d’individus à ses idées. Voyez à quoi tiennent les choses ; souvent à un incident futile.

Le soir il revint vers son frère à la maison paternelle, il lui fit compliment des sentiments chrétiens qu’il inspire à ses fidèles. Ma bonne grand’mère aimait ses deux fils, elle était très affligée, elle ne put faire autrement que de blâmer son fils aîné.

Mon père était panthéiste, il avait horreur de tous les gens d’église et une profonde antipathie du clergé, quel qu’il soit.

Il aimait le Christ comme un homme, non comme fils de Dieu ; il le considérait comme précurseur d’idées nouvelles, bonnes et généreuses, il pensait que Jésus était un révolutionnaire de son temps, qu’il avait combattu les abus de sa propre religion et qu’il en avait été victime, comme l’ont été tous les grands réformateurs.

À 21 ans, il se maria à Orléans où demeurait ma mère. Ils vinrent habiter à Chartres pendant quelques mois, mais cette ville était trop étroite pour l’activité cérébrale de mon père ; il se décida d’aller à Paris, il était mieux dans son élément, alors il se donna corps et âme à la politique de son temps, ce fut la principale occupation de sa vie. Il faisait partie de diverses sociétés, entre autre du Grand-Orient.

La Belgique m’a-t-on dit, doit à mon père le plus bel article de sa constitution, lors de la réforme.

Ceci me fut raconté par un de ses ennemis personnels.