Souvenirs de la Révolution toscane, de M. Montanelli

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Mémorie sull’ Italia e specialmente sulla Toscana, dal 1814 ‘‘al 1850, di G. Montanelli, ex-presidente del consiglio, ex-triumviro del governo provvisorio Toscano, 2 vol., Turin 1853-55.


Il y a dans l’histoire des révolutions toute une partie qu’on néglige trop. Il ne suffit pas de nous montrer comment agissent les hommes emportés par la lutte révolutionnaire ; il faut nous apprendre comment ils se forment, et souvent dans l’histoire d’un individu c’est la destinée d’un parti tout entier qui nous apparaît avec sa grandeur et sa faiblesse, avec ses momens d’exaltation héroïque et ses puériles divisions. Tel est, ce nous semble, l’intérêt du livre où l’un des tribuns et des soldats de la dernière révolution italienne a réuni ses souvenirs sur les crises qui, de 1847 à 1850, ont agité si douloureusement son pays. Nous laissons ici de côté les opinions politiques représentées par M. Montanelli. Ce que nous voulons, ce sent des accens sincères sur les influences morales au milieu desquelles luttent et agissent les partis : politiques au-delà des monts. La jeunesse de l’auteur, ses premières années passées à Pise et à Florence, son rôle dans la révolution, tels sont les traits qui dans son récit, nous arrêteront surtout, parce qu’ils sont en quelque sorte des traits généraux, où s’accuse mieux qu’en aucune autre partie du livre le caractère italien.

L’éducation de la jeunesse, soumise aux influences les plus contraires, est pour l’Italie une première cause de faiblesse. La génération à laquelle appartient M. Montanelli a été élevée au milieu d’une société dont l’attitude calme et résignée ; cachait un sourd mécontentement. Rien de plus paisible en apparence, que la Toscane au commencement de ce siècle. Né en 1813, à la veille du jour où le calme de l’opinion allait devenir plus profond encore M. Montanelli, fils d’un musicien de Fucecchio, n’était d’abord qu’un jeune virtuose dont le précoce talent musical faisait l’admiration des curés du voisinage. Ses oncles, deux chanoines, n’entendaient pas toutefois que leur neveu négligeât la musique pour les lettres et l’enfant qui à neuf ans jouait encore dans les vertes campagnes de Fucecchio dut parcourir en trois ans le cercle entier des études latines, grecques et philosophiques ! Quel fruit avait pu retirer d’études si incomplètes et si hâtives le jeune fils du musicien de Fucecchio ? Aucun sans douter et en revanche il avait vu déjà ses croyances religieuses fortement ébranlées par ces mille pratiques de dévotion dont l’abus est encore plus sensible en Italie que partout ailleurs. C’est ainsi désarmé, sans avoir eu le temps d’emprunter à la philosophie une armure nouvelle qu’il entrait sans transition dans la vie indépendante et libre des universités. On voit que les institutions politiques n’ont pas seules besoin de réformes en Italie.

Malgré une grande prédilection pour la médecine, M. Montanelli dut se soumettre à la volonté de ses parens et étudier le droit. Dès lors, au lieu de cette Italie paisible qu’il avait connue, un monde nouveau apparut au jeune homme. Des influences singulières agirent sur son esprit. Ici encore, l’histoire de l’auteur des Mémoires est celle de presque tous ses compatriotes. La lecture de l’Encyclopédie, la propagande saint-simonienne, portèrent le trouble dans l’âme de l’étudiant. Devenu avocat, M Montanelli était déjà, malgré une rare douceur de caractère, entraîné vers les luttes politiques. En 1840, la chaire de droit commercial à Pise lui était offerte, et des ovations bruyantes inauguraient son enseignement. De 1840 à 1847, le succès du professeur se maintenait au milieu d’un pays de plus en plus troublé et mécontent. C’est à ce moment de sa vie que M. Montanelli nous ramène au début de ses Mémoires. Qu’on se reporte à la situation de l’Italie à cette époque. Les sociétés secrètes poursuivaient encore leurs travaux souterrains, mais dès 1843 la direction en était tombée aux mains des exilés. Le jeune professeur imagina ; de les remplacer par une association nouvelle dite des Frères Italiens. Le but de l’association était de donner pour basera la régénération nationale la régénération individuelle. C’était bien poser la question. Relever les caractères, n’était-ce pas le premier service à rendre à la malheureuse Italie ?

Nous n’entrerons pas dans le détail des mille manifestations plus ou moins sérieuses qui précédèrent, de 1843 à 1847, la dernière révolution italienne. Les mémoires de M. Montanelli sont très explicites à cet égard. Tantôt c’est la restitution du réfugié Rienzi faite par le ministère toscan au gouvernement romain qui fournit un thème à des proclamations politiques multipliées sur les murs de Pise et de Florence ; tantôt c’est la congrégation du Sacré-Cœur, derrière laquelle on croit entrevoir l’influence de la compagnie de Jésus, et dont on demande l’expulsion, ou bien les Polonais, en faveur desquels on ouvre une souscription. On finit par comprendre l’inutilité de ces manœuvres un peu puériles, et on en vient à saisir une arme plus redoutable, la presse. Malheureusement c’est la presse clandestine, car le gouvernement ne reconnaît pas le droit d’écrire sur les matières politiques. La presse clandestine n’était pas une nouveauté en Italie ; mais jusqu’alors ce n’était qu’en passant et avec une violence indigne de la bonne cause que les libéraux de la vieille école avaient lancé leurs provocations écrites. Un mystérieux journal rédigé par M. Montanelli étonna ses lecteurs par l’extrême modération du langage et des idées. Le désappointement fut général parmi les patriotes, mais c’était précisément l’effet que le nouveau patriote voulait produire. Demander des réformes visiblement insuffisantes, c’était amener le public pour lequel on écrivait à comprendre et à proclamer la nécessité de réformes plus radicales. Les vœux de M. Montanelli n’eurent pas longtemps d’ailleurs à se produire sous cette forme assez bizarre. Le mouvement remarquable que ses Mémoires nous signalent dans la presse clandestine coïncida avec l’avènement de Pie IX, et ne précéda pas de beaucoup l’apparition d’une loi qui permettait aux écrivains toscans la discussion respectueuse des actes du gouvernement grand-ducal. Plus de vingt journaux se fondèrent aussitôt ; mais il ne fut donné qu’à trois seulement d’atteindre à une grande publicité et à une réelle influence. L’école doctrinaire libérale eut pour organe la Patrie, rédigée par M. Salvagnoli, le parti démocratique l’aube, avec M. La Farina, le libéralisme modéré l’Italie, avec M. Montanelli. Dès-lors on rêva des transformations, on crut à des changemens pacifiques ; mais on se trompait, on était à la veille d’une révolution.

Cette révolution, qui n’en connaît les tristes et curieuses péripéties ? Un premier moment d’enthousiasme, une guerre contre l’étranger entreprise avec plus de courage que de prévoyance, bientôt des divisions funestes succédant à l’élan viril des premiers jours, et la réaction victorieuse frappant enfin et dispersant les principaux acteurs du drame ! Deux momens surtout ont été saisis dans ce drame et retracés avec une émotion pénétrante par l’auteur des Mémoires sur la Toscane. La confiance dans la cour de Rome, la confiance dans les efforts des volontaires italiens, ce furent la deux sentimens que M. Montanelli partagea en 1847 et 1848 avec plusieurs de ses compatriotes. Laissons-le s’exprimer ici lui-même. L’histoire de ses rapports avec Pie IX et de sa campagne en Lombardie est une des parties les plus instructives de son livre.

« Le 2 novembre (1847) au soir, grâce au ministre de Toscane Bargagli, j’obtins une audience du pape. Je ne fis pas longtemps antichambre… Pie IX était, quand je l’aperçus, devant une table de travail que couvraient de nombreux papiers et quelques livres. L’appartement n’était ni grand ni petit ; une lampe unique l’éclairait faiblement. Pour me tirer d’embarras et entrer tout de suite en conversation, Pie IX me demanda quelle chaire j’occupais ; mais je n’avais pas l’intention de perdre le temps à des discours insignifians. J’abrégeai donc ce qui m’était personnel, et je demandai au pape la permission de lui communiquer en toute liberté quelques réflexions sur les questions politiques. Il se montra disposé à m’écouter. Je voulais persuader au pape de faire de larges concessions politiques, afin d’en finir avec le reproche qu’on fait à l’église catholique d’être incompatible avec la liberté… J’essayai de montrer à Pie IX qu’à la fin il faudrait choisir entre la censure et la presse. À tous mes argumens il en opposa un qui coupa court à la discussion : « Comme pape, disait-il, je suis le père des princes étrangers ; comment voulez-vous que je permette à la presse de les outrager dans la capitale du monde catholique ? » Il voyait bien que la guerre de l’indépendance était inévitable, et il disait qu’en sa qualité d’Italien il désirait l’expulsion de l’étranger ; mais ici encore il alléguait sa paternité universelle, et avouait que, comme pape, il ne saurait déclarer la guerre à l’Autriche.

« — Mais quand toute l’Italie, lui disais-je, est transportée d’enthousiasme pour la guerre, quand la Lombardie se lève et appelle à son secours toute la jeunesse italienne, les peuples italiens des états de votre sainteté n’entreront-ils pas dans l’alliance ?

« — Je vois bien, répondit-il, qu’il serait impossible de les retenir. Ils iront !…

« Quand j’eus quitté Pie IX, je m’arrêtai sur la place du Quirinal, et me représentai, dans le calme solennel de la nuit, interrompu seulement par le bruit de l’eau qui jaillissait des fontaines, les frémissemens d’espérance que les traits de Pie IX donnant la bénédiction au peuple du haut de son balcon ravivaient de temps en temps dans tous les cœurs. Je n’avais jamais cru que Pie IX fût un esprit supérieur ; mais son œil éteint, sa voix sans vibration affectueuse, ses discours où l’ironie était plus sensible que la bonté, malgré la bienveillance qu’il m’avait témoignée, ne me permettaient pas même de voir en lui ce que je m’étais figuré d’après ses premiers actes, une grande âme capable de comprendre son siècle par l’intelligence du cœur. Je ne voyais plus dès-lors, et c’était la perte de la moitié de mes illusions, qu’un prêtre bien intentionné, plus impressionnable que sensible, jeté dans un monde qu’il ne comprenait pas, quelque peu malin, très affable, bien aise d’être aimé et disposé à se laisser aller aux applaudissemens populaires plus qu’aux conseils des cardinaux. »

Quelques mois plus tard, M. Montanelli n’avait plus les yeux tournés vers Rome, mais vers la Lombardie. Il partait comme simple soldat au milieu d’une colonne de volontaires. « Oh ! qu’elles étaient merveilleuses à voir, s’écrie-t-il, ces légions improvisées où le médecin, l’avocat, l’artisan, le noble, le riche, l’indigent, le prêtre, le maître et le serviteur marchaient unis par amour pour l’Italie ! Oh ! quelle joie de sentir qu’enfin nous étions les soldats de l’Italie ! Au moment du départ, nous reçûmes les vœux et les serremens de main de la foule qui se pressait dans les rues ; sur notre passage s’agitaient les mouchoirs des dames debout sur leurs balcons et oubliant les douleurs de l’adieu en pensant à l’amour de la patrie, à l’auréole de gloire dont elles entouraient à l’avance la tête de leurs fils, de leurs époux, de leurs frères ! Ceux qui restaient promettaient de s’occuper des familles des artisans qui consacraient à la guerre leurs bras, leur unique gagne-pain. Pendant la marche, les colonnes parties de la ville rencontraient des groupes de volontaires accourus des pays d’alentour, et quand nous traversions un, village, les cloches sonnaient leurs plus joyeuses volées, les fleurs pleuvaient sur nos baïonnettes, que faisait briller le soleil du printemps ! »

C’était là un poétique départ ; mais hélas ! tout l’enthousiasme du monde ne saurait tenir lieu de connaissances positives, et la générosité des sentimens ne pouvait suppléer à cette pénurie d’idées qui fut alors, de l’aveu même de M. Montanelli, le malheur de l’Italie. Ces braves gens allaient périr victimes non moins de leur propre incapacité militaire que de celle de leurs chefs. Des levées en masse, comme chez nous en 1792, auraient pu seules intimider un ennemi qui affichait le plus profond dédain pour tant d’inexpérience ; or on n’avait à lui opposer qu’une poignée d’hommes. Ce n’est pas sans raison que M. César Cantù reproche à un grand nombre de robustes jeunes gens d’être restés chez eux au moment du danger, et d’avoir cru faire assez pour leur pays lorsqu’ils s’étaient enrôlés dans les rangs sédentaires de la garde nationale. Le gouvernement toscan n’était que trop sûr de trouver des appuis dans une partie des citoyens, quand il envoyait aux colonnes expéditionnaires à peine arrivées à Massa l’ordre de s’arrêter. Il fallut obéir. Quelques-uns cependant refusèrent de prendre leur part d’une semblable tâche. De ce nombre fut M. Montanelli. Sans s’inquiéter de savoir si ce premier exemple d’indiscipline ne serait pas funeste à la cause italienne, il se hâta de quitter ses compagnons, et poursuivit seul son chemin vers la Lombardie. On voit que la petite armée toscane se composait bien réellement de volontaires. À Brescia, il reçoit commission de parcourir le Tyrol italien, d’apprendre aux montagnards quels événemens venaient de s’accomplir en Lombardie, de les préparer à bien recevoir les corps francs, et de concerter avec les principaux patriotes du pays la réorganisation des bandes alpestres. Après s’être acquitté de sa tâche, M. Montanelli voulut voir s’il était possible de réveiller Trente. À peine avait-il fait cent pas dans la ville, que la police l’arrête, et M. Montanelli n’échappe à un sort trop facile à prévoir que grâce au dévouement d’un soldat-citoyen de la ville, qui favorise son évasion. La petite armée des corps francs, au nombre de trois mille hommes, guerroya bravement dans le Tyrol et y remporta même quelques avantages. Bientôt cependant l’étoile de l’Autriche reparut à l’horizon : il fallut regagner la plaine pour y défendre la cause sainte, déjà perdue dans les montagnes. Tout semblait avertir les patriotes que leur dévouement ne sauverait pas l’Italie. Loin de s’associer à eux, les paysans lombards laissaient passer l’ennemi avec indifférence et sans l’inquiéter. Les gouvernemens, soit manque de coup d’œil, soit pénurie de généraux, donnaient pour chefs à leurs bataillons des hommes profondément incapables, qui laissaient les soldats sans habits, et ne s’inquiétaient même pas de leur procurer des munitions. En racontant ces misères, M. Montanelli a le tort de crier à la trahison, comme l’ont fait la plupart de ses compatriotes. La trahison n’explique rien ; elle dispense seulement de rechercher les véritables causes de la défaite. Le gouvernement toscan ne montra dans cette circonstance ni habileté ni ardeur ; néanmoins, poussé par la nécessité ; il fit quelques efforts. Il ordonna une levée de 12,000 hommes sur le contingent de 1849 ; il augmenta d’un tiers une partie des impôts ; il ouvrit un prêt volontaire de 60,000 écus ; ne dédaignant même pas les moindres ressources, il frappa d’une retenue les appointemens des fonctionnaires. Ces mesures étaient sans doute bien insuffisantes ; mais sauf l’appel à la constituante, qu’on ne pouvait raisonnablement attendre d’un prince, les divers ministres qui succédèrent à M. Ridolfi ne firent guère plus que lui.

Quoi qu’il en soit, les Toscans étaient enfin en présence de l’ennemi ; mais ils étaient seuls. Battus par le général Nugent, les volontaires romains étaient réduits à l’impuissance, et leur vainqueur venait d’opérer sa jonction avec Radetzky. D’autre part, la contre-révolution, qui venait de triompher à Naples le 15 mai, rappelait le contingent napolitain, et les Piémontais, qui avaient promis des secours, avaient assez à faire de tenir tête aux ennemis qui leur étaient opposés. La victoire était donc impossible ; mais, à vrai dire, les Toscans ; et en général les Italiens y songeaient peu. Ce qu’ils voulaient, c’était démentir, au prix de leur sang, l’opinion peu favorable qu’avait l’Europe de leur courage et de leur aptitude militaire. Ils allaient se battre un contre six ; ils se seraient battus un contre mille. Leur résolution était le produit de l’entraînement plutôt que de l’héroïsme : l’héroïsme ne vint qu’à l’heure du combat.

« Notre camp, dit M. Montanelli, était à la droite de l’armée piémontaise, entre Goïto et le lac de Mantoue. Nous occupions, avec l’avant-garde, Curtatone et Montanara, deux petites localités à trois milles environ de Mantoue ; et à un mille et demi l’une de l’autre. Nous étions un peu plus de cinq mille fantassins, dont trois mille volontaires, avec cent soixante chevaux et neuf pièces d’artillerie ; Campés avec si peu de forces devant une citadelle formidable qui donna tant de mal au premier capitaine de notre temps, nous avions derrière nous le large et profond ruisseau de l’Osone, avec un pont étroit pour unique passage avec une berge très élevée du côté de Mantoue et point du tout sur le bord opposé, ce qui rendait la retraite extrêmement difficile ; aussi les mauvaises langues disaient-elles que nous étions allés nous jeter dans la gueule du loup. Ajoutez à cela l’incapacité de notre général ; l’inexpérience de son état-major ; le manque d’ingénieurs militaires et de tout ce qui fait les armées fortes. Ajoutez que Radetzky avait trente-deux mille hommes ; quarante pièces d’artillerie et toute sorte d’instrumens de destruction… Et cependant, joyeux comme ceux d’un premier amour, reviennent à l’esprit de l’exilé les souvenirs du camp, des nuits passées aux écoutes sur les poétiques rives du Mincio, où Virgile et Sordello chantèrent, de nos audacieuses excursions du matin jusque sous les murs de Mantoue, de ces tours noires sur lesquelles nous espérions planter le drapeau tricolore, et, dans le silence de la nuit, du cri de la sentinelle ennemie qui se mêlait aux doux gazouillemens du rossignol.

« Le matin du 29 mai, toute l’armée ennemie tomba sur nous. O âmes courageuses, âmes antiques qui, à ce soleil du 29 mai, vîtes tomber l’orgueil de Barberousse, venez voir célébrer dignement l’anniversaire de Legnano [1] ! « Vers les neuf heures, nous fûmes appelés aux armes. Il faisait un temps magnifique. Nous attendions depuis une heure le premier coup de canon, lorsque le colonel Campia, commandant des milices de Curtatone, me demande si notre compagnie oserait aller à la découverte de l’ennemi. Malenchini prend avec lui dix ou douze hommes et sort de la tranchée. Moins de dix minutes après commençait la fusillade. D’Arco Ferrari, notre général, n’avait pas voulu raser la campagne, par égard pour les propriétaires, en sorte que les tirailleurs ennemis venaient jusque sous les parapets, à la faveur des blés qui les cachaient. Bientôt aussi le combat s’engagea à Montanara. Laugier, qui remplaçait d’Arco Ferrari, avait résolu de tenir bon jusqu’à ce que les secours piémontais que lui annonçaient des dépêches répétées fussent arrivés. Au milieu du bruit des mousquets et des canons, il sort à cheval de nos retranchemens, et son exemple est pour nous une exhortation au courage. Partout sur son passage on ne voyait que képis agités à la pointe des baïonnettes, on n’entendait que crier vive l’Italie ! Parvenu à Montanara, il demande à Giovanetti, qui commandait de ce côté-là, pourquoi il fait combattre ses tirailleurs à découvert. Giovanetti répond en souriant : Les Italiens doivent montrer la poitrine à l’ennemi !

« Plusieurs fois les Autrichiens nous assaillirent, et plusieurs fois nous les repoussâmes… Le bataillon des étudians, qui formait l’arrière-garde, en entendant le tumulte de la mêlée et en voyant porter les premiers blessés, ne put contenir son ardeur. Au moment où Laugier lui envoya l’ordre de venir à son tour payer à la patrie le tribut du sang, il était déjà au fort de la mêlée.

«… Deux pièces d’artillerie avec lesquelles le lieutenant Niccolini faisait un mal infini aux ennemis sont réduites au silence. Un accident met le feu à la caisse aux poudres, et l’incendie tue ou blesse la plupart des artilleurs. Niccolini est blessé. C’était là que je combattais. Je pouvais me croire en enfer. La voûte sereine des cieux voilée par la fumée, une maison et un tas de paille en flammes, l’air étincelant et embrasé, le bruit du canon qui redouble, les balles qui sifflent, les bombes qui pleuvent, les artilleurs victimes de l’incendie qui courent çà et là, l’un déjà nu, l’autre déchirant ses habits que le feu dévore ! Et néanmoins dans cet enfer rayonne sur le visage des combattans une joie céleste ; des enfans combattent comme des lions, et les cris de vive l’Italie ! raniment l’enthousiasme, comme si la bataille ne faisait que de commencer.

« Laugier, ne voyant pas arriver les Piémontais, pensa à battre en retraite. Le combat durait depuis plus de six heures. Le prolonger, c’eût été répandre inutilement un sang précieux. D’autre part, la retraite avec des troupes rassemblées au hasard, avec des chefs peu au fait des exercices militaires, sans réserve ni artillerie pour protéger le passage du pont, risquait de se changer en déroute. Sur ces entrefaites arrive à Laugier un messager de Giovanetti, qui demande s’il doit se replier. Le général répond affirmativement, et la décision prise pour les combattans de Montanara, il l’étend à ceux de Curtatone. Il demande Campia, Ghighi. Campia était blessé. Ghighi vient au-devant de Laugier, la main gauche enlevée par un boulet, et, agitant avec sang-froid son moignon sanglant, il s’écrie : Vive l’Italie ! Malédiction à ceux qui crient sur la place publique et qui ne viennent pas sur le champ de bataille ! — Après avoir placé deux compagnies d’infanterie derrière le pont, Laugier se porte de sa personne vers la droite, et à voix basse ordonne à chacun de battre lentement en retraite ; mais à peine eut-on vu reculer la droite, que les rangs se rompirent de toutes parts ; des bandes en désordre accoururent sur le pont et le traversèrent l’une après l’autre. De braves jeunes gens réussirent à sauver les canons.

« La compagnie de Malenchini tenait ferme à la tranchée, et dérobait à l’ennemi la vue de ce désordre. Malenchini nous commande de le suivre. J’étais si loin dépenser à la retraite, que je croyais que nous allions pousser une pointe en avant. Arrivé au pont, je vois la retraite s’opérer confusément ; il me semble entendre derrière moi la cavalerie des hulans ; je me représente les railleries des Allemands s’ils nous voient prendre la fuite. L’orgueil italien m’inspire ; de dessus le pont je harangue mes compagnons : je leur crie que l’instant est venu de montrer que nous sommes dignes de nos pères, que c’est à tort qu’on nous accuse de ne faire nos révolutions que par des chants ; je leur crie que quiconque se sent un cœur italien doit revenir avec moi mourir sur les tranchées. Une petite troupe d’hommes résolus se groupe alors autour de moi, Pietro Parra, Paolo Crespi, Giovanni Morandini, Luigi Binard, Sacconi, Malenchini et Pierotti, qui me suivait avec une généreuse ardeur, bien qu’il eût la face tout en sang. Nous parcourûmes le champ de bataille jonché de cadavres pour chercher l’endroit le plus propre à la défense. Les balles brisaient les branches des arbres et les arbres eux-mêmes avec le bruit d’une forêt qu’agite l’ouragan. À chaque instant, quelqu’un de nous tombait frappé d’une glorieuse mort. Tout à coup arrive un volontaire napolitain qui m’annonce que les Autrichiens débouchent du côté du lac. Il y avait par-là un moulin qui recevait les eaux de ce lac. « Au moulin ! au moulin ! » m’écriai-je… Et tous d’y courir.

« J’avais à côté de moi Pietro Parra, le plus cher de mes amis, mon compagnon inséparable dans cette campagne. Je venais de lui parler ; je me retourne pour lui parler encore ;… étendu à terre, il n’était plus qu’un cadavre. O saint guerrier de l’Italie ! en montant avec la palme du martyre au ciel des braves, tu as senti la blessure de mon cœur, quand je t’ai vu passer en un instant de la plénitude de la jeunesse et de la vie à la froide immobilité de la mort !… Il me semblait impossible que, délicat et maladif, je survécusse à tant de jeunesse et de vigueur. En me voyant tout d’un coup privé d’un ami si cher, je me laissai un instant aller au désespoir. J’exposai ma poitrine à l’endroit où le mur était le plus criblé de balles ; je les sentais siffler à mes oreilles comme une douce harmonie ; j’en appelais une qui m’envoyât rejoindre mon cher Pietro dans les régions de l’immortalité. Cependant bientôt je me reproche un tel oubli de l’idée pour laquelle j’étais là. Combattre et non gémir, voilà ; ce que demandait l’Italie. Je me remets donc au combat. Mon fusil n’allait plus : je saisis le fusil de mon ami ; mais au moment où j’allais tirer, une balle me traverse l’épaule gauche. Je sentis comme un coup d’une barre de fer. Je fléchis, je ne tombai pas. Je demande à un voisin où j’étais blessé, et celui-ci, ne voyant que le trou par où la balle était sortie, me répond : « Derrière l’épaule. » Malenchini accourt pour me secourir ; il voulait m’emmener. Je résiste, me croyant encore assez de forces pour poursuivre le combat. Pendant ce court débat, mes yeux se voilent, une sueur glacée court par tous mes membres ; je crus que ma dernière heure était venue. Oh ! que la mort est belle sur le champ de bataille. Un léger nuage troublait seul ma joie de mourir en combattant, c’était de croire que j’étais blessé par derrière. Il me semblait entendre mes ennemis politiques m’accuser d’être mort d’une blessure ignominieuse. C’est pourquoi je dis à Malenchini ces paroles qu’il répétai religieusement plus tard : « Tu témoigneras que je suis tombé en regardant l’ennemi. »

« De ceux qui étaient restés pour défendre le moulin, presque tous étaient morts ou blessés, les autres se retirèrent avec beaucoup de peine ; mais ce combat avait donné le temps de battre régulièrement en retraite. Les combattans de Montanara, moins heureux, perdirent leur artillerie et furent faits en grande partie prisonniers. »

Ce récit prouve clairement que M. Montanelli n’entend rien aux choses de la guerre. Le plan, les manœuvres de la bataille lui échappent : il n’en voit que les épisodes ; mais c’est peut-être ce qui fait ici le charme de ses souvenirs. Ce n’est pas un tacticien qui expose ou qui démontre, c’est un témoin, c’est un acteur, c’est un des héros de la lutte qui nous raconte le combat tel qu’on le voit quand on y prend part, qui s’enthousiasme encore ou pleure tour à tour an souvenir de ces heures de gloire, et qui nous fait partager ses mobiles impressions : Toutefois une pénible réflexion se présente à l’esprit. Cette incapacité militaire, si sensible dans les pages qu’on vient de lire, n’est pas personnelle à M. Montanelli : elle est le malheur de tout ce noble peuple italien. Dans cette généreuse guerre de 1848, il s’est cru obligé de donner des preuves de sa bravoure, comme si les luttes ardentes qu’il soutint au moyen âge, comme si sa coopération aux grandes campagnes de l’empire ne répondaient pas hautement pour lui. Ce qu’il avait à prouver, et ce qu’il n’a malheureusement pas prouvé, c’est qu’il eût acquis quelque intelligence de la guerre, comme l’entendent et la font les nations modernes. Il ne s’agit plus maintenant de bandes et de condottieri, d’escarmouches et de coups de main ; il s’agit de tactique, de discipline. Il faut surtout, comme l’avait bien compris M. Montanelli, que le caractère de cette nation, abaissée pat une longue servitude et par une défiance exagérée d’elle-même, se relève, se retrempe dans les études les plus sévères, dans les méditations en apparence les plus désintéressées. Alors seulement tant d’efforts généreux ne seront pas perdus pour la cause italienne, et il sera permis d’en espérer le succès.

Revenons à M. Montanelli. Il gisait mourant dans une des chambres du moulin. Deux de ses compagnons d’armes étaient restés auprès de lui ; ils aimaient mieux partager sa captivité que de l’abandonner dans un état si déplorable. Une horde de Croates envahit le triste asile. « Faites ce que vous voudrez de nous, s’écrient ces deux braves gens ; mais sauvez notre blessé ! — Ne craignez rien, répondit le capitaine, nous sommes tous chrétiens. » Ces chrétiens cependant séparent M. Montanelli de ses amis. Sans égards pour ses souffrances et pour son malheur, ils hurlent à ses oreilles, par dérision, le cri de Vive Pie IX, et l’emportent dans un des hôpitaux de Mantoue. À Florence, on le crut mort. Ce fut un deuil public dans toute la Toscane. On lui fit de magnifiques funérailles. La ville de Brescia sollicita l’honneur de rester dépositaire de ses restes mortels. Les journaux de l’Italie et même les journaux étrangers, partageant l’erreur commune, payèrent au généreux combattant de Curtatone un juste tribut d’éloges. La postérité avait déjà commencé pour lui.

La mise en liberté de M. Montanelli à la suite de l’armistice Salasco, son entrée dans le parlement de Florence, le rôle qu’il joua comme gouverneur de Livourne d’abord, puis comme dictateur, enfin son exil, nous montrent les dernières scènes et le dénoûment du drame, commencé au milieu des brillantes manifestations de Rome et des combats héroïques livrés dans les plaines lombardes. Nous sommes là au milieu d’épisodes trop connus pour qu’il soit utile d’insister sur cette dernière partie d’un livre que nous avons voulu faire juger par quelques-unes de ses pages les plus caractéristiques. Si nous avons parlé des Mémoires de M. Montanelli, c’est surtout, nous le répétons, à cause des aveux sincères qu’ils contiennent sur les causes de faiblesse contre lesquelles doivent se prémunir les partis italiens. Il y a aussi dans ce livre, outre l’intérêt politique, un intérêt littéraire que nous ne saurions omettre de constater en finissant. Deux styles, on pourrait dire deux langues, se partagent la littérature italienne. Il y a la langue académique et la langue populaire. Les Mémoires de M. Montanelli sont un plaidoyer en faveur de cette dernière. Quelle est la portée du débat que ce livre soulève ? Pour la bien préciser, il faut se rappeler que la langue académique, la langue des grands écrivains de l’Italie, est si peu conforme au génie analytique des temps modernes, que partout elle a cédé la place aux dialectes provinciaux. En Toscane même, la seule province où il n’y ait pas de dialecte, la langue parlée diffère profondément de la langue écrite. Le moment ne serait-il pas venu cependant de faire cesser ce divorce ? Si la langue écrite se rapprochait de la langue parlée, ne ferait-elle pas disparaître les dialectes, et cette réforme favorable à l’unité politique ne serait-elle pas, en définitive, bienfaisante aussi pour les lettres ? Telle est la question qui se pose depuis quelques années dans la’ littérature italienne. Nous pensons, quant à nous, que la réforme en question doit être encouragée par tous les amis de l’Italie. Il ne s’agit point pour elle d’ailleurs de renoncer à ses traditions littéraires : l’illustre académie de la Crusca saura toujours les maintenir ; il s’agît seulement d’introduire dans le domaine de la littérature la langue parlée, la langue populaire, à côté de la langue académique, et c’est aux Toscans qu’il appartient surtout de réaliser cette réforme, à eux qui ont toujours parlé la langue des maîtres sans la transformer en patois. Si les esprits peuvent se partager sur la puissance des moyens de régénération politique proposés par les divers représentai du libéralisme italien, il ne peut y avoir qu’une opinion sur l’utile influence de la réforme littéraire dont M. Montanelli s’est fait l’avocat. Sur ce terrain, il ne saurait, nous le croyons, trouver de contradicteurs, et son livre, à ce point de vue encore, mérite d’être consulté avec intérêt par tous ceux qui veulent suivre le mouvement de la pensée italienne.


J.-T. PERRENS.


Nous avons déjà entretenu nos lecteurs d’une réclamation de M. Madrazo au sujet d’un article de M. Gustave Planche sur l’exposition des beaux-arts en 1855. Les explications que nous avons données dans la Revue du 1er janvier 1856 n’ont pas paru satisfaisantes à M. Madrazo. Nous regrettons qu’il ait prêté à un de nos collaborateurs une intention qui n’a jamais existé, celle de porter atteinte à sa considération personnelle, et nous insérons aujourd’hui la lettre de M. Madrazo. Du reste, pour éclairer complètement le lecteur sur cette réclamation, nous rétablissons ici le texte même dont s’est plaint M. Madrazo, en laissant le public juge entre nous.

Dans la Revue du 1er octobre 1855, en parlant des tableaux envoyés d’Espagne à l’exposition, M. Gustave Planche a dit à propos des portraits inscrits au livret au nom de M. Madrazo : « Je ne veux parler ni de la reine Isabelle, ni de son mari don Francisco, qui n’offrent pas au pinceau d’abondantes ressources : ce serait me montrer trop sévère à l’égard de M. Madrazo que de lui demander pourquoi il n’a pas fait du roi et de la reine d’Espagne deux portraits magnifiques ; mais parmi les femmes de la cour qui ont posé devant lui, il y en a de charmantes, qui tenteraient à bon droit le pinceau le plus habile, et quel parti en a-t-il tiré ? » etc., page 149.

Voici maintenant la lettre de M. Madrazo, que nous n’avons pas insérée d’abord à cause de la suppression de deux membres de phrase, qui tendait à nous faire dire ce que nous n’avions pas voulu dire. Ainsi le commencement et la fin de l’argumentation, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la pensée de l’écrivain, sont omis dans la lettre de M. Madrazo, que nous publions intégralement.

Monsieur le directeur,

Dans un article de M. Gustave Planche publié dans l’un des derniers numéros de votre Revue, on lit les lignes suivantes :

« Ce serait me montrer trop sévère à l’égard de M. Madrazo que de lui demander pourquoi il n’a pas fait du roi et de la reine d’Espagne deux magnifiques portraits. »

Sans m’arrêter à l’opinion exprimée par M. Planche, je crois utile que l’on sache que le portrait de la reine d’Espagne, dont il parle, ne figure point à l’exposition ; que ce portrait, à peine ébauché, est encore dans mon atelier à Madrid, et que c’est par erreur qu’il est indiqué sur le catalogue de l’exposition.

Permettez-moi de compter sur votre équité et d’espérer que vous voudrez bien faire insérer cette lettre dans le plus prochain numéro de votre Revue.

Agréez, monsieur le directeur, l’expression de mes sentimens distingués.

FEDERICO DE MADRAZO.

Ce 20 novembre 1855.


V. DE MARS.


  1. Victoire remportée par les Milanais sur Frédéric Barberousse, le 29 mai 1176.