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Souvenirs de l’Emigration et du premier empire

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Souvenirs de l’Emigration et du premier empire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 25 (p. 91-123).
SOUVENIRS
DE L'EMIGRATION
ET DU
PREMIER EMPIRE

Je ne compte pas écrire mes mémoires personnels. Dieu m’en garde ! ils seraient trop insignifians. J’ai cependant regretté, voyant comme tout s’efface et s’oublie, de n’avoir pas mis par écrit, sur le vif, le récit de quelques-uns des événemens auxquels j’ai directement assisté. Parfois aussi je me suis dit que j’aurais bien fait de réunir mes souvenirs sur les relations intimes qu’il m’a été donné d’entretenir avec des personnes qui ont joué un rôle considérable dans les affaires de mon temps. Les détails familiers et sincères sur ce qui s’est passé dans l’intérieur des coulisses, les portraits des acteurs surpris dans leur déshabillé ont chance de rendre service aux historiens futurs. Ils peuvent les mettre sur la voie de l’exacte vérité ; ils ont, à tout le moins, l’avantage de les mettre en garde contre les fausses légendes, contre les versions complaisantes accréditées par les intéressés eux-mêmes, et de réduire à néant certaines déclamations et tous ces lieux communs qui risquent d’être reproduits d’échos en échos avec un bruit toujours grossissant. La tâche serait tentante, et peut-être l’entreprendrai-je un jour. Une pensée plus modeste m’a dicté ces pages [1]. M. de Barante, chargé, comme c’était l’usage à la chambre des pairs sous la restauration et sous le gouvernement de 1830, de prononcer l’éloge de mon père, m’avait demandé, en 1847, quelques notes sur la vie d’un collègue qu’il aimait beaucoup. J’en ai pris occasion pour écrire au courant de la plume ce que mon père m’avait raconté sur sa famille, sur son père, sur les années de sa jeunesse et de son âge mûr. Quand mon père parlait de lui-même, ce qu’il faisait rarement, ou des choses dont il avait été témoin, ce qu’il aimait assez, c’était avec beaucoup d’entrain et une bonne grâce particulière qui tenait surtout à sa parfaite sincérité, à la façon originale avec laquelle il se mettait lui-même en scène sans s’attribuer jamais le premier rôle et se plaisant plutôt à faire, avec une gaîté charmante, les honneurs de sa propre personne. Resté seul de mon nom, j’ai pris le parti d’écrire le récit de cette vie simple et droite, demeurée toujours si calme au milieu d’événemens si agités, afin que mon fils, qui n’a pas connu son grand-père, ne me reproche pas un jour d’avoir laissé rompre entre mes mains le fil fragile qui, de nos jours, relie si faiblement entre elles les générations d’une même famille.

Mon père est né en 1770 ; il était fils de Joseph-Louis Bernard de Cléron, comte d’Haussonville, lieutenant-général, chevalier du Saint-Esprit, grand louvetier de France, et de Mlle Victoire-Félicité de Guerchy, fille de Régnier, comte de Guerchy, marquis de Nangis, lieutenant-général et ambassadeur du roi Louis XVI en Angleterre. La mère de Mlle de Guerchy était une demoiselle Lydie d’Harcourt, l’aînée des filles du maréchal duc d’Harcourt, mort sans enfant mâle.

Toutes les personnes qui ont connu mon grand-père me l’ont représenté comme haut de taille, assez bel homme, fort imposant, se plaisant à exercer l’empire le plus absolu autour de lui, en particulier sur ses enfans. MM. de Laguiche et de Clermont-Montoison, ses gendres, qui m’en ont plusieurs fois parlé, l’ont toute sa vie grandement respecté et un peu redouté. Mon père lui-même ne fut jamais bien à son aise avec mon grand-père, qui prolongea fort tard l’exercice de son autorité paternelle, l’étendant même, comme cela était de tradition dans certaines familles, aux choses les plus insignifiantes. J’ai ouï dire qu’au camp de Lunéville, à une époque où mon père, déjà officier et présenté à la cour, portait l’uniforme d’aide de camp, mon grand-père lui disait quelquefois à haute voix d’un bout du salon à l’autre, devant tout le corps des officiers : « Monsieur mon fils (il ne l’appelait jamais autrement), ne me ferez-vous pas la grâce d’ôter vos mains de vos poches ? » Une fois, à la chasse à courre, dans un moment de hâte où chacun partait au galop à la suite des chiens, mon père, leste et pressé, s’était d’un saut élancé sur un cheval qu’il tenait en main. « Qu’est-ce à dire, monsieur mon fils ! depuis quand monte-t-on sur un cheval par sa droite ? s’écria mon grand-père ; ayez la complaisance de descendre et de remonter à la façon ordinaire, comme on vous l’a appris. » Mon père supportait ces traitemens avec beaucoup de patience ; cependant il en souffrait. Autant par bonté naturelle que par souvenir de l’ennui qu’ils lui avaient causé, il me les a toujours épargnés. C’était sa joie de vivre familièrement avec moi ; dans les dernières années de sa vie, cette familiarité était devenue une véritable camaraderie. Quand je la poussais un peu plus loin que de coutume, il me disait en riant : « J’aurais voulu te voir avec ton grand-père ; je ne sais pas trop comment vous vous seriez arrangés ensemble. »

Mon grand-père s’était trouvé de bonne heure à la tête d’une grande fortune fort délabrée, qu’il s’appliqua à rétablir. La Lorraine ayant été réunie à la France après la mort de Stanislas, roi de Pologne, il eut pour constante préoccupation de se ménager à la cour de France la même situation que sa famille avait occupée en Lorraine, et l’on peut dire qu’il y avait réussi, quand éclata la révolution de 89. Mon grand-père avait fait son chemin, comme toute la noblesse le faisait alors, par ses liaisons de société, par les faveurs de la cour, mais aussi par des services militaires très réels. Il était très lié avec le duc de Choiseul, qui, malgré ses défauts, fut encore le meilleur ministre qu’ait eu Louis XV. En 1780, M. de Flamarens s’étant montré disposé à traiter de la survivance de la charge de grand louvetier de France, la reine Marie Leczinska, qui se rappelait avoir vu en Lorraine cette charge occupée par des membres de notre famille, s’employa à la faire donner à mon grand-père. Il se trouva ainsi en possession d’une place de cour importante et très conforme à ses goûts, car il était grand chasseur.

On devine qu’avec l’existence et le caractère que je viens d’indiquer, mon grand-père n’ait pas goûté beaucoup le mouvement réformateur qui précéda la révolution, et les hommes qui se mirent à sa tête. Dans son intérieur il n’en parlait qu’avec humeur, et M. Necker, particulièrement, avait le don de lui être très désagréable. Cependant, comme lieutenant-général des armées du roi et commandant en second de la Lorraine, il sentait qu’il y avait convenance de sa part à rendre visite au ministre honoré de la confiance du roi et qui jouissait alors de toute la faveur populaire. Mon père m’a souvent raconté, depuis mon mariage, que mon grand-père se rencontra dans le salon d’attente de M. Necker avec le maréchal duc de Broglie, qui, animé de sentimens peu différens des siens, venait, lui aussi, remplir la même formalité : « Nous entrerons ensemble, lui dit le maréchal, et vous me présenterez à M. Necker, car je ne le connais pas. — Est-ce que vous croyez que je le connais plus que vous ? — Eh bien, nous nous présenterons l’un l’autre. » Ainsi fut fait. Cela amusait beaucoup mon père de penser que le petit-fils du maréchal avait épousé plus tard la petite-fille de M. Necker, et moi son arrière-petite-fille : « Le maréchal de Broglie et ton grand-père ne se seraient guère doutés alors, disait-il, que leurs familles et celle de M. Necker seraient un jour si étroitement alliées.

Mon grand-père n’émigra point Louis XVI, dont il avait pris directement les ordres et qui avait confiance dans son rare courage et son entier dévouaient, lui avait fait promettre de ne pas le quitter. Il tint religieusement parole, et fut toujours du nombre des personnes qui, dans les momens de crise, se rendaient individuellement aux Tuileries pour défendre la famille royale. Il y était au 20 juin ; il s’y trouva encore au 10 août, et pendant cette terrible journée il accompagna le roi partout, et jusque dans la loge du logographe. Quand la famille royale quitta l’assemblée législative et fut conduite au couvent des Feuillans, mon grand-père resta exposé à de grands dangers dont il se tira grâce à sa présence d’esprit. Il avait profité de l’obscurité qui régnait dans la loge du logographe et dans les couloirs de la salle pour déchirer ses manchettes de dentelles et cacher son chapeau galonné et son épée sous les banquettes. Ainsi accoutré, il se faufila parmi les représentans et les personnes de toute sorte qui évacuaient la salle et les tribunes. Le plus difficile était de franchir sans être reconnu l’espace compris entre le local où siégeait l’assemblée et la grille du pont tournant des Tuileries. C’était là que les hommes des faubourgs, encore échauffés par la prise du palais et par le massacre des Suisses, qui avait duré tout le jour, guettaient, pour les égorger à leur passage, les défenseurs du roi, désignés à leur haine, dans le langage du temps, par le nom de « chevaliers du Poignard. » Il était visible qu’au lieu de songer à le protéger, les membres du corps législatif s’éloignaient de lui à dessein, comme pour mieux le désigner aux colères de la populace. Mon grand-père, en traversant le jardin, avisa un malheureux enfant blessé d’une balle et qui gisait à terre entouré de plusieurs curieux. Il marcha droit vers le groupe et, comme il était fort, enleva sans rien dire l’enfant entre ses bras. Personne ne s’y opposa. Il parcourut ainsi chargé, sans se presser et comme uniquement occupé des soins à donner au petit blessé, les quatre ou cinq cents pas qui le séparaient de la sortie du jardin. Arrivé devant les premières lignes de ces redoutables énergumènes, il commande à haute voix plutôt qu’il ne pria qu’on lai livrât passage. Ce premier obstacle franchi, et toujours protégé par son précieux fardeau, mon grand-père longea les quais jusqu’au pont Royal et gagna ainsi la rue Saint-Dominique où était l’hôtel d’Haussonville, non sans avoir déposé l’enfant et quelques louis chez un pharmacien de la rue du Bac, en lui recommandant d’en prendre soin.

Ainsi échappé aux massacres du 10 août, mon grand-père passa à Gurcy les premiers momens de la révolution. En 1794 il fut, ainsi que sa femme et ses trois filles, détenu dans le couvent des Jacobins de Provins, érigé en maison d’arrêt pour les suspects. La chute de Robespierre l’en fit sortir. Mon grand-père, sorti de prison, vécut toujours régulièrement six mois chez lui à Paris et six mois à Gurcy, entouré de sa famille et de ses vieux serviteurs, menant à peu près la même vie que sous l’ancien régime, n’ayant presque rien changé à ses habitudes, surtout à Gurcy, chassant comme à son ordinaire, attendant et recevant de chacun le même respect et les mêmes traitemens que par le passé.

J’ai entendu raconter que peu de temps avant son entrée ou après sa sortie de prison, se promenant sur la route de Montigny à Donnemarie, mon grand-père s’y rencontra un jour avec un voiturier qui conduisait une charrette pesamment chargée. Tout à coup le cheval s’arrêta court, refusant de gravir la montée qui est assez raide à cet endroit. Le charretier de tempêter, de jurer, de fouetter sa bête à tour de bras ; le tout inutilement. Ce que voyant : « Vous vous y prenez mal, dit mon grand-père au charretier ; poussez à la roue, tandis que je conduirai votre cheval en zigzag sur la route. » — La charrette étant arrivée jusqu’au sommet de la côte, mon grand-père continua sa promenade escorté du charretier évidemment intrigué de savoir à qui il avait affaire. C’était l’époque où le tutoiement républicain était de rigueur. « Citoyen, est-ce que tu es de Montigny ? — Non, je ne suis pas de Montigny. — Est-ce que tu es de Donnemarie. — Non, je ne suis pas de Donnemarie. — Où demeures-tu donc ? — Je demeure à Gurcy. — Mais à Gurcy, il n’y a pas de bourgeois ; il n’y a que cette canaille d’aristocrate le ci-devant comte d’Haussonville. — Eh bien, c’est moi qui suis cette canaille d’aristocrate le ci-devant comte d’Haussonville. — Pas possible ! c’est vous qui êtes M. le comte d’Haussonville ! — Et tout de suite : — Ah ! les vilains ! ah ! les gueux ! ah ! les propres à rien ! les sans-culottes de Montigny et de Donnemarie, avec leurs comités, et leurs clubs, et leurs farandoles d’égalité et de fraternité ! Ce n’est pas eux qui m’auraient tant seulement donné un coup de main, comme vous avez fait, vous qui êtes pourtant un aristocrate et un ci-devant. Ah ! je leur dirai ce que j’en pense, ce soir, à leur comité des sans-culottes, » Cette rencontre et ces propos avaient beaucoup diverti mon grand-père, qui se plaisait à les raconter comme un souvenir de cette étrange époque.

Mon grand-père ne prit aucune part aux mouvemens politiques des temps qui suivirent, pas même à ceux qui avaient pour but le rappel des Bourbons ; non point qu’il fût indifférent ou timide, mais ayant vu crouler le vieil édifice monarchique qu’il respectait tant qu’il avait cru si solide, il s’était fait une idée terrible de la force révolutionnaire. Il n’imaginait pas qu’on pût en avoir sitôt raison, et n’espérait rien contre elle que de l’effet du temps. Il démêla de bonne heure dans Bonaparte l’homme destiné à livrer bataille à l’anarchie et à en triompher. Les campagnes du jeune général d’Italie excitèrent son admiration. Elle alla toujours en augmentant. « Quel homme ! répétait-il en apprenant successivement la défaite des armées ennemies à Marengo, à Ulm, à Austerlitz, quel homme ! .. » Mais rien n’égala son étonnement après Iéna. Comme tous les militaires de l’ancien régime, il avait une foi superstitieuse dans la tactique et la valeur de l’armée prussienne formée à l’école du grand Frédéric ; il avait pensé qu’elle résisterait mieux qu’aucune de celles auxquelles Bonaparte avait eu affaire jusqu’alors. Il était au lit, malade de la maladie dont il mourut, quand la nouvelle de la déroute des Prussiens à Iéna arriva à Paris. Il s’en fit lire tous les détails par mon père dans les gazettes du jour. « Ah ! quel homme ! quel homme ! répéta-t-il encore une fois, et quel dommage, monsieur mon fils, que ce ne soit pas le légitime ! N’importe ! cela ne durera pas ; le vrai roi reviendra. » C’était exactement, et à peu près dans les mêmes termes, le vieux refrain des jacobites sous Cromwell : The king will enjoy his own again. Mon grand-père mourut à Gurcy, le 1er novembre 1806.

J’arrive maintenant à mon père.

Mon père fut élevé chez ses parens par les soins d’un abbé qui portait le titre d’aumônier de la louveterie. Cet ecclésiastique était un ami de la famille, doux, éclairé ; mon père conserva toujours pour lui beaucoup d’affection. L’éducation de ce qu’on appelait alors les fils de famille était fort superficielle. On les élevait tout près du monde et pour le monde ; on était pressé de les y produire. Mon père, quoique tenu plus sévèrement que les jeunes gens de son âge, fut de bonne heure mêlé à la société du temps, prenant sa part dans les divertissemens auxquels son âge permettait de l’admettre. Avant d’être présenté à la cour, il avait été introduit dans le cercle intime de Mesdames, tantes du roi Louis XVI, et dans celui de la reine Marie-Antoinette. Il était des petites réunions qui avaient lieu à Versailles et à Trianon pour l’amusement des Enfans de France. La princesse de Lamballe, Mme de Polignac, quelques dames de la cour, leurs maris et leurs frères, quelques gentilshommes de la maison du roi, tout ce qu’on a depuis appelé la coterie de la reine, assistait au jeu des enfans et s’y mêlait. On dansait avec eux, on jouait avec eux des charades et des petites comédies. Les enfans retirés, les mêmes divertissemens se prolongeaient avec un égal entrain et, de la part de la reine, avec cet entier abandon qui lui plaisait tant, qui l’a fait si fort aimer par ses serviteurs, et si sévèrement juger par le public. Mon père, plus âgé que la plupart des autres enfans, était habituellement retenu par la reine pour jouer quelque rôle dans ces petites pièces improvisées. Un enfant de treize à quatorze ans ne pouvait être un observateur bien clairvoyant ; ce n’était pas non plus un témoin dont on se fût défié.

J’ai toujours entendu dire à mon père, dont les souvenirs d’enfance étaient très précis, que l’aspect de ces réunions était des plus innocens ; que la reine s’y comportait avec une grâce et une convenance exquises ; qu’entre ces femmes, la plupart si jeunes, quelques-unes si belles, et le petit nombre d’hommes admis dans leur intimité, le ton le plus parfait ne cessait de régner. On affectait de s’affranchir de l’étiquette parce que la reine le voulait. On faisait mine de la traiter comme toute autre femme parce que c’était une manière détournée de lui faire sa cour ; mais le respect demeurait entier à travers cette familiarité de convention, et la retenue se faisait encore sentir sous ce feint abandon. La reine seule parvenait à se faire illusion. Elle se félicitait avec une entière bonne foi d’avoir introduit à la cour de France les usages de la débonnaire Autriche. Suivant mon père, dans ce cercle si réduit, composé de ses intimes les plus privés et les plus à sa dévotion, son attitude était celle d’une femme soigneuse de ses devoirs, attachée à son mari, que son intérieur trop grave incommodait un peu, et qui allait chercher au plus près et au moindre risque possible les distractions naturelles à son âge. Des hommes qui passaient pour aimables et qui étaient alors à la mode y furent peu à peu introduits. Ils étaient bien accueillis de la reine ; mais aucun ne parut jamais avoir été particulièrement distingué par elle. Ainsi, beaucoup de laisser-aller, pas mal d’étourderie, peut-être un peu de coquetterie, mais une coquetterie générale et sans but, nulle apparence de manège, aucune ombre d’intrigue ; voilà tout ce qui apparut aux yeux de mon père. C’est dire qu’il n’a jamais ajouté foi aux attachemens ou sérieux ou frivoles qu’on a prêtés à la reine Marie-Antoinette. Il traitait ces bruits de folies et de sottises. On le mettait de mauvaise humeur quand on paraissait y croire.

A l’âge de quatorze ans, mon père reçut pour ses étrennes un brevet de lieutenant dans le régiment d’Armagnac, et à quinze ans un brevet de capitaine dans le mestre de camp cavalerie. Ce brevet ne le dispensait ni de ses études ni de son précepteur. L’abbé l’accompagna au camp de Lunéville, commandé par mon grand-père, où mon père figura avec le grade et l’uniforme d’aide de camp. Au retour du camp et quoique toujours tenu de fort court, il eut un peu plus de liberté ; il fréquenta le monde et vécut sans dissipation dans la meilleure compagnie de cette époque, au sein de cette société d’avant 89, qui se distinguait sinon par de bien solides qualités, au moins par une certaine élégance de mœurs et d’esprit. Il ne pouvait manquer d’y plaire, car il y apportait ce qui attire à tous les âges la bienveillance : beaucoup de simplicité, d’ouverture de manières, de la gaîté et nulle prétention.

Cependant les approches de la révolution se faisaient sentir ; les plus frivoles voyaient venir le moment où le sort de chacun allait dépendre de la tournure que prendraient les affaires publiques. Mon père, peu occupé de politique à cause de son âge, déjà éloigné par caractère de toute exagération, se demandait vers quel côté il se sentait le plus entraîné, quel parti il lui conviendrait d’embrasser, quand, un soir, le 1er octobre 1791, rentrant du bal de l’Opéra, il reçut de son père ordre de monter chez lui. Mon grand-père, malgré l’heure avancée, était assis devant son bureau ; il remit à mon père une lettre qu’il achevait d’écrire au marquis de Vaubecourt, un passeport et un sac de peau contenant 300 louis ; il lui dit qu’il avait fait choix d’un piqueur de la louveterie pour l’accompagner, et qu’il fallait qu’il partît le lendemain pour l’armée des princes. « Moi, je reste. Le roi me l’a demandé, je l’ai promis et je puis lui être utile. Quitter la France en ce moment n’est guère raisonnable, mais, à votre âge, il faut faire ce que font les jeunes gens de sa génération. »

Mon père ne fit aucune objection à cette manifestation d’une volonté qu’il était si habitué à respecter ; cette fois, comme toujours, elle n’était accompagnée d’aucune explication. Mon père sentait bien au fond du cœur qu’il était en âge d’avoir un avis sur une pareille détermination, et qu’il aurait eu le droit d’être consulté ; mais si l’on avait disposé de lui sans son aveu, on n’en avait pas disposé contre son goût. Le plaisir d’être complètement affranchi et maître de ses actions ne lui était pas indifférent. L’émigration était alors fort à la mode. Aux yeux d’un certain monde, rester en France avec la famille royale afin de partager ses dangers et pour la défendre passait pour une faiblesse, presque pour une trahison. Les rares amis dont mon père eut le temps de prendre congé, les femmes surtout, sans en excepter ses sœurs et sa mère, le félicitèrent de son départ comme d’un joyeux événement. On lui dit adieu comme à quelqu’un qui devait revenir le lendemain. Sans en rien laisser voir, mon père comprenait la solennité de cette séparation. Il avait comme le pressentiment de ses graves conséquences. A l’expression inaccoutumée de sa physionomie, à un serrement de main plus affectueux qu’il ne l’avait espéré, il crut voir que son père ne s’y trompait pas non plus. Le passeport, signé par M. de Montmorin, était pour Aix-la-Chapelle. Mon père s’y rendit d’abord, puis à l’année des émigrés.

Les émigrés de 91 n’étaient pas bien reçus par ceux qui les avaient précédés de l’autre côté de la frontière, mais mon père, recommandé au général de Vaubecourt et aussitôt employé comme son aide de camp, trouvait dans ses relations antérieures avec les princes, frères du roi, et en particulier avec le jeune duc d’Enghien, un suffisant appui. Des allusions désobligeantes vertement repoussées, et ce qu’on appelait alors une affaire heureuse avec un officier plus âgé que lui, firent le reste. En peu de temps, mon père s’était acquis à l’armée des princes toute la considération à laquelle son âge lui permettait de prétendre. Il m’a souvent dit qu’il n’avait jamais eu l’agrément de se faire la moindre illusion sur les chances des tentatives des émigrés. La cause qu’il servait lui plaisait plus que la manière dont elle était servie ; son bon sens sut tout de suite à quoi s’en tenir sur les folles espérances de ses compagnons d’armes ; leur confiance ne le rassurait guère et leur jactance lui déplaisait. Plusieurs fois j’ai prié mon père de mettre par écrit ses souvenirs d’émigration ; ils auraient été intéressans, car il avait beaucoup vu de choses, la plupart de fort près, et il avait tout retenu. L’enchaînement des événemens, l’aspect des lieux, la physionomie des acteurs grands ou petits, rien n’était sorti de sa mémoire. Il savait mille anecdotes curieuses qui peignaient d’une façon vive et quelquefois plaisante, l’état d’esprit de cette fraction de la noblesse qui, sortie de son pays par haine des idées dominantes et des tendances du moment, subissait elle-même, à son insu, l’influence qu’elle était allée combattre, et qui par ses mœurs, par ses goûts, sinon par ses opinons, demeurait française encore à force d’inconséquences. L’esprit, le ton et les modes de Paris ne cessèrent pas un instant de régner exclusivement parmi ce monde qui n’avait pas craint de se liguer avec l’étranger, mais qui redoutait plus que tout de devenir provincial. Les chansons nouvelles que chaque jour voyait éclore dans la capitale de la révolution étaient aussitôt répétées dans le camp des émigrés. On commençait par mettre des paroles royalistes sur les airs des jacobins. C’est ainsi qu’il y eut successivement un Chant du départ, une Marseillaise, une Carmagnole des émigrés ; mais les couplets primitifs avaient plus de verve : les premiers momens passés, on les chantait entre soi tout uniment et sans changement ; on les apprenait aux officiers allemands, tout ébahis de tant de liberté d’esprit. Mon père n’avait pas oublié une seule des folies de ce temps. Il avait retenu et pouvait chanter encore jusqu’au moindre refrain de ces bizarres chansons ; malheureusement il a toujours eu l’horreur d’écrire.

Quand l’armée des princes fut dissoute, mon père, redevenu libre, chercha à gagner Aix-la-Chapelle. MM. d’Aramon et du Tillet, ses amis, partirent avec lui. L’incursion que l’armée française, commandée par M. de Custine, faisait alors en Allemagne, les obligea de remonter jusqu’au delà de Cassel et de se diriger ensuite sur Dusseldorf. Aix-la-Chapelle était en ce moment au pouvoir des troupes révolutionnaires. A Dusseldorf, mon père se rencontra avec beaucoup de ses connaissances parties de Paris après lui, et avec la masse des émigrés refoulés de toutes parts par la marche envahissante des armées françaises. Les petites villes d’Allemagne en étaient encombrées. C’étaient des officiers de tout grade sortis de leurs corps, des gentilshommes abandonnant leurs terres, des courtisans chassés de la cour, et, mêlées à eux, nombre de femmes qui venaient rejoindre leurs maris. L’aspect chaque jour plus sombre de l’avenir ne suffisait pas à mettre un peu de gravité parmi ces exilés. Isolé, chacun se sentait à peu près ruiné, éloigné pour longtemps de son pays, et tremblait pour les parens restés en France ; réunis, on s’exaltait les uns les autres et l’on mettait en commun ses espérances. Ceux que leur âge aurait dû rendre plus expérimentés faisaient parade de leur insouciance, et donnaient le signal des plaisirs. Les dangers et les accidens de la fuite, le pêle-mêle dans les auberges, les privations, les embarras de tout genre qu’il fallait supporter pour la première fois, devenaient matière à mille joyeuses plaisanteries. Les femmes les plus jeunes et les plus élégantes paraissaient s’arranger le mieux de cette vie errante. J’ai entendu souvent mon père parler du ton leste, des manières dégagées que la plupart de ces dames avaient empruntés aux hommes parmi lesquels il leur fallait vivre. La conduite de quelques-unes d’elles était d’ailleurs en parfait rapport avec leur langage, quoique, depuis, il n’y ait guère paru. Mon père en savait de bonnes histoires. S’il les eût racontées, il aurait pu les commencer presque toutes comme Brantôme celles des femmes de son siècle. J’ai connu une très grande, très belle, très honnête et très vertueuse dame, laquelle, etc.

Mon père espéra un instant pouvoir rentrer en France ; mais les événemens prirent une tournure qui rendait toute chance de retour impossible. Le général Dumouriez venait d’abandonner l’armée française avec 1,200 de ses guides sortis pour la plupart des troupes de cavalerie légère. On en forma un régiment sous le nom de Uhlans, dont le commandement fut donné au fils du marquis de Bouille, et quatre régimens de hussards qui furent mis sous les ordres du duc de Choiseul, du prince Louis de Rohan, du prince de Salm et du baron de Hompesch. On les appelait des régimens français à la solde anglaise. Mon père commanda une compagnie des hussards de Salm ; ces troupes furent immédiatement employées à défendre la Hollande contre l’armée de Pichegru. On a beaucoup parlé de l’animosité qui régnait entre les soldats révolutionnaires et les corps d’émigrés ; voici un fait qui contredirait cette assertion. Les régimens dont je viens de parler étaient en face du principal corps d’armée dirigé par Pichegru ; mon père était aux avant-postes avec son ami M. du Tillet ; ils commandaient tous deux la grand’garde. Un matin, ils virent une forte colonne se diriger de leur côté. Bientôt un officier se détacha de la colonne et vint au-devant d’eux : c’était M. d’Aumont, depuis général, alors attaché à l’état-major du général Pichegru. Il venait dire de la part du général républicain qu’ayant eu ordre de la convention de fusiller tous les prisonniers français, il préférait les renvoyer sans rançon. Au moment où arrivèrent les prisonniers, escortés par des hussards et des chasseurs, la nouvelle de la mission de M. d’Aumont s’était répandue dans le camp. De part et d’autre les cavaliers descendirent de cheval ; on se fit politesse, on regarda curieusement les armes et les uniformes les uns des autres. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’on s’était attablé et qu’on trinquait ensemble en chantant ce refrain du temps : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? » Quand M. d’Aumont repartit, plusieurs de ses gens ne répondirent pas à l’appel ; ils s’étaient faufilés et cachés dans les tentes des émigrés. M. d’Aumont ne fit pas semblant de s’en apercevoir. En revanche, quelques hommes manquèrent le soir au camp des émigrés ; chacun était allé rejoindre le drapeau de ses vraies affections.

S’il n’y avait pas beaucoup d’élan parmi les soldats de l’armée des émigrés, au moins les officiers étaient-ils un peu au fait de leur métier. Il s’en fallait qu’il en fût de même des officiers de l’armée anglaise dont la plupart faisaient alors leurs premières armes sur le continent. Ils étaient, comme instruction, très inférieurs aux officiers émigrés, qui n’en savaient pas eux-mêmes beaucoup. L’issue de la campagne l’a fait assez connaître, mais mon père eut tout d’abord occasion de s’en apercevoir. On entremêlait habituellement les compagnies des différens corps, mettant une compagnie anglaise à côté d’une compagnie d’émigrés français, soit pour leur donner plus d’émulation, soit pour les faire observer les uns par les autres. Un jour, mon père occupait sur les derrières de l’armée une position ouverte de tous côtés ; il était fort sur l’éveil, car déjà venait de commencer cette retraite désastreuse qui n’a fini que sur les bords de la mer, lorsqu’il fut visité par un officier anglais d’un grade supérieur au sien, qui commandait le poste voisin : cet officier, qui était major, venait prier mon père de jeter un coup d’œil sur la manière dont il avait placé ses troupes. A première vue, mon père s’aperçut combien son camarade anglais ignorait les premiers élémens du métier. Comme il parlait assez bien anglais, il se risqua à lui adresser quelques observations ; elles furent accueillies avec déférence. La confiance s’établissant par degrés, l’officier anglais lui raconta qu’il ne faisait que d’arriver à l’armée, muni d’une commission qu’il avait achetée à Londres. Il demanda en grâce à mon père de vouloir bien disposer de tous ses hommes et de les commander, en cas d’alerte, comme les siens propres. Mon père s’en défendit à cause de l’infériorité de son grade ; mais le colonel du régiment anglais intervint sur l’entrefaite, et dit à mon père : « Monsieur le major est un peu novice ; il est sous mes ordres, et je le mets sous les vôtres. » Le major fut ravi de cet arrangement. Quoi qu’il en fût, soit que les dispositions de mon père ne fussent pas parfaites, soit que son major les ait mal exécutées, ou pour toute autre cause, la position fut enlevée pendant la nuit, et mon père, qui occupait un moulin qu’il avait garnisonné de son mieux, en fut délogé assez brusquement, non sans quelques risques personnels. Si l’affaire avait eu lieu de jour, mon père aurait pu dès lors reconnaître celui qui venait ainsi prendre possession de son gîte. Il l’a su depuis, et voici comment ; j’étais présent. Nous avions un vieux serviteur pensionné de l’état. Cet homme excellent, nommé Paré, parti de son village en 89 comme soldat, devenu officier, lieutenant, puis capitaine, était devenu, en 1815, épouser la fille de noire concierge du château de Plaisance, et, quittant son uniforme et ses épaulettes, n’avait pas hésité à reprendre chez nous, sa bêche de jardinier. Quand mes parens vendirent le château de Plaisance pour acheter l’hôtel de la rue Saint-Dominique, il demanda à nous suivre à Paris ; sa femme tenait la porte ; il prenait soin du jardin. Un jour un cheval que mon père aimait beaucoup tomba boiteux ; c’était un clou qui lui était entré dans le pied. On eut assez de peine à l’ôter. Tous les gens de la maison s’y employèrent, et le jardinier plus qu’un autre. L’opération finie : « J’ai vu, dit-il à mon père, dans la Hollande, non pas un cheval, mais cinquante chevaux, tomber ainsi boiteux à la fois, mais ce n’était pas par accident, c’était bien ruse de guerre. — Vous avez donc fait la guerre en Hollande ? en quelle année ? — Oui, monsieur le comte, en 93 et 94, et je me souviens parfaitement qu’une fois, marchant de nuit avec ma compagnie de fantassins et un détachement de cavalerie, pour tourner une position, nous fûmes bien étonnés de voir tous les chevaux, se mettre à boiter à la fois. C’étaient des clous à trois pointes dont les chemins étaient semés. Bêtes et gens, nous en fûmes fort embarrassés. Après tout, nous n’en prîmes pas moins le moulin ! — Le moulin ! Quel moulin ? Comment l’appeliez-vous ? — Ah ! je n’en sais rien ; c’était un petit moulin hollandais, comme il y en a tant du côté de Berg-op-Zoom. C’étaient des hussards qui le défendaient, ils n’y sont pas restés longtemps, car nous étions en force ; mais ces diables de clous… — Ces clous, c’était moi qui les avais fait semer sur les chemins, s’écria mon père en riant ; ces hussards, c’était moi qui les commandais. Je m’étais arrangé pour passer ma nuit dans le moulin, car il faisait très froid. — Ma foi, monsieur le comte, c’est moi qui y ai couché. — Alors vous avez dû y trouver une poule à la broche que je m’étais procurée à grand’peine et que j’étais en train de faire rôtir pour mon souper. C’est ma foi vrai ! mes hommes et moi, nous l’avons mangée. » Rien n’a jamais tant diverti mon père. Il se plaisait à raconter cette anecdote, singulier échantillon de nos guerres civiles ; il faisait effort pour la faire redire par notre jardinier, mais ce brave homme était un peu embarrassé de son ancienne victoire ; il n’en parlait jamais qu’à son corps défendant.

Après l’invasion de la Hollande par l’armée de Pichegru, et la dissolution du corps auquel il appartenait, mon père se rendit en Angleterre, où sa mère, comme fille du marquis de Guerchy, naguère ambassadeur à Londres, avait gardé quelques relations. Beaucoup de Français s’y étaient déjà réfugiés, entre autres les Harcourt. La branche anglaise de ce nom, alors représentée par lord et lady Harcourt, avait fait un excellent accueil à la famille des Harcourt français, les traitant avec grande considération, les faisant passer partout les premiers comme étant les aînés de la famille. Ils avaient acheté pour eux une petite maison à Staines, près de Windsor, et les y avaient établis. Mon père occupa d’abord un appartement dans cette maison ; il loua plus tard un logement à peu de distance avec M. d’Aramon. Le vieux duc d’Harcourt, de la branche française, était alors en correspondance réglée avec Louis XVIII qui portait le titre de régent. Il était une espèce d’ambassadeur secret de ce prince près du cabinet anglais ; il fît de mon père son secrétaire d’ambassade. Les matinées se passaient à déchiffrer les lettres qui venaient des agens du prince à l’étranger, et à correspondre avec eux. Le reste du temps, mon père l’employait à se perfectionner dans l’anglais, à visiter les Français qui s’étaient groupés autour de Staines. Les Harcourt, les Beauvau, les Vérac, les Fitz-James et les Mortemart formaient le fond de cette société. Toutes les personnes que je viens de nommer étaient, dans les premiers temps, réduites à une extrême pénurie ; elles la supportaient avec beaucoup de résignation et de bonne grâce, les femmes surtout. Chacun tâchait de tirer parti de ses petits talens. Les hommes qui savaient quelque chose (c’était le petit nombre) donnaient des leçons ; les femmes vendaient les ouvrages de leurs mains, car il était de mode à Londres de payer fort cher les mille colifichets que faisaient, en se jouant, ces nobles exilées. Malgré toute cette gêne, on se voyait beaucoup entre soi ; on employait mille moyens ingénieux pour continuer, dans la misère où l’on était tombé, la même vie de distractions à laquelle on avait été habitué. Les ménages les plus aisés prenaient des convives en pension. On donnait des dîners où chacun devait apporter son plat ; on convenait d’aller le soir prendre le thé alternativement les uns chez les autres. Dans certains cercles, il était entendu que chacun devait fournir son sucre ; c’était une galanterie qu’on faisait à la maîtresse de la maison de tirer une bougie de sa poche et de la poser allumée sur la cheminée. Il y avait à tout cela un peu d’affectation, mais aussi quelque sérieux. Ce qui était parfaitement vrai, c’était le besoin de vivre en commun, de se soutenir les uns les autres ; de parler ensemble de cette redoutable révolution qu’on avait d’abord si fort dédaignée et des dangers qu’elle faisait alors courir à des êtres bien chers dont on ne recevait plus de nouvelles.

En 1795, mon père s’embarqua à l’île de Wight, par ordre du duc d’Harcourt, sur un des bâtimens de l’escadre anglaise que commandait l’amiral Warren ; — l’amiral devait aller croiser sur les côtes de France et tâcher de se mettre en rapport avec les insurgés de l’ouest et du nord de la France. Mon père était chargé de rendre compte au duc d’Harcourt des opérations de l’amiral. On s’approcha autant qu’on put du rivage ; aucun des signaux sur lesquels on avait compté ne se fit apercevoir. L’amiral envoya quelques hommes à terre avec des drapeaux blancs, qui pouvaient passer à volonté pour des signaux de parlementaires, ou pour des emblèmes de contre-révolution. Les populations devant lesquelles on les agitait regardaient de loin, et s’enfuyaient quand on faisait mine d’approcher. Les douaniers répondaient seuls en tirant quelques coups de fusil à distance. Il était évident que le but de l’expédition ne pouvait être atteint. L’escadre anglaise rentra à Southampton ; c’était un dernier espoir déçu. La Vendée, qui avait un instant tenu tête aux armées républicaines, avait succombé sous le nombre, et payait alors par les derniers désastres l’héroïque et inutile effort qu’elle avait tenté. Mon père, de retour à Staines, s’y arrangea une vie paisible et occupée. Son éducation littéraire avait été assez incomplète ; il la refit tout entière, et reprit l’étude du latin qu’il n’avait pas poussée bien avant. Il se mit à lire avec un plaisir inattendu tous les auteurs classiques. Un latiniste était chose rare dans la société de Staines ; la duchesse de Mortemart, avec laquelle mon père était particulièrement lié, le pria de faire part de son beau savoir à ses fils, pour lesquels elle ne pouvait payer un précepteur. Il y avait là d’autres enfans à peu près du même âge ; les fils du prince de Beauvau, et celui de son ami M. d’Aramon. Mon père devint plus ou moins leur maître d’études. Tous ont conservé de ses leçons et de ses bontés pour eux un excellent souvenir.

Mon père, lorsqu’il avait reçu un peu d’argent de ses parens, allait parfois passer une partie de la saison à Londres. Il y fréquentait les salons de la meilleure société anglaise, toujours très empressée à faire bon accueil aux émigrés. C’était la mode. Il y avait à la fois de la sympathie pour la cause, une compassion véritable pour ces victimes de la démagogie révolutionnaire, parfois aussi un peu d’ostentation dans la façon dont s’exerçait cette large hospitalité. Lord Bridgewater fut au nombre de ceux qui se signalèrent par leur munificence, non moins que par l’originalité de ses procédés. Les membres du clergé français, particulièrement ceux qui appartenaient aux ordres monastiques, étaient assurés de trouver dans sa splendide résidence de campagne un refuge toujours prêt. Il avait élevé pour eux sur les pelouses de son parc, faisant perspective pour les fenêtres de son château, de jolies chapelles et des habitations élégantes rappelant le style des couvens de France. Capucins, chartreux, bénédictins, camaldules aux longues robes blanches, franciscains aux pieds déchaussés y étaient hébergés à ses frais. Il y avait toutefois une condition mise à cette hospitalité, condition bien facile à remplir. Quand lord Bridgewater avait du monde au château, le son de la cloche avertissait, à l’heure des repas, tous ces religieux qu’ils devaient sortir de chez eux pour se promener sur les gazons leur bréviaire à la main, et chacun dans le costume de son ordre. Ils faisaient ainsi point de vue dans le paysage, et lord Bridgewater ne manquait pas de faire remarquer que cela était bien plus pittoresque que des troupeaux de moutons ou de daims. A Londres, un comité anglais avait établi à ses frais un restaurant uniquement destiné aux émigrés français, et qui leur fournissait à des prix fabuleusement réduits une nourriture simple, mais propre et suffisante. La cuisine était à la française. Chefs, marmitons et garçons, tout le personnel de l’établissement était recruté parmi la colonie des émigrés. Mon père m’a raconté qu’un membre de la famille de La Rochefoucauld avait été réduit à y revêtir le tablier de service et à s’armer d’une serviette pour porter les plats aux cliens. Des scènes étranges se passaient souvent dans ce lieu de commun rendez-vous où les querelles n’étaient pas rares, où plus d’un nouveau débarqué venait faire étalage de ses travers particuliers ou des ridicules de sa province. Les Gascons foisonnaient à Londres. Ils faisaient la joie de leurs compagnons d’infortune, qui ne se gênaient pas pour en faire mille plaisanteries. Une caricature, due au crayon d’un émigré et qui fit beaucoup rire à cette époque, représentait un Gascon pataugeant dans les boues de la Hollande accablé sous le poids de son bagage et tramant une longue rapière. On lisait au bas : « Jé mé souis émigré pour remettre le roi sur son trône, é je l’y remettrai ! ma, qu’il s’y tienne bien, car si jamais je mé rémigre ! » Dans ce restaurant français, tandis qu’on apercevait dans quelques coins obscurs des gentilshommes encore bien mis, qui cherchaient à donner le change sur leur pauvreté, on en rencontrait d’autres qui, déguenillés à dessein, faisaient au contraire parade de leur misère. Mon père se rappelait y avoir vu entrer un jour deux beaux jeunes gens qu’un restant d’uniforme faisait aisément reconnaître pour d’anciens gardes du corps. Après avoir un peu bousculé tout le monde pour s’installer à la table la plus en évidence, l’un d’eux se mit à crier d’une voix de stentor au garçon qui était à l’autre bout de la salle : « Garçon ! combien la portion de haricots ? — Deux sous, monsieur. » Puis, après une inspection prolongée de la carte des prix, et d’une voix plus retentissante encore : « Garçon ! apportez-nous une demi-portion. »

Les Anglais, ceux surtout qui n’avaient jamais mis les pieds sur le continent, et c’était alors la très grande majorité, avaient peine à rien comprendre aux façons d’agir et à la tournure d’esprit de ces hôtes qui étaient venus en si grand nombre chercher un asile de l’autre côté de la Manche. Le caractère français, avec ses disparates, demeurait pour eux une énigme indéchiffrable. Ils rendaient justice au courage avec lequel les émigrés supportaient l’exil et ses cruelles souffrances. Ce qui les étonnait prodigieusement, c’était la parfaite insouciance, la véritable bonne humeur, souvent la gaîté avec laquelle quelques-uns d’entre eux, tombés de si haut, réduits si bas, prenaient eux-mêmes leurs terribles épreuves. La vérité est que, Dieu aidant, par suite de l’élasticité propre à la, race gauloise, et grâce à la surexcitation que la lutte contre l’adversité provoque chez les natures heureusement douées, beaucoup dé ces infortunés sur le sort desquels la société anglaise était disposée à s’apitoyer avec une gravité solennelle lui donnaient au contraire l’exemple du franc rire et des joyeux propos. Les rôles étaient intervertis ; c’étaient nos compatriotes qui guérissaient leurs consolateurs de la tristesse et du spleen. Mon père m’a raconté qu’un jour les habitans d’une ville anglaise, voisine du littoral, furent avertis que la tempête Venait de faire échouer à la côte un navire portant des émigrés français. Les douaniers et les agens du service sanitaire n’avaient pas cru pouvoir leur permettre de gagner la ville avant l’accomplissement des formalités en usage, ils étaient donc restés tout trempés de pluie et d’eau de mer, sans abri, sur la plage. A cette nouvelle, grande émotion dans la petite ville ; on organise une quête dans toutes les maisons ; on rassemble à la hâte des vivres et des vêtemens ; puis, hommes et femmes accourent les mains pleines sur le lieu du désastre, persuadés qu’ils vont assister au plus lamentable spectacle. Cependant un peu de temps s’était écoulé, juste assez pour que le soleil succédât à l’orage. La scène qui attendait les premiers arrivés n’était pas tout à, fait celle qu’ils avaient imaginée. Afin de s’aider à prendre patience et pour se réchauffer un peu, nos compatriotes, après avoir déposé en tas leurs habits mouillés que gardaient les dames, se livraient avec ardeur, en manches de chemise et comme de véritables écoliers, à une joyeuse partie de barres. Les Anglais n’en pouvaient croire leurs yeux.

Mon père qui, avec beaucoup de sérieux dans le caractère, était doué d’une intarissable bonne humeur, plaisantait volontiers sur les économies de toute sorte, sur les mille sacrifices qu’il lui avait fallu s’imposer, sur les adroites inventions auxquelles il avait dû recourir pour vivre à Londres pendant quelques semaines seulement, sur un pied convenable, dans la haute société anglaise où, sa naissance et son amabilité le faisaient non-seulement admettre, mais rechercher. Il se vantait d’avoir déployé des ressources d’esprit infinies pour renouveler un peu l’aspect d’un habit qui menaçait de n’être plus à la dernière mode. Il disait avoir fait preuve d’une adresse particulière pour pincer le pavé sur les trottoirs en culottes courtes, en bas de soie et en souliers vernis, afin de courir le soir, sans se crotter, d’un raout à un autre. Quand il trouvait que mes dépenses de jeune homme montaient un peu trop haut, il me disait parfois en riant : « J’aurais bien voulu voir comment tu t’y serais pris pour mener la vie élégante, comme j’ai fait à Londres pendant l’émigration sans avoir dans ma poche le dixième de la pension que je te donne. »

Ici, je perds un peu la trace de mon père ; je sais seulement qu’entre 1797 et 1800, ayant enfin eu de bonnes nouvelles de sa famille et curieux de visiter l’Angleterre, il alla avec ses amis, MM. de Vérac, d’Aramon et de Fitz-James, faire un voyage en Ecosse. Ce voyage se fit dans un petit gig à quatre roues. Le cheval appartenait à M. d’Aramon, et la voiture à M. de Fitz-James. L’équipage n’avait pas trop mauvaise tournure. Ces messieurs étaient convenus qu’au besoin ils panseraient eux-mêmes le cheval et feraient tour à tour, s’il le fallait, le métier de domestique. Il était de plus arrêté qu’on le prendrait de très haut avec celui qui se trouverait faire occasionnellement le service des autres, et sa consigne était de faire alors le mystérieux sur la condition de ses maîtres. De là mille incidens qui divertirent beaucoup les jeunes voyageurs. Un jour, mon père et M. de Fitz-James, après avoir visité la ville d’Oxford et le parc de Blenheim, envoyèrent M. d’Aramon, dont c’était le tour de jouer les valets, demander pour ses maîtres la permission de visiter l’intérieur du château. A peine introduits, ces messieurs furent rejoints par une dame que le majordome leur dit avoir été autorisée à visiter comme eux les appartenons. C’était la duchesse de Marlborough, curieuse de voir par elle-même quel effet les magnificences de son habitation allaient produire sur de pauvres émigrés. Le duc de Fitz-James et mon père la reconnurent parfaitement pour l’avoir maintes fois rencontrée dans les salons de Londres, mais ils se gardèrent bien d’en rien laisser voir. Afin de mieux les dérouter, la duchesse affectait de tout critiquer, de trouver les ameublemens de mauvais goût et les tableaux médiocres. M. de Fitz-James et mon père évitaient de répondre ; ils admiraient à qui mieux mieux tout ce que la duchesse se plaisait à dénigrer. Quand la visite fut terminée : « Quoi ! vraiment, dit leur compagne, vous allez vous en aller en trouvant tout cela beau et sans vous soucier de voir la maîtresse de céans et sans vous être inquiétés de savoir si elle est jolie et comment elle est bâtie ? — Milady, répondit mon père en riant, la demeure est très belle, et la maîtresse digne de la demeure. C’est même un lieu enchanté, car la fée qui le possède s’amuse parfois à s’y montrer sous la forme d’une simple visiteuse. Cependant, nous qui sommes aussi des génies déguisés, nous savons parfaitement que les honneurs de Blenheim nous ont été faits par la duchesse de Marlborough. »

Au retour de ce voyage de mon père en Ecosse, la tourmente révolutionnaire avait pris fin. Quelques-uns de ses compagnons d’exil étaient parvenus, grâce à la connivence tacite du premier consul, à se faire rayer de la liste des émigrés ; mon père se sentit dévoré du désir de rentrer en France et de revoir sa famille. Au commencement de 1800, il se rendit à Hambourg, puis en Hollande, qui lui avait été désignée comme la voie de retour la plus facile. A Hambourg, il avait trouvé des lettres de mon grand-père, qui lui indiquait les moyens de se procurer les papiers nécessaires pour passer la frontière française. Mon père rentra en France avec un laisser-passer qui lui fut donné par M. d’Argout, alors commissaire du gouvernement français à Anvers. Il y était désigné sous le nom de Louis Hamsen, négociant, domicilié à Altona. M. d’Argout qui délivrait le passeport, le bourgeois d’Altona qui le signait comme répondant de mon père, savaient parfaitement à quoi s’en tenir sur son compte ; ils firent semblant de ne pas s’en douter. D’Anvers à Paris, mon père ne cessa de tout regarder sur la route avec la plus avide curiosité ; il ne pouvait en croire ses yeux, tant il voyait d’ordre, de sécurité et de prospérité déjà renaissante dans cette France que, d’après la version des journaux anglais, il s’attendait à retrouver en proie à d’affreux désordres et aux plus vives souffrances. Son étonnement était visiblement partagé par un monsieur assis à côté de lui, dans la voiture publique, officier suédois, suivant son passeport, mais que, à son accent et à sa tournure, il était impossible de ne pas reconnaître pour un Français. Telle était cependant l’appréhension extrême des émigrés qui mettaient à nouveau le pied sur le sol de la patrie, et la méfiance réciproque, fruit de leurs longs malheurs, que mon père et son compagnon de voyage n’eurent garde d’échanger entre eux un seul mot, un seul regard d’intelligence, quoiqu’ils se fussent bien devinés l’un l’autre. Malgré la connivence évidente de tout le monde, et les allusions bienveillantes qui leur étaient sans cesse adressées, ils se crurent obligés de jouer leurs personnages jusqu’à Paris dans la cour des messageries. Mon père n’y était pas plutôt descendu qu’un homme âgé l’aborda, en lui demandant s’il ne venait pas de Hambourg. Cette question effraya mon père ; il crut avoir affaire à un espion, et s’en débarrassa comme il put. Un instant après, la même personne lui disait à l’oreille : « N’êtes-vous pas M. Louis ? » Nouvelle frayeur de mon père. « Eh monsieur ! je suis Lelièvre ; voici quinze jours que je viens tous les jours à la voiture par ordre de monsieur votre père. — Ah ! mon cher Lelièvre, c’est bien moi ; mais ne parlez pas si haut ; où allez-vous me mener ? — Chez vos parens. — Où sont-ils, mon cher Lelièvre ? — Toujours rue Saint-Dominique. Monsieur votre père n’a jamais quitté son hôtel depuis qu’il est sorti de prison. » Mon père n’en revenait pas ; il embrassait le vieux serviteur de la famille, lui faisait mille questions et pleurait de joie. Pendant- qu’un commissionnaire allait chercher une voiture de place qu’on ne pouvait trouver : « Prenez la mienne, lui dit de l’air le plus triste son inconnu de la diligence, prenez la mienne ; vous paraissez avoir des raisons d’être pressé ; moi, je ne le suis pas. » Mon père sauta dans la voiture sans prendre le temps de remercier.

Le bonheur qu’éprouva mon père en se retrouvant au milieu des siens, tous sains et saufs, rentrés dans leurs biens, établis à Paris et à la campagne à peu près sur le même pied qu’avant la révolution, ne saurait se décrire ; c’était un enivrement. Il accablait sa famille de questions, et ne se lassait pas d’entendre raconter les détails de ce qui s’était passé durant cette longue séparation ; il dut recommencer plusieurs fois lui-même le récit de ses aventures. Ses parens se montraient surtout curieux de la santé des princes français, de ce qu’ils avaient fait, de ce qu’ils comptaient faire, de leurs chances de retour. Mon père les surprenait fort quand il assurait que les plus chauds partisans de la cause royaliste n’aspiraient plus guère qu’à rentrer en France. Les personnes au milieu desquelles il se retrouvait jugeaient plus sévèrement que lui le gouvernement du jour. Témoin de l’ordre merveilleux qui régnait alors à Paris, il était plus frappé du bien que le consulat avait su accomplir en si peu de temps qu’effarouché des vestiges encore restés debout du régime révolutionnaire. Il se sentait de la reconnaissance et du bon vouloir pour les hommes qui lui avaient rouvert les portes de la patrie.

Mon père avait connu dans le monde de Londres Mlle de La Blache, fille du comte de La Blache, député de la noblesse à l’assemblée constituante. Mlle de La Blache, fiancée pendant l’émigration à M. de Sombreuil, qui périt d’une façon si tragique à la malheureuse affaire de Quiberon, était rentrée à Paris pour recueillir l’héritage de son père ; elle y était alors retenue par des affaires qu’elle ne pouvait terminer. Le choix de mon père ne fut ni suggéré par sa famille, ni déterminé par des considérations de fortune. Il contracta après un an d’attente, à trente et un ans, l’union qui fut l’intérêt principal de sa vie et assura le bonheur du reste de ses jours. Mes parens n’habitèrent pas à l’hôtel d’Haussonville ; ils s’établirent dans une maison rue de la Ville-l’Évêque, n° 1, à Paris. Ils passaient une partie de la belle saison au château de Plaisance, sur les bords de la Marne. Cette habitation faisait partie de la succession de M. Paris-Duverney dévolue au comte de La Blache, son neveu, et qui fut, en I775r l’occasion du procès soutenu par Beaumarchais d’abord contre mon grand-père le comte de La Blache, puis contre le juge Goëzman. A Paris comme à la. campagne, mes parens recevaient habituellement chez eux la meilleure compagnie du temps ; on jouait souvent la comédie à Plaisance, et les représentations de cette troupe d’amateurs avaient quelque succès.

Après son mariage avec Marie-Louise, quand l’empereur songea à se former une cour nouvelle qui ne différât pas trop de l’ancienne, mon père se trouva par son nom et par sa position assez naturellement, désigné. Un matin, il apprit qu’il venait d’être nommé chambellan en même temps que MM. de Montesquiou, de Noailles, de Montalembert, de Beauvau, de Gontaut, etc. L’émotion était très grande parmi les familles du faubourg Saint-Germain. Jamais coup d’état ne les avait touchées d’aussi près. Que résoudre ? accepter ou refuser ? Accepter, c’était rompre avec son parti, risquer de se brouiller avec un monde à l’esprit caustique et d’humeur peu tolérante. Affronter la mauvaise humeur de l’empereur ; pas moyen d’y songer. Combien de secrets conciliabules furent tenus pour décider cette embarrassante question ! Mon père ne consulta personne. Sa femme lui avait demandé d’agir comme bon lui semblerait, prête à accepter les conséquences de sa détermination. Mon père avait peu de goût pour les fonctions qu’on lui jetait à la tête. Il demanda, mais en vain, qu’on lui donnât un grade dans l’armée ; il était évident qu’on tenait moins à l’avantage politique d’attacher au régime nouveau une certaine classe de la société qu’au plaisir assez frivole de se composer un entourage aristocratique ; on voulait surtout faire reparaître les anciens noms à la nouvelle cour. Quoi qu’il en fût, mon père, en acceptant, entendit prendre une détermination sérieuse et sincère ; il dédaigna de se représenter comme contraint et forcé. Il regardait comme au-dessous de lui de dénigrer, dans le particulier, le souverain qu’il allait servir en public, et de faire secrètement opposition au régime auquel il venait de se rallier.

Les chambellans furent présentés en masse à l’empereur. Après la présentation, le grand maréchal du palais, Duroc, lui demanda quelles personnes il désignait pour commencer le service de semaine : « Cela m’est égal, dit l’empereur. — Mais enfin ? — Eh bien ! prenez le blanc et le crépu. » Le crépu c’était M. le comte de Labriffe, le blanc c’était mon père, qui, très blond dans son enfance, avait passé en peu d’années du blond au gris, du gris au blanc et n’en avait pas moins conservé une grande jeunesse de visage et de tournure. Ce contraste le faisait remarquer au premier abord. Au moment où il venait de faire cette fournée de chambellans, : l’empereur voulut ajouter, au plaisir de créer une nouvelle noblesse, le ragoût plus délicat d’accorder aussi des titres aux personnes de l’ancien régime. Comme il fallait d’ailleurs que toute grandeur émanât de lui seul, et qu’aucune distinction ne devait jamais remonter plus loin que son règne, il s’appliqua à bouleverser, là comme partout, les habitudes reçues. C’est ainsi que nombre de gens qui portaient le titre de comte ou de marquis avant la révolution furent créés barons. M. de Montmorency, dont la femme était dame d’honneur de l’impératrice Marie-Louise, et qui aurait aimé à demeurer le premier baron chrétien, fut fait comte. Ce fut le titre que l’empereur donna à M. de Labriffe et à mon père. Ils l’avaient porté dans leur jeunesse, et plusieurs se trouvèrent exceptionnellement dans le même cas. Au faubourg Saint-Germain, on les appelait « les comtes refaits. »

Les fonctions de chambellan mirent naturellement mon père en rapport avec tous les personnages considérables de l’empire. C’était pour lui une société toute nouvelle. Il s’y créa rapidement des relations qui lui ont laissé de bons souvenirs, quoiqu’il les ait négligées depuis comme toutes les autres, par sauvagerie et par ennui du monde. Ses fonctions nouvelles étaient assez astreignantes quand l’empereur était à Paris. Le chambellan de service couchait habituellement aux Tuileries, afin de se trouver le matin de bonne heure, au moment des audiences, dans le salon qui précédait la pièce où recevait l’empereur. Combien de généraux fameux, combien de ministres, de grands princes étrangers et de petits souverains, mon père n’a-t-il pas vus attendre patiemment, dans cette sorte d’antichambre, le moment où ils pourraient être introduite dans le cabinet de l’empereur. Par oisiveté, par passe-temps, pour se distraire de leurs ardentes préoccupations, la plupart de ces personnages entamaient la conversation avec le chambellan de service. Ce n’était pas des affaires du jour qu’on s’entretenait dans le salon d’attente. Les diplomates revenus des missions qui leur avaient été confiées, les chefs de corps, les administrateurs de toute sorte que la volonté du maître faisait voyager d’une extrémité à l’autre de son empire et qui venaient à leur passage à Paris recevoir une direction, des encouragemens ou parfois des reproches, ne causaient ni politique, ni guerre, ni administration. Ils ne songeaient qu’à l’empereur ; ils s’informaient curieusement des détails intérieurs du palais, des petites nouvelles de la cour. Ceux que la conduite des armées avait retenus au fond des camps, ou que des services rendus au loin avaient longtemps séparés du maître, semblaient craindre avant tout de ne pas savoir faire bonne figure de courtisan. Volontiers ils auraient demandé des leçons à mon père. Bien peu apportaient à ces audiences un visage tranquille. Quand elles se prolongeaient et s’animaient un peu, les interlocuteurs de l’empereur en sortaient le plus souvent très émus, exaltés ou atterrés, suivant le traitement qu’ils avaient reçu. Ceux qui n’avaient été admis que pendant un instant imperceptible n’en tarissaient pas moins en éloges. Ils ne pouvaient contenir leur admiration. L’expression de cet enthousiasme ne variait guère. « Si vous saviez tout ce que m’a dit l’empereur ? Ah ! quel homme, quel génie ! » disaient vingt fois le jour à mon père des personnes qui n’avaient fait qu’ouvrir et refermer la porte de son cabinet. Cette admiration était d’ailleurs parfaitement sincère. Le dévoûment passionné des généraux et des dignitaires de l’empire pour la personne de l’empereur était alors profond, quoique celui de quelques-uns ait failli depuis à l’épreuve. Ils l’aimaient réellement ; mon père en a eu mille preuves. Un jour, la porte du cabinet était restée entre-bâillée à cause des jeux du petit roi de Rome ; de la salle d’attente, on voyait l’empereur assis auprès de Marie-Louise et badinant avec l’enfant. Mon père se sentit frapper sur l’épaule. C’était un maréchal fameux qui n’était pas venu à Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience. « Mais voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, voyez donc ! , n’est-ce pas là le parfait modèle du bonheur domestique ? » Et le maréchal n’était pas seulement ému, il pleurait à chaudes larmes. Le spectacle de la grandeur heureuse a toujours eu le privilège d’attendrir le cœur des hommes.

Les jours où l’empereur se rendait au conseil d’état, le chambellan de service l’accompagnait toujours, non sans avoir reçu des valets de chambre trois ou quatre tabatières de rechange, car si les séances étaient intéressantes, si l’empereur se mettait à discuter, il faisait une consommation ou plutôt un gaspillage incroyable de tabac. Mon père a assisté à plusieurs belles discussions. Il n’y régnait pas toute la liberté qu’on a bien voulu dire, mais enfin la contradiction se faisait jour, dans les commencemens surtout et sur les sujets qui ne touchaient que de loin à la politique. Quand la discussion languissait, quand l’empereur avait envie de la ranimer, il adressait quelques provocations transparentes, quelquefois des apostrophes ou sérieuses ou plaisantes, aux membres éminens du conseil, à ceux qui se portaient volontiers ses contradicteurs. On sentait que le maître était de belle humeur et en train de discourir ; les langues se déliaient aussitôt.

L’empereur avait successivement repris tous les usages et les divertissemens de l’ancienne cour. Dans ces occasions, il aimait à être entouré de ses chambellans et des personnes de sa maison. Il affectait de causer de préférence avec eux. La chasse à courre redevint, comme autrefois, un des plaisirs les plus à la mode. La première fois qu’on essaya une meute nouvellement montée pour le cerf, mon père fut invité, quoiqu’il ne fût pas de service. C’était à Fontainebleau. Il y eut quelque temps de perdu au début ; le cerf détourné avait vidé l’enceinte ; les chiens le rapprochaient lentement. Pendant ce temps, l’empereur mit pied à terre et, la bride de son cheval à la main, commença à parler chasse. Mon père, grand amateur, lui expliqua par le menu comment on s’y prenait pour faire le bois et toutes les rubriques de la chasse à courre. Le cerf lancé, on partit. Quelques heures après, les chiens tombèrent en défaut ; nouvelle halte de l’empereur et de sa suite, nouvelle conversation, a Maréchal, dit l’empereur à Berthier, qui était son grand veneur, je parie que vous ne comprenez rien à ce qui se passe. Vous croyez peut-être que ces gens qui courent à cheval en donnant du cor avec ces chiens qui les suivent ne savent ce qu’ils font, et que, si nous relançons notre cerf, comme je l’espère bien, ce sera un hasard ; pas du tout c’est très savant la chasse à courre, presque aussi savant que la guerre. » Et là-dessus il répéta, d’une façon très exacte et très animée, tout ce qu’il venait d’apprendre l’instant d’auparavant. Il lui échappa cependant quelques erreurs. Mon père les releva en riant. « Ah ! monsieur d’Haussonville, vous êtes mon maître, mais pourquoi me trahissez-vous auprès du maréchal ? Avouez cependant que j’ai bien retenu vos leçons. » Cela était vrai. Mon père fut depuis invité à toutes les chasses ; l’empereur le questionnait sur le mérite de ses piqueurs et de ses chiens. Mon père lui disait ce qu’il en pensait. « Dites donc cela à Berthier. » Mon père n’en faisait rien, mais le grand maréchal du palais Duroc, avec lequel il était lié, lui disait de temps en temps : « Vous devriez demander à l’empereur de rétablir la grande-louveterie. » Que cette idée vint de Duroc ou de l’empereur lui-même, mon père fit semblant de ne pas comprendre. Nommé chambellan sans l’avoir souhaité, presqu’à son corps défendant, il ne se sentait pour le nouveau régime et pour son chef aucun sentiment incompatible avec les obligations de sa charge, mais il ne se souciait pas de recevoir, encore moins de solliciter, une de ces faveurs personnelles qui imposent la reconnaissance et le dévoûment comme un devoir. Mon père avait d’ailleurs plutôt du goût pour l’empereur, qui l’avait évidemment distingué parmi ses chambellans, car il le faisait continuellement mettre de service hors de son tour, et le traitait en toute occasion avec beaucoup d’affabilité. Les personnes qui approchaient l’empereur félicitaient mon père de cette constante bienveillance qui n’était pas également accordée à tout le monde. Elles s’étonnaient sinon de la familiarité, personne n’en a jamais eu avec lui, du moins de l’aisance avec laquelle mon père soutenait la conversation quand l’empereur l’entamait. Avec mon père, il la mettait invariablement sur le faubourg Saint-Germain, dont mon père commandait en second une légion : « Qu’est-ce que diront de cela vos amis et les belles dames du faubourg ? Elles me détestent bien, n’est-ce pas, sans en rien laisser voir… Comment telle chose se passait-elle dans l’ancienne cour ? Tous ces vieux usages étaient fort sensés ; ils avaient tous leurs raisons d’être ; j’en ai déjà rétabli beaucoup, je n’en resterai pas là, etc. » Il y avait presque toujours un but facile à discerner dans les moindres paroles de l’empereur. Il passait d’un sujet à l’autre brusquement, sans transition. Il aimait qu’on le comprît vite, qu’on répondît tout droit à sa pensée. Mon père s’y appliquait, c’était sa seule flatterie. Il n’aurait tenu qu’à lui de croire qu’il avait du crédit, car plusieurs personnes, dont il n’aurait jamais pensé qu’il pût être le protecteur, le prièrent d’intercéder pour elles. Une fois ou deux, parlant des gens qui touchaient de près à mon père et qui avaient demandé des faveurs insignifiantes, l’empereur avait dit : « Cela fera plaisir à M. d’Haussonville, il faut le faire. » On avait rapporté ce propos à mon père, mais il était persuadé que cette apparence de crédit tenait surtout à ce que l’empereur savait bien qu’il n’en prétendait faire aucun usage.

Mon père croyait au bon cœur de l’empereur ; il en donnait pour preuve ses attentions pour Marie-Louise qui le redoutait un peu, mais qui semblait avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait pas. à l’empereur qu’on s’en aperçût ; peut-être même y avait-il quelque affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il traitait la fille des empereurs d’Allemagne. Il allait de temps en temps à la Malmaison voir encore Joséphine, un peu en cachette de la nouvelle impératrice, et comme par hasard. Il mettait grand soin à ne pas rester seul avec elle. En sortant, il recommandait aux personnes de sa suite de pas dire qu’il était allé à la Malmaison : « Cela ferait de la peine à ma femme. »

Mon père a été témoin de quelques-unes de ces scènes de colère qui ont tant de fois épouvanté les Tuileries. Elles lui ont toutes paru parfaitement volontaires et combinées avec un art assez apparent, qui d’ailleurs n’en diminuait en rien l’effet. L’empereur ne procédait pas toujours par l’emportement et l’éclat. Il avait plusieurs manières d’accabler ceux contre lesquels il méditait une pareille exécution. M. de Fontanes, qui au temps du consulat lui avait adressé tant d’ingénieuses flatteries, devint un jour une de ses victimes. Voici comment et à quelle occasion.

L’Académie avait approuvé et autorisé la lecture eu séance publique du discours de réception à l’Académie française de M. de Chateaubriand. L’empereur s’était fait lire dans son cabinet par M. Daru les épreuves de ce discours qui éveillait fort, par avance, la curiosité publique. L’auteur du Génie du christianisme succédant à Chénier y parlait des événemens de la révolution, du jugement et de la condamnation de Louis XVI, d’une manière qui avait profondément irrité l’empereur. Il avait commencé par exhaler en termes fort amers sa mauvaise humeur contre les membres de l’Académie, qui avaient laissé passer de telles choses sans se douter seulement de leur danger. Il ne pouvait s’en taire avec les personnes de son entourage. Ce fut pendant plusieurs jours l’objet de tous ses entretiens. Mon père a gardé un exact souvenir des paroles dont retentirent alors les Tuileries : « Comment ! je me tue l’âme et le corps pour faire oublier à ce pays les divisions du passé ; je l’ai guéri de la fièvre révolutionnaire en l’enivrant de gloire militaire ; tous mes efforts tendent à faire vivre en paix sous mon sceptre l’ancienne et la nouvelle France. J’ai réuni autour de ma personne des hommes qui naguère se détestaient. Je fais vivre en bonne amitié dans ma cour, près de moi, les anciens émigrés, les membres du comité de salut public et les régicides,— car vous avez voté la mort de Louis XVI, vous, Cambacérès, quoique vous vous en défendiez, mais je sais bien ce qu’il en est… Et je permettrais, moi, que pour arrondir ses périodes un lettré vaniteux vienne compromettre les heureux résultats de ma politique. Les ingrats et les sots ! Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font ; ils ne comprennent rien au rôle qui m’est échu. Les royalistes ont toujours leur Henri IV à la bouche. Henri IV, c’est moi ! Ma situation est toute pareille à la sienne ; je refais ce qu’il a fait, et dans des temps plus difficiles, et mieux que lui peut-être, quoique ce fût un prince très habile. Il était placé entre les ligueurs et les protestans, comme je le suis entre les révolutionnaires et les gens de l’ancien régime. Quand, il faisait quelque chose pour ses anciens coreligionnaires : « Voyez, disaient les ligueurs, il est resté huguenot. » S’il accordait quelque faveur à des catholiques : « Il a oublié ses vieux et vrais amis, » s’écriaient Duplessis Mornay et ses premiers compagnons d’armes. J’ai affaire à des difficultés toutes semblables. On se tait, ou l’on récrimine à huis clos parce que je ne laisse pas parler si haut. Mais j’entends très bien ce qu’on n’ose pas dire ; je sais à quoi m’en tenir, et si je ne leur faisais pas la loi, ces gens-là se dévoreraient entre eux, car les passions qui dorment au fond des cœurs sont de nos jours autrement vives qu’au temps du Vert-Galant ; et toutes ces belles dames qui font les renchéries et ne veulent point paraître à ma cour, si je lâchais les lions, elles en verraient de cruelles ! C’est moi qui les protège tous, et je me laisserais braver par un paladin qui ne comprend seulement rien à l’œuvre que j’accomplis. Ah ! M. de Chateaubriand ne se plaît pas dans la France que je lui ai faite. Eh bien, qu’il aille vivre ailleurs ! .. »

Cependant ces sorties, dont l’écho n’allait pas assez loin, ne suffisaient pas à son dessein. Au dimanche suivant, quand l’empereur sortit de son cabinet pour se rendre à la messe avec la famille impériale, son regard parut chercher quelqu’un parmi la foule de ceux qui attendaient pour le saluer au passage. Il se fixa bientôt sur M. de Fontanes que ce regard parut pétrifier, et qui, plus mort que vif, semblait vouloir entrer tout entier dans la muraille contre laquelle il cherchait à s’effacer. L’empereur s’avança doucement vers lui, avec ce dandinement d’une jambe sur l’autre qui lui était particulier. Tous les yeux étaient grands ouverts, toutes les oreilles tendues ; on pressentait la tempête. Arrivé devant M. de Fontanes, dont les genoux tremblaient, il s’arrêta, haussa par trois fois les épaules, aussi lentement et aussi haut qu’il les put lever : Grands enfans î Pauvre France ! dit-il à demi-voix ; puis il reprit son chemin. Les personnes qui n’avaient pas perdu toute pitié s’empressèrent autour de M. de Fontanes resté comme affaissé sous ces paroles. Pareilles scènes ne peuvent jamais être oubliées de ceux qui les supportent. Ceux qui se les permettent ont-ils plus tard le droit de crier à l’ingratitude ?

Mon père fut nommé, en 1811, candidat au corps législatif pour l’arrondissement de Provins ; il l’apprit par le journal. L’usage voulait qu’on fît des visites aux sénateurs qui choisissaient, parmi les candidats, les députés définitifs ; mon père l’ignorait, et n’en fit pas. Les sénateurs crurent qu’il n’avait pas voulu, en sa qualité de chambellan, accomplir cette formalité ; il ne fut pas choisi.

Mon père était de service auprès de l’empereur quand il partit pour la campagne de Russie. A son retour, dans les circonstances que chacun sait, mon père fut encore désigné. L’empereur, qui avait toutes les espèces de mémoires, lui dit : « Mais vous étiez déjà de service quand je suis parti. » Et puis aussitôt, venant comme à l’ordinaire au faubourg Saint-Germain : « Ils croient avoir des raisons d’être contens dans votre faubourg ; mais ils se trompent encore cette fois ; je rétablirai mes affaires, j’en ai rétabli de plus difficiles. Au reste, c’est leur intérêt que je réussisse, qu’ils le sachent bien, et qu’ils se conduisent en conséquence. » Depuis ce retour de Russie, l’empereur, quoiqu’il affectât beaucoup de confiance, semblait avoir perdu toute tranquillité d’esprit. Il était agité et nerveux. Ses partisans, son entourage, étaient évidemment inquiets. Mon père m’a raconté que, à la séance d’ouverture des chambres législatives, l’empereur fit un léger faux pas en montant les marches du trône. Une des grandes croix qu’il portait sur sa poitrine tomba, et mon père la ramassa : « Pourquoi ne la remettez-vous pas à l’empereur ? lui dit Rapp, qui était à côté de lui. — Ne faisons pas remarquer cela, répondit mon père, des superstitieux pourraient en tirer mauvais augure. — Vous avez raison, répondit Rapp, et plût à Dieu qu’ils n’aient pas raison ! » C’était beaucoup dire de la part de Rapp.

Après les revers de la campagne de 1814, quand l’impératrice Marie-Louise, régente de l’empire, quitta la capitale menacée, mon père l’accompagna. MM. de Cussy, de Seyssel étaient de ce voyage, ainsi que M. de Beausset, préfet du palais, qui s’attribue dans ses Mémoires un rôle principal qui ne fut pas tout à fait le sien. Cette retraite avait été désapprouvée par le public et par la maison entière de l’impératrice. Le départ eut lieu de Paris le 29 mars au soir ; le 2 ou 3 avril, les princes Joseph, Louis et Jérôme, frères de l’empereur, étaient venus rejoindre à Blois ces tristes restes d’une cour déchue. Soit qu’ils eussent l’intention de se ménager une garantie du côté de l’Autriche en s’emparant de la personne de l’impératrice, soit qu’ils eussent songé à rejoindre, avec elle et son fils, l’armée française qui revenait d’Espagne et à tenter les dernières chances d’une guerre civile, ils employèrent tous les moyens, depuis la prière jusqu’à la menace, pour décider l’impératrice à passer de l’autre côté de la Loire. Elle résista tant qu’elle put ; ils parlèrent alors de l’y contraindre par la force. De plus en plus enrayée, Marie-Louise sortit précipitamment de sa chambre, et appela près d’elle M. de Beausset : « Monsieur, dit-elle tout effarée, les frères de l’empereur veulent me faire partir de Blois malgré moi ; ils me menacent de me faire enlever ainsi que mon fils. Que dois-je faire ? — Votre volonté, répondit M. de Beausset. — Mais obéira-t-on à ma volonté ou aux ordres des frères de l’empereur ? Allez, je vous prie, vous assurer des dispositions de ma maison. » La première personne que M. de Beausset rencontra fut mon père. Il lui raconta ce qui se passait ; mon père comprit en un instant la gravité du conflit et l’intérêt qu’il y avait à s’assurer de l’appui des officiers de la garde de l’impératrice contre la violence de ses frères. Sans consulter davantage, il descendit rapidement l’escalier au point de faire une chute assez rude, appela à grands cris les officiers de la garde qui se promenaient dans la cour, puis les haranguant du haut des dernières marches : « On veut, s’écria-t-il, contraindre l’impératrice à passer la Loire ; elle me charge de vous demander si vous la laisserez violenter par les membres du conseil de régence. La femme et le fils de notre souverain attendront-ils ici, entourés de nos respects, l’issue des événemens ou souffrirons-nous qu’on les précipite dans une fuite sans dignité et dans des essais de guerre civile ? Voulez-vous obéir à l’impératrice ? ou la livrerez-vous prisonnière à ses frères ? — Non, non, répondirent toutes les voix.— Eh bien, suivez-moi. » L’impression avait été rapide, le mouvement fut général ; tous ces officiers conduits par mon père assurèrent Marie-Louise de leur respect et de leur obéissance. Déjoués dans leur projet, les frères de l’empereur déclarèrent qu’ils avaient été mal compris et s’excusèrent fort humblement. Trois heures après, arrivait à Blois la nouvelle de l’abdication de Fontainebleau. Mon père se félicitait, en racontant cet épisode, de la résolution dont il avait fait preuve et de l’influence qu’elle a exercée sur le cours des événemens. « C’est la seule fois, disait-il en riant, que j’ai donné à l’histoire l’occasion de prononcer mon nom. Elle n’en aura pas long à dire, mais elle ne me blâmera pas. »

L’impératrice, en apprenant que l’empereur avait reçu en souveraineté l’île d’Elbe, voulut savoir ce qu’elle devait penser de son nouveau séjour ; elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n’est pas de questions qu’elle ne lui fît sur le climat, sur les habitans, sur les ressources du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu’elle pût avoir- un autre séjour que celui de son époux, ni un autre avenir que le sien. Son langage n’était pas seulement convenable sur le compte de l’empereur ; il était plutôt exalté. Il se modifia toutefois un peu après qu’elle eut reçu une lettre de l’empereur d’Autriche apportée par M. le comte de Sainte-Aulaire. Mon père est demeuré persuadé qu’elle était de bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu’elle a depuis si complètement oublié. Cependant, j’ai ouï raconter à M. le comte de Sainte-Aulaire une anecdote qui prouverait qu’elle n’éprouvait guère, même en ce moment, des sentimens qui fussent en rapport avec sa situation. Annoncé de grand matin, pendant qu’elle était encore couchée, M. de Sainte-Aulaire fut reçu par l’impératrice à peine éveillée et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds déchaussés sortaient de dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d’une si grande infortune, car la lettre dont il était porteur apprenait à la fois l’acte de déchéance et la tentative d’empoisonnement de l’empereur à Fontainebleau, il tenait les yeux baissés pour n’avoir pas l’air d’observer sur sa figure l’effet de la triste missive. « Ah ! vous regardez mon pied, lui dit l’impératrice ; on m’a toujours dit qu’il était joli. » Cette préoccupation de coquetterie féminine parut singulière à M. de Sainte-Aulaire en pareille circonstance.

Pendant que mon père accompagnait l’impératrice Marie-Louise, les péripéties de la campagne de France avaient amené l’empereur Napoléon tout près de Gurcy. Le 18 janvier 1814, il avait couché au château de Nangis ; il en était parti le 19 de très bonne heure, anxieux d’apprendre les nouvelles de ce qui s’était passé à Montereau, d’où le général Pajol avait reçu ordre de chasser les Prussiens et les Wurtembergeois. Arrivé à trois lieues de Nangis, au carrefour des routes de Donnemarie et de Montereau, l’empereur descendit de cheval et se fit allumer un feu de bivouac sur un des côtés du grand chemin, au coin de l’avenue de Gurcy, près d’une rachée d’acacias que j’ai fait conserver. Avec la connaissance parfaitement exacte qu’il avait du pays, il ne se souciait pas de continuer sa marche jusqu’au village de Salins, situé dans un fond entre deux pentes assez abruptes, parce que les Prussiens pouvaient avoir intercepté la route en cet endroit. Il soutenait avec raison qu’il devait y avoir moyen de se rendre par des chemins de plaine jusqu’à Montereau. Dans son état-major, personne ne pouvait lui donner à cet égard une assurance positive : « A qui sont ces bois ? — A M. d’Haussonville, répondit M. de Mortemart, qui faisait en ce moment près de lui les fonctions d’officier d’ordonnance, et le château est à une demi-lieue d’ici. — Allez-y prendre les informations dont j’ai besoin. » M. de Mortemart partit, mais il fut reçu à coups de fusil par un corps détaché de Prussiens qui avaient coupé l’avenue et passé la nuit dans les taillis qui la bordaient. M. de Mortemart revint. « M. d’Haussonville est grand chasseur, il doit y avoir des gardes ici connaissant bien les environs ; qu’on aille les chercher. » Un de nos gardes faisait justement partie des groupes de paysans qui regardaient curieusement l’empereur. Il s’avança et donna les renseignemens désirés. Pendant ce temps-là arriva le courrier du général Pajol apportant la nouvelle de la déroute des Prussiens au pont de Montereau.

Depuis que je suis devenu propriétaire de Gurcy, j’ai toujours eu l’intention d’élever une pierre commémorative en cet endroit et d’y mettre la date du jour où l’empereur Napoléon Ier y apprit le dernier succès réservé à ses armes. Je n’ai point voulu le faire sous le règne de Napoléon III. Le régime impérial était trop à la mode. Qui sait ! on aurait peut-être pris cela, de ma part, pour un acte de courtisanerie. Depuis j’ai hésité, mais pour un autre motif. Qui sait encore ? Peut-être cela passerait-il aujourd’hui pour un acte d’hostilité contre la république ? Bref, le monument est encore à élever. Si j’attends que les passions des partis soient éteintes ou que les sottes interprétations aient cessé d’avoir cours, cela pourra me retarder longtemps.

Mon père ne fut ni bien ni mal reçu à la nouvelle cour. La rentrée des Bourbons était bien loin de lui déplaire ; mais la façon méprisante dont les partisans du nouveau régime parlaient de l’empire et de l’empereur lui paraissait aussi ridicule qu’imprudente. On le nomma officier supérieur dans la première compagnie des mousquetaires gris de la garde du roi, dont M. de Lauriston. était capitaine. En cette qualité, il dut, lors du retour de l’île d’Elbe, escorter Louis XVIII jusqu’à la frontière de Belgique. La fortune ne contrariait pas son inclination en l’envoyant, à si peu de jours de distance, protéger tour à tour la retraite de ceux qu’elle avait successivement trahis. Rentré à Paris, mon père fut, par suite d’une mesure générale, exilé par l’empereur à quarante lieues de la capitale. Gurcy était à vingt lieues, on lui permit d’y résider. Pendant qu’il était chez lui, il reçut une lettre par laquelle le ministre lui annonçait que le roi Louis XVIII l’avait nommé et que l’empereur le confirmait officier de la Légion d’honneur. Ainsi mon père se trouvait à la fois exilé et décoré par le nouveau gouvernement.

Le retour définitif des Bourbons réjouit beaucoup mon père. L’établissement d’une monarchie constitutionnelle, sur le modèle de celle qu’il avait vue en Angleterre, était conforme à ses opinions. La création d’une pairie héréditaire lui paraissait consacrer l’alliance heureuse des souvenirs du passé et des besoins du présent. Il fut nommé pair le 17 août 1815. Il apprit sa nomination par un billet que lui écrivit M. le comte Molé avec cette suscription : « A M. le comte d’Haussonville, pair de France, M. le comte Molé, pair de France. » Ils firent ensemble les visites d’usage. Mon père porta dans l’exercice de ses nouvelles fonctions un zèle qui ne se ralentit pas un instant pendant toute la durée de la restauration. Tous ses collègues ont apprécié la remarquable rectitude de son esprit, son inaltérable modération, sa tranquille fermeté, son désintéressement absolu. Partisan très décidé du principe de la légitimité, il portait un grand respect aux prérogatives de la couronne ; il était d’avis qu’on ménageât les susceptibilités royales et que la pratique du gouvernement représentatif ne fût pas, au début, rendue trop difficile ou trop blessante pour les princes de cette maison habituée depuis si longtemps à exercer un pouvoir sans contrôle. Cependant les tentatives faites pour reprendre par la violence ou par la ruse les concessions octroyées en 1815 lui parurent toujours des actes de folie et de mauvaise foi. Jamais il ne prêta son concours aux manœuvres des ultra-royalistes. Il les combattit dans tous les temps et sous toutes les formes.

Jusqu’en 1821, époque de la mort du cardinal de la Luzerne, mon père avait assisté régulièrement aux réunions politiques qui se tenaient chez ce prélat éclairé. Plus tard il fut l’un des organisateurs des réunions d’un esprit tout semblable qui prirent le nom de réunions Mortemart, et plusieurs fois on se donna rendez-vous chez lui pour s’entendre sur l’opposition à faire aux mesures du ministère de M. de Villèle, dont mon père s’était porté l’adversaire résolu. A la cour, où l’on ne pouvait douter de l’attachement de mon père et de son peu d’ambition, on ne comprenait rien à cette conduite. « Mais d’où vient donc le mécontentement de M. d’Haussonville ? disait Charles X. Est-ce qu’il voudrait qu’on le fît duc ou grand louvetier ? Encore faudrait-il au moins qu’il prît la peine de le demander. » Mon père n’avait rien à demander, car, en réalité, il ne souhaitait rien, sinon de pouvoir détourner à temps un malheureux prince de la voie funeste où il s’engageait alors, et qui le conduisit aux abîmes. Lors du ministère de M. de Martignac, mon père fut nommé secrétaire de la chambre des pairs. En cette qualité, il allait, avec le bureau de la chambre, porter, de temps à autre, aux Tuileries, les lois qu’avait votées la chambre. Charles X retenait toujours le bureau pour causer ; la loi récemment votée servait habituellement de point de départ à la conversation, mais bientôt on passait à des généralités politiques. Non-seulement le roi, qui s’adressait plus volontiers à mon père, parce qu’il l’avait connu en émigration, tenait dans ces occasions un langage parfaitement constitutionnel, mais il semblait mettre quelque empressement et presque de l’affectation à rassurer ses interlocuteurs sur ses dispositions à l’égard de la charte et des libertés publiques. Ses paroles avaient l’air un peu étudiées, mais d’ailleurs enjouées, caressantes. Étaient-elles sincères ? Mon père n’en a jamais douté.

Les ordonnances de juillet ne surprirent pas seulement mon père, elles l’indignèrent. Il aurait toutefois préféré un autre dénoûment à la crise. Le 3 août, il écrivit au lieutenant général du royaume pour l’engager à ne pas porter ses mains sur la couronne et à la placer sur la tête du duc de Bordeaux. — Le roi n’a jamais parlé de cette lettre à mon père, qui a toujours cru cependant qu’elle était parvenue à son adresse. Voici pourquoi : A la sortie de la séance du 9 août 1830, la reine prit mon père par le bras, et, l’entraînant et le pressant contre elle, se mit à lui parler d’une voix émue et précipitée. Malheureusement les tambours qui battaient aux champs empêchèrent mon père d’entendre cette confidence royale. «…Malgré nous, croyez-le bien, malgré nous, » furent les seuls mots qui parvinrent un peu distinctement à son oreille. Il a toujours été persuadé que la reine, ayant eu connaissance de sa démarche, avait voulu lui expliquer les motifs de la détermination du roi. Mon père prêta serment comme pair de France, non sans quelques scrupules que sa raison et son amour du pays firent taire. La veille de la séance, il avait rencontré M. le prince de Laval-Montmorency, qui lui avait exposé au long toutes les raisons qui devaient, suivant lui, porter tous les gens raisonnables à se grouper autour du gouvernement nouveau. Cependant il se trouva que le lendemain il se refusa à prêter serment. « Qu’est-ce qui vous a pris ? lui dit mon père, la première fois qu’ils se retrouvèrent ensemble ; ne m’avez-vous pas engagé fortement à continuer de siéger à la chambre des pairs ? — Ah ! moi, c’est différent, un Montmorency ! vous comprenez ? — Je ne comprends pas du tout, répondit mon père, et je trouve votre raison plus que singulière. » Le prince se mit à balbutier, comme c’était assez son habitude.

Mon père prêta le concours le plus constant à toutes les mesures qui pouvaient consolider le gouvernement de 1830, mais l’abolition de l’hérédité de la pairie, et la nomination successive d’un grand nombre de pairs nouveaux qu’il ne connaissait pas, lui firent perdre peu à peu son entrain pour les affaires publiques. Ce fut par devoir, ce ne fut plus par inclination qu’il suivit les débats de la chambre. Après la mort de sa mère, en 1836, il prit pour la campagne qu’il avait toujours beaucoup aimée, et pour la terre de Gurcy dont il était devenu possesseur, un goût encore plus prononcé. Il en revenait le plus tard possible, et y retournait aux premiers beaux jours. Rien ne lui plaisait tant que la vie régulière et paisible qu’il s’y était faite. Quand nous étions tous réunis avec quelques amis, il se sentait parfaitement heureux.

C’est le 1er novembre 1846, anniversaire du jour de sa naissance et de la mort de mon grand-père, que j’ai perdu mon père à Gurcy. L’inflammation de la gorge qui l’a enlevé fit, dès le second jour, les plus terribles ravages et le priva de l’usage de la parole. Il ne garda dès lors aucune illusion sur son état et l’envisagea sans trouble. Il prit affectueusement les mains de ma mère et les mit dans les miennes, embrassa tendrement ma femme et mes enfans et demanda le curé du village. Son regard semblait prendre congé de chacun, et ses lèvres nous souriaient encore quand déjà son visage portait les traces de sa fin prochaine ! ..

« Votre père est une créature aimée du ciel, m’avait dit plusieurs fois Mme de Broglie, qui lui portait une véritable affection, et la paix de Dieu règne dans son âme à son insu. » Cette paix intérieure ne fut jamais plus visible qu’à ses derniers momens.


Cte D’HAUSSONVILLE.

  1. Le travail qu’on va lire est extrait d’un livre fort intéressant de M. le comte d’Haussonville, intitulé Souvenirs et Mélanges, et que la maison Colmann Levy mettra prochainement en vente.