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Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 4/05

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Garnier frères, libraires éditeurs (Tome 4p. 109-125).


CHAPITRE V.


Cagliostro. — Son portrait. — Sa naissance. — Sa fuite de Paris. — Son retour en France. — Lettre du Cardinal de Rohan, Évêque de Strasbourg. — Réponse de l’auteur. — Croyances des Balsamites ou sectateurs de Cagliostro. — La pupille et la colombe. — Acte magique en prison. — Le général Alexandre Beauharnais sur l’échafaud. — Opinion du cardinal de Bernis sur les protestans réfugiés. — Les Templiers et les francs maçons. — Origine de la maçonnerie. — Son influence sur la révolution française. — Procès de Cagliostro. — Sa condamnation. — Sa mort. — M. Fabré-Palaprat et sa charte de Transmission. — Léviticon de M. Palaprat. — Origine de ce livre.

Joseph Balsamo, s’étant dit successivement Comte Tischio, Comle de Mélissa, Commandeur de Belmonte, Chevalier Pelegrini, Comte Fenice, et définitivement Comte de Cagliostro, était un homme assez mal tourné, mal habillé de taffetas bleu galonné d’argent sur toutes les tailles, et coiffé de la manière la plus ridiculement bizarre, avec des nattes poudrées qui étaient réunies en cadenettes. Il portait des bas chinés à coins d’or et des souliers de velours avec des boucles en pierreries ; il avait force diamans aux doigts, à la jabotière, aux chaînes de ses montres ; un chapeau garni de plumets blancs, qu’il ne manquait pas de remettre et de s’enfoncer sur la tête aussitôt qu’il voulait parler avec énergie : tout cela recouvert pendant huit mois de l’année d’une grande pelisse en renard bleu ; et quand je dis tout cela, ce n’est pas sans intention ni raison, car il avait à sa pelisse un capuchon de fourrure en forme de carapousse, et lorsque nos enfans l’entrevoyaient avec sa coiffure de renard à trois cornes, c’était à qui s’enfuirait le premier. Les traits de son visage étaient réguliers, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne vous parlerai pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa disposition. On n’a jamais vu deux yeux comme les siens.

Il affectait de parler le plus mauvais français du monde, et surtout quand il avait affaire à des gens qu’il ne connaissait pas. Il était fort sensible à toutes les choses de bonne grâce et de bon goût, soit à l’extérieur des personnes ou dans leurs paroles. Il apercevait, il appréciait les nuances les plus subtiles de l’élégance et de la distinction dans les procédés sociaux, dans les manières, le langage, le style, et c’était avec une finesse étonnante. J’ai vu des écrits de Cagliostro que la plus spirituelle et la plus délicate personne du monde ne désavouerait certainement pas. Quand on avait le coup d’œil et l’oreille justes, on démêlait aisément que son extérieur bizarre et ses façons étranges étaient de la forfanterie, de la dérision malicieuse, un calcul établi sur l’étonnement du vulgaire ; et j’ai toujours pensé qu’il s’affublait et baragouinait de la sorte à l’effet d’en imposer aux imbéciles en affichant la plus grande originalité.

Il aimait à faire comprendre qu’il aurait été fils naturel du Grand-Maître de Malte Don Manoel Pinto d’Afonséca, mais il était fils légitime et digne héritier d’un avocat de Messine, appelé Marco Balsamo, lequel avait été repris de justice en 1748, parce qu’il avait extorqué 80 onces d’or au Prince de Moliterne, en lui promettant de lui faire découvrir et de lui livrer un trésor enfoui sous une pyramide et sous la garde des génies infernaux. Ce fut l’inquisition qui lui fit son procès, dont le Marquis d’Ossun me rapporta les pièces, à Paris, en revenant de son ambassade à Naples. C’était une marque de souvenir que voulut me donner notre ancien ami, le Cardinal d’Aquaviva.

On n’a jamais rien appris de certain sur les premières années de ce thaumaturge, et l’ouvrage qu’on a publié sous le titre d’Histoire de Cagliostro n’est qu’un pamphlet sans consistance. Il avait d’abord habité Paris sous le nom de Comte Tischio ; il fut compromis dans les premières poursuites de M. du Châtel, héritier de Mme d’Urfé, contre l’italien Casanova, ce qui les força d’abandonner la France, et ce fut à l’époque de son retour d’Allemagne, au bout de quatre à cinq ans, qu’on entendit parler pour la première fois du Comte de Cagliostro, qui venait de faire des libéralités magnifiques et d’opérer des guérisons merveilleuses a l’hôpital de Strasbourg. Pour vous donner une idée de l’enthousiasme qu’il inspirait, je vous rapporterai d’abord une lettre du Prince Louis, depuis Cardinal de Rohan, qui me le recommandait en ces termes :


« Vous avez sans doute, Madame et chère cousine, entendu parler du Comte de Cagliostro, des excellentes qualités qui le distinguent, de son admirable savoir et de ses vertus, qui lui ont mérité l’estime et la considération de toutes les personnes les plus distinguées de l’Alsace, et de moi le sentiment d’un attachement et d’une admiration sans bornes. Or, actuellement que je sais qu’il est à Paris sous le nom du Comte Fenice, je le recommande à votre protection, Madame, avec la plus vive instance, bien assuré que vos bontés lui captiveront les attentions générales. Je vous prie aussi de vouloir prévenir qui vous savez de se tenir en garde contre les impressions des ennemis de cet être bienfaisant. Je suis persuadé que vous prendrez pour lui les sentimens que je vous exprime. C’est avec vénération que j’ai reconnu sa pente constante vers tout ce qui est bienfait et justice. J’ai dit ce que j’en sais par expérience, pour vous engager à lui témoigner égards et amitié particulière, mais je n’ai pas dit et je ne saurais dire ici tout le bien que je pense de lui. Adieu, Madame et chère cousine, vous savez combien je vous suis tendrement et respectueusement attaché.

« † Louis, Év. et Prince De Strasbourg. »


Je lui répondis : — Mon cousin, j’ai vu M. de Cagliostro, et je l’ai même reçu plusieurs fois, afin d’en avoir une idée plus exacte et de pouvoir en porter un jugement plus solide. Je ne sais ce que c’est que la bienfaisance philosophique, et je ne comprends que la charité évangélique. Ce n’est pas déjà trop des lumières célestes et du secours de la grâce d’en haut pour nous faire pratiquer l’amour du prochain, la plus difficile de toutes les vertus, à mon avis. Les chrétiens véritables ont bien de la peine à se dévouer au soulagement de l’humanité souffrante, et pourtant leur divin maître leur en a donné l’exemple avec le précepte ; comment voudrait-on que la philosophie hermétique, qui ne saurait fournir aucun précepte analogue à celui des chrétiens, eût l’autorité que ses adeptes ont entrepris de lui faire supposer ?

Vous sacrifiez votre repos, c’est-à-dire votre santé, sans compter votre temps et votre argent, pour opérer des œuvres de miséricorde, ou, si vous l’aimez mieux, des actes de bienfaisance, ai-je dit à M. de Cagliostro ; mais si vous n’agissez pas en vue du bon Dieu, je n’y conçois rien. Je comprends des philosophes qui fassent des largesses en public et par ostentation d’humanité, je comprends aussi qu’il y ait des gens sans religion qui fassent l’aumône pour se délivrer des sollicitations d’un mendiant et pour éviter ce mouvement nerveux qu’on éprouve souvent à voir souffrir ; mais aller rechercher des pauvres et des malades, aller se mettre en quête des souffreteux et des malheureux humains qui ne souffrent pas sous vos yeux, pour épancher sur eux un océan de libéralités continuelles, et ceci quand on n’est pas chrétien, par simple compassion philosophique et pour la gloire de la théorie de Paracelse, voilà, Monsieur, ce que je ne comprendrai jamais, et permettez-moi de vous dire que je n’y crois pas.

Tout ce que je puis vous dire en faveur de M. Cagliostro, c’est qu’il a bien de l’esprit, et de plusieurs sortes. Dieu veuille que vous n’ayez jamais à vous repentir de votre confiance en lui. Il ne faut pas, mon bon cousin, vous attendre à ce que je le présente ni le recommande à personne, et comme il a pu s’aviser que je le suspectais de charlatanerie, il est à croire que je ne le reverrai pas souvent.

Écoutons maintenant MM. de Ségur, de Miromesnil, de Vergennes et de la Borde ; voici dans quels termes ils écrivaient au Préteur de Strasbourg, M. de Kinglin. « Nous avons vu M. le Comte Alexandre de Cagliostro, dont la figure exprime le génie, dont les yeux de feu lisent au fond des âmes, qui sait toutes les langues de l’Europe et de l’Asie, et dont l’éloquence étonne, entraîne et subjugue, même dans celles qu’il parle le moins bien. Nous avons vu ce digne et vénérable mortel, au milieu d’une salle immense, courir avec empressement de pauvre en pauvre, panser leurs plaies dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l’espérance, leur dispenser ses remèdes héroïques, les combler de bienfaits, enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l’humanité souffrante. Ce spectacle enchanteur se renouvelle à Strasbourg trois fois chaque semaine, et plus de quinze mille malades lui doivent l’existence. Mme la Comtesse de Cagliostro, belle et modeste personne, aussi bienfaisante que son époux, l’assiste continuellement dans ces actes d’une humanité transcendante[1].

Afin d’avoir une idée de l’instruction solide et variée, de l’imagination brillante et de l’originalité d’esprit qui caractérisaient Cagliostro, je vous recommanderai la lecture d’une historiette qui fait partie de ses Mémoires et que j’en ai traduite[2]. À présent, nous allons parler des principales croyances qu’il inculquait à ses disciples, ainsi qu’il m’est apparu dans les papiers saisis à son domicile de la rue Saint-Claude, à Paris, et comme il appert des pièces de son procès au tribunal de l’Inquisition romaine.

Les principales superstitions de la secte Balsamite avaient pour objet la métallurgie, la nécromancie, la cabale et l’onéirocritique, c’est-à-dire les quatre parties les plus vulgaires et les plus décriées de la croyance philosophale, de la science des prestiges et de l’art divinatoire. Les procédés métallurgiques employés par Cagliostro étaient ceux de l’école de Paracelse et de Borri, qui sont assez connus. Son élixir vital, que j’ai fait décomposer par un chimiste appelé Lavoisier, lequel a péri dans la révolution, soit dit en passant, était composé tout simplement d’aromates et d’or potable, ainsi que l’élixir de longévité de Nicolas Flamel et de St-Germain. Sa cabale était appuyée sur le comput hébraïque appelé samaritain. Sa pratique, à l’égard de l’évocation des ombres, était celle des Cophtes, ainsi qu’elle est indiquée par le livre amorrhéen ; enfin sa manière d’expliquer les songes était tout aussi déréglée que celle de Lucaccio Borrodina. Cagliostro n’avait donc fait faire aucun progrès à l’art magique, et même, il n’avait rien ajouté à celui du jongleur, sinon sa dignité de Grand-Cophte qui lui donnait, disait-on, le pouvoir de déléguer celui de la divination par l’hydromancie. Voici la formule de ce procédé balsamite.

Une pupille, une colombe, c’est-à-dire une jeune fille en état d’innocence, était placée devant un vase de cristal rempli d’eau pure, et par l’imposition des mains d’un Grand-Cophte, elle acquérait la faculté de communiquer avec les génies de la région moyenne, et voyait dans l’eau tout ce qui pouvait intéresser la personne au profit de laquelle on fomentait la révélation. J’ai vu, bien malgré moi, pratiquer cette opération divinatoire, à la prison des Carmes, à propos du Vicomte de Beauharnais, dont un enfant de six ans, la fille du geôlier, voyait ainsi dans une carafe et décrivait exactement tous les préparatifs du supplice. Mme Buonaparte ne saurait avoir oublié cette révélation sinistre, mais c’est une scène de 1793, et nous n’en sommes pas là. Je vous conseille de vous rappeler en pareille occasion, mon cher Enfant, cette prodigieuse parole du calviniste Bayle, le roi des sceptiques : « Il y a souvent dans ces choses-là beaucoup moins de merveilleux que n’en croient les esprits faibles, et beaucoup plus que n’en croient les esprits forts. »

Le Cardinal de Bernis n’était pas éloigné d’attribuer nos agitations politiques et les premiers crimes de la révolution française à la rancune et à la vengeance des protestans exilés sous le règne de Louis XIV. On pourrait conclure de cela que si les calvinistes français pouvaient porter des coups aussi dangereux à la tranquillité de l’État, Louis XIV avait eu de bonnes raisons pour les bannir de son royaume. Mais en admettant qu’une poignée de marchands, disséminés sur la surface de l’Europe, aurait pu transmettre à ses descendans la soif du meurtre avec le pouvoir d’ébranler des empires, on pourrait toujours objecter que le Roi Louis XVI avait révoqué la révocation de l’édit de Nantes, et, malheureusement pour nous, l’exercice du calvinisme était devenu si parfaitement libre que M. Necker, calviniste et républicain de Genève, avait été ministre du Roi plusieurs années avant l’époque où l’on égorgeait les prêtres catholiques à l’Abbaye Saint-Germain.

M. Burke était persuadé que l’existence de la grande association révolutionnaire remontait au-delà du quinzième siècle. Mais sans entrer ici dans tous les détails qu’il ne manquait pas de donner sur les crimes et la condamnation des Templiers, nous allons passer à ce qu’on a trouvé dans les papiers de Cagliostro touchant l’institution de la franc-maçonnerie.

Le Grand-Maître des Templiers, Jacques du Bourg-Molay, qui fut supplicié en 1314 et dont la famille existe encore en Nivernais, avait créé, pendant sa captivité à la Bastille, quatre loges-mères, savoir : pour l’orient, Naples ; pour l’occident, Édimbourg ; pour le nord, Stockholm ; et Paris pour le midi.

Le lendemain de l’exécution des Templiers à Paris, le Chevalier Nicolas d’Aumont et sept autres Templiers déguisés en maçons vinrent recueillir les cendres du bûcher. Quinze jours après, le Chevalier Usquin de Floriau, qui avait dénoncé l’ordre, fut assassiné sur la place d’Avignon ; le Pape Clément V lui fit faire des obsèques magnifiques et le déclara Vénérable Serviteur de Dieu ; mais il paraît certain que les Templiers enlevèrent son corps et déposèrent dans son tombeau les ossemens de Jacques de Molay, qu’on avait reconnus ou cru reconnaître à la grandeur de leurs proportions. Alors les quatre loges fondées par lui s’organisent, et tous les Templiers prêtent serment de détruire la puissance du pape, d’exterminer la race des capétiens, d’anéantir tous les rois, d’exciter les peuples à la révolte, et de fonder une république universelle.

Pour ne confier leurs projets qu’à des hommes sûrs, ils établirent des loges préparatoires sous les noms de Saint-Jean et de Saint-André, sociétés sans secrets, dont les pratiques ne servent encore aujourd’hui qu’à donner le change et à faire connaître aux chefs de la franc-maçonnerie les sujets dont l’association pourrait leur devenir profitable. Toutes les formalités et cérémonies qui sont usitées dans ces loges sont encore aujourd’hui des allégories empruntées à la procédure et au supplice des Templiers ; mais on ne les explique ouvertement qu’au seizième grade ; on ne se rassemble habituellement dans ces loges que pour y pérorer sur l’égalité, la bienfaisance et la fraternité ; les vrais Templiers ou Jacobins n’y paraissent jamais, et leurs assemblées s’appellent chapitres.

Il y a seulement quatre chapitres en Europe ; ils sont composés chacun de vingt-sept membres, et sont établis à Naples, Édimbourg, Stockholm et Paris. Leur mot d’ordre est, comme on le sait à n’en pouvoir douter depuis l’inventaire des papiers de Cagliostro et la saisie des registres de Naples, Jackin Booz Machenac B. Adonaï 1314, dont les lettres initiales sont celles des mots Jacobus Burgundus Molay beatus anno 1314. Leurs autres mots sacramentels sont Kadosck, qui signifie régénérateur ; Nekom, vengeance ; Polkhall-pharaschal, qui met à mort les profanes ; quand ils s’abordent dans leurs assemblées ils font le simulacre de se poignarder ; ils portent, pour se reconnaître, un anneau d’or émaillé de rouge ; lorsqu’ils entrent en loge, ils ont seuls le droit de traverser l’enceinte qui se trouve en face du trône, et ceux des autres francs-maçons qui ne les connaissent pas ne doivent jamais s’informer de leurs noms.

Dans les premiers temps, faibles, sans biens, sans puissance, les successeurs des Templiers ne s’occupèrent qu’à chercher les trésors enfouis par leurs fondateurs. Ils en ont recouvré beaucoup en Italie ; il en doit exister encore dans l’île de Candie ; mais cette île est sous la domination des Turcs, et voilà ce que les chrétiens n’ont pas à regretter.

Il est à remarquer que ce fut à l’époque de la création des loges maçoniques que parut le fameux Rienzi, qui finit par citer au tribunal du peuple romain le Souverain Pontife et l’Empereur d’Occident. Il eut assez de crédit pour se rendre formidable à ces deux puissances, et Rienzi doit être compté parmi les plus illustres Templiers.

Les chefs de loge ont pour principe que tout homme capable de porter un grand coup peut leur être affilié, quels que soient son rang, son état et la religion dans laquelle il est né ; mais d’après leurs statuts, il ne faut jamais commettre de crimes à moins qu’ils ne puissent tendre au but principal de l’institution en fomentant, dirigeant ou servant les séditions populaires ; aussi trouve-t-on des initiés parmi les musulmans comme chez les chrétiens, parmi les grands comme aux derniers rangs du peuple, et la loi qui les régit s’est toujours appelée constitution.

Leurs signes et leurs emblêmes sont ceux que les révolutionnaires de France ont adoptés. Les trois couleurs sont celles des francs-maçons ; le niveau, l’équerre et le compas marquent l’égalité, l’unité, la fraternité ; l’acacia, cet arbre consacré par leurs rites, et qui, suivant la formule maçonique, ne fleurit qu’arrosé de sang, est notre arbre de la liberté ; il n’est pas jusqu’au bonnet rouge qu’on ne retrouve dans plusieurs de leurs cérémonies, et cet insigne du régicide est un des ornemens qui furent présentés à Cromwel le jour de son installation[3].

On a cru pouvoir affirmer que Brockaghiff, Mazaniello, le duc de Mayenne et lord Derwentwaters étaient initiés aux mystères du Temple ; mais il est certain que, sous la minorité de Henri VI, l’Angleterre était déjà troublée par les francs-maçons ; car le parlement leur défendit de tenir chapitre, sous peine d’amende et de prison, par un statut de l’année 1428.

Dans les occasions les plus importantes, chaque chapitre envoie toujours un membre voyageur pour visiter les autres loges-mères, et si Cagliostro revint de Naples à Paris, à l’occasion de l’affaire du collier, ce fut principalement pour qu’il y eût à proximité de la cour de France un initié qui pût conspirer contre elle. Chassé de Paris, Cagliostro voulut fonder une loge à Rome ; accusé devant le tribunal apostolique, il fut reconnu coupable de plusieurs crimes et condamné à mort ; mais le pape Pie VI avait commué sa peine en celle d’une prison perpétuelle. Il est mort au château de Saint-Léon, en 1793, âgé de 52 ans.

Il avait paru en 1791 un extrait de la procédure instruite à Rome, et les aveux de Cagliostro ont mis au grand jour les rapports de la franc-maçonnerie de stricte observance avec la révolution française. On a trouvé dans les effets de Thomas Ximénès, ainsi que dans la cassette de Cagliostro, des croix sur lesquelles on voyait les initiales L. P. D., et ces deux adeptes ont fini par avouer qu’elles signifiaient lilium pedibus destrue : foulez les lys aux pieds.

C’est par la prise de la Bastille que la révolution française a commencé, et l’on a pensé que les initiés français ne la désignèrent avec tant d’empressement à la destruction que pour manifester leur pouvoir aux autres chapitres, et parce qu’elle avait été la prison de leur fondateur.

Avignon devint bientôt le théâtre des plus épouvantables cruautés ; plusieurs initiés ont déclaré que c’est parce que cette ville appartenait au Saint-Siége et qu’elle renfermait les cendres de Molay ; du reste Avignon, comme on le sait, est une de leur colonies les plus florissantes, et les maçons du comtat vénaissin ont toujours été plus nombreux, plus actifs et plus éclairés qu’ailleurs.

Pendant les deux ans qui suivirent la prise de la Bastille, les adeptes de Paris tinrent chapitre dans le palais du Duc d’Orléans, leur grand-maître, et c’est là que le Duc d’Aiguillon, Lepelletier, Clootz, l’abbé Sieyès, Mirabeau, Robespierre, disposaient les plans qu’ils livraient ensuite aux conjurés du second ordre pour les traduire en langage philosophique et révolutionnaire. Si toutes les effigies de nos rois furent abattues, ce fut principalement pour faire disparaître celle de Henri IV, qui couvrait la place où les Templiers furent suppliciés ; toutefois il est à remarquer que les révolutionnaires ont présenté plusieurs pétitions pour faire élever, toujours sur cette même place et jamais ailleurs, un colosse foulant aux pieds des croix, des couronnes et des tiares.

Le Roi de Suède était pour Louis XVI un allié fidèle ; à l’époque du départ pour Varennes, Gustave s’était avancé jusqu’aux frontières pour recevoir l’illustre fugitif et pour protéger sa retraite ; le monarque suédois fut assassiné par Ankastrœum, illuminé franc-maçon du premier grade. Mais comme tout Templier peut gouverner et ne peut pas régner, on vit aussitôt le Duc de Sudermanie, chef de la loge-mère du Nord, faire alliance avec les jacobins français, enlever aux nobles suédois la plupart de leurs priviléges, et travailler sans relâche à diminuer la prérogative du jeune Roi dont il était l’oncle et le tuteur[4].

Pour arriver au but marqué par les initiés, les partisans du Duc d’Orléans avaient manœuvré depuis 1786, afin de le faire parvenir au gouvernement de l’État. Mais Robespierre observa qu’il n’était pas suffisant d’avoir changé de nom, et le grand-maître de Paris fut sacrifié.

Si l’on en croit les gazettes d’Allemagne, d’Angleterre et d’Italie, l’Empereur Léopold aurait été empoisonné par un maçon grand élu, son valet de chambre, et du reste nous trouvons dans le Journal des jacobins de cette époque, article correspondance, que cet homme avait avoué son crime en déclarant qu’on lui avait remis plusieurs sommes considérables au nom du Duc d’Orléans, grand-maître de Paris. À la même époque, à Rome, on pendit un malfaiteur au Campo-Vaccino ; son visage était couvert d’un masque, et le bourreau plaça l’inscription suivante au pied de l’échafaud : C’est ainsi que la justice de notre s. père et seigneur punit les francs-maçons.

Plusieurs écrivains judicieux, et surtout Georges Smith, ont évidemment prouvé que les Templiers étaient les premiers instituteurs de la franc-maçonnerie, et le récipiendaire le moins intelligent n’en saurait douter pour peu qu’il ait une légère idée de l’histoire de l’ordre et qu’il observe les cérémonies qui se pratiquent pendant les réceptions.

C’était dans les écrits d’un sophiste son prédécesseur, et dans l’ignorance de son siècle, que Jacques de Molay avait puisé les élémens de son étonnant système ; il avait pensé qu’en établissant une société d’hommes asservis aux mêmes passions, dirigés vers le même but et guidés par un intérêt commun, cette société parviendrait à renverser toutes les institutions établies sur l’hérédité naturelle et finirait par s’emparer du pouvoir. Jacques de Molay fut la première victime de son système de corruption ; il fut dénoncé et peut-être calomnié par ceux de ses complices qui pouvaient aspirer au magistère de l’ordre ; mais sa doctrine leur a survécu, et les gouvernemens catholiques ont enfin compris quels étaient l’intention, l’importance et les dangers de ces sortes d’affiliations[5].

  1. Laure Feliziani, courtisane génoise, morte en 1794 dans le refuge de Sainte-Apoline, à Rome. Elle avait été condamnée à finir ses jours en prison par arrêt du Saint-Office, comme ayant pris part aux crimes de Cagliostro dans plusieurs affaires de magie, sacrilége et franc-maçonnerie.
    (Note de l’Auteur.)
  2. Voyez à la fin de ce quatrième volume.
  3. Voyez la Vie d’Olivier Cromwell, Protecteur d’Angleterre ; édit. d’Amsterdam, part. 2, fol. 278.
  4. Il a fini par le détrôner au profit du Général Bernadote, et suivant une lettre du Comte de Horn, dont l’Éditeur de cet ouvrage est en possession, le même Duc de Sudermanie aurait fait faire usage au roi, son neveu, à la suite d’une chute, d’une poudre capitule et sternutatoire qui lui aurait dérangé le cerveau.
    (Note de l’Éditeur.)
  5. Il n’est ignoré de personne, à Paris, qu’un chirurgien-pédicure, appelé le Docteur Fabré-Palaprat, se dit successeur de Jacques de Molay, en qualité de Grand-Maître du Temple, et c’est en cette qualité qu’il a institué deux ou trois évêques, avec un primat de l’église française, appelé M. Châtel.

    Il est reconnu que le dernier Chevalier du Temple était le Commandeur Jean d’Argenteuil, lequel était resté en possession d’un bénéfice de son ordre et vivait encore en 1336, ainsi qu’il appert des pièces du procès des Templiers à la bibliothèque royale. On voit qu’il se trouve une lacune de 500 ans entre le dernier Templier et M. Fabré-Palaprat, qui se prétend le successeur direct de Jacques de Molay et le dépositaire des archives de l’ordre du Temple. Pour établir sa prétention magistrale, M. Palaprat montre à ses adeptes une pièce intitulée par lui charte de transmission, qui rapporte les noms d’une vingtaine de grands maîtres du Temple, à partir de Jacques de Molay jusqu’à Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV et régent du royaume, ce qui fait supposer que ladite charte a été fabriquée du temps de la régence, et ce qui nous dispensera d’entrer en discussion sur son autorité. À la suite du verbal de l’acte, on trouve écrite une autre liste des prétendus grands-maîtres, successeurs du régent, parmi lesquels on est bien étonné de voir figurer le duc du Maine, et cette liste est terminée par un M. de Brissac, à qui M. Fabré-Palaprat aurait immédiatement succédé dans son magistère. On voit qu’il est superflu d’employer la force du raisonnement pour démolir un pareil échafaudage, et qu’il s’écroulerait au premier assaut de la critique. Occupons-nous présentement de la doctrine religieuse de M. Fabré-Palaprat ; car indépendamment de ce qu’il se dit grand-maître, il agit en souverain pontife, il institue des évêques, il consacre et fait communier sous les deux espèces, après dîner, à l’exemple de Bertrand du Guesclin, suivant M. Palaprat, car l’affiliation du bon connétable aux mystères du temple est une de ses découvertes les plus surprenantes.

    Il y a sept à huit ans que ce docteur en chirurgie, successeur de Jacques de Molay, de Bertrand du Guesclin, du duc d’Orléans Philippe Ier, du duc du Maine, et de tant d’autres puissans personnages, avait trouvé sur le quai de Gèvres, en bouquinant, un vieux livre écrit en lettres d’or et dont les initiales, en encre rouge, étaient ornées des ligures les plus hétéroclites. Il achète ce manuscrit 25 fr., il le fait voir à M. Dacier, qui lui répond que c’est une dissertation gnostique ou manichéenne, qui doit avoir été copiée par un Grec du Bas-Empire, à peu près au temps de Constantin Copronyme. M. Fabré-Palaprat a fini par trouver un traducteur, consciencieux apparemment, car il n’a voulu remplir aucune lacune et il a laissé en blanc tout ce qui n’était plus lisible ou ce qu’il ne pouvait déchiffrer dans l’original. Le grand-maître a eu soin d’y suppléer dans la copie par les additions les plus favorables à son nouveau système ; et voilà l’histoire du Léviticon de M. Palaprat, le livre dogmatique des nouveaux Templiers, leur bible manichéenne, où l’on trouve des hymnes en l’honneur du diable, ce que M. Palaprat appelle, on ne sait pourquoi, la religion chrétienne et primitive selon saint Jean.

    C’est en conséquence de l’affiliation de l’Abbé Châlet avec ces nouveaux manichéens qu’il a été institué primat des Gaules.

    (Note de l’Éditeur.)