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Souvenirs d’une morte vivante/14

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Librairie A. Lapie (p. 87-90).


CHAPITRE XII


L’exposition de laquelle Napoléon III avait tant espéré pour équilibrer son trône chancelant, fut une défaite ; malgré les réceptions qu’il fit aux souverains étrangers, son prestige était affaibli de toute part.

Le Tsar et le roi de Prusse applaudirent à la revue de Longchamp, mais ces fêtes internationales, et ces baisers de souverains faisaient pressentir la guerre. La misère augmentait d’une manière effrayante. Les suicides étaient journaliers. La rente baissait, les petits rentiers ne pouvaient plus joindre les deux bouts, le travail était presque nul. La liberté de réunions, alors autorisées, donnait libre cours aux pensées, chacun déversait toute l’amertume qu’il avait contre un régime de tyrannie, de crimes et de gaspillage.

Le Bund du 15 juin 1867 écrivait : Le roi de Prusse et Bismarck ont quitté Paris, convaincus que la guerre est inévitable.

Un jeune historien, Tenot, raconta dans son journal, la mort d’un paysan du Var, nommé Ferdinand Bidauré, qui avait été fusillé deux fois en 1851.

Il rappela que le docteur Alphonse Baudin, s’était fait tuer sur une barricade de la rue Sainte Marguerite, en disant : « Voilà comment on meurt pour 25 francs par jour » alors qu’il essayait de soulever le peuple pour la défense de ses droits ; il reçut une balle en pleine poitrine, (toutes ces choses étaient oubliées.) Tenot, qui avait écrit ces lignes, fut condamné pour avoir conté la mort de Bidauré.

Le réveil se fit en faveur du droit, dans les esprits, comme mus par un sentiment de justice et de protestation ; la plupart des personnalités du parti démocratique, s’étaient trouvées réunies le 1er novembre 1868, au cimetière de Montmartre, des couronnes d’immortelles à la main ; je me suis frayée un passage à travers la foule ; comme je connaissais la place où était Alphonse Baudin, j’ai pu parvenir auprès de sa tombe, laquelle semblait assez abandonnée, sur une grande pierre d’un gris noirci par le temps il y avait une inscription : Alphonse Baudin, représentant du peuple, mort le 4 décembre 1851.

Cette manifestation qui n’avait rien de politique, amena un grand nombre d’arrestations.

Depuis le boulevard Montmartre, toutes les rues aboutissantes au cimetière étaient envahies par la foule immense, et cernées par la police qui surgissait de partout, personne ne pouvait avancer, ni reculer. Dès que la manifestation fut terminée, j’ai voulu revenir chez moi, je ne pouvais y parvenir, de grands bruits passaient de bouche en bouche, tout le monde était effrayé. Dans ces sortes de foule, il y a plus de curieux encore que d’intéressés, ceux-là ne sont pas les moins épouvantés

Dans le cimetière, il y eut pas mal d’arrestations. MM. Peyra, rédacteur en chef de l’Avenir National, Chalemel-Lacour, rédacteur en chef de la Revue Politique, Delescluse, directeur-gérant de la Tribune, Quentin, rédacteur du Réveil furent arrêtés. Ainsi que Gaillard, père et fils, ce dernier fit des vers de circonstance qu’il déclama sur la tombe de Baudin.

Je pus, après bien des efforts gagner la place St-Georges et je suis revenue assez tard à la maison. Ce jour-là on craignait une émeute dans Paris. Dans la soirée, la foule se dispersa, et tout se calma.

Le 14 novembre comparurent toutes les personnes qui avaient été maintenues en état d’arrestation, elles furent accusées de manœuvres à l’intérieur, contre la sûreté de l’état, parce qu’elles avaient rappelé à la France de l’empire que, dans un cimetière de Paris, reposait un représentant du peuple, mort pour la République. Tous les honnêtes gens de tous les partis protestèrent au nom de Baudin.

Pour la première fois, Gambetta se fit connaître. C’était alors un jeune avocat, il prit en main la défense de Delescluse, il s’est révélé un défenseur ardent de la démocratie, il jeta un défi au ministère public et à l’empire : « L’histoire vous jugera » dit-il ; ce mot le rendit célèbre. Il était magnifique dans son éloquence, il sut pénétrer la foule. En dépit des mois de prison et des amendes qui tombaient comme de la grêle, sur les accusés, on sentait que l’empire seul était condamné. Désormais, avait-il dit, nous aurons une fête civique à célébrer au nom des martyrs. C’est le 2 décembre.