Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 2/05

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CHAPITRE V.


L’incendie. — Maladie de Louis XV. — Fête aux Tuileries pour sa guérison. – Passe-droit du Régent. — Démission du Marquis de Créquy. — Mort de Cartouche. — Départ de l’auteur pour l’Italie. – Rencontre d’un faux-monnoyeur qu’on mène au supplice. — Sa déclaration prétendue. — Le Marquis de Créquy obtient sa grace. — L’héritière de Monaco. — Le Duc de Savoie. — Les seigneurs de Blacas. — La maison de Chabannes et M. de la Palice. — Mademoiselle Anjorrant. — Les Anges-Orants. — Les Cousins du Roi. — Distinction entre les parens de la maison royale et les grands officiers de la couronne à qui l’on donne ce titre. – L’Évêque de Lisieux. — Matignoniana.

Je ne vous tiens pas quitte encore de cette malencontreuse année 1721, à qui j’ai toujours gardé rancune pour la fin tragique de ce pauvre Comte Antoine, et pour autres griefs dont je me contenterai de vous parler sommairement. C’est à savoir d’abord la maladie du Roi, qui nous tortura pendant plus de quinze jours ; ensuite la misère et la ruine générale après la chute du Système, qui fut suivi de la banqueroute et la fuite de Law, qu’on eut bien de la peine à soustraire à la fureur populaire ; enfin la peste de Marseille et de plus un incendie qui dévora tout mon village de Gastines et qui nous a coûté plus de cent vingt mille livres, tant pour nos déboursés charitables que pour la perte de nos droits seigneuriaux et nos revenus fonciers, dont M. de Créquy voulut bien faire à mes vassaux et mes tenanciers, la remise et l’abandon pour trois ans[1]. Enfin, M. le Régent fit un passe-droit à M. de Créquy en faveur de M. de Bellisle, qui n’était pas alors Maréchal de France, et Duc et Pair encore moins. Votre grand-père y mit une hauteur parfaite ; il écrivit au Roi, séant en son conseil qu’il ne pouvait plus continuer à le servir avec honneur ; il écrivit en quatre lignes à M. le Régent, nullement pour se plaindre et seulement pour lui donner sa démission de Directeur-Général de l’infanterie ; et nous voilà partis pour Venise, où mon père était Ambassadeur extraordinaire.

Avant de quitter Paris, j’aurais voulu vous parler de la désolation générale pendant la maladie du Roi, comme aussi des jubilations qui furent la suite de sa guérison ; mais tous les écrivains du temps ne m’ont laissé rien à dire sur toutes les choses de prescription extérieure ; ainsi je vous dirai seulement que ce furent les corporations judiciaires, la ville de Paris, et le Maréchal de Villeroy, Gouverneur de S. M. qui firent tous les frais des Te Deum et des réjouissances civiles, car le Régent et M. son fils n’en dénouèrent pas les cordons de leurs bourses. J’ai assisté à cette belle fête qui fut donnée aux Tuileries par M. de Villeroy et c’est ici le cas de relever un faux rapport du Duc de Saint-Simon, qui ne s’y trouvait point et qui n’y pouvait pas être, attendu que le Maréchal n’y avait convié, ni lui, Duc de Saint-Simon, ni aucun autre familier du Palais-Royal.

Les Tuileries étaient magnifiquement illuminées en fleurs-de-lys, par des lampions de verre qui couraient d’un arbre à l’autre en guirlandes de fleurs-de-lys ; toutes les allées étaient garnies par de grands ifs découpés en fleurs-de-lys, et les feux d’artifice qu’on tirait tous les quarts-d’heure avaient la même forme. On n’a jamais vu décoration plus royale et plus nationale. Les Tuileries, les rues adjacentes et jusqu’aux toits des maisons voisines étaient remplies et couverts d’une multitude de peuple en exultation tellement délirante que cela finit par donner des vertiges au petit Roi, qui s’en vint précipitamment se réfugier dans un coin de la salle des gardes, où il s’assit auprès de nous sur une banquette en disant qu’il n’y pouvait tenir ; ce fut seulement au bout d’un quart d’heure, que le Maréchal de Villeroy lui vint dire : — Mon maître, venez donc vous montrer à votre bon peuple qui vous aime tant et qui vous attend ! Voilà, je vous assure, tout ce qui fut dit par le Maréchal, et le Roi s’en retourna tout aussitôt sur le balcon sans plus se faire prier.

M. de Villeroy m’a toujours paru le plus vaniteux, le plus déraisonnable et le plus fanfaron des courtisans ; mais dans cette occasion-ci je vous puis certifier qu’il ne proféra pas une de ces paroles d’arrogance et de platitude que M. de Saint-Simon lui prête avec tant de complaisance. Remarquez bien qu’il est obligé de convenir, dans sa narration, qu’il n’était pas à cette fête, où Mme de Luxembourg et moi n’avons perdu de vue jusqu’à la fin ni le Roi ni le Maréchal de Villeroy, qui était mon oncle et le grand-père de Mme de Luxembourg, ce qui nous donna le privilége de rester continuellement tout auprès de S. M. Il est fâcheux de ne pouvoir s’en rapporter au Duc de Saint-Simon sur aucune chose et sur aucune personne de notre temps. – C’est inexcusable à lui, me disait le Maréchal de Luxembourg, quarante ans plus tard, car mon grand-père était d’étoffe et de facture à ce qu’il ne fût pas nécessaire de sortir de la vérité quand on voulait absolument le ridiculiser.

Ce fut aussi pendant l’année 1721 que les amis de Cartouche eurent à déplorer sa mort, et c’est une perte à laquelle je ne fus pas des plus sensibles. Il avait souffert la torture ordinaire et l’extraordinaire avec une impassibilité prodigieuse, et n’avait voulu ni nommer ni désigner aucun de ses complices ; mais le Curé de Saint-Sulpice, dont il avait demandé l’assistance, ne manqua pas de lui représenter qu’il est de première obligation pour un chrétien de dire la vérité lorsque le juge l’ordonne, et bien entendu, lorsque le juge est institué par le souverain légitime. La religion finit par obtenir de ce malfaiteur ce que les plus horribles souffrances n’avaient pu en arracher. Il nomma tous ses complices en versant des torrens de larmes, et cet effort-là fut tellement sur-humain, douloureux et méritoire pour lui, qu’il en aura certainement profité dans l’autre vie. Cet étrange Cartouche s’était fait apporter à la Conciergerie des livres de son choix et M. d’Aguesseau nous dit que celui qu’il lisait et relisait continuellement avec un nouveau plaisir, était intitulé Le Diacre Agapet, touchant les devoirs et les droits d’un Empereur. Nous eûmes la curiosité de connaître cet ouvrage de prédilection pour Cartouche, et nous trouvâmes, Mme de Bauffremont et moi, que c’était le plus fade et le plus assommant bouquin du moyen-âge, dont l’ennuyeux traducteur est un Carme appelé Jean Cartigny. Vous trouverez ce même volume dans ma bibliothèqne, et vous y verrez sur presque toutes les marges des règles d’arithmétique, avec de petits bons-hommes à la plume et des signatures de Cartouche avec paraphe. Nous n’avons jamais pu nous expliquer le genre de plaisir qu’un pareil homme avait pu trouver à la lecture d’un pareil ouvrage.

La seule chose remarquable qui nous soit arrivée en traversant la France pour aller en Italie par Monaco, ce fut en nous promenant sur le port de Toulon. On y menait à la potence un faux-monnoyeur qui s’arrêta pour regarder M. de Créquy, et qui s’écria qu’il avait à lui dire quelque chose de très important pour le service du Roi. Il ajouta qu’il ne voulait la révéler qu’à mon mari, lequel avait commandé pendant long-temps à Toulon où il était idolâtré soit dit sans métaphore. M. de Créquy me parut d’abord un peu surpris ; ensuite il me dit à l’oreille qu’il ne croyait rien de tout cela, mais qu’il ne voulait pas refuser. On fait éloigner la foule, et me voilà qui m’accroche au bras de votre grand-père afin de ne pas rester toute seule au milieu de cette population cuivrée, déguenillée, hurlante et parfumée d’ail ; car les principaux officiers du port qui nous faisaient escorte avaient été séparés de nous par le tumulte. — Vous ne reconnaissez pas Thierry, Monseigneur ? Thierry, votre ancien fourbisseur ? Est-il possible que vous ayez oublié Thierry ?… — Que me veux-tu ? lui dit votre grand-père. — Monseigneur, ayez la charité d’écrire au Roi que vous avez trouvé ici le pauvre Thierry dans un cruel embarras. Voilà tout ce que j’ai à vous dire mais ne refusez pas de me rendre ce service-là ! je vous en prie, Monseigneur !

Mon mari garda merveilleusement bien son sérieux ; il dit au Prévôt : — Je vous demanderai, Monsieur, de ne pas faire exécuter cet homme avant que vous n’ayez reçu de mes nouvelles. Il écrivit le soir même à M. de Maurepas, qui se fit un divertissement de nous faire accorder la grace de ce pauvre faux-monnoyeur. J’ai toujours grand’pitié des faux-monnoyeurs qu’on met à mort. C’est une loi qu’on dirait inspirée par des traitans et des trafiquans arabes plutôt que par des conseillers nobles et des magistrats chrétiens.

Nous passâmes huit jours à Monaco chez notre cousine de Valentinois, qui nous fit grand’chère et qui nous avait fait adresser, par sa forteresse, une salve de treize coups de canon. Lorsque M. de Créquy voulut s’en expliquer, en lui demandant sous forme de plaisanterie, « à qui elle en avait et pourquoi l’on nous avait reçus dans sa ville princière avec une solennité pareille ? » — Laissez-moi donc tranquille, Louis-le-Débonnaire, répondit-elle, est-ce que la grand’mère de ma grand’mère n’était pas de votre maison ? Le plus beau de mon visage en est fait, de mon quartier de Créquy ! si vous dites un mot de plus, je vous ferai tirer, quand vous partirez, vingt et un coups de canon, comme pour mon voisin le Roi de Jérusalem, de Chypre et d’Arménie.

Il est bon de vous dire que le Duc de Savoie s’était passionné pour elle, et qu’il arrivait souvent à Monaco sans tambours ni trompettes, à dessein de la surprendre agréablement. Mme de Valentinois, qui aimait beaucoup son jeune mari, et qui, surabondamment, n’aimait pas du tout leur voisin de Jérusalem et d’Arménie, lequel était septuagénaire et bossu comme un sac de noix, Mme de Valentinois n’avait rien trouvé de mieux, pour le dégoûter de ses amoureuses et galantes surprises, que de le faire guetter quand il arrivait à Nice, et de faire tirer toutes ses batteries du fort Monaco aussitôt qu’il avait passé les frontières de la principauté.

Cette noble et puissante héritière des anciens princes de Carignan, de Salerne et de Monaco était la dernière fille de la souveraine maison de Grimaldi. Elle avait pris alliance avec un petit-fils du Maréchal de Goyon-Matignon, à la charge d’adopter pour leur postérité son nom et ses armes de Grimaldi, sans aucune addition d’autres noms et armoiries, ce qui fut trouvé mortifiant et cruellement dénaturé par la noblesse de Bretagne ; car c’est un pays où ce vieux nom celtique de Goyon sonne comme une cloche. Les Monaco d’aujourd’hui sont donc les aînés de la maison de Goyon. Il est singulier que ce soit cette famille bretonne qui se trouve en possession de l’héritage des anciens Rois d’Arles, dont il existe encore une branche cadette en Provence. Ce sont des seigneurs qui portent le nom de Blacas et qui proviennent évidemment de la maison royale de Baux, dont ils tiennent leur seigneurie patrimoniale d’Aulps en Provence, et dont ils ont conservé les armoiries pleines et sans brisure (c’est une comète à seize rayons). Si vous rencontrez jamais quelques personnes de ce nom-là, j’ose attendre de vous, mon Enfant, que vous aurez plus d’égard à la noblesse de leur extraction qu’au mauvais état de leur fortune.

À propos des Goyon-Matignon, je vous dirai qu’ils ont produit un des hommes du monde le plus admirablement prodigieux pour la bêtise, ou plutôt la sottise ; car celui-ci n’était pas tout bonnement stupide, il était dénigrant, loquace, épilogueur et susceptible à l’excès, par-dessus le marché. Il ergotait continuellement sur toute sorte de sujets avec un certain air de satisfaction dédaigneuse et méprisante qui l’aurait fait souffleter cent millions de fois s’il n’avait pas été coiffé d’une mitre épiscopale dont on l’avait encasqué, Dieu sait comment, car il paraît que sa famille l’avait tenu caché dans un séminaire jusqu’au moment de sa présentation à Versailles, où sa tante, la Duchesse de Longueville, avait eu l’attention de recommander qu’on ne lui laissât proférer aucune parole. Elle avait fait dire au Roi et au Père Le Tellier qu’il était de bonnes mœurs, ce qui n’a jamais été démenti ; et puis qu’il était dans la bonne doctrine, ce qui n’était pas facile à vérifier, à cause de son manque d’esprit et de son ignorance ; enfin qu’il était horriblement bègue, ce qui n’était pas vrai le moins du monde. Le Roi Louis XIV et son confesseur avaient eu la délicatesse de ne lui rien dire qui demandât réplique ; et comme il avait la plus décente et la meilleure apparence du monde, on ne manqua pas de l’envoyer auprès de son oncle, l’Évêque de Lisieux, qui n’aurait eu garde de le demander pour coadjuteur, parce que c’était un sage et digne prélat, s’il en fut jamais. Aussi fut-il confondu de cette nomination prélative et de cette manœuvre dont il écrivit, pour l’acquit de sa conscience, au Père Le Tellier. Celui-ci répondit à M. de Lisieux qu’on avait surpris la religion du Roi, mais que le scandale aurait beaucoup d’inconvénients, et qu’on aurait l’attention de fournir de bons grands-vicaires à cet étrange Évêque. Le Père Le Tellier a souvent dit à mon père que le roi n’aurait pas voulu sévir contre MM. de Matignon parce qu’ils étaient les plus proches parens qu’il eût en France après la famille royale, et parce que la grand-mère paternelle de cet Abbé était la tante de Henri IV (Marie de Bourbon Duchesse d’Estouteville et Comtesse de Saint Pol). Le père et les grands oncles de l’Abbé de Matignon avaient été conviés comme parens au mariage de Louis XIV, où l’on avait eu soin de leur accorder le pas sur les Créquy, les d’Harcourt, les la Tour d’Auvergne et les Beauvau, qui n’étaient pas aussi proches parens du Roi.

Mon oncle de Tessé disait toujours qu’il y a trois grandes variétés dans les espèces de gens ; c’est à savoir les blancs, les nègres et les princes ; mais sur l’article de la consanguinité, Louis XIV était comme la plupart des nobles, et même comme un gentilhomme de campagne ; il aimait ses parens, et c’était pour les d’Harcourt et les Créquy, par exemple, une sorte de bonté qui allait quelquefois jusqu’à la tendresse. Il s’informait toujours de leurs affaires, de leurs enfans, et jusque là qu’il se faisait expliquer les distributions et l’ajustement de leurs châteaux ; mais où la sensibilité du Roi se manifestait le mieux pour ses parens, c’était quand il était question pour eux de quelque mésalliance, et tout le monde a su qu’il avait donné quatre cent mille écus au Marquis de Chabannes-Curton pour dégager ses terres et pour le dispenser d’épouser la fille unique de Colleteau, qui était un riche marchand de Rouen.

Au lieu d’effectuer cette vilaine alliance avec le comptoir et les rouenneries, Henry de Chabannes libéra son marquisat de Curton tout aussi bien que son comté de Rochefort eu Auvergne, et se maria l’année suivante avec Mademoiselle de Montlezun, qui était admirablement belle et qui mourut de la petite vérole en 1698. Il épousa depuis, c’est à-dire en l’année 1709, Catherine d’Escorailles, laquelle était veuve de notre cousin Sébastien de Rosmadec, Marquis de Molac et de Guébriant. C’était en 1748 une vieille ridicule qui se cachait et s’enfermait toujours pour manger, dans la crainte de laisser apercevoir qu’elle était sans dents. Elle est morte étranglée par une demi-boule d’ivoire qu’elle portait dans sa bouche afin de se renfler et s’arrondir la joue droite, ou peut-être la gauche, car je ne me souviens pas quel était le côté de sa mâchoire qui se trouvait en plus mauvais état. Toujours est-il qu’elle est morte en parlant comme un Polichinel, à cause de ce morceau d’ivoire qu’elle avait dans le gosier. Le prêtre qu’on était allé chercher pour entendre sa confession ne manqua pas d’imaginer qu’elle se voulait moquer du monde ; ses domestiques ne savaient qu’en dire, et si la Vidame de Vassé n’était pas survenue, cette malheureuse femme aurait trépassé sans avoir reçu l’absolution.

L’alliance de Messieurs de Chabannes avec la maison royale de France était provenue du mariage de Catherine de Bourbon-Vendôme avec Gilbert de Chabannes, en 1484, et quoiqu’il n’en fût pas résulté d’enfans, le titre de Cousins du Roi ne leur en est pas moins resté jusqu’ici par une faveur spéciale, et peut-être en témoignage de gratitude et bonne volonté pour la mémoire du Maréchal de la Palice[2].

Je ne saurais entendre chansonner populairement ce brave Grand-Maître sans en éprouver une véritable contrariété. Je ne sais quelle est la plate engeance de poète à qui t’en doit attribuer cette sotte chanson qui me paraît d’une insolence intolérable, et j’en avais tant dit là-dessus devant M. de Sartines, qu’il avait fini par faire interdire la chanson de M. de la Palice à tous les chanteurs du Pont-Neuf et des boulevards de Paris.

Voyez un peu de qui dépendent et à quoi tiennent les réputations populaires allez donc conquérir le royaume de Naples et vous faire navrer en cent batailles ! allez donc gouverner les Duchés de Gênes et de Milan pour en finir glorieusement à la bataille de Pavie où vous tombez frappé de mille coups ! Voilà qu’il se trouve un sot qui fait rimer des niaiseries et voilà le peuple français qui prendra jusqu’à la fin des temps un héros pour un nigaud. C’est une sorte d’indignité qui m’a toujours mise en révolte et l’ancien Évêque de Clermont (Massillon) s’en divertissait beaucoup. Le Duc, depuis Maréchal de Richelieu, lui disait un jour chez moi : — N’est-il pas vrai, M. de Clermont, que Mme de Créquy manque essentiellement à la charité chrétienne, et qu’elle ne devrait jamais approcher des sacremens sans avoir été se réconcilier avec tous ces chanteurs des rues qui se moquent du Maréchal de la Palice ?

M. l’ÉvÊque de CLermont nous conta le même jour qu’il y avait une jeune pensionnaire de l’abbaye Saint-Antoine qui avait donné de grandes inquiétudes à la maîtresse des classes, parce qu’on ne pouvait ni découvrir ni lui faire dire comment elle employait l’argent qui lui provenait de sa famille et qui consistait dans un louis d’or par mois. On la soupçonnait de gourmandise ou de quelque autre dissimulation coupable ; enfin l’Évêque de Clermont, qui était l’ami de son père, entreprit d’éclaircir la chose, et il se trouva qu’elle employait sa petite prébende à faire dire des messes de Requiem pour tous les Rois et toutes les Reines de France dont le salut lui paraissait le plus incertain. C’était à partir de Clotaire Ier jusqu’à Louis XI, sans oublier les Ultrogothe et les Dohda, les Frédégonde et les Brunéhault.

— Mais, M. de Clermont, se prit à lui dire M. de Richelieu qui cherchait toujours à ricaner sur les Évêques, ne vous représentez-vous point la surprise et la satisfaction de Frédégonde et de Brunéhault, quand elles auront éprouvé qu’il y avait encore à Paris des gens qui s’intéressaient pour elles ? Est-il à supposer que ces deux Princesses étaient restées si long-temps en purgatoire à ne rien faire ? et pensez-vous que l’argent de la petite fille ait été bien employé ?

— Monsieur, lui répondit tout doucement le doux Massillon, j’ai l’habitude de ne parler théologie que dans la chaire et au confessionnal. Venez m’y trouver.

Cette bonne petite royaliste était de cette ancienne famille Anjorrant qui rendait si bonne justice et qui siégeait héréditairement sur les fleurs de-lys long-temps avant que le parlement de Paris fût devenu sédentaire. Il parait que l’ancien nom de leur famille était de Vanvres, et que c’était le Roi saint Louis qui leur avait donné le surnon d’Anges Orants, parce qu’il en trouvait toujours en oraison dans la Sainte-Chapelle de Paris.

Trois cents ans plus tard, les Anges-Orants s’en allèrent passer leurs vacances de Pâques dans leur vieux manoir seigneurial de Claye-en-Brie, où le Roi François Ier survint brusquement, de nuit close et brisé de fatigue, à la poursuite de que quelque bêle fauve apparemment ? Le vieux magistrat se trouvait environné de tous ses enfans et domestiques, auxquels il récitait les prières du soir, « et neul ne s’en esmeut non seullement pour retourner la teste devers sa Majesté Royalle jusqu’aprets le dernier ainsy-soit-il des complies, » dit le Mémorial du palais. « Et par ma foy, mon Conseiller, dict le Roy François, vous avez bon droict et juste à ce nom d’Angeorant que vous portes. À tous seigneurs touts honneurs ! et leur concéda ces deux anges vestus de thuniques au blazon royal de France qui sont tenants de leurs vieilles armes, à trois lys nateurels en champ d’azur. »

Il n’existe pas beaucoup de maisons militaires qui puissent se vanter d’avoir porté leur nom pendant si long-temps, avec une dignité si modeste et si bien soutenue. La famille Anjorrant est une de ces trois anciennes races parlementaires pour qui la haute noblesse du Royaume a toujours professé la plus juste vénération, mais les deux autres sont éteintes. Les familles de Mesmes et de Harlay sont à peu près aussi considérables que les plus anciennes ; mais tout le reste de la magistrature de Paris est sorti de l’avocasserie en passant par le châtelet ou par la chambre des comptes. Je n’en excepte assurément pas MM. de Nicolay, qui sont des plus illustres, et dont le véritable nom de famille est tout simplement Nicolas.

Pour en revenir au titre de Cousin donné par le Roi, je me contenterai de vous citer La Roque, en son chapitre 99 du Traité de la Noblesse, où vous verrez que « nos rois ne qualifiaient anciennement personne de leur parent, s’ils ne l’étaient, et que ladite qualité de Cousin n’a été donnée par eux aux Ducs et Pairs, Maréchaux de France et autres Grands-Officiers de la couronne, qui n’étaient pas réellement parens des Rois très-chrétiens, que depuis le règne de François Ier. » J’ajouterai seulement à ceci que les maisons de la Tour (d’Auvergne), de Beauvau, de Créquy, d’Harcourt, et la branche aînée de l’ancienne maison de Laval, étaient les seules familles de France qui fussent en possession de ladite qualification de Cousins du Roi, avant le seizième siècle ; ce qui témoigne assez que ce titre-là ne saurait être considéré pour les familles en question comme une faveur de protocole, et que leur consanguinité subsiste avec la maison de France en pleine réalité.

Lorsque l’Abbé de Matignon fut arrivé chez son oncle l’Évêque de Lisieux, on s’empressa de lui montrer la Cathédrale, en lui disant que c’étaient les Anglais qui l’avaient bâtie. — Je voyais bien dit-il avec un air dégoûté, que cela n’avait pas été fait ici.

Pour en finir plus vite avec les histoires de cet Abbé qui me reviendront à l’esprit, je vais les écrire en forme d’Ana. Sautez par-dessus, si vous n’êtes pas en fantaisie d’écouter des bêtises.

La première chose qu’il fit en s’installant à l’évêché de Lisieux, ce fut de faire étaler une épaisse litière de paille sous ses fenêtres et dans toute la partie de la grande cour de l’évêché qui avoisinait son appartement. — Voilà comme on fait à Paris pour se préserver du bruit, dit-il à son oncle. – Mais vous n’êtes pas malade et vous n’avez pas à craindre un bruit de carrosse à Lisieux. — C’est vrai, Monseigneur, mais il parait que vous comptez pour rien le bruit des cloches. Je le déteste, le bruit des cloches, et je ne veux négliger rien pour l’amortir !

Il disait quelque temps après à ma grand’mère de Froulay : – Voilà M. de Lisieux qui vient de mourir, grâce à Dieu ! vous devriez bien dire à Mme de Maintenon de me faire donner le cordon bleu qu’avait mon oncle. — Quel âge avez-vous ? lui dit-elle. — Ah mon Dieu je n’ai que 34 ans, c’est une année de moins qu’il ne faudrait d’après les statuts ; mais vous pourrez dire à Mme de Maintenon que je devrais en avoir 35, parce que ma mère avait fait une fausse couche l’année d’avant ma naissance. J’ai toujours compté que cela m’avait retardé d’un an, poursuivit-il avec un air de suffisance et de calcul expérimenté.

Quand la Princesse de Monaco, sa belle-sœur, fut accouchée de son premier enfant (le Marquis de Baux), il s’empressa d’annoncer une si bonne nouvelle à son frère aîné qui était à l’armée ; mais il avait négligé de s’informer de quel sexe était le nouveau-né, et vous allez voir comme il se tira d’affaire. (M. de Créquy se trouvait en même temps à l’armée de Flandres, où le Comte de Thorigny servait sous ses ordres, et il avait pris copie de cette curieuse lettre que je vous transcris fidèlement.) « Je suys de present a torigny venu pour les cousches de vostre chaire femme quy a failly de mourir et quy vient d’estre heureuxement délivrée d’un gros enfant quy fait des crys de chouhette en colesre au point que jen suys si joyeux et troublé que ne vous saurais dire encore si je suis son oncle ou sa tante. Adieu seyez monsieur mon frère et bien des complimens. »

Leon eveque et Comte de
Lisieux


– Pourquoi, disait-il à sa ménagère de basse-cour, n’as-tu pas l’esprit de vendre mes pintades à quatre pistoles la pièce comme des perroquets qui sont moins gros ? Cé là voyez vous qu’les pintad à Monseigneur y n’parlent point ! — Si mes pintades ne parlent pas, elles n’en pensent pas moins, lui répondit-il en colère, et c’est de là que ce mot est devenu proverbe.

La Duchesse de Brissac affirmait et nous a juré ses grands dieux qu’elle avait réellement reçu de lui, qui se trouvait à Gacé, chez leur cousin de Matignon, l’original de cette sotte lettre qui se voit à présent dans tous les recueils de jannoteries. « Madame, sachant combien vous aimez les perdrix rouges, je vous en envoyé six, dont trois grises et une bécasse ; vous trouverez ma lettre au fond du panier. » Dans les récits traditionnels et les altérations qui s’ensuivent toujours on a changé la bécasse en pied de cochon ; je laisse dire avec une indifférence de mépris pour les citations erronées, mais vous pourrez vous flatter et vous vanter d’avoir la version primitive.

Il avait en lui, du reste toute sorte de facilité pour se montrer flatteur et courtisan, mais c’était là qu’on voyait éclater le mieux sa bêtise, ainsi qu’il y parût auprès de Mademoiselle de Sens[3].

Il avait été chargé, je n’ai jamais compris ni par qui ni comment, d’aller annoncer à cette Princesse la mort de M. le Comte de Charolais (Louis-Henry de Bourbon-Condé), lequel était une infernale créature ! Mademoiselle de Sens qui le vit arriver en habit d’Évêque et qui n’en savait rien autre chose, commença par lui demander si son frère avait eu le temps de songer à ses dispositions… elle entendait sûrement testamentaires ; mais il avait compris salutaires, et le voilà qui se mit à lui dire avec un air de pédanterie douloureuse : – Hélas ! Mademoiselle, il est vrai que c’était un abominable homme, et qu’il avait tué sa sœur naturelle avec un couteau de chasse, et qu’il tirait sur les paysans de Chantilly comme sur des lièvres ; sans compter qu’à Paris il abattait les couvreurs de dessus les toits, et les faisait dégringoler à coups de fusil dans la cour du Palais de Bourbon ; mais la miséricorde divine est bien grande, Mademoiselle, et puis d’ailleurs le bon Dieu doit y regarder à deux fois avant que de damner un prince du sang[4] !

Je vous ferai grace de toutes ces histoires de la cheminée, de la sonnette et du couteau de M. de Matignon qui sont tombées dans le domaine populaire, autant vaut dire dans le ruisseau des halles ; mais il me reste à vous en conter une historiette que je crois inédite et que je tiens du Maréchal de Tessé.

Mon oncle était allé passer quelques jours d’automne à Thury chez la Duchesse d’Harcourt où se trouvait le Coadjuteur de Lisieux. On y parlait, pour se divertir, d’un vieux hableur des environs qui passait dans tout le pays pour un illustre, parce qu’il portait régulièrement les deuils de cour et qu’il allait quelquefois dépenser l’argent de ses économies sur les tables d’hôte et dans les cafés de la capitale. Il disait à ses camarades de chasse que le Roi (Louis XIV) l’avait toujours traité avec une distinction sans pareille, et qu’en le voyant accourir de Paris à Versailles, en nage et couvert de poussière, il avait toujours la bonté de le recevoir à bras ouverts. — Eh ! bonjour, mon ami Gaudreville, il y a tantôt mille ans qu’on ne vous a vu ; comment vous portez-vous ? — Mais, Sire, cela n’en va pas plus mal, et si ce n’était la fatigue du chemin… — Vous ne seriez peut-être pas fâché de vous rafraîchir avec une bouteille de mon vin de Mâcon ? — Par ma foi, ça n’est pas de refus !… Ici, le hobereau fut interrompu par un Écuyer du Maréchal de Tessé qui se trouvait de la partie de chasse et qui ne put retenir un éclat de rire. — Eh bien ! reprit un gentilhomme campagnard, auditeur bénévole, est-ce que le vin du Roi n’est pas des meilleurs ?… — Mais, répliqua le Gaudreville en regardant du côté de l’Écuyer avec un air déconcerté… — Je n’en ai pas bu. — Pourquoi donc point ? — C’est, voyez-vous, poursuivit-il, en sacrifiant quelque chose de son histoire pour en sauver le reste, et en reprenant courage, c’est qu’on est toujours venu dire au Roi que la Reine était à Vêpres et qu’elle avait emporté les clefs de la cave.

Le Coadjuteur se prit à dire avec un air futé : — Quel imbécile ! il aurait bien dû s’apercevoir que c’était une défaite de la Reine qui ne voulait pas donner de son vin !

J’estime qu’il ne pourra jamais sortir de la bouche d’un grand seigneur aucune bêtise aussi bien conditionnée que celle-ci.

  1. Les paysans de Gastines ont été pour nous d’une ingratitude horrible. Nous avions fait rebâtir leur village, et la première chose qu’ils ont faite, au commencement de la révolution, a été de brûler mon château. 1795.
    (Note de l’Auteur.)
  2. Jacques de Chabannes, 11e du nom, Seigneur de Chabannais, de la Palice et de Charlus, Chevalier de l’ordre du Roi, Baron de Vendenesse et Châtelain de Pacy, Maréchal et Grand-Maître de France, né vers l’année 1460, mort en 1525.
    (Note de l’Éditeur.)
  3. Alexandrine-Charlotte de Bourbon-Condé, Damoiselle de Sens et Vicomtesse de Sennonais. Elle est morte célibataire, en 1759, et je vous parlerai plus tard de ses bizarreries.
    (Note de l’Auteur.)
  4. Monsieur, je vous ai fait grâce encore pour cette fois-ci, lui dit un jour Louis XV, en présence de tout ce qui se trouvait à son lever, mais je vous jure et vous proteste, foi de gentilhomme, entendez-vous ! que j’accorderai des lettres de grace pleine et entière à celui qui vous tuera.
    (Note de l’Auteur.)