Souvenirs de Sainte-Hélène/21

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Texte établi par Vicomte du Couëdic de Kergoualer, Maurice Fleury, E. Paul (p. 171-184).


APPENDICE Ier

NOTES INÉDITES DU GÉNÉRAL MONTHOLON


Pour rédiger ses Récits de la captivité de l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène[1], le général Montholon réunissait en de petits cahiers ses notes quotidiennes. Un seul de ces cahiers semble avoir été conservé et il est en la possession de M. le vicomte du Couëdic. Il nous a semblé curieux de donner quelques-unes de ces notes : Si les idées générales sont souvent les mêmes que dans les Récits, les détails et les développements s’offrent parfois différents ; ces quelques pages trouvaient donc tout naturellement leur place ici.


I

De La Religion.


Un soir, la conversation tomba sur la religion. L’Empereur, après un mouvement très chaud, a dit : « Tout proclame l’existence de Dieu ; c’est indubitable… Dès que j’ai eu le pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion. Je m’en servais comme de base et de racine ; elle était à mes yeux l’appui de la bonne morale, des vrais principes, des bonnes mœurs. L’inquiétude de l’homme est telle qu’il lui faut ce vague et ce merveilleux qu’elle lui présente.

Quelqu’un lui ayant dit qu’il pourrait se faire qu’il finît par être dévot, l’Empereur a répondu qu’il craignait que non ; mais que, chez lui, l’incrédulité ne venait ni de travers, ni de libertinage d’esprit. « L’homme, ajoutait-il, ne doit jurer de rien sur tout ce qui concerne ses derniers instants. » — Comme on citait quelqu’un qui s’était vanté, en quelque sorte, de n’avoir pas fait sa première communion : « C’est fort mal à lui, a repris l’Empereur, il a manqué là à son éducation ! » Et continuant : « Dire d’où je viens, ce que je suis, où je vais, est au-dessus de mes idées, et pourtant tout cela est ; je suis la montre qui existe et qui ne se connaît pas. Le sentiment religieux est si consolant que c’est un bienfait du ciel que de le posséder. De quelle ressource ne nous serait-il pas ici ? Quelle puissance pourraient avoir sur moi les hommes et les choses si, prenant en vue de Dieu mes revers et mes peines, j’en attendais le bonheur futur pour récompense ? Quelle serait ma jouissance si le charme d’un avenir futur se présentait à moi pour couronner la fin de ma vie ! »

L’Empereur a terminé cette conversation en envoyant mon fils chercher l’Évangile, et le prenant au commencement, il ne s’est arrêté qu’après le discours de Jésus sur la montagne. Il se disait ravi, extasié de la pureté, du sublime et de la beauté d’une telle morale.

Au plus fort de la discussion du Concordat, M. l’abbé Grégoire ayant été mandé à la Malmaison, quand il y arriva, le Premier Consul se promenait déjà dans une allée discutant vivement avec le sénateur Volney : « Oui, Monsieur, disait-il, on dira ce qu’on voudra, il faut au peuple une religion et surtout de la croyance ; et quand je dis le peuple, Monsieur, je ne prétends pas encore dire assez, car moi-même, à la vue du spectacle de la nature, — et il étendait les bras vers le ciel avec une inspiration enthousiaste, — moi-même, je me sens ému, entraîné, convaincu. » — Et, se tournant vers l’abbé Grégoire : « Et vous, Monsieur, qu’en dites-vous ? » À quoi celui-ci répondit qu’un tel spectacle était bien fait pour donner lieu à de sérieuses méditations.

La Revellière-Lépeaux offrit un jour à dîner à Bonaparte qui l’accepta. Il n’y avait que la femme et la fille du Directeur à dîner ; après le dessert, elles se retirèrent, et la conversation devint sérieuse. La Revellière s’étendit sur les inconvénients de notre religion et sur la nécessité d’en avoir une, et vanta en grand détail les avantages de celle qu’il prétendait instituer : la Théophilanthropie. « Je commençais, dit Bonaparte, à trouver la conversation un peu lourde, quand tout à coup, se frottant les mains avec satisfaction, le Directeur me proposa de me ranger à sa religion, etc. Je ne m’attendais pas à cette nouvelle proposition. Toutefois, je répondis avec humilité que, dans les routes obscures, j’avais pour principe de suivre ceux qui me devançaient, et que j’étais résolu à faire là-dessus ce qu’avaient fait mon père et ma mère. »


II

Des couvents et des prêtres.


Au sujet de la Mélanie de La Harpe, l’Empereur disait : « Jamais un père n’a eu le pouvoir de forcer sa fille à être religieuse, jamais l’autorité n’y a donné les mains. — J’ai assisté à maintes prises d’habit, c’était une cérémonie fort suivie par les officiers : si une jeune fille eût dit non, nous l’eussions enlevée l’épée à la main. Il est donc faux qu’on employât la violence ; peut-être employait-on les séductions comme on fait pour les recrues. Le fait est qu’avant de conclure, elles avaient à passer par les religieuses, la supérieure, le directeur, l’évêque, l’officier civil et enfin les spectateurs. Le moyen que tout cela se fût entendu pour commettre un crime ! »

L’Empereur était contraire aux couvents, en général, comme inutiles. Il reconnaissait pourtant qu’il y avait certaines choses à dire en leur faveur.

Les tolérer, astreindre leurs membres à être utiles, ne reconnaître que des vœux annuels était, à son sens, le meilleur mezzo termine de tout ce qu’il y avait à en faire, car un empire comme la France pouvait et devait avoir des trappistes. Si un homme infligeait les pratiques qu’ils observent, ce serait la plus abominable des tyrannies, et pourtant, elles peuvent faire les délices de celui qui se les impose volontairement. Il avait autorisé les moines du mont Cenis, car ceux-ci étaient utiles, héroïques.

Il était d’avis que les moines seraient de beaucoup les meilleurs corps enseignants, s’il était possible de les maîtriser.

Il n’eut jamais à se plaindre du vieux clergé ; les anciens évêques se sont montrés reconnaissants de ce qu’il avait fait pour la religion, ils ont répondu à ses espérances ; ils eurent tous sa confiance et nul ne la trompa.

En parlant des prêtres et de la religion, l’Empereur disait : « L’homme lancé dans la vie se demande : D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Ce sont autant de questions mystérieuses qui nous précipitent vers la religion. Nous courons au-devant d’elle, notre penchant nous y porte. On croit à Dieu parce que tout le proclame autour de nous, et que les plus grands esprits y ont cru : non seulement Bossuet, mais Newton et Leibnitz.

« Telle a été pour mon compte, et à la lettre, la marche de mon esprit : j’ai eu besoin de croire et j’ai cru.

« Mais ma croyance s’est trouvée incertaine dès que j’ai raisonné ; peut-être croirai-je de nouveau aveuglément. Dieu le veuille ! Je n’y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux ; je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur.

« Toutefois dans les grandes tempêtes, dans les suggestions accidentelles, l’absence de cette foi religieuse, je l’affirme, ne m’a jamais influencé en aucune manière, et je n’ai jamais douté de Dieu. Car si ma raison n’eût pas suffi pour le comprendre, mon intérieur ne l’adoptait pas moins. Mes nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment.

« Lorsque je saisis le timon des affaires, j’avais déjà des idées arrêtées sur tous les grands principes ; j’avais pesé toute l’importance de la religion ; j’étais persuadé, et j’étais résolu de la rétablir ; mais on croirait difficilement les résistances que j’eus à vaincre pour ramener le catholicisme. C’est au point qu’au Conseil d’État, où j’eus grand’peine à faire adopter le Concordat, plusieurs ne se rendirent qu’en complotant d’y échapper : « Eh bien, se disaient-ils l’un à l’autre, faisons-nous protestants et cela ne nous regardera pas. »

« Il est sûr qu’étant donné le désordre auquel je succédais, je pouvais choisir entre le catholicisme et le protestantisme, et il est vrai de dire encore que les dispositions du moment poussaient toutes de ce côté. Mais outre que je tenais réellement à la religion de mon enfance, j’avais les plus hauts motifs pour me décider. En proclamant le protestantisme, qu’eussé-je obtenu ? J’aurais créé en France deux grands partis à peu près égaux, lorsque je voulais qu’il n’y en eût plus du tout. J’aurais ramené la fureur des guerres de religion. Ces deux partis, en se déchirant, eussent annihilé la France et l’eussent rendue l’esclave de l’Europe, lorsque j’avais l’ambition de l’en rendre la maîtresse.

« Avec le catholicisme, j’arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats. Au dehors, le catholicisme me conservait le Pape ; et avec mon influence et nos forces en Italie, je ne désespérais pas, tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce Pape. Et dès lors, quelle influence ! Quel levier d’opinion sur le reste du monde !

« Jamais, dans mes querelles avec le Vatican, je n’ai touché au dogme.

« Le Pape m’avait dispensé de la communion publique, et cette détermination me prouve la sincérité de sa foi religieuse. — Il avait tenu, à ce sujet, un conseil de cardinaux. La plupart avait insisté pour que je communiasse en public et disait que l’exemple en serait d’une grande importance pour l’Église, qu’il fallait que je le donnasse. Le Pape répondit : « S’il n’accomplit cet acte que comme on se soumet au programme d’un cérémonial, ce sera un sacrilège ; je ne puis le vouloir, ma conscience s’y oppose. » Dans sa charité chrétienne, il n’a jamais désespéré de me tenir pénitent à son tribunal. Nous en avons souvent causé de bonne amitié. « Vous y viendrez tôt ou tard, me disait-il avec douceur, et vous verrez quelle satisfaction pour vous-même. »

« Mon influence sur lui était telle que je le décidai par la seule force de mon raisonnement[2] à signer le Concordat de Fontainebleau, dans lequel il renonçait à la souveraineté temporelle. Il ne l’eût pas plutôt signé, du reste, qu’il s’en repentait. Aussitôt après que je l’eus quitté, il retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantail de ce qu’il venait d’arrêter. Si nous avions été laissés à nous seuls, j’en eusse fait ce que j’aurais voulu. J’aurais alors gouverné le monde religieux avec la même facilité que je gouvernais le monde politique. Quand on connaîtra la vérité sur mes querelles avec le Pape, on s’étonnera de tout ce que j’endurai de sa part, moi qui n’étais guère endurant !

« Pie vii partit de Paris sans avoir obtenu de moi la récompense qu’il croyait avoir méritée : il voulait que j’exhumasse, en faveur du Saint-Siège, la fameuse donation de la comtesse Mathilde[3]… »


III

Anecdotes.


Un jeune matelot anglais prisonnier en France s’échappa d’un dépôt. Il avait fait, avec beaucoup de difficultés et de patience, un petit canot, avec lequel il espérait joindre les vaisseaux de la croisière anglaise, mais il fut découvert. Napoléon, l’ayant vu, le fit venir et lui dit : « Mais tu as donc une bien grande envie de revoir ton pays ? Y aurais-tu laissé quelque maîtresse ? — Non, répondit le matelot, ce n’est que ma mère qui est vieille et infirme et que je voudrais revoir. — Eh bien ! tu la reverras ! » reprit Napoléon, et il commanda aussitôt qu’on prît soin de ce jeune homme, qu’on l’habillât et qu’on le transportât à bord du premier bâtiment croiseur de sa nation. Il voulut, en même temps, qu’on lui donnât une petite somme pour sa mère, faisant la remarque qu’elle devait être une bonne mère puisqu’elle avait un si bon fils.

Après les couches de Mme de Montholon, un jeune ecclésiastique anglais, très fervent, vint baptiser son enfant[4]. La religion ayant été l’objet de la conversation, sa figure nous montra une étrange surprise d’entendre nos regrets de nous trouver sans prêtre. Livré sans doute à la croyance vulgaire et au tas de sottises dont on nous environne sans cesse, il s’était attendu à se trouver parmi des renégats. Il lui échappa d’avouer qu’on lui avait dit et qu’il avait cru qu’à Madère, un prêtre s’était offert à nous, mais que nous l’avions repoussé en l’apostrophant grossièrement. Il fut bien surpris d’apprendre que si cette offre avait eu lieu, elle nous était demeurée étrangère. Profitant de cette circonstance, je priai l’ecclésiastique, après déjeuner, de vouloir bien passer chez moi, et là, je saisis cette occasion toute naturelle pour lui peindre la situation morale où nous nous trouvions. Nous avions des femmes, des enfants, sans parler de nous-mêmes, pour qui le manque des exercices religieux était une véritable privation. — On sait que cette grave lacune fut comblée ; des négociations furent entamées, par le cardinal Fesch, avec le Saint-Siège qui s’entremit auprès du cabinet britannique ; un aumônier fut envoyé à Sainte-Hélène. Pendant sa dernière maladie, Napoléon fut assisté par l’abbé Vignali.


IV

Portrait de Napoléon d’après lui-même.


Napoléon avait beaucoup d’amour-propre, une grande fierté intérieure. Caractère inflexible qui, une fois qu’il avait pris un parti, n’en changeait jamais. — Bon mathématicien. — Dans l’adolescence, morose et sombre, liseur de livres ; dès lors, tout annonçait en lui des qualités supérieures, un caractère prononcé, des méditations profondes, des conceptions fortes, de la sagacité dans le jugement. Ses amplifications étaient empreintes d’une bizarrerie qui le faisait appeler du granit chauffé au volcan. Il avait une instruction très étendue et il en faisait usage avec facilité, avec force, avec clarté.

À vingt ans, il était des plus instruits, pensant fortement et avec la logique la plus serrée. Son esprit était vif, prompt, sa parole énergique.

Il était partout remarqué et obtenait beaucoup de succès auprès des deux sexes, surtout auprès de celui qu’on préfère à cet âge. Il devait lui plaire par des idées neuves et fines, par des raisonnements audacieux. Les hommes devaient redouter sa logique et sa discussion, auxquelles la connaissance de sa propre force l’entraînait naturellement.

Dans sa jeunesse, il était fort gai, allant dans le monde et alerte. Son style était alors emphatique et abondant. Mais, plus tard, Napoléon devint grave, sévère dans sa tenue et peu communicatif.

En prenant le commandement des armées, il affecta une grande réserve et la dernière sévérité de mœurs. Sa conduite fut irréprochable, exemplaire. Il se montrait une espèce de Caton. Il dut le paraître à tous les yeux. Il était, en effet, un philosophe, un sage.

Quand la Révolution éclata, tout entier aux idées du jour ; avec l’instinct des grandes choses et la passion de la gloire nationale, il fut chaud patriote et prit le parti de la Révolution ; mais la Législative fut une époque nouvelle pour ses idées et ses opinions.

Napoléon, dès qu’il parut à Toulon, gouverna.

C’était l’ascendant du savoir, de l’activité et de l’énergie sur l’ignorance et la confusion du moment.

La première étincelle de la haute ambition lui vint, non après Vendémiaire et Montenotte, mais après Lodi.


V

Napoléon et Hudson Lowe.


Napoléon disait à Hudson Lowe[5] : « Il est une Providence vengeresse : tôt ou tard, vous porterez la peine de votre attentat contre moi !

« Un long temps ne s’écoulera pas que votre prospérité, vos lois ne l’expient.

« Vos ministres, par leurs instructions, ont assez prouvé qu’ils voulaient se défaire de moi.

« Pourquoi les rois qui m’ont proscrit n’ont-ils pas osé ordonner ouvertement ma mort ? L’un eût été aussi légal que l’autre ! Une fin prompte eût montré plus d’énergie de leur part que la mort lente à laquelle on me condamne !

« Je ne me tuerai pas, ce serait une lâcheté ; il est noble et courageux de surmonter l’infortune. Chacun ici-bas est tenu de remplir son destin. Mais, si l’on compte me tenir ici, vous me devez la mort comme un bienfait, car ma demeure ici est une mort de chaque jour.

« L’île est trop petite pour moi qui faisais tous les jours plusieurs lieues à cheval. Le climat n’est pas le nôtre ; ce n’est ni notre soleil, ni nos saisons. Tout ici respire un ennui mortel. La position est désagréable, insalubre ; il n’y a point d’eau, ce coin de l’île est désert, il a repoussé ses habitants.

« Ce n’est point une maison, ce ne sont pas des meubles qu’il fallait m’envoyer, mais, bien plutôt, un bourreau et un linceul ! »



  1. Ceci est une variante du chapitre x du tome Ier. Si les idées sont généralement les mêmes, les développements sont différents et valaient donc la peine d’être produits.
  2. La signature ne s’obtint pas aussi facilement que l’aurait dit Napoléon. Du reste, le Concordat de 1813, immédiatement désavoué par Pie vii, ne reçut pas d’exécution.
  3. Fille de Boniface ii le Vieux, héritière du duché de Toscane, des comtés de Modène, Ferrare, etc. Après la mort de son premier mari, Godefroi, duc de Lorraine, elle s’attacha à Grégoire VII et lui fit une donation secrète de ses biens. Elle mourut en odeur de sainteté en 1102, léguant ses biens au pape Pascal ii. Les papes et les empereurs se disputèrent son héritage pendant deux siècles. Le Saint-Siège en recueillit une faible partie, désignée sous le nom de Patrimoine de Saint-Pierre.
  4. Le prêtre catholique renouvela ce sacrement sous condition — Du C.
  5. Sir Hudson Lowe, dans ses curieux Mémoires, a fidèlement rapporté ces véhémentes objurgations. — Du C.